L'Homme
Editions de l’E.H.E.S.S.

I.S.B.N.2713217792
362 pages

p. 301 à 307
doi: en cours

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n° 165 2003/1

2003 L’Homme À propos

Un point de vue indigène ?  [1]

Archives de l’“expédition Lévi-Strauss”

Vassili Rivron EHESS, Paris
Le contexte de la « rencontre ethnographique » et les conditions de production de la connaissance en anthropologie font l’objet d’un questionnement épistémologique sans cesse renouvelé. Pourtant, il aura fallu attendre plus de soixante ans après l’expédition de 1938 dans la Serra do Norte – davantage connue au Brésil sous le nom d’« expédition Lévi-Strauss » – pour avoir la possibilité, grâce à la récente publication des notes de terrain de Luiz de Castro Faria, seul Brésilien qui y participa, de faire une relecture critique d’un classique des sciences sociales : Tristes Tropiques.
Les résultats de cette enquête ethnographique, menée dans des régions reculées du Brésil, devaient donner naissance à la publication en 1948 dans le Journal de la Société des Américanistes d’un important article intitulé « La vie familiale et sociale chez les Nambikwara » dont le texte, repris sous forme d’ouvrage publié par la Société des Américanistes, en 1949, sera la thèse complémentaire du doctorat d’État soutenu cette même année par Claude Lévi-Strauss. En 1955, avec la publication de Tristes Tropiques, livre qui rendit son auteur célèbre bien au-delà des milieux académiques, Lévi-Strauss évoquera ses travaux de terrain chez les Indiens du Brésil, entre 1935 et 1938. Ces différents textes constituent les principales exploitations scientifiques des données de l’expédition, les autres membres n’en ayant fait que des interprétations très partielles, mobilisées fragmentairement dans le cadre d’autres enquêtes et publiées tardivement [2]. Ce n’est donc que dans la logique d’« exhumation d’écrits » [3] de cette figure discrète mais centrale de l’anthropologie brésilienne incarnée par Luiz de Castro Faria que nous accédons finalement à un autre regard sur l’« expédition Lévi-Strauss » de 1938.
Luiz de Castro Faria fut l’un des premiers à avoir analysé de façon sociologique la tradition intellectuelle, souvent désignée par l’expression « pensée sociale au Brésil » et ayant produit des interprétations plus ou moins académiques sur la formation d’un Brésil perçu comme totalité autonome. À partir des années 40, il devint une référence sur la scène nationale de l’anthropologie brésilienne et fut le premier président de l’Association brésilienne d’anthropologie en 1953, lors de sa création. Il entretint également des relations avec les milieux internationaux de la recherche : en 1950, il travailla au Musée de l’Homme avec Paul Rivet, puis se rendit en Angleterre et aux États-Unis. D’un point de vue rétrospectif, il apparaît avant tout comme l’un des instigateurs de la transition entre l’anthropologie à l’ancienne mode (dominée par l’anthropologie physique) et l’anthropologie dite sociale, modalité qui ne devint vraiment dominante au Brésil qu’à partir de 1968, avec la création du Programa de Pós-Graduação em Antropologia Social, au Museu Nacional [4] (Université fédérale de Rio de Janeiro).
Um Outro Olhar, dont une version en anglais a été éditée [5] simultanément, est d’une forte valeur documentaire pour l’historiographie des sciences sociales. Ce livre rassemble une collection de documents tous inédits, concernant l’expédition à la Serra do Norte. Des reproductions de correspondances, de télégrammes, de croquis, de graphiques, de cartes et de questionnaires y « dialoguent » avec les notes de terrain et une sélection des clichés photographiques de Castro Faria. L’un des apports principaux de cet ouvrage est de rendre possible une objectivation des opérations menées au cours de cette enquête et, en particulier, d’en établir la chronologie détaillée ainsi que la trajectoire géographique. Le registre de Castro Faria permet aussi de connaître les conditions matérielles dans lesquelles cette expédition a été effectuée, de découvrir les groupes indigènes et la façon dont ils ont été contactés. Outre cette documentation variée qui constitue l’essentiel de l’ouvrage, trois contributions de chercheurs brésiliens en donnent les clés principales pour la lecture et permettent notamment de mieux comprendre ce que voulait dire alors « faire de l’anthropologie ».
Au-delà du rapport évident avec Tristes Tropiques, le format adopté pour l’édition de cet ouvrage et le rôle important attribué aux photographies invitent à la comparaison avec Saudades do Brasil (1994) de Lévi-Strauss (voir, dans ce même numéro, le texte de Michel Perrin). Récemment introduite dans le contexte académique brésilien, la photographie produisait, aux côtés des objets collectés, de nouvelles preuves à l’appui des démonstrations et était perçue comme un registre impliquant moins de médiations que l’écriture. Il s’agissait, pour les chercheurs, d’un support précieux qui entrait en complément des notes de terrain, au moment de l’élaboration par écrit des interprétations. Mais la contribution de Patrícia Monte-Mór, portant sur l’anthropologie visuelle, nous rappelle que la photographie n’est pas neutre : son contenu émotionnel, narratif et informatif est construit, notamment à travers le cadrage, les séquences et les choix thématiques.
Fig. 1
Le regard de l’Autre
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Fig. 2
Plan de route de l’expédition dans la Serra do Norte
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L’article de Heloisa Maria Bertol Domingues rend compte de l’infrastructure administrative et universitaire qui avait encadré le projet et sa réalisation. Né de l’initiative française – Musée de l’Homme et Mission française venue au Brésil en 1934 pour la création de l’Université de São Paulo –, le projet fit l’objet de divers remaniements pour s’articuler finalement, sur le plan administratif, au département de la culture de l’État de São Paulo et pour intégrer, sur le plan scientifique, des chercheurs issus du Musée de l’Homme, de l’Université de São Paulo (USP), de l’Instituto de Biologia de Pernambuco et du Museu Nacional. Ce voyage, qui dura presque un an (d’avril 1938 à janvier 1939), rappelle à plus d’un titre les expéditions ethnographiques du xixe siècle. Comme pour ces dernières, un gros dispositif était mis en Å“uvre en vue de réaliser une enquête pluridisciplinaire, dans laquelle la collection d’objets et de données était effectuée en fonction des sujets d’étude de chacun des expéditionnaires [6] mais aussi pour des commanditaires divers, intéressés par des relevés anthropométriques ou des échantillons de faune et de flore.
Luiz de Castro Faria s’était engagé dans l’expédition par intérêt scientifique personnel. Ses notes, et les contributions qui y sont annexées, indiquent pourtant qu’il ne semble pas avoir été véritablement intégré dans la division du travail ethnographique : il ne fait aucune mention de travaux ou, même, de simples échanges intellectuels avec ses coéquipiers. Dans l’enquête en tant qu’entreprise collective, on a l’impression qu’il fut relégué à un rôle avant tout de gestionnaire de la logistique et de contrôleur [7] : il représentait en effet le Conselho de Fiscalização das Expedições Artísticas e Científicas (CFE), créé en 1933, par le gouvernement pour surveiller toute exploration sur le territoire national.
Le texte d’Afrânio Raul Garcia Jr. et Gustavo Sorá, axé sur l’histoire intellectuelle de Castro Faria, montre à quel point pouvait être différent le regard porté par chacun des expéditionnaires sur les mêmes événements. Néanmoins, pour Lévi-Strauss comme pour Castro Faria, ce « terrain » avait le même caractère de rite d’initiation à l’anthropologie [8]. Le positionnement différentiel du regard des deux anthropologues était lié à leur formation intellectuelle, et leurs lectures de voyage en constituaient un indice assez explicite : alors que Lévi-Strauss lisait des récits de voyageurs du xvie siècle (André Thevet, Jean de Léry, etc.), Castro Faria, lui, lisait des ouvrages brésiliens contemporains comme Rondônia (1916) d’Edgar Roquette Pinto, alors considéré comme le principal américaniste brésilien. Les lectures faites sur le terrain par Lévi-Strauss expliquent peut-être la position spécifique de Tristes Tropiques qui rejoint d’une certaine façon la littérature dite de voyages. Mais ce livre révèle surtout des centres d’intérêt et des modes de perception qui divergeaient sensiblement de ceux de Castro Faria : armé d’interrogations issues de la linguistique et de l’étude des systèmes de parenté, Lévi-Strauss allait à la quête de sociétés « primitives », « indigènes » et « menacées de disparition » avec, comme préoccupation, la préservation de la diversité humaine. Cherchant à montrer les fondements communs de la vie en société, il fit d’importantes objections en ce qui concerne l’évolutionnisme alors dominant au Brésil.
Contrairement à cette vision découlant de la formation philosophique de Lévi-Strauss, Castro Faria était davantage associé à un paradigme anthropologique spécifiquement brésilien, bien qu’il eût une formation (bibliothéconomie, muséologie et archéologie) qui contrastait fortement avec celle des anthropologues de son pays, venant majoritairement de la médecine. Avec sa thèse sur l’habitation populaire, il illustrait une forte tendance de cette anthropologie, centrée sur les techniques et les cultures matérielles. Bien qu’incorporé au Museu Nacional en 1944 (auparavant il n’était qu’assistant) en tant que naturaliste, ses recherches furent axées sur l’archéologie et sur l’étude des groupes tribaux, des pêcheurs et des marchés.
De ce fait, l’expédition avait pour Castro Faria un sens plus nationaliste : il s’agissait pour lui de suivre les pas de l’expédition télégraphique et ethnographique de 1911, grâce à laquelle avait été conçu le livre de Roquette Pinto qui constituait un indice clair du changement d’attitude des administrateurs, des hommes d’études et des érudits brésiliens dans leurs rapports avec l’Indien. Suivant le mouvement de l’ethnographie nationale, il se servit des catégories et des problématiques tirées de Rondônia mais aussi de Hautes terres (Os Sertões, 1902) d’Euclides da Cunha. Dans cette perspective, la logique de « redécouverte du Brésil » par la connaissance du « Brésil profond » (sertão ou interior) correspondait à une préoccupation d’intégration nationale et d’unification culturelle [9]. En explorant ce Brésil et en apprenant à le connaître, il semblait alors possible de changer ce pays perçu comme étant « en retard » par rapport à ceux d’Europe. Ce contexte intellectuel explique donc son approche plus historique que ne l’était celle de Lévi-Strauss ; dans ses notes de terrain, sont mentionnées des informations sur les changements survenus dans les groupes tribaux depuis le passage de l’expédition télégraphique de Rondon et de Roquette Pinto, sur la formation de langages intermédiaires (entre portugais et langues indigènes) et sur la transformation des villes qu’il traverse.
Ainsi, dans les carnets de Castro Faria, transparaissent les enjeux technologiques (télégraphe), militaires (frontières nationales) et indigénistes (problèmes liés à la citoyenneté des Indiens considérés comme des mineurs, récemment mis sous tutelle du Service de Protection des Indiens) dans la question, plus générale, de la territorialisation de l’État national. Ces aspects de l’expédition de 1938 contribuent à resituer dans son contexte le rôle politique de la connaissance du territoire et de « l’Autre », qu’il soit brésilien ou indien. Tant pour le côté français que pour le côté brésilien, la genèse de la discipline anthropologique est intimement liée aux processus de colonisation de territoires et de formation des États nationaux. Nous entendons colonisation dans la multiplicité historique de ses acceptions : conquête militaire, exploitation économique, mission civilisatrice (religieuse ou laïque), politiques de peuplement par l’immigration ou par la migration interne… Soudain, le contexte de la « rencontre ethnographique », à la base de Tristes Tropiques, est placé sous le signe de l’État dont nous retrouvons l’empreinte à travers le statut de contrôleur du CFE de Castro Faria et dans le fait que les étapes et les infrastructures de ce périple étaient en grande partie liées aux ressources institutionnelles locales (logistique, communication, interlocuteurs des postes indigènes).
*
Sans constituer un livre d’analyse comparable à Tristes Tropiques, les notes et les clichés de Luiz de Castro Faria, publiés dans Um Outro Olhar, peuvent contribuer aux débats épistémologiques qui ont cours dans le domaine de l’anthropologie contemporaine et qui soulèvent la question de savoir dans quelle mesure l’ethnographie dépend, d’une part, de l’ethnographe en tant qu’individu et, d’autre part, des conditions sociales de la « rencontre ethnographique ». Nous découvrons ainsi par cet ouvrage que l’aura de Tristes Tropiques s’est construite sur le silence circonstanciel des autres membres de l’expédition. Malgré les éléments disséminés dans le texte contribuant à l’explication de cet échec manifeste [10] d’un projet de collaboration internationale, l’ouvrage est axé sur le regard porté par Castro Faria sur ce terrain d’étude. La comparaison et le rapport avec l’autre regard – celui de Lévi-Strauss – est donc encore à faire.
 
NOTES
 
[1]À propos de Luiz de Castro Faria, Um Outro Olhar. Diário da expedição à Serra do Norte. Rio de Janeiro, Ouro Sobre Azul, 2001. Les photographies reproduites ici le sont avec l’autorisation gracieuse de la maison d’édition Ouro Sobre Azul, que nous remercions.
[2]Luiz de Castro Faria n’utilisera des éléments de cette expédition qu’en 1944 dans la thèse qu’il présenta lors du concours d’entrée au Museu Nacional et, en 1950, dans un article portant sur « Les origines culturelles des habitations populaires au Brésil », Boletim do Museu Nacional, Rio de Janeiro, 1951 (12).
[3]Pour reprendre le titre de la série Escritos Exumados (Niteroi, Eduff, 1987, 1988, 2000). En effet, depuis quelques années, nous assistons à un retour sur la scène scientifique de Luiz de Castro Faria, notamment avec la publication de travaux inédits, de rééditions d’articles et d’analyses de son Å“uvre.
[4]Castro Faria y recevra les plus importantes figures de cette nouvelle génération : Darcy Ribeiro, Roberto Cardoso de Oliveira et Roberto DaMatta.
[5]Faria, Luiz de Castro, Another Look. A Diary of the Serra do Norte Expedition. Rio de Janeiro, Ouro Sobre Azul, 2001.
[6]Les chercheurs faisant partie de l’expédition étaient : un médecin naturaliste, Jehan Albert Vellard ; deux ethnologues, Claude Lévi-Strauss et Luiz de Castro Faria ; et une anthropologue, Dinah Lévi-Strauss. Le projet initial comptait également un cartographe et un linguiste qui ne participèrent finalement pas à l’expédition.
[7]En découvrant que la présence d’un contrôleur officiel brésilien lors de l’expédition était incontournable, Lévi-Strauss, invité en 1934 en tant que professeur pour la création de l’Université de São Paulo, avait préféré impliquer des membres de l’USP et le département de la culture de cet État, plutôt que d’accepter ceux désignés par le Museu Nacional. Ce musée représentait en effet la tradition intellectuelle encore dominante de l’anthropologie physique et s’opposait à la nouveauté de l’USP, à laquelle Lévi-Strauss était lié.
[8]En effet, pour Castro Faria qui n’avait alors que 24 ans, il s’agissait de son premier terrain. Pour Lévi-Strauss qui avait fait des études de philosophie, il était en train de se reconvertir à l’ethnologie.
[9]L’enjeu nationaliste de la « redécouverte du Brésil » apparaît également dans l’engagement administratif de la Secretaría de Cultura de l’État de São Paulo, alors dirigée par des figures de proue du modernisme brésilien comme Sérgio Milliet et Mário de Andrade (ce dernier aura l’initiative d’autres expéditions de « découverte du Brésil profond »). Dans le milieu culturel et artistique, les courants modernistes, cooptés par la dictature de Getúlio Vargas (1937-1945), étaient en effet devenus les relais institutionnels de cette dynamique issue des secteurs scientifiques.
[10]Je spécifie bien « échec de collaboration internationale » car, individuellement et institutionnellement, chacun a en fin de compte tiré parti de l’expédition. Mais la coopération n’a pas eu lieu – peut-être en raison de leur différence de centres d’intérêt ou de conceptions de l’anthropologie – sans pour autant qu’il y eût conflit. Cet échec contraste par exemple avec l’expédition à Itá, quatre ans plus tard, qui rassemblera notamment un anthropologue nord-américain, Charles Wegley, et un Brésilien, Eduardo Galvão, et dont la collaboration fut autrement productive : ils publièrent simultanément des travaux sur ce même terrain, dans les deux pays. De plus, Galvão s’affirmera sur la scène brésilienne comme le disciple de Wegley. Ce dernier deviendra, de par sa collaboration étroite avec les chercheurs locaux, un brésilianiste beaucoup plus accepté au Brésil que Lévi-Strauss dont on reconnaît pourtant bien l’Å“uvre anthropologique.
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