2003
L’Homme
À propos
Au commencement était la culture
[1]
Un tournant anthropologique pour la psychanalyse
Jacques Galinier
CNRS, Laboratoire d’ethnologie et de sociologie comparative, Nanterre
C’est dans une bien étrange atmosphère que se poursuit l’histoire, teintée de tension et de ressentiment, des rapports entre anthropologie et psychanalyse. Tension, de par la radicalisation des nouveaux enjeux qui entourent l’exploration des mécanismes de l’esprit et du psychisme humain, dont les sciences cognitives aspirent à consolider la maîtrise ; ressentiment, car l’époque des grandes controverses a fini par se perdre dans la trame de l’histoire des idées, pour laisser la place à des affrontements à fleurets mouchetés dans le cocon douillet des séminaires, des ateliers et des colloques, qui fleurissent ici et là. Bertrand Pulman avait à juste titre évoqué il y a deux décennies une situation de
« paix et guerre » entre les herméneutiques
[2]. On croirait facile d’objecter que cette vision aronienne d’un corps à corps, discipline contre discipline, ne ferait plus sens
[3]. Il est vrai que des collaborations se dessinent, au coup par coup, sur l’usage de concepts clés, tels que : « genre », « sexuation », ou bien sur des questions d’épistémologie : « théorie », « intellectualisation », « recherche (pulsion de) », « plaisir de pensée », etc.
[4] Fort d’avoir obtenu ces armistices locaux, le Clausewitz invisible (l’inconscient ?) dirigeant les opérations, pourrait donc conclure que les deux disciplines étaient condamnées à travailler désormais en étroite syntonie.
Cet angélisme sympathique se trouve démenti par les faits. Au premier chef, il y a cette réalité dérangeante que, dans leur grande majorité, les ethnologues continuent à ignorer – ou feignent d’ignorer, tout autant qu’ils méprisent – les résultats de la clinique psychanalytique depuis Freud (compris). Ce compliment, les analystes le leur rendent bien. Et c’est pourquoi la sortie de ce Dictionnaire constitue un événement majeur. Certes, sa visée initiale n’est pas de permettre à ces mêmes ethnologues de réviser leur jugement, mais il peut grandement contribuer à cette tâche. De plus, il fait le point sur ce que sont réellement le savoir anthropologique des cliniciens, et leurs inquiétudes dans ce domaine. On dessinera, dans un premier temps, les contours de ce Dictionnaire international de la psychanalyse, livré au public sous la forme de deux volumes totalisant plus de deux mille pages de texte, dont une grande partie rédigées par Alain de Mijolla (qui assure la direction de l’ensemble), Sophie de Mijolla-Mellor, Bernard Golse et Roger Perron, entourés d’une pléiade de collaborateurs originaires des quatre coins du monde, attachés à présenter des concepts, des biographies et une recension des Å“uvres majeures. Ensuite, on explorera quelques-unes des pistes ouvertes à une anthropologie d’inspiration psychanalytique.
Éditer, commenter, traduire
Tout d’abord, on rappellera brièvement ici la place qu’ont tenue les ouvrages ou manuels qui ont jalonné l’histoire de la psychanalyse, et justifient la naissance de ce
Dictionnaire. Pour le public francophone vient en première ligne la bible par excellence, le
Vocabulaire de la psychanalyse, de Jean Laplanche et Jean-Bertrand Pontalis
[5], lequel a permis de fixer durablement une liste de concepts avec leurs traductions – au point qu’on les retrouve intacts dans la quinzième version allemande depuis 1972, trois décennies plus tard
[6]… alors que Jean Laplanche, André Bourguignon et Pierre Cotet ont amorcé une nouvelle traduction des
Å“uvres de Freud en langue française, assortie d’une revisite critique – et très controversée, sur laquelle ils se sont expliqués – de la terminologie en usage jusqu’alors
[7]. On citera également les articles colligés de l’
Encyclopaedia Universalis
[8]. Mais c’est avec le
Dictionnaire de la psychanalyse d’Élisabeth Roudinesco et Michel Plon, qu’il est fait référence en même temps, pour la première fois, aux concepts, aux institutions et aux écoles nationales, et que sont présentées des biographies détaillées des principales figures du mouvement
[9]. De son côté, l’
Apport freudien : éléments pour une encyclopédie de la psychanalyse, sous la direction de Pierre Kaufmann, combine la dimension spéculative, à l’interface de la psychanalyse et d’autres disciplines, et la formule d’un lexique dans lequel sont expliquées les grandes notions
[10]. Plus spécialisé, le
Dictionnaire de la psychanalyse, dirigé par Roland Chemama, pourrait être qualifié de « bilingue », freudien et lacanien
[11]. Dans les pays de langue anglaise, outre les ouvrages mentionnés par A. de Mijolla dans la présentation du
Dictionnaire, dont
Psychoanalytic Terms and Concepts
[12], établi sur la base du glossaire de l’
American Psychoanalytic Association, se détache le manuel d’Humberto Nagera et de ses collaborateurs
[13]. Aujourd’hui, s’impose
Freud Encyclopedia : Theory, Therapy, and Culture, sorti alors que le
Dictionnaire était déjà sous presse, avec 195 contributeurs de 25 pays, et 249 entrées
[14]. Il s’agit là d’une somme de 600 pages, centrée sur le seul corpus freudien. Dans le domaine germanique surgit un nouveau venu, le
Handbuch psychoanalytiker Grundbegriffe, dirigé par Wolfgang Mertens et Bruno Waldvogel, essentiellement tourné vers l’exploration des concepts du point de vue de leur usage sur le plan clinique
[15].
Dans la présentation du
Dictionnaire, A. de Mijolla s’explique sur la façon dont il a orienté la construction de l’édifice avec son équipe de collaborateurs (dont la liste en rangs très serrés occupe tout le second rabat), en combinant les vertus d’un vocabulaire, d’un manuel et d’une encyclopédie. L’innovation majeure, est que la démarche se veut à la fois transnationale, transcourants, et transécoles. Sous cet angle, il s’agit là d’une parfaite réussite, d’autant plus que sont représentées des sensibilités et des approches théoriques fort différentes les unes des autres. A. de Mijolla précise d’emblée que cet ouvrage est appelé à s’enrichir au fur et à mesure des découvertes ou des rebondissements de l’odyssée éditoriale qui caractérise la publication des
Å“uvres de Freud. Un exemple : alors que l’ouvrage était déjà achevé, ont été publiés des fragments de la correspondance de voyage de Sigmund Freud
[16], que l’éditeur, Chriestfried Tögel, a limité aux « voyages de plaisir » et presque exclusivement aux messages adressés aux membres de sa famille
[17].
Un des points sur lesquels le
Dictionnaire apporte des contributions fortes concerne le destin de la publication intégrale du corpus freudien en langue allemande même, qui relève, il faut bien le reconnaître, d’une véritable
via crucis. Résumons le dossier, afin de saisir toute la complexité de cette affaire, qui n’est pas sans retombées sur la façon de lire Freud chez les anthropologues. Ilse Grubrich-Simitis s’est longuement expliquée sur cette aventure dans un article percutant
[18], notamment sur le fait qu’il n’existe pas à ce jour de véritable édition critique des
œuvres de Freud autre que la
Standard Edition en langue anglaise
[19]. Ce faisant, I. Grubrich-Simitis a bien mesuré le danger de la mise en route d’une édition académique, qui « historiciserait » le travail de l’auteur, le convertissant ainsi en « classique intouchable » (p. 50). La douloureuse mais inévitable transformation des
Gesammelte Schriften en
Gesammelte Werke ne s’est pas accompagnée non plus de la relance d’un projet d’édition critique. Rappelons toutefois que I. Grubrich-Simitis a été elle-même coresponsable, avec Alexander Mitscherlich et Angela Richards, d’une édition de travail commentée, particulièrement soignée. Dotée d’un consistant apparat éditorial, cette
Studien Ausgabe demeure malheureusement incomplète
[20]. Reste la récente version
paper back des
Gesammelte Werke, avec en serre-file son indispensable
Nachtragsband, qui constitue une étape intermédiaire – la «
solide Zwischenstation », nous dit I. Grubrich-Simitis – en vue de la future édition historico-critique des
Å“uvres complètes
[21].
La grande nouveauté du
Dictionnaire tient, au-delà de son caractère encyclopédique, au choix des concepts. Outre ceux qui ont une portée technique pour la psychanalyse clinique elle-même, figure un certain nombre de notions faisant écho à nos propres interrogations. Examinons en regard le
Handbuch psychoanalytiker Grundbegriffe. Dans ce dernier, du strict point de vue de l’ethnographie travaillée par Freud, n’émergent guère que
Mythos, Sprache, Kultur (theorie, -kritik), là où le
Dictionnaire nous invite à resituer la «
Weltanschauung » (dont la définition par Freud dans la
Nouvelle Série de conférences s’ajuste très exactement à celle qui nous est familière)
[22] dans toute une série de corrélats découverts à la lecture. À ce propos, il est symptomatique de constater que l’on ne trouve aucune référence à
Totem et Tabou dans le
Handbuch, alors que cet ouvrage phare a fait l’objet de très nombreuses critiques dans l’histoire de l’anthropologie, dont la plus célèbre, celle de Kroeber, est en deux temps : hostile tout d’abord, puis en lui conférant, deux décennies plus tard, une tout autre portée
[23].
Mais que signifie réellement une lecture anthropologique du
Dictionnaire ? Question naïve, car la règle, s’il doit y en avoir une, c’est justement de se laisser porter par le flux de la découverte. Le
Dictionnaire ne manquera pas de nous alerter sur des concepts ou mots clés dont le sens, au cours de l’élaboration de nos matériaux d’enquête, nous semble plus que jamais fuyant : « altérité », « interdit », « sacrifice », « animisme », « dualisme », « double », « genre », « réalité intérieure/réalité extérieure », « secret », etc., dont on savait déjà qu’ils posaient problème et rendaient les discussions délicates entre les deux disciplines, sans parler de la triade réel-symbolique-imaginaire, qui, à de très rares exceptions près, se révèle d’une opacité trop inquiétante pour passer dans le langage courant de l’ethnologue standard
[24]. Un avantage toutefois pour ce dernier : l’ouvrage offre « quelques définitions » en forme de
Shibboleth, qui permettent de circuler plus aisément entre « vésanie », « hébéphrénie » et « nociception » (à méditer pour les péripatéticiens en pleine crise de « dromomanie »…). Quant à la « traduction des notions », elle a un triple mérite : tout d’abord, d’ouvrir considérablement le champ (en six langues !) des concepts de base du Laplanche et Pontalis, ensuite, de souligner l’instauration d’un consensus sur la plupart des notions retenues, enfin, de donner des équivalences précises indispensables lorsqu’il s’agit de restituer des données dans une de ces langues de travail. Au passage, on découvrira que « déjà vu » est strictement intraduisible, et qu’un écueil a pu être franchi : ce qui s’appelle désormais le « roc du biologique » fait simultanément métaphore à l’idée, chez Freud, de
biologisches Fundament et de
gewachsener Fels. À relever à ce propos des différences culturelles d’une tradition académique à l’autre, que le lecteur anthropologue peut s’amuser à creuser : lorsque le
Dictionnaire consacre un seul long article à « interprétation », le
Handbuch établit un départ entre
Bedeutung (signification) et
Deutung (interprétation). La première entrée est mise en regard du connectionnisme et des travaux de Lorenzer
[25] ; la seconde, de ceux de Grünbaum
[26] et de Lichtenberg
[27]. Pour
Hermeneutik, c’est encore Lorenzer qui est convoqué, mais surtout Gadamer
[28], sans oublier le premier Heidegger
[29].
Il n’est pas indifférent que ce
Dictionnaire paraisse en langue française, même si l’allemand reste encore cette langue magique – la
Zaubersprache si mystérieuse pour l’enfant Canetti
[30] – dans laquelle est née la psychanalyse. On le sait, les hasards de l’histoire ont engendré, grâce aux diasporas parties d’Europe, l’éclosion de nouveaux foyers d’activité, tout d’abord aux États-Unis mais aussi en Amérique latine. C’est un domaine où la survie du français comme langue scientifique conserve un sens et peut servir, avec l’espagnol et le portugais, de
koine, voire de
lingua geral, au moins pour les lacaniens (sans compter qu’il sera toujours préférable de lire Lacan dans les
Écrits plutôt que dans les
Schriften…). Le tour de force accompli dans le
Dictionnaire, dont 30 % des entrées ont été rédigées dans une langue autre que le français, est paradoxalement de lui avoir conféré une certaine homogénéité, grâce à une équipe de traducteurs, et au-delà de toutes les disputes doctrinales, cela quel que soit le dialecte utilisé : qu’il s’agisse du bionien, du rankien, ou de l’adlérien, dans leurs variantes newyorkaise,
porteña, ou carioque
[31]. Bien que fondamentalement freudien, cet ouvrage laisse la place à des constructions graphiques aussi mystérieuses pour les autodidactes que le tableau des formules de la sexuation dans le séminaire « Encore » de Lacan (13 mars 1973) ou les incontournables n
Å“uds borroméens. Cette « hétéroglossie » un peu inquiétante soulignée par A. de Mijolla (p. XI) n’est à aucun moment un obstacle à la compréhension du lecteur standard. Les collaborateurs offrent toutes les garanties de sérieux, y compris Johann Georg Reicheneder, dont le nom est simplement suivi d’un germanique
Doktor… qui éloigne définitivement toute suspicion d’amateurisme. Dans cette affaire qui est avant tout française dans sa conception, on s’interrogera sur l’absence, parmi les psychanalystes actuellement en exercice, de quelques praticiens faisant autorité, mais dont nombre appartiennent à ce vaste comité de soutien auquel A. de Mijolla rend un hommage sobre et chaleureux.
Schopenhauer, Wittgenstein et l’antifreudisme épistémologique
Mais revenons aux prémisses philosophiques de la pensée freudienne. On s’interrogera sur des choix étonnants, qui tiennent peut-être aux engouements littéraires des contributeurs. Prenons un exemple : à la lettre S, il est logique de retrouver Schiller, et plus encore Spinoza, mais pourquoi avoir refoulé Schopenhauer ? À quel titre se voit-il exclu de ce Banquet ? Pourtant, dans une archéologie de l’hypothèse de l’inconscient, la place centrale occupée par l’autoproclamé « Kaspar Hauser de la philosophie » ne saurait faire l’objet de litige. En faisant « dialoguer » le jeune Schopenhauer et le Freud de la deuxième topique, Marcel Zentner a mis en évidence de manière convaincante les analogies entre les prédicats des concepts de Volonté
(Wille) et de Ça
(Es), puis d’Intellect
(Intellekt) et de Moi
(Ich), en déclinant leurs caractéristiques respectives sur les plans structurel et dynamique, qualitatif, fonctionnel et métaphorique. Au point d’affirmer que si l’on ignorait l’envergure
(Format) de l’inventeur de la psychanalyse, on pourrait croire que celui-ci avait tout simplement copié
(abgeschrieben) son modèle de l’appareil psychique sur celui de Schopenhauer…
[32] Quant à la découverte de l’articulation entre
Wille et
Intellekt – prodrome de celle entre
Es et
Ich – elle est clairement explicitée dans le
Monde comme volonté et représentation, lorsque l’auteur oppose le caractère « essentiel » et « réel » du premier au caractère « secondaire », « conditionné » et « engendré »
(hervorgebracht) du second
[33]. Par ailleurs, Paul-Laurent Assoun a de son côté clairement dégagé la conception « élargie et multidimensionnelle » de la sexualité chez Schopenhauer
[34]. Un type d’explication que Walter Abendroth avait déjà récusé, mais de manière erronée et grossière, en fustigeant le « pansexualisme monomaniaque » de la psychanalyse moderne, et sa mésinterprétation de l’amour
(Liebe), conçu par Schopenhauer comme le plus puissant et le plus actif des ressorts pulsionnels
(Triebfedern), que la pensée postfreudienne aurait ramené à un seul
[35]. Du côté des primitifs de l’hypothèse de l’inconscient, en amont de Freud, surgissent donc quelques lacunes. N’ayant rencontré aucune donnée à son sujet dans l’entrée « mysticisme », j’avais imaginé, dans une rêverie éveillée, que « Boehm, Felix Julius » serait forcément suivi de « Boehme, Jakob* », le savetier de Goerlitz dont le vertigineux
Ungrund, cet énigmatique « sans fond », hantera Goethe, Schelling, Hegel, tout autant que Schopenhauer
[36]. Par contre, en aval, le comité éditorial n’a pas hésité à chercher des références à des événements littéraires ou artistiques, sans oublier le cinéma, avec notamment Pabst, ou le John Huston de
The Sacred Passion, en rappelant l’invraisemblable destin du scénario. Sont bienvenues encore les entrées sur le surréalisme ou le romantisme allemand. Et, c’est tout naturellement qu’à « Mahler », avant d’atteindre « Margaret », on s’arrête, comme dans le Roudinesco/Plon, à « Gustav » sur sa fameuse rencontre avec Sigmund Freud.
Quant aux anthropologues d’aujourd’hui, qui auraient dû à mon sens trouver leur place dans le
Dictionnaire, on ne peut pas dire qu’ils soient mésestimés : ils ne figurent tout simplement pas à l’appel. Sauf erreur de ma part, seuls deux noms sont mentionnés, Lévi-Strauss et Juillerat – et encore dans l’article « anthropologie et psychanalyse », il était temps – sans aucun autre commentaire sur leur
Å“uvre. Rien n’est signalé concernant les différents courants de la
Psychoanalytic anthropology et les recherches sur les
Indigenous psychologies, même si l’Indien Kakar trouve, mais ailleurs, sa juste place. Il faut bien se rendre à cette évidence, l’horizon anthropologique de la grande majorité des psychanalystes francophones reste Frazer, Marrett, Lang, « Malinowski », « Roheim » et Lévi-Strauss. Wittgenstein, privé d’entrée, est à peine cité (au sujet de l’herméneutique des rêves), mais pas à travers les horripilantes
Remarques sur Le Rameau d’Or
de Frazer
[37], ou à propos de l’influence de Schopenhauer, toujours lui, sur sa première philosophie. Encore moins à propos d’une aporie, qu’il considérait comme insurmontable : la confusion entre la grammaire de la raison et le fonctionnement du principe de causalité, confusion qui aurait conduit les héritiers de Freud à un « abominable mess »
[38]… et qui fait écho aux critiques du même Wittgenstein des paralogismes attribués aux ethnographes perdus dans l’explicitation de la pensée des primitifs. Au passage, il aurait été intéressant de découvrir comment la réception des idées de Wittgenstein à l’intérieur du Cercle de Vienne avait coïncidé avec l’exacerbation de la critique qui courait à l’époque sur les errements métaphysiques de la « psychologie », entendue au sens de « psychanalyse »
[39]. De son côté, Assoun a démontré à quel point il était périlleux d’« immobiliser » tout jugement sur la lecture wittgensteinienne de Freud, tellement cette relation était ambivalente et changeante, sans compter ce qu’il aurait pu advenir lors d’un passage à l’acte, d’une improbable rencontre entre les deux « monstres viennois »
[40]. Quant à Jacques Bouveresse, il a très bien rendu compte de l’imprégnation des écrits de Freud chez le jeune Wittgenstein, potentiel et rebelle « disciple »
[41]. Le plus étonnant dans cette affaire est que, sans qu’il soit explicitement nommé, ce « quelque chose » de la quête de l’inconscient se prolonge de manière souterraine dans toute l’
Å“uvre de l’auteur postérieure au
Tractatus.
Autre lacune : dans l’entrée « anthropologie et psychanalyse », l’auteur se tient à la lettre du texte de Freud et n’effectue pas les croisements attendus avec les écrits faisant autorité dans la discipline. Le regard porté est dans l’ensemble (à l’exception de celui de l’ethnologue Nicole Belmont sur « mythe ») du type
inside out là où l’on aurait pu attendre qu’une place plus large fût accordée à une visée de type
outside in : où sont les Obeyesekere
[42], Spiro
[43], Paul
[44], Herdt et Stoller
[45], pour ne parler que des plus célèbres ? La liste est longue et n’épuise pas tous les domaines. Pourtant, il existe bien une entrée « ethnopsychanalyse », mais qui ne sort pas des propositions de « Devereux » et des expériences dissidentes en version Tobie Nathan. Si elle doit exister, l’ethnopsychanalyse doit tenir compte d’une multiplicité de perspectives, dont certaines ont été explorées depuis près d’un demi-siècle, notamment à travers les travaux pionniers de Marie-Cécile et Edmond « Ortigues » – avec leur classique
Œdipe africain
[46] – justement convoqués tout comme « Morgenthaler », contrairement à Parin, à Parin-Matthéy, et à leurs disciples, les Staneck, Erdheim et Weiss (lesquels sont tout autant ignorés par l’auteur de « Suisse alémanique »). On adressera à « linguistique et psychanalyse » une critique qui rejoint celle que j’ai formulée à propos de « anthropologie et psychanalyse » : si l’on n’est pas surpris que l’entrée signale les théories d’Abel et de Sperber (Hans) et leur réfutation par Benveniste, il est tout de même étrange que soient laissés de côté des travaux plus récents, qui représentent une tentative héroïque de surmonter les divergences fondamentales entre les deux disciplines concernant le statut du langage et de l’inconscient
[47]. Là encore, cette conception de l’interdisciplinarité surprend lorsqu’elle s’enkyste dans un schéma évolutionniste désuet, au détriment d’une prise en compte des modèles et des problématiques plus actuels.
Explorons encore d’autres manques, dans le prolongement des observations qui précèdent, en particulier l’absence d’une entrée sur les « critiques de la psychanalyse
* », à la fois du dedans et du dehors
[48], notamment chez certaines grandes signatures, de Popper
[49] à Grünbaum. Ce dernier reste, Outre-Atlantique, à la tête d’un véritable fonds de commerce, avec un ouvrage tenant lieu de vulgate de l’antifreudisme épistémologique
[50]. Sont aussi importantes les critiques des cogniticiens et des anthropologues, l’histoire de la psychanalyse étant aussi, inutile de le rappeler, celle des réponses apportées à ses détracteurs, depuis Freud, jusqu’à nos contemporains, comme le fait encore André Green, contre les tenants d’un cognitivisme
hard
[51]. S’il est peut-être puéril de penser que les premiers auraient accepté de participer à l’aventure du
Dictionnaire (encore que l’exemple de la
Freud Encyclopedia administre la preuve du contraire), les seconds restent légion
[52]. Pourtant, le comité de direction n’a pas craint de présenter des personnages qui sentent encore le soufre : Weininger
[53] au premier rang, mais aussi Reich. En revanche, s’il était justifié d’inclure Karl Kraus dans cet aréopage, l’entrée «
Die Fackel », du coup, devient totalement redondante. Peut-être aurait-il fallu signaler que l’outrance du polémiste dissimulait mal l’incompréhension patente entre lui et Freud sur de nombreux sujets, en particulier sur la question du dimorphisme sexuel
[54]. Regrettons par ailleurs qu’à « kantisme » le lecteur n’ait droit qu’à une vision schopenhauerienne du criticisme, qui ne laisse pas d’espace à des discussions en cours, en particulier sur la question suivante : existe-t-il chez Freud, deux théories du psychisme, comme le soutient Andrew Brook, une qui concernerait la structure et la fonction de ses sous-systèmes, et une qui s’appliquerait aux contenus (dont les processus primaires et secondaires) et serait entièrement sa découverte, la première étant plutôt dans la lignée de Kant
[55] ? Quoi qu’il en soit, cette quête demande un effort, parce que les éditeurs ont dû limiter l’étendue des « compléments », et qu’aucun index ne permet de saisir la suite des entrées… ce qui laisse place à la découverte et aux voisinages des plus inattendus : « rencontre » et « renversement », « toute-puissance des pensées » et « toxicomanie », « suicide » et « Suisse alémanique », etc.
Le futur de l’“archaïque”
Au fond, cette visite dans le monde de la psychanalyse laisse entrevoir les chantiers à venir, qui tournent autour du « primitif » ou de l’« archaïque », dans les termes posés explicitement par les contributeurs du Dictionnaire. Nous avons, nous les anthropologues, signé l’acte de décès du primitif, avant même que ne s’abatte sur l’Europe le politically correct, peut-être un juste retour de la peste convoyée Outre-Atlantique par Freud – aux dires de Jung – à l’occasion de son voyage et des conférences à la Clark University. Acte de décès proclamé sans comprendre ce à quoi nous invitaient à réfléchir les psychanalystes, non pas sur une conception dépassée de l’histoire ou une vision fossilisée des sociétés que nous appelions il n’y a pas si longtemps « primitives » (vision qui fait fuir les anthropologues aujourd’hui), mais sur cet ur tenace, cet « archaïque », ce primordial, qui est aussi un des éléments du dispositif psychique et culturel des sociétés dans lesquelles sont menées encore actuellement les observations. Aujourd’hui, les vrais débats entre psychanalystes et anthropologues ne sont peut-être pas là où l’on serait naïvement tenté d’aller les rechercher. Il existe toutefois quelques clés. Il me semble qu’elles sont esquissées dans cet espace intitulé « applications/interactions de la psychanalyse » (S. de Mijolla-Mellor), entrée qui fait directement écho aux recherches actuellement menées en France, dans ce dialogue difficile avec la psychanalyse. Le caractère « appliqué » ne convient pas, souligne l’auteure, aux psychanalystes qui en récusent la dimension mécaniste, pas plus qu’aux anthropologues qui ne sont pas près de renoncer à dévoiler dans toute leur profondeur les logiques indigènes avant de les voir « naturalisées », à la manière cognitiviste ou Å“dipianisées, sans tenir compte de ce qu’ont à dire sur le sujet les premiers intéressés, les ex-primitifs.
Il ne s’agit pas de répondre avec dédain que, même si les sociétés ex-primitives sont prises dans les réseaux de la mondialisation, leur diversité en termes d’organisation sociale ou de nomenclatures de parenté, par exemple, rend inaccessible la recherche d’universaux, car la réponse n’est pas dans l’application béate des présupposés de la métapsychologie, mais dans la mesure des « interactions », entre discours de l’analyste et de l’anthropologue, entre clinique exotique et clinique occidentale et, pourrait-on dire, entre modèles indigènes, de l’ethnologue et du praticien, dans une perspective, on le devine, aux antipodes de celle d’un Tobie Nathan. Au-delà, ce
Dictionnaire nous invite à construire nous-mêmes nos itinéraires, à partir d’un certain nombre de concepts clés. Or, compte tenu des contraintes d’espace, les « compléments » ne peuvent à eux seuls constituer un programme de lecture pour l’anthropologue. Et c’est là qu’intervient le sens de la navigation de chacun à bord de ce vaisseau dépourvu de portulans ou d’astrolabe, mais dont chaque page suffit à accrocher le regard et invite à faire donner à plein sa pulsion de savoir et/ou épistémophilique
[56].
Je crois fermement qu’un des bénéfices collatéraux du Dictionnaire est que précisément il nous suggère d’inscrire des entrées virtuelles – qui pourront peut-être un jour figurer dans une version remaniée, conformément aux vÅ“ux d’A. de Mijolla.
Il faudrait donc reprendre la question des « interactions », en envisageant aussi les limites d’une telle opération, car rien ne garantit a priori la viabilité d’une telle démarche. On rétorquera que cette discussion a eu lieu il y a des lustres et que les partenaires des deux camps, et non les moindres, ont toujours fini par se tourner le dos, à de rares exceptions près, comme le démontre la collaboration exemplaire poursuivie depuis des années entre André Green et Bernard Juillerat
[57], ou celle entre Maurice Godelier et Jacques Hassoun dans une perspective qui rejette toute idée de « syncrétisme »
[58]. La seule certitude est que l’ethnographie ne pourra pas indéfiniment s’écrire sans reconnaître la place que tient la causalité psychique dans les affaires traitées sur le terrain, qu’il s’agisse de parenté, de religion, de violence, de politique (ce qui revient au même) ou de recomposition identitaire. Autant de questions qui n’entrent pas dans les programmes lourds des anthropologues cognitivistes, centrés sur le domaine de la compétence, c’est-à-dire toujours plus en amont des faits de culture en vue d’une approche computationnelle de l’esprit humain. On observera que le jeune Freud avait en son temps affiché des convictions « cognitivistes ». Cette exigence, rappelle Daniel Widlöcher, a été perdue de vue et n’a pas encore fait l’objet d’une théorisation suffisante pour comprendre l’actualité d’un Freud imaginé en tant que biologiste de l’esprit (Sulloway). Elle ne doit pas cependant être écartée : « … à partir du moment où on les considère [les concepts métapsychologiques] comme des formes ou des règles d’opérations mentales (ex. les mécanismes de défense), celles-ci peuvent être décomposées en des mécanismes plus élémentaires. L’avantage pour la psychanalyse est de maintenir un principe de compatibilité entre ses modèles et le cadre général des théories de l’esprit »
[59]. Ce qui nous intéresse dans ce débat, c’est que le Freud « cognitiviste » a rencontré sur sa route la
Kultur. De leur côté, les ethnologues ont une idée qu’ils croient à peu près précise de ce qu’est la
Kultur, mais continuent à buter sur ses mécanismes internes de fonctionnement, et peinent à faire le lien entre l’intrapsychique et l’intersubjectif. Rappelons qu’une avancée remarquée a été opérée depuis vingt ans du côté de l’anthropologie du corps et des affects, dont l’avant-garde a pris la forme des théories de l’
embodiment
[60].
Nonobstant, on devine qu’un pas resterait à franchir : accepter avec toutes les retombées méthodologiques que cela implique l’hypothèse de l’inconscient, des mécanismes de défense, de la sublimation, pas qui n’est franchi que par de rares chercheurs. Aujourd’hui, l’impression dominante est que, dans les deux camps, on est en présence d’un doute épistémologique de première grandeur. C’est pourquoi il convient d’ouvrir à nouveau ce Dictionnaire pour comprendre l’étendue du champ encore laissé vierge à l’« interprétation », à une prise en charge du sens (d’un acte ou d’une institution, par exemple) là où bute la démarche analytique. C’est-à-dire là où l’exploration des mécanismes qui gouvernent la vie psychique des acteurs s’ouvre sur un abîme de silence, et laisse entrevoir la trame de la culture dont l’ethnographe peut fournir des éléments d’intelligibilité. Reste alors le plus difficile, tisser les interprétations dans une perspective d’ensemble, qui ne soit pas une simple juxtaposition de points de vue. Donc au-delà de la visée complémentariste d’un « Devereux ». Mais ce travail implique aussi une ascèse, consistant à se plonger dans les Å“uvres de Freud comme on le ferait dans celles d’un classique à part entière… ce qui n’est enseigné dans aucun département d’ethnologie.
Kant, le primitif et la Kultur
On peut concevoir que, ployant sous le harnais d’une littérature professionnelle de plus en plus dévoratrice de temps, la tâche du chercheur apparaisse démesurée. La critique à l’égard des usagers de la psychanalyse reste, chez les ethnographes, toujours aussi violente. C’est leur droit le plus strict, et on ne saurait leur donner entièrement tort tant que les psychanalystes, y compris ceux qui sont tentés par l’air du large, ne se décideront pas à leur tour à s’appuyer sur autre chose que l’ethnographie lue par Freud lui-même – avec les quelques extensions mentionnées plus haut. Sans ouvrir de polémique, on pourrait se demander tout de même quel tropisme fait verser toujours et encore les analystes, lorsqu’ils sont en quête de preuves par l’exotisme, du côté des mêmes références, « Malinowski » et « Roheim » en première ligne, comme si des pans entiers de la discipline s’étaient pétrifiés au sortir de la Première Guerre mondiale. C’est l’histoire de la discipline qui est interrogée, et non l’ethnographie qui se fait. Et c’est bien le constat qui ressort de la lecture de ce
Dictionnaire en forme d’état des lieux, lorsqu’on se réfère à la liste des entrées ou à la « bibliographie générale » en soixante-seize pages… et que le hasard de l’ordre alphabétique fait s’arrêter à Stefan Zweig, qui plus est sur un livre culte, le
Monde d’hier. Ouvrage qui précisément ressasse une
saudade insurmontable à l’évocation d’un empire effondré, avant la Première Guerre mondiale, que l’auteur considérait comme « l’âge d’or de la sécurité » (
das goldene Zeitalter der Sicherheit )
[61]. Il semble clair que l’ethnographie de nos contemporains n’offre aux analystes aucune sécurité, aucune assise sûre. La première explication qui vient à l’esprit est que la psychanalyse ne peut encore se passer du « primitif » ou des « peuples primitifs » (
Urvölker), parce qu’elle a toujours été habituée à poser sa réflexion par rapport à ce petit autre lointain, et qu’elle se trouve effectivement désemparée pour penser la vie de ces derniers, à partir du moment où ils peuvent communiquer (les ex-primitifs) dans des langues indo-européennes, savent se servir d’une Playstation, regardent CNN en sirotant un Diet Coke, ou éventuellement deviennent les coauteurs des ouvrages d’ethnographie, comme le stipule une nouvelle déontologie qui a cours aux États-Unis. Or, ce que la psychanalyse a su faire sur le plan de la clinique, pourquoi en serait-elle incapable sur celui de son anthropologie
[62] ?
On serait tenté ici de détourner la parabole de Jean (I, 1) reformulée par G
œthe dans son
Faust (I, 1237)
[63]… et qui clôt bien sûr
Totem et Tabou
[64] :
Im Anfang war die Tat, « Au commencement était l’acte », en affirmant que, pour l’ethnologue, « Au commencement était la culture », point barre
[65]. Ce présupposé est admis par la corporation des
fieldwork freaks comme une sorte de garde-fou pour précisément repousser toujours plus loin une réflexion sur la dimension inconsciente de l’élaboration du travail de terrain. Ainsi, au commencement était la culture, dont on va essayer de démonter les éléments pièce par pièce et chercher à leur arrière-plan, dirait Lévi-Strauss, une matrice d’intelligibilité. Mais peut-être se glisse-t-il derrière cet énoncé un leurre, ou un rêve de « toute-puissance », à savoir que ces observateurs confondent la culture et les actes qu’ils posent euxmêmes sur le terrain – dans les interactions avec leurs vis-à-vis – avec les représentations que cette situation engendre, question à laquelle le courant postmoderniste apporte de tout autres solutions conceptuelles. À vrai dire, l’anthropologie ne saurait se tromper d’objectif. Elle a elle-même à faire le deuil de l’exotisme, que beaucoup d’entre nous, au moins dans leur fantasme, ont connu au cours de leur carrière, lorsque les univers clos qu’ils pensaient avoir « découverts » et donné à comprendre ont été rattrapés par la mondialisation. Encore que… Et c’est là où intervient de nouveau le « primitif », au deuxième sens du terme cette fois, qui nous conduit aux portes de l’« archaïque », le « primitif » qui serait ainsi appelé à faire sens, avec cet
ur tenace, lové au c
Å“ur de constructions culturelles, de visions du monde, de représentations du corps et de l’appareil psychique sur lesquelles glosent nos informateurs.
Une dernière question avant de refermer le dossier : pourquoi le
Dictionnaire renvoie-t-il le contenu de l’entrée « culture » à celui de « civilisation (
Kultur) » ? Quand Freud pense la «
Kultur » en terme de procès, de lutte entre des forces antagonistes, pour nous éloigner de notre « versant animal », du
tierischer Hang de Kant – ou encore de sa « rudesse naturelle », sa
natürliche Rohigkeit
[66] –, la culture est déjà là pour l’ethnologue…, et c’est pourtant ce dont il va s’occuper, le travail de toute une vie. En fait, une référence commune à la
Kultur sépare radicalement encore la psychanalyse de l’anthropologie, même si l’on écarte l’arrière-plan évolutionniste qui ne devrait plus nous concerner, ni les uns ni les autres. C’est bien en effet la visée téléologique portée par le concept de
Kultur de la pensée freudienne, conservée intacte jusqu’à aujourd’hui à titre de mantra, qui reste totalement étrangère au postulat du relativisme culturel. Mais peut-être retrouvons-nous un embarras, entretenu par Freud lui-même, qui est aussi lié à une aporie entraînée par les usages de la langue allemande. Celle-ci balance entre une visée historique
(Zivilisation) et une vision normative – où la
Kultur rejoint la
Bildung, celle qui, chez Kant, conduit vers les arts et les sciences, et l’acquisition des savoir-faire, la
Verschaffung der Geschicklichkeit, évoquée dans la deuxième Critique
[67] – alors que l’ethnologue serait plus proche d’un Herder, attentif à comprendre la forme de vie des peuples.
C’est en effet, me semble-t-il, le chaînon manquant, le lieu où l’on devine l’impasse du dialogue entre les deux disciplines, dans la béance de cette entrée « culture* », qui pour nous n’est pas seulement un concept soutenu par une perspective holiste, mais se décline sous forme de traits, de normes, d’éléments matériels et idéels. Or, le
Dictionnaire ne laisse pas entrevoir cette dimension concrète de la culture au-delà des expériences psychiques des individus, acteurs, théoriciens, patients, qui occupent la scène thérapeutique. C’est une autre histoire, rétorquera-t-on, mais le problème demeure entier. Reste à souhaiter que se créent les conditions de la refondation d’une réflexion sur les cultures du monde de la part de la psychanalyse, qui ne passe pas seulement par des catégories précontraintes telles que rêve, mythe ou rite, en s’appuyant sur la seule récitation talmudique des écrits de quelques grandes figures totémiques de l’histoire de l’anthropologie, mais que soit exploré, plus en profondeur avec les gens de terrain, l’ordinaire des sociétés autres. Et donc à sauvegarder le présupposé simple qui guide leur expérience que l’on vient d’énoncer, à savoir que, dès le premier jour, la culture est toujours de l’ordre du déjà-là, et qu’il faut bien faire avec. Ces quelques remarques – qui pourront sembler au mieux naïves ou triviales au yeux d’un analyste – voudraient montrer qu’il est possible, pour l’ethnologue, d’envisager d’autres lectures de ses matériaux de terrain, sans solliciter de manière mécanique des codes interprétatifs tout prêts, mais en réglant son jugement sur une autre façon d’« interpréter ». Invite qui prend tout son sens à la lecture du
Dictionnaire, c’est-à-dire en laissant filer les associations entre concepts, telle qu’une lecture buissonnière, peut-être aux limites du braconnage, l’autorise, même si tout cela n’a rien à voir avec le travail effectué en analyse. Car – et l’on peut tout aussi bien l’admettre que la récuser – cette pulsion du chercheur, le
Forschertrieb, est bien ce qui nous attache à la créature de Freud, la Sorcière Métapsychologie
[68], et nous invite à comprendre comment fonctionne un savoir sur le savoir… ou bien, précisément pour cette raison, nous incite à la fuir. Des conflits de compétence ne sont pas à écarter, mais c’est après tout ce qui fait la richesse du dialogue entre les deux disciplines, sans qu’il soit toutefois indispensable d’envisager leur résolution à coups de tisonnier ardent
[69].
*
Cet À propos, il va de soi, ne reflète qu’un simple point de vue de lecteur non professionnel de la psychanalyse. Il faudrait rendre justice à cette somme impressionnante de références aux groupes, revues, scissions, associations, écoles, diasporas, ce dont je suis incapable, et sur laquelle des experts pourraient apporter les commentaires qui s’imposent. Quant à nous, ethnologues, nous nous contenterons de dire que si, après Wittgenstein, la philosophie analytique a pu accomplir son linguistic turn, selon l’expression de Richard Rorty, on peut rêver que la psychanalyse opère à son tour un tournant anthropologique, sans qu’elle cesse pour autant de dialoguer avec le reste des Geisteswissenschaften… et de prendre en charge la souffrance qui lui est confiée. Ce bel instrument qu’est le Dictionnaire international de la psychanalyse donne à penser que cette quête est plus que jamais d’actualité.
[1]
À propos de Alain de Mijolla, ed.,
Dictionnaire international de la psychanalyse : concepts, notions, biographies, Å“uvres, événements, institutions, Paris, Calmann-Lévy, 2002, 2 vol.
[2]
Bertrand Pulman, « Anthropologie et psychanalyse : “paix et guerre” entre les herméneutiques »,
Connexions, 1984, 44 : 81-97.
[3]
Quelle place accorder dans ce débat, aujourd’hui, à des ouvrages tels que
Marxisme et Psychanalyse de Reuben Osborn (Paris, Payot, 1965), publié en France chez un éditeur qui n’hésitait pas, à l’époque, à traduire aussi bien Parin et Morgenthaler que Nacht ou Ferenczi ?
[4]
Tout au long du texte, la mise entre guillemets annoncera une entrée du
Dictionnaire.
[5]
Jean Laplanche & Jean-Bertrand Pontalis,
Vocabulaire de la psychanalyse, Paris, PUF, 1967.
[6]
Jean Laplanche & Jean-Bertrand Pontalis,
Das Vokabular der Psychoanalyse, Frankfurt-am-Main, Suhrkamp, 1999.
[7]
André Bourguignon
et al., Traduire Freud, Paris, PUF, 1989.
[8]
Dictionnaire de la psychanalyse, Paris, Encyclopaedia Universalis ; Albin-Michel, 1997.
[9]
Élisabeth Roudinesco & Michel Plon,
Dictionnaire de la psychanalyse, Paris, Fayard, 2000.
[10]
Pierre Kaufmann, ed.,
L’Apport freudien : éléments pour une encyclopédie de la psychanalyse, Paris, Larousse, 1998. L’article « Psychanalyse et sciences des religions » de Charles Malamoud est un modèle de finesse et une stimulante incitation à l’usage bien tempéré de la psychanalyse en histoire des religions.
[11]
Roland Chemama, ed.,
Dictionnaire de psychanalyse, Paris, Larousse, 1995.
[12]
Burness E.-E. Moore & Bernard D. Fine, eds,
Psychoanalytic Terms and Concepts, Yale, Yale University Press, 1993.
[13]
Humberto Nagera, ed.,
Basic Psychoanalytic Concepts on the Libido Theory ; on the Theory of Dreams ; on the Theory of Instincts ; on Metapsychology, Conflict, Anxiety, and other Subjects, London, Allan & Unwin, 1969. Traduction allemande :
Psychoanalytische Grundbegriffe. Eine Einführung in Sigmund Freuds Terminologie und Theoriebildung, Frankfurt-am-Main, Fischer, 1977 (la version allemande présente l’avantage de comporter une préface rédigée en 1973 par Anna Freud).
[14]
Edward Erwin, ed.,
Freud Encyclopedia : Theory, Therapy, and Culture, New York, Garland Publishing, 2001.
[15]
Wolfgang Mertens & Bruno Waldvogel, eds,
Handbuch psychoanalytiker Grundbegriffe, Stuttgart, Kolhammer, 2000.
[16]
Sigmund Freud,
Unser Herz zeigt nach dem Süden. Reisebriefe 1895-1923, Berlin, Aufbau Verlag, 2002. Il serait vain de rechercher dans cette littérature concernant ce « Sud du c
Å“ur » le toucher ethnographique d’un G
Å“the ou d’un Montaigne, et, après tout, ce n’était pas le dessein de l’auteur. Tögel souligne la recherche chez Freud d’une articulation idéale dans l’espace et le temps de ses trois grandes passions : l’archéologie, la psychanalyse et les voyages (Freud 2002 : 10). De missives en cartes postales, on suit la jubilation de « Sigm » (alias « Pa ») devant le
skyline de San Gimignano, le théâtre de Fiesole, et bien sûr, encore et toujours, à Rome, visitée sept fois. S’y bousculent des notes furtives sur le confort de l’Hotel Post à Landeck, ou pour comparer Pontresina et Karlsbad, Raguse et Corfu, mais aussi des réflexions plus posées, consignées à bord du
George Washington et du
Kaiser Wilhelm der Grosse, lors du voyage en Amérique, et dans tous ces déplacements où l’aspect ludique est assombri par l’avancée de la maladie.
[17]
Le lecteur peut consulter le tableau de la correspondance générale établie dans l’ouvrage dit des concordances, entre la
Standard Edition, la
Studien Ausgabe, et les
Gesammelte Werke, sous la rubrique « Index der Briefempfänger », in Ingeborg Meyer-Palmedo & Gehrard Fichtner, eds,
Freud-Bibliographie mit Werkkonkordanz, Frankfurt-am-Main, Fischer, 1999 : 147-156.
[18]
Ilse Grubrich-Simitis, « Histoire de l’édition des
Å“uvres de Freud en langue allemande »,
Revue internationale d’Histoire de la Psychanalyse, 1991, 4 : 13-70.
[19]
Le fait que la
Standard Edition soit devenue une vulgate, ce que reconnaissent volontiers les auteurs de
Traduire Freud, s’ajoute au constat désabusé qu’« un Strachey français, bénédictin plein d’abnégation, [est] par la force des choses introuvable » (Bourguignon
et al., op. cit., 1989 : 6).
[20]
Cf. le
Nachtrag de 1989 et les explications de l’auteur en frontispice de
Vorlesung zur Einführung in die Psychoanalyse und Neue Folge, Frankfurt-am-Main, Fischer, 1989 : 32.
[21]
Ilse Grubrich-Simitis, « Einleitung », in Sigmund Freud,
Gesammelte Werke. XVII.
Nachtragsband. Texte aus den Jahren 1885-1938, Frankfurt-am-Main, Fischer, 1999 : 27.
[22]
Sigmund Freud, « Über eine Weltanschauung », in
Gesammelte Werke. XV.
Neue Folge der Vorlesungen zür Einführung in die Psychoanalyse, Frankfurt-am-Main, Fischer, 1999 : 170-196.
[23]
Alfred L. Kroeber, « Totem and Taboo : An Ethnologic Psychoanalysis »,
American Anthropologist, 1920, 22 : 48-55. Voir également : « Totem and Taboo in Retrospect »,
American Journal of Sociology, 1939, 45 (3) : 446-451.
[24]
Les travaux de Charles-Henry Pradelles de Latour relèvent de cette exception et représentent la première tentative, dans le domaine francophone, de construction d’une anthropologie d’inspiration lacanienne.
[25]
Alfred Lorenzer,
Die Wahrheit der psychoanalytischen Erkenntnis, Frankfurt-am-Main, Suhrkamp, 1974.
[26]
Adolf Grünbaum,
The Foundations of Psychoanalysis : A Philosophical Critique, Los Angeles, University of California Press, 1985.
[27]
Joseph Lichtenberg,
Psychoanalysis and Infant Research, Hillsdale, Analytic Press, 1983.
[28]
Hans-Georg Gadamer,
Wahrheit und Methode, Tübingen, Mohr, 1965.
[29]
Martin Heidegger,
Sein und Zeit, Tübingen, Niemeyer, 1949. Le
Dictionnaire n’entre pas dans les détails de la réception « française » de la pensée d’Heidegger, depuis les années 1950, non seulement dans la philosophie universitaire mais également en psychiatrie.
[30]
Elias Canetti,
Die gerettete Zunge : Geschichte einer Jugend, Frankfurt-am-Main, Fischer, 1979 : 32-35.
[31]
Cet
Å“cuménisme atteint un niveau exemplaire : l’entrée « Adler » est rédigée par un adlérien, l’entrée « Jung » par un jungien. Un auteur dont la lecture, une fois évacuées les embardées ésotéristes, remet en scène le problème des archétypes, qui, jeté à la fosse publique par les anthropologues, n’offre certes pas de solutions convaincantes mais pose en tout cas de vraies questions sur les
shared understandings de nos interlocuteurs sur le terrain. Il n’est pas absurde de penser que Jung, qui fait l’objet d’un discret retour en grâce chez des freudiens de stricte obédience, réapparaisse un jour sur le devant de la scène anthropologique. Sur la portée théorique de la scission entre Freud et Jung, voir Bernard Juillerat, « Entre Freud et Jung : le mythe. La dissidence jungienne comme point de rupture épistémologique », in
Penser l’imaginaire : essais d’anthropologie psychanalytique, Lausanne, Payot, 2001 : 75-109.
[32]
Marcel Zentner,
Die Flucht ins Vergessen - Die Anfänge der Psychoanalyse Freuds bei Schopenhauer, Darmstadt, Wissenschaftliche Buchgesellschaft, 1995 : 84-88 et 89.
[33]
Arthur Schopenhauer,
Die Welt als Wille und Vorstellung, Darmstadt, Wissenschaftliche Buchgesellschaft, 1999, II : 249.
[34]
Paul-Laurent Assoun,
Freud, la philosophie et les philosophes, Paris, PUF, 1976 : 240.
[35]
Walter Abendroth,
Schopenhauer, Reinbek, Rowohlt, 1967 : 130-131.
[36]
Dans
Aurora oder Morgenröte im Aufgang, le
Philosophus Teutonicus insiste sur la coexistence en chaque créature d’une part de clarté et d’une part de ténèbres, du Bien et du Mal, dans une unité qu’il dénomme
zweifacher Trieb… (d’après le texte de la
Theosophia Revelata de 1730, mis en ligne par H. Zimmermann). Sur la relation entre désir, vision et découverte, exprimée dans le concept d’
Ungrund chez Boehme, voir aussi Jon Mills, « Hegel on the Unconscious Abyss. Implications for Psychoanalysis »,
The Owl of Minerva, 1996, 28 (1) : 59-75.
[37]
Ludwig Wittgenstein, « Bemerkungen über Frazers
The Golden Bough »,
Synthese, 1967, 17 : 233-253.
[38]
John Heaton,
Wittgenstein and Psychoanalysis, Reading, Icon Books, 2000 : 52.
[39]
Peter Hacker,
Wittgenstein im Kontext der analytischen Philosophie, Frankfurt-am-Main, Suhrkamp, 1997 : 91. Traduction allemande de :
Wittgenstein’s Place in Twentieth Century Analytic Philosophy, Oxford, Blackwell, 1996.
[40]
Paul-Laurent Assoun,
Freud et Wittgenstein, Paris, PUF, 1988 : 28
sq.
[41]
Jacques Bouveresse,
Wittgenstein Reads Freud : The Myth of the Unconscious, Princeton, Princeton University Press, 1999.
[42]
Gananath Obeyesekere,
The Work of Culture : Symbolic Transformation in Psychoanalysis and Anthropology, Chicago, The University of Chicago Press, 1990.
[43]
Melford Spiro,
Œdipus in the Trobriands, Chicago, The University of Chicago Press, 1982.
[44]
Paul Robert,
The Tibetan Symbolic World, Chicago, The University of Chicago Press, 1982.
[45]
Gilbert Herdt & Robert Stoller,
Intimate Communications : Erotics and the Study of Culture, New York, Columbia University Press, 1990.
[46]
Marie-Cécile Ortigues & Edmond Ortigues,
Œdipe africain, Paris, Plon, 1973.
[47]
Un ouvrage clé dans cette perspective est celui de Michel Arrivé,
Langage et psychanalyse. Linguistique et inconscient, Paris, PUF, 1994.
[48]
Que dans le
Dictionnaire, « Malinowski » tienne à lui tout seul la place de référent ethnographique et de critique patenté de la psychanalyse confirme ce qui a été énoncé plus haut, à savoir que la première grande controverse entre les deux disciplines serait donnée depuis fort longtemps – et définitivement – pour close. Tout d’abord, s’agissant de l’affirmation de l’universalité de l’Œdipe, par les analystes qui se contentent de la réfutation des attendus de Malinowski par Roheim et Jones. Ensuite, concernant sa disqualification, par tous les ethnologues, encore nombreux aujourd’hui à rejeter cette thèse. Les mêmes qui, observe B. Pulman, stigmatisent les psychanalystes pour leur ignorance de la variabilité culturelle de par le monde, et donc de son incidence sur les processus de socialisation des individus.
[49]
Karl Popper,
Conjectures and Refutations, New York, Basic Books, 1963.
[50]
Adolf Grünbaum,
The Foundations of Psychoanalysis : A Philosophical Critique, Los Angeles, University of California Press, 1985. Voir également la réfutation des thèses de Grünbaum et Sulloway dans Paul Robinson,
Freud and his Critics, Los Angeles, University of California Press, 1993.
[51]
André Green,
La Causalité psychique : entre nature et culture, Paris, Odile Jacob, 1995. Il aurait été édifiant de montrer comment les critiques, de type poppérien principalement, servent en quelque sorte de bélier à l’armée des antipsys ethnologues, qui oublient que les critères de réception ou de récusation de la psychanalyse dans notre discipline ne peuvent être véritablement évalués qu’en repartant sur le terrain.
[52]
Le
Wörterbuch der Völkerkunde, dans ses variantes successives qui le font transiter de Vienne à Mayence, ne concède plus à Freud, dans la version de 1999 et sous la plume de J. Stagl, que quelques lignes (Berlin, Reimer, 1999 : 136). Elles concernent uniquement les références à la loi d’Haeckel.
[53]
La dernière édition allemande de
Sexe et Caractère inclut une partie de la correspondance et le journal de l’auteur. Cf. Otto Weininger,
Geschlecht und Charakter, Munich, Mattes & Seitz, 1997.
[54]
Paul Schick,
Karl Kraus, Leck, Rowohlt, 1989 : 51-52.
[55]
Andrew Brook, « Freud and Kant »,
Samiska, The Indian Journal of Psychoanalysis, 1988, 42 (4) : 109-136.
[56]
Cf. le
Wis-oder Forschertrieb, in Sigmund Freud, « Drei Abhandlungen zur Sexualtheorie », in
Gesammelte Werke. VIII.
Werke aus den Jahren 1909-1913, London, Imago, 1940 : 95. Sur l’éveil chez l’enfant de la curiosité pour la recherche (
Forscherinteresse), voir : Sigmund Freud, « Über Psychoanalyse », in
ibid. : 50.
[57]
André Green, « The Œdipus Complex as
Mutterkomplex », in Bernard Juillerat, ed.,
Shooting the Sun : Ritual and Meaning in West Sepik, Washington, The Smithsonian Institution Press, 1992 : 144-172. Voir également Bernard Juillerat,
Œdipe chasseur : une mythologie du sujet en Nouvelle-Guinée, Paris, PUF, 1991 (Préface d’André Green : « Universalité du complexe d’Œdipe ? »).
[58]
Maurice Godelier & Jacques Hassoun, eds,
Meurtre du père, sacrifice de la sexualité : approches anthropologiques et psychanalytiques, Strasbourg, Arcanes, 1996.
[59]
Daniel Widlöcher, « La psychanalyse : actif et passif », in
Un siècle de philosophie. 1900-2000, Paris, Gallimard – Centre Pompidou, 2000 : 664.
[60]
Cf. Thomas Csordas, ed.,
Embodiment and Experience : The Existential Ground of Culture and Self, Cambridge, Cambridge University Press, 1993.
[61]
Stefan Zweig,
Die Welt von Gestern: Erinnerungen eines Europäers, Frankfurt, Fischer, 1970 : 15.
[62]
Des tentatives de réflexion communes indiquent le chemin. Dans son introduction à un numéro composé de communications croisées paru dans
Topique. Revue Freudienne (2001, 75), Jean-Paul Valabrega insiste sur le double sens du thème retenu (« Psychanalyse et (est) Anthropologie » : 11).
[63]
Johann Wolfgang von G
œthe,
Faust, in
Gœthe Werke, Darmstadt, Wissenschaftliche Buchgesellschaft, 1998, III : 48.
[64]
Sigmund Freud,
Totem und Tabu, in
Gesammelte Werke. Vol. IX, London, Imago, 1940 : 194.
[65]
Dans son étude comparative sur la méthode morphologique chez G
œthe et Wittgenstein, J. Schulte souligne que, dans les
Philosophische Untersuchungen, Wittgenstein ne manque pas de citer, à plusieurs reprises, le célèbre énoncé du Faust. Cf. Joachim Schulte,
Chor und Gesetz : Wittgenstein im Kontext, Frankfurt-am-Main, Suhrkamp, 1990 : 11.
[66]
Immanuel Kant, « Beantwortung der Frage : was ist Aufklärung ? », in
Kant Werke, Darmstadt, Wissenschaftliche Buchgesellschaft, 1998, VI : 60.
[67]
Notamment à propos de la Loi morale, conçue par Kant comme le ressort
(Triebfeder) permettant à l’homme de se séparer de l’animalité
(Tierheit). Cf. Immanuel Kant, « Kritik der praktischen Vernunft », in
Kant Werke, Darmstadt, Wissenschaftliche Buchgesellschaft, 1998, III : 300.
[68]
Voir le passage sur « Die Hexe Metapsychologie », in Sigmund Freud,
Gesammelte Werke. XVI.
Die endliche und die unendliche Analyse, London, Imago, 1940 : 69.
[69]
L’assaut du 25 octobre 1946 qui opposa Wittgenstein et Popper dans le cadre du Cambridge Moral Science Club continue de susciter des interprétations contradictoires. Cf. David Edmonds & John Eidinow,
Wittgenstein’s Poker : The Story of a Ten Minute Argument between two Great Philosophers, New York, Harper & Collins, 2001. En fin bretteur, Wittgenstein – dont l’hostilité à Popper n’était pas tempérée par cette fascination « viennoise » partagée pour les écrits de Freud – avait déjà envoyé au tapis la corporation des ethnologues quinze années auparavant, lorsqu’il avait qualifié de
Spiegelfechtereien leurs ridicules contorsions pour obtenir des exégèses indigènes des rituels, efforts qu’il comparait aux mouvements d’un escrimeur mimant un assaut face à un miroir (Wittgenstein,
op. cit., 1967 : 244).