L'Homme
Editions de l’E.H.E.S.S.

I.S.B.N.2713218055
314 pages

p. 59 à 86
doi: en cours

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Études et essais

n° 166 2003/2

2003 L’Homme Études et essais

Quand les morts divisent les vivants  [1]

Armistice et localité en Angleterre

Josiane Massard-Vincent CNRS, Laboratoire d’anthropologie urbaine, Ivry-sur-Seine
Sur la base d’enquêtes de terrain réalisées dans une paroisse anglicane des Midlands, l’auteur étudie un conflit entre le clergé et certains gardiens de la mémoire à propos de la commémoration de l’Armistice. Elle montre comment une controverse, circonscrite dans le temps récent et l’espace de la communauté, est une clé pour la compréhension des rapports sociaux, des relations entre différents groupes, entre les groupes et la mémoire, locale et nationale, entre la communauté et son territoire.Mots-clés : Angleterre, communauté, localité, mémoire, patrie. Field work in an Anglican parish in the Midlands is used to analyze a conflict between the clergy and certain « guardians of memory » about commemorating the Armistice of the First World War. This controversy, circumscribed in recent times and the community’s space, is shown to be a key for understanding social relations, those between various groups, between groups and the local and national memory, and between the community and its territory.Keywords : England, community, locality, remembrance, homeland.
It is an implicit rule that participants in any social order must presuppose a shared memory
(Connerton 1989 : 3).
Au lendemain du 11 novembre 1999, il n’était question à Newton que du « fiasco de l’Armistice » ou de la « crise de l’Armistice ». De fait, dès le début de mes enquêtes dans cette petite ville des Midlands [2] en janvier 1998, des interlocuteurs m’informèrent d’un différend opposant depuis plusieurs années déjà les organisateurs laïcs et religieux de la célébration. Bourg de quatre mille habitants, Newton est au cÅ“ur d’un parc national ; au tourisme vert, s’ajoute une activité de services tournée vers le « quatrième âge », la localité ne comptant pas moins de huit maisons de retraite. En termes de culte, sont représentées, outre l’anglicanisme et le catholicisme, des dissidences chrétiennes : méthodiste, quaker et deux églises indépendantes, purement locales. Les affiliations religieuses ne constituent qu’une des modalités possibles de participation à la vie collective, laquelle est parcourue par un dense réseau associatif.
Avant d’exposer le développement de la controverse, je décrirai le scénario de la cérémonie et j’en présenterai les protagonistes. J’examinerai ensuite comment la commémoration participe à la fois d’un culte funéraire rendu aux victimes de la Grande Guerre et du renforcement de l’identité collective, locale et nationale. Je montrerai en outre comment le conflit renvoie à des conceptions propres à la société britannique, concernant les relations entre Église d’Angleterre, mémoire nationale et géographie symbolique du territoire.
 
Le différend et ses protagonistes
 
 
Scénario et scénographie
À 10 h du matin, le dimanche le plus proche du 11 novembre, le cortège de l’Armistice se forme en un lieu central de Newton, la place du marché, sous la houlette de la section locale de la Légion royale britannique (Fig. 1). Il réunit d’autres associations, l’harmonie ainsi que des représentants des instances civiles locales comme le town clerk, le maire et des membres des différents conseils (ville, district et parfois comté) [3]. Le porteur du drapeau britannique venant en tête, le cortège marche au pas cadencé vers le cénotaphe, situé au principal carrefour du bourg où se déroule la première séquence de la célébration : cantique, sonnerie de clairon, dépôt de couronnes par chaque groupe présent, silence de deux minutes puis chant de l’hymne national et récitation du poème, For the Fallen de Lawrence Binyon [4]. L’assistance se compose aussi de participants « indépendants » qui, arrivés en ordre dispersé, se sont disposés sur le pourtour du carrefour pour s’associer dans le recueillement à cette première phase. Quand le défilé se dirige vers l’église paroissiale, le président de la Légion britannique annonce : « Ceux qui pensent ne pas pouvoir “négocier” la colline sortent des rangs maintenant ». On accède en effet à l’église toute proche par une rue escarpée, mais l’argument topographique est « codé » : c’est le signal pour ceux qui, en désaccord avec le clergé anglican, boudent la suite de la célébration et choisissent alors de s’éloigner. Dans l’église où les attend le clergé, arborant le coquelicot du souvenir agrafé à leurs vêtements sacerdotaux, les porte-drapeaux des différents groupes gagnent le chÅ“ur où ils déposent leurs enseignes : Union Jack et drapeaux de la Légion britannique, de Saint-John’s Ambulance, des scouts et guides et des Army Cadets. Les membres des organisations se placent dans les premières rangées de bancs cependant que l’harmonie s’installe entre le chÅ“ur et l’assemblée, les fidèles occupant les places restantes. Comme dans bien d’autres paroisses anglaises, c’est à Newton la seule occasion dans l’année où l’église est pleine, à l’exception peut-être d’une autre fête non chrétienne, celle de la moisson, Harvest, intégrée tardivement dans la liturgie anglicane [5].
Fig. 1
Membres de la Légion au départ du défilé
Agrandir l'image Membres de la Légion au départ du défilé
L’office du Souvenir, conçu dès l’origine dans un esprit Å“cuménique, a sa place dans l’édition de 1928 du missel anglican, Book of Common Prayer. Tel que j’ai pu l’observer en novembre des années 1998, 1999 et 2001, il intercale dans un rite religieux des éléments propres à l’occasion : hymne national, Acte d’hommage, levée de l’Union Jack, the last post (la sonnerie au morts), silence de deux minutes puis « réveil » par une trompette de l’harmonie, interprétation par l’harmonie dans son ensemble d’un morceau choisi par la Légion britannique, puis en solo par un vétéran de la Deuxième Guerre mondiale du poème de L. Binyon. L’organiste et le chÅ“ur de l’église paroissiale assurent la partie musicale relevant de la liturgie, l’assistance chantant aussi les hymnes. Le programme religieux fait se succéder, comme dans un office normal, cantiques puisés dans l’un des recueils homologués, prières, lectures extraites de l’Ancien et du Nouveau Testament ; quête et prêche ; certaines de ces formes sont fixes, ainsi le Notre Père et l’Acte de contrition ou les lectures [6], la quête étant réalisée au profit de la Légion, mais il existe une certaine latitude en ce qui concerne le sermon et le choix des cantiques et des prières d’intercession. L’office sera suivi d’un épilogue simplifié devant un autre mémorial à la Grande Guerre, situé en un lieu peu passant mais où l’assistance est clairsemée.
Les participants laïcs
• La Royal British Legion [7]
Elle prend une visibilité particulière au moment de l’Armistice, à l’échelle nationale et locale : jouant le rôle de « gardienne de la mémoire » (Pourcher 1993 : 53), elle se situe entre l’État et les particuliers (Winter 1999 : 41) et représente la société civile. Organisation caritative créée par une charte royale en 1925 pour venir en aide aux victimes de guerre, invalides, veuves et dépendants des soldats morts au combat, elle réunit des anciens combattants comme l’exprime sa définition, ex-service organisation mais n’émane pas de l’armée [8]. Elle affirme avoir aidé, en soixante-seize ans d’existence, quelque quinze millions de personnes ; son usine produit annuellement trente millions de coquelicots, quatre-vingt-dix mille couronnes et quatre cent mille croix du souvenir, lesquelles sont plantées dans les Fields of Remembrance [9]. Les insignes en papier évoquent les fleurs qui constellaient les champs de bataille sur le front des Flandres et qu’un poème composé par John McCrea, médecin de l’armée canadienne, rendit célèbres en 1915 [10]. Après la bataille de la Somme, les coquelicots, motifs classiques de la littérature anglaise depuis Chaucer (Fussell 1975 : 247), furent investis de connotations mystiques : ne disait-on pas qu’ils représentaient les âmes des morts au combat ou encore naissaient de leur sang (Newall 1996 : 226) ? La vente des fleurs du souvenir par la Légion se chiffra en millions dès 1925, atteignant 16,3 millions de livres pour la seule année 1997, succès attribué au soutien très médiatisé des Spice Girls. Sachant que les journalistes des chaînes publiques de télévision commencent à porter le coquelicot à la boutonnière quelques jours avant Remembrance, on comprend que ceux qui s’en dispensent dans une localité comme Newton se singularisent. Ainsi, les membres du clergé agrafent-ils eux aussi la fleur emblème au revers de leurs vêtements sacerdotaux pendant l’office ; les insignes sont proposés partout, dans les petits commerces, au supermarché, dans les rues ou de porte en porte, grâce aux bénévoles de diverses associations qui se partagent le territoire.
Outre sa fonction caritative, l’association est active localement à différents moments du calendrier annuel, dans l’animation de ce qu’on appelle localement la « communauté » ; elle a ainsi coordonné le Carnaval de Newton pendant plusieurs années, contribué à l’organisation de la Foire agricole et, dans les années 1970, relancé une coutume régionale, la Décoration des puits. Les responsables de la Légion sont présents, au côté d’autres notables, dans d’autres organisations, laïques ou religieuses : loge maçonnique, Rotary et Lions’ Clubs et, pour les femmes, la Guilde féminine. La section masculine de la Légion britannique de Newton, forte d’une centaine de membres, a son siège dans un local appelé Haig House [11] ; elle était présidée par un colonel de l’armée territoriale qui, lors de l’Assemblée générale de 1999, fut remplacé par un civil. Parmi ses soixante-dix membres, la section féminine de la RBL compte une des diacres de l’Église anglicane. En 2001, sa présidente était une civile âgée de 50 ans, vendeuse dans un magasin. Les deux sections sont indépendantes l’une de l’autre, mais les présidents coordonnent le défilé de l’Armistice et, dans l’église, coopèrent avec le clergé. Chaque section, comme d’autres associations locales, réunit ses membres une fois par mois en invitant un conférencier, mais la Légion se distingue dans la mesure où chaque rencontre se termine par l’hymne national. À moins d’être membres actifs d’un des corps de l’armée britannique, les membres de la RBL ne portent pas d’uniforme le jour du Souvenir, mais ils arborent leurs décorations militaires. Pour saisir un peu l’esprit qui imprègne cette organisation, on peut se reporter à l’épitaphe relevée dans le bulletin Å“cuménique local à la suite du décès, en 1979, du président de la section de Newton, un major de l’armée, Member of the Order of the British Empire : « L’Église et la communauté ont perdu l’un de leurs plus loyaux et dévoués serviteurs. C’était un gentleman chrétien. Les trompettes ont certainement sonné pour lui de l’autre côté » [12].
Une autre association, la Saint-John’s Ambulance, prend part à la commémoration, hors et dans l’église paroissiale. Issue d’un ordre de chevaliers-hospitaliers remontant aux premières croisades, elle réunit des bénévoles formés à dispenser les premiers secours. La section de Newton est présidée par une élue conservatrice et comprend une vingtaine d’adultes et une demi-douzaine de jeunes, portant drapeau et uniforme.
• Les mouvements de jeunesse
Ils représentent les relais au sens générationnel, car la présence d’enfants permet à ces cérémonies d’exercer une fonction pédagogique (Prost 1984 : 215) ; destinataires du processus de transmission, et donc dépositaires d’une mémoire, les jeunes sont la promesse d’une relève. Comme lors de célébrations liées à une religion institutionnelle, ils sont « amenés », non par leurs parents [13], mais par les responsables de patrouilles. Celle des Brownies (Jeannettes) se trouve être la présidente de la section féminine de la RBL. Entre 1973 et 2002, les différentes sections scouts qui regroupent une centaine d’enfants ont souffert d’un manque chronique d’encadrement, si on en juge par les nombreux appels à leaders lancés dans la presse locale. Alors que les scouts sont d’obédience chrétienne – la Première patrouille étant associée à l’église anglicane, les Brownies à l’Église méthodiste –, l’autre organisation, Army Cadets Force, n’est affiliée à aucune confession. Placée sous la tutelle de l’Armée, elle compte en Angleterre 47 000 volontaires, âgés de 13 à 18 ans, qui ne sont pas des militaires. À la différence des guides et scouts [14], ils sont initiés au maniement des armes et soumis à un entraînement sous l’autorité d’un militaire de carrière ; à Newton il s’est agi longtemps du président de la section locale de la RBL. La branche locale des cadets réunit vingt-cinq jeunes, filles et garçons dont la responsable, âgée de 22 ans en 1998, a d’abord été simple membre. Ils contribuent à la vente des coquelicots (cf. Fig. 2) et comme les autres mouvements de jeunesse, assistent aux célébrations de l’Armistice, avec uniforme et drapeau, déposant une couronne au pied du cénotaphe avant d’entrer dans l’église. À l’instar de la Saint-John’s Ambulance, ils recrutent dans les milieux plutôt modestes – leur leader est employée dans un bureau de poste de quartier – mais attirent aussi parfois des adolescents issus des classes moyennes. Des associations analogues, par exemple la Combined Cadet Force, se retrouvent, quant à elles, à l’autre extrémité de l’échelle sociale, dans les établissements d’élite que sont les Public Schools ; appelés Corps d’entraînement des officiers (Officers’ Training Corps), leur fréquentation fut obligatoire pendant et après le conflit [15].
Fig. 2
Vente de coquelicots par les Cadets
Agrandir l'image Vente de coquelicots par les Cadets
Les ecclésiastiques et la controverse
Le clergé anglican est, je l’ai dit, le co-organisateur des célébrations dans l’église paroissiale et en fixe la chronologie lors d’une répétition générale organisée la veille ou l’avant-veille. En 1972, le curé de Newton s’était exprimé clairement en faveur de la commémoration dans le bulletin paroissial ; la tonalité de son propos, celle d’une mise au point, laisse penser qu’il y avait peut-être déjà des dissensions sur la question. Le prêtre qui le remplaça en 1973, encore en fonction aujourd’hui, ne prit pas position au début de son ministère. À partir de 1985, il bénéficia de l’aide puis de la collaboration officieuse d’une fidèle d’origine nord-américaine qui, devenue docteur en théologie à l’université de Cambridge, s’installa dans la paroisse. Après son ordination en 1994, elle fut intégrée au clergé comme vicaire sans prébende et elle fit rapidement connaître ses convictions antimilitaristes et son aversion pour les drapeaux et les uniformes. Lorsqu’elle fut chargée de l’homélie un certain dimanche d’Armistice, elle prit l’assistance à parti, l’accusant de se servir de l’église à des fins non religieuses, exigeant que drapeaux et bannières soient entreposés dans la sacristie pendant la célébration. Ce jour-là, « la congrégation se scinda en deux » et « les gens furent dressés les uns contre les autres » [16], la fracture affectant les fidèles, le clergé et le Conseil de fabrique [17].
La vicaire cessa de participer aux offices du Souvenir : ses détracteurs l’accusèrent d’« hiberner » en cette période de l’année. On dit qu’elle refusa d’acheter les fleurs du souvenir, leur préférant les coquelicots blancs. Apparus en Angleterre dès les années 1920 comme emblèmes des mouvements pacifistes, notamment de la Peace Pledge Union, ils ne sont disponibles à Newton que dans la salle de réunion des quakers. La controverse s’est poursuivie par des épisodes de tension entre le clergé et la section locale de la Légion britannique qu’il est difficile de reconstituer a posteriori, malgré ou peut-être en raison des émotions suscitées par le sujet [18]. Le curé a élargi la brèche ouverte par sa collaboratrice en agissant sur le déroulement de l’office : il a infléchi le contenu de ses propres interventions et a pris peu à peu des mesures restrictives quant à la participation de la société civile. Ainsi, pendant l’office du Souvenir de 1998, il délivra, face au parterre de vétérans de l’armée britannique, un sermon antimilitariste ; dénonçant la mort au combat comme aléatoire, sordide, insensée, il entreprit de répondre à la question « Comment empêcher les guerres ? » en sept points. Quatre concernaient la société dans son ensemble : encourager le rôle de l’armée dans le maintien de la paix, encourager les pacifistes et les objecteurs de conscience et les respecter quelles que soient [nos] convictions, encourager les écrivains et les cinéastes qui signent des Å“uvres « réalistes » sur la guerre sans [nous] dire ce que [nous] devons en penser, encourager les jeunes qui étudient ces questions en leur montrant les sites des batailles. Les trois derniers points avaient trait au registre religieux : encourager l’institution qu’est l’Église d’Angleterre, car elle peut agir auprès de l’État, encourager [notre] propre dévotion à Dieu, enfin [nous] encourager mutuellement.
Le curé de Newton a aussi « repris la main » dans l’organisation de la commémoration, et en particulier dans sa composante musicale, sachant que la musique vocale et instrumentale est essentielle dans la liturgie anglicane comme elle l’est dans la culture britannique en général. Dans un des recueils de cantiques disponibles à l’entrée de l’église, le God Save the Queen figure à la rubrique « National » qui réunit neuf titres seulement. Tout en entonnant l’hymne national dès l’entrée dans la nef, l’assistance n’allait pas au-delà du premier couplet, disposition générale à l’ensemble des paroisses anglicanes. Le début du deuxième couplet est marqué d’un astérisque indiquant qu’il peut être omis « si souhaité » [19] ; pris au sens littéral, son contenu pourrait être qualifié de belliqueux [20]. Dans le même chapitre du recueil mais dans une sous-rubrique intitulée « Pour les victimes de la guerre » (For the Fallen), figure un autre titre « Ô cÅ“urs vaillants » (O Valient Hearts), très prisé par les gardiens de la mémoire. Publié dès septembre 1914 comme poème de guerre, puis mis en musique, il fut interprété lors de la cérémonie d’inhumation du soldat inconnu dans Westminster Abbey le 11 novembre 1920, ce qui le fit connaître rapidement. En 1992, il disparut du programme de l’Armistice à Newton à l’initiative du curé ; celui-ci invoqua la nécessité de renouveler le répertoire choral, se défendant de condamner un cantique qu’il considère « très romantique » ; mais l’argument était peut-être d’ordre théologique. Le clergé raviva ensuite la polémique en programmant à l’office de 1998 un chant de requiem, Song to Athens, signé John Taverner, qui, plutôt austère, ressortit à la musique savante et induit une atmosphère de sombre méditation [21]. Ses détracteurs virent là un parti pris élitiste d’autant qu’en 1999, le curé annonçait que le morceau interprété par l’harmonie pendant l’office de Remembrance l’année précédente, à la demande de la Légion britannique, ne pourrait être joué à nouveau car il ne « convenait pas » [22] : cette pièce, joyeuse et rythmée sans être ni légère ni martiale, rompait avec la solennité de la célébration et avait beaucoup plu aux enfants présents.
Une fois le registre musical recadré, le curé de Newton entendit redéfinir la place des enseignes. Jusqu’en 1998, l’Union Jack et les couleurs de la Légion royale britannique continuèrent à être placés sur l’autel pendant le service religieux. Dans un courrier envoyé pendant l’été 1999 au président de la section locale de la RBL, le curé disait se faire l’écho de membres du Conseil de fabrique pour qui le dépôt des couleurs sur l’autel était blasphématoire [23], autorisant une comparaison entre la mort des soldats et celle du Christ qui seule peut être considérée comme un sacrifice. Aussi drapeaux et bannières ne sauraient-ils entrer en contact avec l’espace où se déroule l’Eucharistie, mais doivent-ils reposer sur des supports spécifiques. Pour étayer sa démarche, le curé faisait état d’une enquête personnelle réalisée auprès d’autres paroisses du doyenné confirmant que l’usage de Newton était exceptionnel. Trois mois plus tard, il porta le débat sur la place publique en reproduisant dans le bulletin Å“cuménique l’essentiel de sa lettre, sous le titre « Le Souvenir aujourd’hui » seul manquait un paragraphe, plus pragmatique que théologique, précisant que si un accord était trouvé rapidement, il serait superflu d’y revenir ouvertement dans la mesure où ce qui se passe dans le chÅ“ur n’est pas clairement visible par toute l’assistance. Suite au regain de tension provoqué par l’envoi du courrier, dont la rumeur s’empara bien vite [24], l’éventualité d’une prise de décision discrète était caduque.
La section locale de la Légion royale britannique obtempéra à la requête et le prêtre lui donna un droit de réponse dans le même bulletin : sous l’intitulé « Signification de la Bannière », l’organisation rappelait qu’il s’agit d’un « emblème sacré » représentant « l’idéal du service à Dieu, à la Reine et au Pays » [25]. La symbolique des motifs était également rappelée : le drapeau de la Légion porte les croix de trois saints, George – patron des combattants et de l’Angleterre –, André – disciple du Christ – et Patrick – premier missionnaire chrétien en Albion. Les deux textes furent à nouveau diffusés dans le programme de l’Office du Souvenir distribué à l’assistance en 1999. Ce jour-là, les drapeaux, fichés dans des supports idoines, étaient tout à fait visibles depuis la nef !
Échos et répercussions
Dès le premier épisode du conflit, certains fidèles quittèrent définitivement la paroisse, d’autres se contentant de choisir une église des environs le jour de l’Armistice. Le clergé lui-même fut, je l’ai dit, divisé, la vicaire se heurtant à l’opposition d’une diacre, membre de la Légion. Au sein du Conseil de fabrique, un laïc éminent fut marginalisé. En 1999, lui et son épouse, anglicans de culture et de conviction, et dévoués à la paroisse depuis leur installation à Newton en 1964, rejoignirent l’Église méthodiste : selon leurs propres termes, « ils changèrent d’allégeance » (they changed allegiance), arguant de la topographie. L’accès à l’église paroissiale était objectivement difficile pour l’épouse atteinte d’une invalidité motrice alors que l’église méthodiste est construite en terrain plat. Autre conséquence du différend : à l’occasion du 50e anniversaire de la reddition du Japon, le 8 mai 1995 – V Day –, un office Å“cuménique eut lieu à Newton, sur le rec’ (recreational ground, parc public utilisé comme son nom l’indique à des fins récréatives), auquel le clergé anglican ordonné s’abstint de participer après avoir refusé de l’annoncer en chair. Par ailleurs, c’est à la diacre que le service du protocole du duc de Landshire demanda de remplir les fonctions d’aumônier lors d’une commémoration du 80e anniversaire de l’Armistice, réunissant en 1998 des sommités de la Légion, dont des membres de la famille royale. Et c’est à elle seule que certaines familles de Newton demandent de célébrer les funérailles quand le défunt était membre ou proche de la Légion.
 
L’Armistice, culte des morts ou culte de la (petite) patrie ?
 
 
Dans trois des pays engagés dans la Première Guerre mondiale se pratique un culte des morts [26], comme le soulignent George Mosse (1999) et d’autres historiens avec lui. La commémoration de l’Armistice et, dans une moindre mesure, les visites aux cimetières militaires, en constituent le rituel mais y participent aussi les arts – architecture et sculpture de même que littérature (Fussell 1975) et musique. La célébration s’est greffée sur un culte des morts déjà présent en Occident, qui a pris une ampleur nouvelle au xixe siècle, comme l’atteste notamment la transformation des cimetières (Déchaux 1977). Elle est venue enrichir une liturgie chrétienne ancienne consacrée aux défunts et concentrée en cette période de l’année, avec la Toussaint et la Fête des morts. Malgré la condamnation officielle par l’Église réformée de ces deux cérémonies et des « superstitions papistes » censées les justifier, des formes populaires du culte des morts persistèrent au fil des siècles en Angleterre (Bushaway 1982 : 182-183) et en 1928, l’Église anglicane réintroduisit All Souls’ Day dans la liturgie (Hutton 1996 : 377).
Par delà les similitudes, l’observation de l’Armistice à Newton accuse le contraste entre la France, où dévalorisation politique, désaffection populaire et indifférence médiatique contribuent à faire reculer une cérémonie marquée encore paradoxalement par un jour férié, et l’Angleterre où l’Armistice bénéficie, dans les médias, d’un écho important. Chaque année, pendant les deux semaines qui précèdent le 11 novembre, radio, télévision et presse écrite commémorent l’événement par un choix de programmes spécifiques, historiques ou de fiction. Dès 1928, la BBC retransmettait depuis Londres les cérémonies auxquelles participe la famille royale en habit militaire noir, commençant le soir du 10 novembre au Royal Albert Hall par une pluie de pétales de coquelicots sur l’assistance (Newall 1996 ; Samuel 1998 : 183) et se poursuivant, le lendemain matin, par le dépôt de couronnes au cénotaphe de Whitehall. De plus, bien que le jour anniversaire de l’Armistice ne soit pas férié [27], il se distingue d’un jour ordinaire par le fait que le matin à 11 h (du onzième jour du onzième mois) est observée ce que Antoine Prost appelle une « prière laïcisée », deux minutes de silence, dans les lieux publics, les écoles, en ville et à la campagne. En 1999, le moment de recueillement a été marqué par une fermeture d’une demi-heure dans les centres commerciaux de l’ensemble du pays.
Quatre-vingt-trois ans après la fin du conflit, le nombre des vétérans britanniques était de 160 [28]. Cependant le culte n’est pas rendu par une poignée de survivants, mais par l’ensemble des vivants. Construction sociale du souvenir d’un événement historique, les représentations britanniques de la Grande Guerre sont le produit d’un travail de mémoire amorcé dès la fin du conflit et dans lequel l’art a joué un rôle considérable. Selon une logique de sublimation et d’esthétisation de la destruction dénoncée par la suite (Jay 1999), la création artistique a contribué au procès de deuil national et continue d’être à la fois le support et l’expression d’un rapport à un événement passé, de ce que Joël Candeau a appelé le « passé recomposé ». « La construction de la narration – en pierre, en cérémoniel, en d’autres Å“uvres et symboles – est elle-même le processus du souvenir » écrit Jay Murray Winter (1999 : 40). La Première Guerre mondiale a été à l’origine de représentations, tant sociales que culturelles, dans lesquelles les conflits suivants ont trouvé leur signification, un temps zéro aussi, le début d’une ère nouvelle. Elle a accédé au statut de réserve mythologique où les créateurs contemporains ont puisé ou puisent encore des motifs, sans « recourir à la mémoire, si ce n’est indirectement par le biais du mythe de la guerre qu’ils partagent » (Hynes 1999 : 205) : c’est ainsi que, sans avoir vécu la Grande Guerre, un romancier et cinéaste comme William Boyd, des poètes, tel Ted Hughes, ou des compositeurs comme Benjamin Britten [29] ont pu s’en inspirer.
Les morts en exil
Avant même la fin de la guerre, le gouvernement britannique avait décidé que les morts au front ne seraient pas rapatriés. Séparés des combattants français, ils seraient regroupés dans des cimetières créés et entretenus par la commission ad hoc fondée en 1917, la Imperial (devenue Commonwealth) War Graves Commission (Winter 1995 : 23) ; chaque tombe serait marquée d’une croix et porterait l’état civil du défunt. Il semble que le souci d’inhumer individuellement les soldats morts était nouveau, car auparavant ils « représentaient une entité collective. On ne se souciait pas de leurs cadavres [qu’on] enterrait dans des fosses communes » (Mosse 1999 : 55). Une telle mesure supposait que l’identification des victimes relevait du possible, comme si les morts n’étaient pensables qu’« entiers » et non « fragmentés », comme si on pouvait « trier » parmi les restes de corps mutilés, voire pulvérisés, puis plusieurs fois mélangés entre eux et à la terre, aux débris d’obus et à la végétation car « cette guerre ne fit pas que tuer, elle inventa la destruction des morts » (Pourcher 1993 : 46). Cinq cent mille soldats de l’Empire, soit la moitié des victimes, sont cependant restés sans sépulture et aujourd’hui encore, sous l’égide de ladite Commission, on continue mois après mois d’exhumer et d’identifier des fragments qui font ensuite l’objet de funérailles effectives.
La conception des cimetières militaires résulta de concertations en haut lieu et c’est ainsi que la Imperial War Graves Commission sollicita Rudyard Kipling, nommé « Poète de l’Empire » après la guerre, dont le fils unique fut porté disparu en 1915 [30]. L’écrivain signa la phrase destinée à figurer au fronton des monuments aux morts, « Their name liveth for evermore », inspirée de l’Ancien Testament (L’Ecclésiastique, xliv, 14). En 1926, des excursions étaient entreprises par des organisations comme la Légion royale britannique et l’Empire Service League. Les familles déshéritées ne furent pas oubliées, un prêtre anglican fondant dès 1920 la Société des foyers de Saint-Barnabé qui se chargeait de fleurir les tombes au nom de parents trop pauvres pour aller sur le continent (Mosse 1999 : 173). Une nouvelle association, la War Research Society, fondée en 1978 – soixante ans donc après la fin de la guerre, c’est dire combien la demande est restée forte – organise, elle aussi, des voyages sur les sites des grandes batailles (Somme, Ypres, Mons…) qui, tels de vastes nécropoles en terres étrangères, recèlent un peu du corps de la nation britannique en territoire allié [31]. La Commission des tombes de guerre emploie mille deux cent personnes dans le monde pour entretenir les sépultures de citoyens du Royaume-Uni et du Commonwealth et, grâce à son site internet, elle aide les familles à localiser la tombe d’un parent mort au combat. Même si les cimetières militaires de la Somme et des Flandres ne sont pas l’unique destination d’un voyage sur le continent, ils constituent fréquemment une escale sur la route des vacances familiales. Réalisées en groupe ou à titre individuel, ces visites d’hommage évoquent des « pèlerinages » (Winter 1995 : 6) ou des « actes de piété […] à la rencontre du divin » (Mosse 1999 : 175). Ne lit-on pas en effet que la terre sur laquelle les soldats sont tombés a été « sanctifiée » (Pourcher 1993 : 42) ? Métaphore ou non, les lieux d’inhumation sont empreints de sacralité. La dimension fondatrice de la mort au combat est confirmée par le fait que, en Angleterre, le soldat inconnu repose aux côtés des souverains, dans Westminster Abbey qui abrite les dépouilles des ancêtres de la nation (Mosse 1999 : 111).
Noms gravés, noms appelés
Modalité collective de deuil et de réponse à l’absence, l’art funéraire a pris une forme monumentale dans les pays européens impliqués dans la Grande Guerre (cf. Becker 1988) : le matériau choisi, pierre ou bronze, inscrit le travail de mémoire dans la longue durée, tandis que les options esthétiques et thématiques de chaque monument le rattachent à un moment de l’histoire et à des priorités politiques. Considérés par George Mosse (1999 : 40, 251) comme les « autels d’une religion nationale », les monuments matérialisent l’hommage rendu par la « communauté » (population d’une localité donnée) aux soldats morts : c’est devant eux qu’une ou deux fois l’an on se recueille et on dépose des couronnes, c’est aussi devant eux que se déroule le quotidien le plus trivial. En Angleterre, il s’agit de cénotaphes (tombeaux vides), imprégnés de symboles car ils portent le nom des soldats morts, information accessible à tous et à tout moment (Prost 1984 : 207) ; cela fait de ces monuments des « diffuseurs » de mémoire ou, selon une formule célèbre, des « lieux de mémoire » par excellence (Candau 1996 : 94, 115). Liens au passé, ces monuments sont des sites où se réalisent les échanges symboliques entre morts et vivants (Winter 1995 : 94). Selon le Church Times du 6 novembre 1998, il y en aurait cinquante mille : placés en des « lieux nodaux du paysage urbain » (Losonczy 1999 : 446), on les voit aussi fréquemment à l’intérieur des églises de campagne ou apposés sur leur mur extérieur. Très souvent alors, la statuaire commémorative emprunte à une iconographie à la fois religieuse et guerrière en figurant George, le saint combattant dont le culte s’est répandu dans la chrétienté après les croisades (Hutton 1996 : 214-217 ; Mosse 1999 : 121) ; à Newton, c’est bien à saint George qu’est dédiée une chapelle aménagée dans l’église grâce à une donation faite par un paroissien dont le fils périt au combat. Avec la fermeture de certaines églises et la désacralisation qui s’ensuit parfois, des témoins de cet art funéraire sont menacés de disparition. D’où la création d’une autre organisation, les Friends of War Memorials, qui veille à la préservation des listes gravées dans la pierre dont l’importance s’exprime lors de Remembrance.
Une informatrice, née à Newton en 1917, anglicane pratiquante, se rappelle avoir « marché autour du cénotaphe étant enfant », mais surtout, n’avoir manqué aucun office du Souvenir depuis 1945, car, dit-elle, « on lit ce jour-là le nom de [son] frère » ; pilote dans la Royal Air Force pendant la Deuxième Guerre mondiale, il mourut à Alexandrie où il repose. Ce cas est assez exemplaire même si, nous le verrons, les vivants assistant aux célébrations à Newton n’ont pas toujours de relation généalogique avec les morts nommés pendant la lecture du Roll of Honour, ou Roll of the Fallen, liste des « tombés au champ d’honneur » [32]. Cet appel des morts se pratiquait en France devant les monuments du même nom et serait d’origine catholique, selon A. Prost : pendant les offices ordinaires, on lisait le nécrologe. De son côté, Jean-Hugues Déchaux (1977 : 29, 32) inscrit cet usage dans un culte des morts universel incluant des célébrations chrétiennes, la Toussaint et le Jour des morts, qui, nous l’avons vu, sont préservées dans la liturgie contemporaine de l’Église d’Angleterre. Pour All Souls’ Day, le clergé de Newton ne recense pas tous les défunts de la paroisse, mais les morts déclarés chaque année par les seuls membres inscrits de la congrégation anglicane [33]. Ainsi l’informatrice citée plus haut entend-elle ce jour-là les noms de ses parents, de son frère et de son mari. Il y a donc recoupement des deux listes lues à neuf jours d’intervalle : du fait de l’arrivée de nouveaux paroissiens, les in-comers et de défections d’anciens fidèles autochtones suite aux dissensions avec le clergé, du fait aussi de sa faible profondeur généalogique, le nécrologe de l’église, établi à partir des vivants, est tributaire de variations démographiques et est, de façon plus nette, un reflet du présent. Évoquant de moins en moins les morts locaux, il tend à se dissocier de l’histoire du territoire.
L’Acte d’hommage, prononcé le jour de l’Armistice où sont lus, au fil de la liturgie anglicane, l’Ancien et le Nouveau Testament, est comme une polyphonie. Tout d’abord, il rappelle la participation de la localité à un conflit international. Comme l’a bien montré Bob Bushaway (1992 : 139-140), les premières listes recensaient les volontaires partis au front ; affichées, elles attestaient de l’effort consenti par un quartier ou un village. Devenues listes de victimes, elles sont comme autant d’inventaires des pertes et, à ce titre, une mise en garde permanente contre la guerre. Rite parlé par lequel se réalise le devoir de mémoire, cet éloge funèbre est souvent évoqué par mes interlocuteurs comme le moment le plus émouvant de la commémoration : quatre-vingts prénoms et patronymes résonnent sous les voûtes de l’église. Aucun grade ou rang n’est mentionné, pas plus que n’est précisée l’appartenance à tel corps ou tel régiment, ou encore le site ou la date de la bataille, ce n’est pas le soldat, membre d’une hiérarchie, qu’on honore mais l’individu dont l’attribut signifiant est son nom, qui ainsi devient un support de mémoire d’autant plus nécessaire que ces morts-là sont, localisés ou non, restés en terre étrangère et, dans une certaine mesure, assimilés à des disparus, quand ils ne le sont pas vraiment.
L’hommage qui leur est dû, et pour lequel le travail de deuil est dissocié des corps, de toute matérialité, renvoie en outre aux croyances liées à la male-mort. Cette vision de défunts menaçants, plus dangereux que glorieux contredirait la version officielle de la mort héroïque : restés sans sépulture, les disparus pourraient devenir des morts errants. Pour parer à ce risque, on leur assigne une place en énonçant leur nom, on les réinsère dans leur communauté d’origine – nationale et surtout locale : la parole intervenant ici dans sa fonction performatrice. Faute de pouvoir rapatrier les corps, on rapatrie un attribut de la personne invulnérable au passage du temps, le nom : en le prononçant dans l’église paroissiale qui, riche de vestiges saxons et normands, atteste l’ancienneté et la pérennité du peuplement, on le grave dans l’histoire longue de la localité, ou selon la formulation de Françoise Zonabend, dans sa « mémoire longue ». Les morts du Roll of Honour ne sont pas (r)appelés seulement parce qu’ils sont apparentés à certains des vivants présents, ils sont mis en commun par et pour tous les vivants présents. Liés par la promesse si souvent réitérée dans le poème de Binyon, We Will Remember Them, dont la récitation fait suite à l’Acte d’Hommage pendant l’office, les vivants s’acquittent d’une dette jamais apurée.
À Newton, la lecture des noms des héros ordinaires, héros malgré eux, puise certes dans l’histoire factuelle ou dans des généalogies réelles. Elle présente quelque analogie avec la récitation des généalogies dans certaines sociétés non occidentales où ces inventaires ont un statut fondateur comparable dans la mémoire collective. Transformés en ancêtres, les morts apportent les racines nécessaires à l’appartenance locale ; sans cette célébration où les pensées convergent vers un moment de l’histoire du groupe, pas de liens entre les vivants… [34] Joël Candau (1996 : 19-20) le rappelle : « Dans les récits mythiques […], les confréries d’Aèdes se livrent à des exercices mnémotechniques consistant en la récitation de longues listes de noms (chefs, dieux…). Ces listes […] permettent au groupe de mettre en ordre le monde des héros et des dieux et de déchiffrer son passé ». L’Acte d’Hommage participe d’une liturgie funéraire dont il constitue la pièce maîtresse, liturgie qui, mise en Å“uvre localement, concerne les habitants du bourg et définit ce que les Anglais appellent la communauté. Si elle concerne aussi la société dans son ensemble, vue elle aussi comme une communauté, elle confirme et conforte la conscience d’une identité ancrée dans un espace circonscrit, celui de la « petite patrie » (Bushaway 1982 : 142 ; Winter & Sivan 1999 : 27). Si le risque de « glorification du sacrifice des morts » est bien présent (Prost 1984 : 204), l’hommage qui leur est rendu peut-il être assimilé à un éloge de la guerre ?
La mort au combat
Selon Antoine Prost (ibid. : 214), les fêtes du Souvenir ne sont nullement à la gloire des drapeaux, lesquels sont plutôt les « instruments » que les « destinataires » du culte funéraire : il s’agirait même d’« un contresens complet » que de « s’attacher à la présence des drapeaux plutôt qu’à leur rôle ». Le clergé de Newton se trompe-t-il de cible ?
Quand il a recours à la théologie pour (re)définir le statut des enseignes, le curé remet en cause une certaine vision de la mort au combat. Dans un numéro du bulletin Å“cuménique (août 1979), une association caritative se consacrant aux mémoriaux de guerre locaux (Newton & District 1914-18 War Memorial Charity) louait les hommes « qui firent le sacrifice suprême, en offrant leur vie pour le Roi et la Nation ». Cette phraséologie, présente dans nombre d’évocations de la Première Guerre mondiale, renvoie à « une analogie entre l’expérience de guerre […] et la Passion et la Résurrection du Christ » (Mosse 1999 : 88-89) et à l’idée d’une rédemption, c’est-à-dire d’une purification par la souffrance qui est à la base même de la notion de sacrifice (Albert 1998 : 198-199). C’est la même inspiration qui parcourt l’hymne O Valient Hearts, paru initialement dans un recueil, The Supreme Sacrifice and Other Poems in Times of War [35], et supprimé en 1992 de la liturgie de l’Armistice par le clergé de Newton, lequel ne pouvait ignorer la « comparaison évidente avec la Passion du Christ » (Bushaway 1992 : 148) contenue dans l’un des couplets [36]. C’est bien la « rhétorique de la résurrection » qu’a dénoncée aussi Walter Benjamin comme susceptible « de transfigurer l’horreur » en lui conférant une signification (Jay 1999 : 227, 232). L’interprétation de la mort au combat comme « un avatar sécularisé du sacrifice » (Albert 1998 : 202) doit être replacée dans la culture britannique du début du xxe siècle ; elle s’enracine dans une certaine spiritualité populaire commune aux soldats, qui, plus imprégnée de mysticisme que d’orthodoxie chrétienne, « n’a jamais respecté la séparation entre le sacré et le profane » (Mosse 1999 : 88-89, 146). Si on considère les écrits des officiers, on voit en outre combien la poésie de guerre est riche de références au calvaire du Christ (Winter 1995 : 217), quand il ne s’agit pas d’analogie explicite ; ainsi, le poème « Calvaire près de l’Ancre » [37] de Wilfred Owen où il est question du Golgotha et de gentle Christ et qui se termine par ces vers : « Tandis que ceux qui aiment du suprême amour, / Font don de leur vie ». Dans son autobiographie parue en 1929, l’écrivain Robert Graves (1957 : 153) évoque un repas au mess des officiers, la veille de la bataille de Loos qui s’avéra particulièrement meurtrière, « comme une caricature brutale de la Cène », où un général et un colonel seraient les « pseudo-Christs ».
Le motif de la mort rédemptrice s’est non seulement imposé à partir de la figure christique, mais renvoie à un autre sacrifice, celui d’Abraham ; n’oublions pas que depuis la Réforme, la Bible a été le livre de chevet d’une majorité de Britanniques, au moins jusqu’au début du xxe siècle, et figurait souvent dans l’équipement normal des soldats. Au tout début de la Grande Guerre, les combattants furent encouragés par les aînés, leurs pères qui, selon cette logique sacrificielle, jouèrent le rôle de « sacrifiants » [38]. Ainsi, Wilfred Owen termine sa « Parabole des Vieillards et des Jeunes Gens », par ces vers : « Mais le vieillard refusa et exécuta son fils, / Et la moitié des semences de l’Europe, une par une » [39]. De plus, évoquant l’Ancien ou le Nouveau Testament, le motif de la mort au combat comme acte sacrificiel est inscrit dans la longue durée : quand l’architecte Edwin Lutyens conçut les cimetières militaires britanniques sur le continent, il disposa dans chacun d’eux une Pierre du souvenir et une Croix du sacrifice selon une scénographie inspirée du chÅ“ur d’une église (Mosse 1999 : 90), référence d’autant plus significative que l’architecte n’était pas croyant. Dans le pays lui-même, l’art monumental qui s’est développé dans l’entre-deux-guerres renvoie au symbolisme chrétien ; comme le souligne Bushaway (1982 : 153), les cénotaphes, qui rappellent au devoir de mémoire dans les villages, bourgs et quartiers, sont chargés d’une « promesse de résurrection ».
Quand le curé explique que la mort au combat n’est pas assimilable à un sacrifice, il entend réinstaurer une distinction entre la symbolique chrétienne et une quête de sens qui, en termes théologiques, lui est étrangère : la guerre ne saurait être justifiée en usurpant une signification empruntée au registre religieux. Ce qu’il avait largement développé dans son sermon de l’Armistice de 1998. Un peu comme si dans l’église devait prévaloir une seule transcendance et régner une seule temporalité, celles du christianisme : événement fondateur unique, la mort de Jésus, commémoré par la liturgie, incluant éventuellement la célébration des saints, sorte d’ancêtres fondateurs mineurs, exclut toute temporalité qui puiserait son origine dans d’autres morts salvatrices, à savoir, celles des soldats défendant, selon la formule, « le Roi et la Nation ».
 
Pacifisme versus “communauté”
 
 
La position du clergé de Newton ressortit à ce qui est une tradition anglaise et anglicane. Des puissances européennes engagées dans la Première Guerre mondiale, seule l’Angleterre connaissait un mouvement pacifiste important et c’est dans ce pays que « le pacifisme pouvait être défendu comme un acte de foi » (Mosse 1999 : 225). Ses origines s’enracinent dans la non-violence prônée initialement par une dissidence chrétienne du xviie siècle, le mouvement quaker (Ceadel 1983 : 394). Les « Amis », comme on les appelle aussi, furent les premiers à réfuter la notion de « guerre juste » renvoyant à saint Augustin (Markus 1983). En 1914, l’antimilitarisme restait fragile et ce que François Bédarida (1990 : 244) appela « la petite phalange pacifiste » se trouva « mise en quarantaine ». Un de ses modes d’expression, la poésie de guerre, publiée puis commentée par des écrivains en vue, dont Virginia Woolf, dans des journaux, tels que le Times Literary Supplement, lus au front, émanait d’officiers issus des classes moyennes ou supérieures formés dans les public schools et dénonçant la propension des générations précédentes à exalter le combat. Des auteurs comme Rupert Brooke, Edmund Blunden ou Wilfred Owen se démarquaient de la tradition d’histoire « belliciste », drum-and-trumpet, qui dominait encore au début du conflit [40]. Siegfried Sassoon, un des plus célèbres poètes de guerre, démissionna de l’armée en 1917, jetant la décoration militaire qui lui avait été décernée. En 1936, il tenta vainement de dissuader ses compatriotes de s’engager dans les Brigades internationales (Mosse 1999 : 219). Hymne à une Angleterre bucolique et immuable [41], la poésie ne parvint pas à transmettre l’horreur de la guerre et contribua plutôt à la nimber de romantisme, processus que l’historien Raphael Samuel (1998 : 6) considère comme universel ; de même, « les poèmes pleins de compassion de Wilfred Owen suscitaient plus l’envie que la pitié » (Mosse 1999).
À l’échelle de la nation, le statut d’Église établie de l’Église anglicane limitait sa marge d’expression, a fortiori quand le pays était en guerre. C’est seulement après 1918 que celle-ci devint un sujet de débat ouvert dans l’institution, à l’instar d’autres questions politiques, comme la notion même d’establishment [42]. Pendant l’entre-deux-guerres, un courant anti-héroïque se développa. L’Église d’Angleterre abritait en son sein un mouvement antimilitariste formalisé dans une association, l’Anglican Pacifist Fellowship. En 1936, l’organisation pacifiste, Peace Pledge Union, forte de 136 000 adhérents, était présidée par un ecclésiastique anglican (ibid. : 225). Le pacifisme resta pourtant cantonné à une élite intellectuelle et à une partie de la classe moyenne, ce qui correspond aux couches socioprofessionnelles fréquentant l’église paroissiale de Newton. Depuis la Réforme, un long chemin a été parcouru : en 1982, lors de l’office d’action de grâces célébré à Saint-Paul pour marquer la fin de la guerre des Malouines, l’archevêque de Canterbury refusa de « reconnaître que Dieu était anglais » et le clergé pria pour les victimes « ennemies », c’est-à-dire argentines. Le gouvernement conservateur de l’époque, présent à la cérémonie, en fut très irrité (Samuel 1998 : 325). À cette occasion s’illustra la charge symbolique dont est investie la musique, et les hymnes en particulier, quand un ministre du même gouvernement reprocha aussi aux ecclésiastiques l’absence de chant martial dans la liturgie. De fait, les relations n’avaient fait que se dégrader entre le parti conservateur et la hiérarchie anglicane au fur et à mesure que celle-ci soutenait des options progressistes et tiers-mondistes [43], jusqu’à s’affirmer aujourd’hui souvent plus radicale que le gouvernement travailliste.
Selon Antoine Prost (1984 : 195), l’un des préjugés les plus ancrés à gauche, y compris chez les historiens, est de voir dans les commémorations aux monuments aux morts, l’expression d’un « nationalisme cocardier », comme l’atteste le cas suivant : « À Grenoble, le 11 novembre 1932, le maire socialiste prétendait obliger les combattants à assister à l’inauguration du monument aux morts dans la foule et sans leurs drapeaux, “emblèmes militaristes et guerriers” ». Les pacifistes de Newton assimilent eux aussi volontiers patriotisme, nationalisme et militarisme [44]. La controverse à propos de l’Armistice y est d’autant plus prévisible que le clergé ordonné se déclare travailliste tandis que l’électorat est à dominante tory. En dehors de tout alignement en termes de partis, cette controverse renvoie à une certaine ambivalence de la société britannique vis-à-vis des militaires : on souligne « l’antipathie ancienne de l’Anglais né libre pour les armées permanentes associées à des régimes peu démocratiques comme la France » [sic] (Emsley 1992 : 115), l’aristocratie affichant quant à elle un « dégoût civilisé pour le combat » (Pears 1992 : 232). David Martin (1990-92 : 154) rappelle une méfiance ancienne et réciproque entre le clergé et l’armée dont les officiers sont pourtant aussi issus de la classe moyenne. De son côté, George Mosse (1999 : 88) évoque « la piètre opinion » que les soldats britanniques avaient des clercs durant la Première Guerre mondiale. Armée et clergé, deux institutions et deux cultures produisant chacune à l’encontre de l’autre des stéréotypes dévalorisants : c’est l’armée se posant en protectrice de la nation et gardienne de ses valeurs, attendant comme un dû des prestations que le clergé lui dispense parfois avec condescendance ; c’est le clergé caricaturant l’armée comme inculte, rigide et machiste et s’attribuant un raffinement intellectuel jugé volontiers stérile et « décadent », effete, par l’armée. La perception des mouvements de jeunesse par le clergé de Newton puise dans ces archétypes : scouts et cadets ont en commun une organisation hiérarchique, le port d’uniformes et d’insignes, l’utilisation d’hymnes et de drapeaux, et la référence à une identité de groupe et à des valeurs, comme la discipline, la loyauté, le devoir, d’où les étiquettes « semi-militaires », apposée aux scouts et « paramilitaires » s’agissant des cadets (Blanch 1979 : 105-106). Certes, les scouts ne manient pas les armes et Baden-Powell voyait dans l’organisation un moyen de modeler « des citoyens et non de produire des soldats » et « d’enseigner le patriotisme sans encourager le militarisme » (ibid. : 111). Il avait pourtant acquis « son savoir scout quand il servait dans un régiment indien de l’armée britannique », et l’idéologie impérialiste, présente à la naissance du mouvement, domina les grands jamborees des années 1920 et 1930 (Samuel 1998 : 95). D’où des tensions qui aboutirent à la fondation d’une alternative pacifiste, les British Boys Scouts, dès 1909 (Blanch 1979 : 113).
Pour l’Angleterre en général, un biographe de George Orwell met en garde contre la confusion entre « patriotisme » et « imbécillité militaire » (Crick 1984 : 93), reprenant une distinction que l’écrivain lui-même tenait à rappeler et à laquelle il consacra un essai en 1945, Notes on Nationalism, où il oppose l’amour légitime du pays natal (« patriotisme ») à l’affirmation de la supériorité dudit pays (« nationalisme ») (ibid. : 12). Élève à Eton durant la Grande Guerre, Orwell eut une attitude ambiguë : il affichait aux sessions d’entraînement de l’Officers Training Corps la même désinvolture que pendant les cours, mettant ses bandes molletières de travers ou refusant d’astiquer les boutons de son uniforme. Mais selon ses condisciples, à la différence de vrais rebelles, il prenait plaisir aux activités de l’organisation : excursions, camping, déchiffrage des cartes et même tir (ibid. : 89). Quand l’école organisa une première commémoration de l’Armistice en 1919, Orwell se joignit à ceux qui la firent échouer en « greffant des mots blasphématoires et séditieux sur les airs imposés » (ibid. : 99). Il devait se démarquer par la suite des pacifistes… On connaît son engagement dans la guerre d’Espagne. Rien n’est par conséquent prévisible en fonction d’alignements classiques.
Ainsi, à Newton, la représentante [45] quaker est fidèle à la réputation des Amis : libre de ses jugements, militante des droits de l’homme [46], elle est aussi à l’écoute de la communauté. Recherchée comme médiatrice, elle siège dans plusieurs comités et est membre du Town Council où elle a été maire à deux reprises. Socialement et politiquement, cette femme est très proche du clergé anglican avec qui elle entretient des relations très amicales. Dans l’affaire de Remembrance, elle s’en est cependant démarquée. Elle dénie tout d’abord à quiconque le droit de juger de la foi d’autrui ou de réguler les entrées dans un lieu de culte en fonction d’une adhésion déclarée à une confession. Elle réfute en outre l’argument théologique concernant la notion de vrai sacrifice : selon la vision quaker, « toute vie est sacramentelle » et le Christ a vécu et est mort tel un être humain, ce qui neutralise le statut de l’Eucharistie. Enfin, rappelle-t-elle, l’église paroissiale « est l’église de la ville », et la participation au Jour du Souvenir contribue à la cohésion « communautaire » : il ne s’agit pas, selon elle, d’une célébration militaire ou nationaliste mais d’un événement local, « it is a town thing, a community event », insiste-t-elle. Après que le maire s’abstint d’assister à la commémoration en 1998, elle rappela aux membres du Town Council qu’ils « représentent la communauté » et, l’année suivante, huit des dix élus étaient présents près du cénotaphe. En arborant un coquelicot le jour de la commémoration, elle affiche la nécessité de privilégier la communauté locale.
Revenons aux prises de position du curé de Newton. Parmi les membres de la Légion royale, certains n’hésitent pas à l’accuser d’être un porte-voix pour sa subalterne : « elle arme son bras » (she loads the gun, he fires it). L’histoire de la paroisse pendant ces vingt-cinq dernières années donne d’abord l’impression que le curé s’est soumis à une tradition de l’Église d’Angleterre visant à cultiver le compromis en toutes choses. Tout au long de son ministère, il a valorisé, oralement et par écrit, l’harmonie et n’a cessé de rappeler qu’une des fonctions locales de l’église est de renforcer le tissu communautaire. Ainsi, quand anglicans et méthodistes de Newton décidèrent en 1979 d’éditer un mensuel commun et de lancer un concours pour la création d’une maquette de couverture, une liste de termes susceptibles d’apparaître dans le titre fut proposée dans le bulletin paroissial : « unité, communauté, peuple, église, bourg, communication, partenariat, héritage chrétien, vision du futur, mission ». Ce petit lexique est comme une trousse à outils idéologique pour leaders et acteurs communautaires. Pourtant les manquements à la quête de l’harmonie sont de taille : le curé n’a pas craint de diviser la congrégation quand il s’est félicité de la visite de Jean-Paul II en Angleterre, la première depuis la Réforme [47], ou quand il a déclaré son soutien à l’ordination des femmes à la prêtrise [48].
Quoi qu’en disent leurs adversaires, il se pourrait bien que les convictions des deux ecclésiastiques convergent. En revanche, comme eux-mêmes le soulignent, ils diffèrent dans la conception qu’ils se font de leurs fonctions. La vicaire définit la sienne en termes strictement religieux : elle assume la charge spirituelle des seuls fidèles et n’est pas responsable de l’ensemble de la population de Newton ou de sa cohésion ; elle n’a pas grandi dans le culte de la communauté et n’a pas cherché à en acquérir les codes – linguistiques, vestimentaires et autres – à l’inverse du curé qui maîtrise l’idiome vernaculaire. Pour les habitants de Newton, son origine étrangère rend son implication dans la vie locale contestable, comme dans une autre ville anglaise où les autochtones nient à « ceux qui n’“appartiennent” pas [au lieu] » le droit d’y introduire des changements (Edwards 1998 : 161).
Pour la célébration du Souvenir, la localité et l’église sont les espaces, larges ou restreints, où les vivants peuvent honorer leurs morts. Mais l’hommage aux soldats n’est pas la seule occasion de parcourir le bourg et donc d’en rappeler les limites : chaque année, en juillet lors du Carnaval ou de la Décoration des puits, les représentants des principales confessions chrétiennes se réunissent pour célébrer un office ou pour bénir les points d’eau répartis dans l’espace urbain et décorés selon des motifs chrétiens et communautaires. Le calendrier religieux lui-même donne l’occasion de (re)christianiser le territoire public – hors des lieux de culte : pour Pâques, Pentecôte et Noël, un service commun se tient dans le petit jardin du centre ville. Plus explicitement encore, l’église paroissiale donne à voir une des fonctions de l’institution, « couvrir tout le territoire du pays », quand le clergé anglican confirme rituellement les bornes de la paroisse, lors des rogations [49]. Ainsi, il n’y a pas de territoire qui ne soit légitimé par l’Église d’État, comme si espace civil et espace religieux étaient confondus et que le pays, dans son ensemble, puisse être lu comme une « terre sainte ». L’Église enveloppe le territoire d’une autre manière : quand les sonneurs annoncent, depuis le clocher de l’église paroissiale, offices ordinaires, fêtes chrétiennes, mariages ou funérailles, ils exercent une emprise sonore sur la localité tout en imprimant une scansion religieuse à un temps largement déchristianisé. Joël Candau (1996 : 41) définit le calendrier comme « le dépositaire d’une mémoire partagée, celle des jours de fêtes religieuses et profanes, des événements mémorables, des célébrations… ». Événement dont la réalité historique ne peut être niée, l’Armistice est un enjeu de la mémoire collective car reconstruit différemment par les deux factions.
Certains paroissiens pacifistes de Newton reprochent à Remembrance son origine païenne. Ils célèbrent pourtant dans leur église la Fête des moissons, également païenne, rendant ainsi un culte à la terre, à sa fertilité et à sa fonction nourricière. Bien que l’agriculture célébrée – solidaire et bucolique – ait des liens ténus avec l’agriculture réelle – productiviste et destructrice –, ce rituel christianisé renvoie à un des mythes de l’anglicité, celui de « l’Arcadie rurale » (Short 1992 : 5), quête d’harmonie entre la société des hommes et la nature. L’édifice qu’est l’Église anglicane participe à cette quête, dans la mesure où elle est « la pierre d’angle d’une composition romancée d’un paysage équilibré, intégré et non urbain » (Lowerson 1992 : 161).
La religion établie rythme le temps, un temps cyclique, hebdomadaire et annuel, et elle a en charge l’espace habité. Réciproquement, pourrait-on dire, la population (croyants et non-croyants confondus) contrôle le temps et l’espace de l’église paroissiale, elle en est responsable, à la fois comme d’un bien commun, patrimonial, dont l’Église d’Angleterre ne serait que le gardien (Martin 1990-92 : 153), comme centre du sacré, sacré de la nation, de l’anglicité et enfin comme lieu communautaire. Le caractère mutuel de la relation n’est pas propre à Newton : Jeanette Edwards (1998 : 161) note aussi que « la ville elle-même, ses objets, ses édifices et son “paysage” sont perçus comme la propriété des gens de A., tout comme ils appartiennent eux-mêmes à la localité ». Ainsi, à la fin des années 1980, lorsqu’il s’est agi de désacraliser un secteur de l’ancien cimetière attenant à l’église paroissiale de Newton afin d’aménager un espace de stationnement desservant l’édifice, le projet a échoué à cause des non-pratiquants. De leur côté, les organisateurs laïcs des fêtes du Souvenir se sentent justifiés à célébrer un rite communautaire dans le même édifice. D’autres confessions chrétiennes (catholique et méthodiste) organisent des offices du Souvenir le même dimanche à Newton, mais les gardiens de la mémoire, s’ils y participent en tant que fidèles d’une des deux religions, n’y attribuent pas la même valeur. L’imbrication entre l’institution Église d’Angleterre et la vie civile locale s’exprime encore chaque année quand, après l’élection du nouveau maire, celui-ci est intronisé par le prêtre lors d’un service civique qui se déroule dans l’église. Le rôle civil de l’Église anglicane se comprend mieux quand on constate la simplicité, pour ne pas dire l’indigence, du local qui tient lieu de « mairie » dans le bourg de Newton. David Martin a démontré comment la conception des églises et des cathédrales anglicanes comme lieu et bien publics amène des groupes divers à en faire usage à des fins autres que religieuses [50]. Ainsi se confirme une image double de ces édifices, lieux de culte d’une confession spécifique et temples civils de la nation, projections architecturales de l’anglicité car, comme le souligne Lowerson (1992 : 159), « on ne sait pas toujours clairement si c’est l’édifice comme symbole chrétien ou comme foyer d’un mysticisme plus large et extrêmement diffus qui est vénéré ». À Newton, cette ambiguïté est au cÅ“ur du débat sur la fonction civile du lieu de culte anglican.
*
À la fois chorégraphie et discours, la commémoration de l’Armistice de la Grande Guerre à Newton a pour cadre la localité et en confirme les limites. Le rituel se déploie comme « la représentation de types particuliers de relations » (Houseman 1998 : 447). Le cénotaphe et l’église paroissiale restent les lieux matériels visibles de l’échange symbolique entre vivants et morts, et la célébration, un temps perceptible et ritualisé de cet échange dans le cycle annuel. Rite civil, funéraire et patriotique, l’Armistice relève à la fois d’un culte des morts issu de la guerre et d’un culte préexistant, celui de la communauté au sens de gemeinschaft, dans sa dimension particulariste et affective : l’hommage aux victimes de la guerre est alors « un acte de citoyenneté » (Winter 1995 : 80). En les honorant, on célèbre aussi la société contemporaine, toujours débitrice symbolique de ses ancêtres protecteurs : pour reprendre Déchaux (1977 :79), à travers les morts, il s’agit de vénérer la pérennité de la cité, la gesellschaft, et j’ajouterai, quel qu’en soit le régime, république ou monarchie parlementaire.
Réunissant une assistance divisée autour d’un clergé réticent, la fête du Souvenir est vécue à Newton sur le mode de l’intrusion ou de la confrontation, en termes de temps et d’espace, de symboles et de personnes. Elle fait se juxtaposer deux codes, civique et religieux, et leurs attributs et intermédiaires : l’intrusion se lit dans l’espace, ouvert de la localité, ou clos de l’église, bannières et uniformes des gardiens de la mémoire pénétrant un univers déjà pourvu, voire saturé, d’emblèmes et d’experts. En même temps s’affrontent deux modalités de représentation du passé : une temporalité civile, nationale et locale, avec son calendrier et son mythe fondateur versus une temporalité chrétienne, à valeur universaliste, dotée d’une liturgie et d’un mythe d’origine propres. Pour les membres de la Légion, la mémoire des morts de guerre ressortit au patrimoine au sens où le définit Joël Candau (1996 : 89) : « attachement électif à certaines traces du passé ou à certains héritages concernant […] l’idéel, le culturel ». Cet objet de mémoire est toutefois contesté dans sa spécificité par le clergé anglican qui tente de fondre les victimes de guerre parmi les morts ordinaires dont le culte lui incombe.
La polémique confirme la permanence de certains cloisonnements sociaux : face aux pacifistes issus de la classe moyenne et plutôt radicaux, comptant une proportion élevée de nouveaux venus, un ensemble diffus et hétérogène en termes socio-économiques, politiques ou d’affiliation confessionnelle, se reconnaît autour d’un attachement prioritaire à la communauté locale et/ou nationale.
Bien que les Anglicans pratiquants de Newton représentent moins de 5 % de la population, le clergé reste un acteur de la vie locale de par le statut d’Église établie de l’Église anglicane. S’il a fallu dans les limites de l’article traiter seulement de la polémique née de l’Armistice, il importe de rappeler que dans un bourg de 4 000 habitants, les tensions qu’elle engendre irradient le hors champ, c’est-à-dire l’ensemble des rapports sociaux. En même temps, en définissant des enjeux partagés, une querelle inscrite dans la durée et contenue dans les frontières du bourg semble agir, paradoxalement, comme facteur d’intégration : les Newtonians s’approprient ce désaccord et s’y reconnaissent. En explorant le temps récent de la communauté, on rencontre d’autres épisodes où s’affrontent avec autant de passion certains des protagonistes, moyennant des réaménagements de solidarité en fonction des objets. Plus ou moins contemporaines, aucune des controverses écrivant l’histoire locale n’est vraiment un événement fondateur : elles sont en effet une chambre de résonances, et participent d’un maillage dans lequel la crise de l’Armistice est un motif parmi d’autres. À nous d’extraire de chaque différend, par-delà son intensité affective et sa dimension anecdotique, voire pittoresque, sa valeur explicative quant aux relations sociales dans une petite localité. Sachant que le curé de Newton compare volontiers sa paroisse à Clochemerle, il se pourrait alors que dans un univers largement déchristianisé, les querelles de clocher produisent encore une ethnographie féconde.
 
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·  Woodforde, James, 1978 The Diary of a Country Parson, 1758-1803. Ed. par John Beresford. Oxford, Oxford University Press.
 
NOTES
 
[1]Je remercie Jeannine Koubi qui a lu et critiqué les versions antérieures de ce texte.
[2]Pour une présentation de ce terrain, cf. Massard-Vincent 2001. J’ai substitué aux toponymes des noms d’emprunt.
[3]Jay Murray Winter (1995 : 96) décrit la même célébration dans une autre localité de la région.
[4]Publié en septembre 1914, en voici la strophe la plus célèbre : They shall not grow old, as we that are left grow old / Age shall not weary them, nor the year condemn / At the going down of the sun and in the morning / We will remember them.
[5]Ce qui contraste avec les fêtes chrétiennes, Pâques, Pentecôte et Noël, mobilisant un nombre réduit de fidèles. Dans les années 1960, Ronald Blythe a fait des observations analogues à Akenfield (1972).
[6]Il s’agit de Michée 4, 1-4, en particulier : « Ils briseront leurs épées pour en faire des socs / Et leurs lances pour en faire des serpes. / On ne lèvera plus l’épée nation contre nation, / On n’apprendra plus à faire la guerre », et de Mathieu 5, 4-12, « Heureux les doux… », et 43-8 « Aimez vos ennemis… » (Bible de Jérusalem, 1979 : 1364, 1420, 1422).
[7]Mérite le qualificatif royal « toute organisation officiellement nommée ou soutenue par un membre de la famille royale » (BBC English Dictionary, Londres, Harper & Collins, 1992 : 1014). Elizabeth II est patron de la Légion et la Reine Mère était présidente de la section féminine.
[8]Sont aussi admis « ceux qui ont servi […] dans la Marine marchande pendant les hostilités ou dans toute organisation liée à la Croix Rouge » (The Royal British Legion 1980 : 4, 7-8).
[9]Le premier de ces jardins fut institué en 1928 à Londres, près de Westminster Abbey.
[10]In Flanders fields / The poppies blow / Between crosses, / row on row. Cf. aussi le poème de Isaac Rosenberg, Break of day in the trenches, in Asselineau 1991 : 54-55.
[11]Du nom du général britannique, Douglas Haig, en charge du front de l’ouest et dont la stratégie fut controversée (cf. Samuel 1998 : 33, 228).
[12]Référence biblique à la résurrection (cf. Première Epître aux Corinthiens, 15, 52, Bible de Jérusalem, 1979 : 1664) reprise dans un classique de la littérature religieuse anglaise, The Pilgrim’s Progress, de John Bunyian, 1678, II.
[13]Ou par les instituteurs, comme dans les communes françaises à un certain moment.
[14]Les guides et les scouts conjuguent plein air et bienfaisance : en 1998, les Brownies de Newton firent une marche de 5 km et recueillirent £ 252 au profit d’une fondation pour le cancer, le Macmillan Cancer Relief.
[15]Comme l’expérimentèrent George Orwell à Eton (cf. Crick 1984 : 88-89) ou Robert Graves à Charterhouse, (Graves 1957 : 59). Sur les 4 000 anciens élèves de Eton partis comme officiers, plus du quart périrent au combat.
[16]Selon une informatrice « [the curate] split the Church in two », « she put everybody’s back up ».
[17]Désigné par l’acronyme PCC, le Parish Church Council est composé d’ecclésiastiques et de laïcs.
[18]Un informateur disait du climat en 1999 : « it’s boiling up ».
[19]Cette mention est fréquente dans les supports écrits de la liturgie anglicane, si bien que le nombre de variantes est presque infini.
[20]« Ô Seigneur notre Dieu lève-toi / Disperse nos ennemis / Et provoque leur chute / Anéantis leurs plans / Déjoue leurs traîtrises / En toi nous plaçons nos espoirs / Dieu épargne-nous tous… » (Hymns Ancient and Modern Revised, 1982, n° 577).
[21]Commandée par la BBC en 1993, cette Å“uvre s’inspire à la fois de Hamlet et de la liturgie de l’Église orthodoxe dont le compositeur est proche. Elle fut interprétée lors des funérailles de la Princesse de Galles.
[22]« It was not suitable », litote qui rappelle l’euphémisme topographique employé par le président de la Légion.
[23]Selon deux membres du conseil permanent du PCC, la question n’avait ni figuré à l’ordre du jour ni été débattue : pour des sujets sensibles, le clergé semble recourir à la stratégie du fait accompli, comme le formule un informateur, « les carottes sont cuites » (it’s all cut and dry).
[24]D’après une informatrice, une personne proche de la source aurait « vendu la mèche » (let the cat out of the bag).
[25]Le texte complet figure dans The Royal British Legion, Landshire Official Handbook, 2000-2001 : 96.
[26]Pour une étude incluant Allemagne, France et Grande-Bretagne, cf. Winter 1995.
[27]« In 1920 […] the government decided against a public holiday […] because it would be an occasion for rejoicing […] hardly suitable for a day on which so solemn and impressive a ceremony is to take place » (Hutton 1996 : 377). L’Angleterre n’a pas de fête nationale mais réserve un jour férié au « souvenir » en général, Memorial Day.
[28]The Guardian, 8/11/2001, G2 : 2.
[29]Composé en 1961, son War Requiem que Jay Murray Winter considère comme une « méditation sur la Grande Guerre » s’inspire d’un poème de guerre de Wilfred Owen, Anthem for Doomed Youth (Winter & Sivan, eds 1999 : 205).
[30]Identifiés en 1991, les ossements de John Kipling sont maintenant inhumés au cimetière Saint Mary’s, près de Haines (Pas-de-Calais).
[31]Rupert Brooke, « If I should die, think only this of me / That there’s some corner of a foreign field / That is for ever England », cité in Bédarida 1990 : 244.
[32]Sur les rolls of honour, je dois beaucoup à Bob Bushaway 1992.
[33]Au nombre de deux cents, ils constituent le Church Electoral Roll.
[34]Voir la citation de P. Connerton placée en exergue.
[35]The Supreme Sacrifice and Other Poems in Times of War, ed. par John Arkwright (Londres, 1919), cité dans Bushaway 1992 : 148.
[36]« Still stands his Cross from that dread hour to this / Like some bright star above the dark abyss ; / Still, through the Veil, the Victor’s pitying eyes / Look down to bless our lesser Calvaries », Hymns Ancient and Modern, 1982, n° 584.
[37]« At a Calvary near the Ancre », in Asselineau 1991: 72-73.
[38]« If any question why we died, / Tell them, because our fathers lied », écrit Kipling dans Epitaphs of the War (1914-1918), in Winter 1995 : 220.
[39]In Asselineau 1991 : 64-65.
[40]Pour une évocation de la désillusion comme genre littéraire, cf. Pourcher 1993 : 53.
[41]Cf. The Soldier, de Rupert Brooke, 1914.
[42]Auparavant les discussions restaient cantonnées à des questions théologiques ou liturgiques.
[43]L’Église établie prône le désarmement unilatéral, l’annulation de la dette, les droits des minorités…
[44]Sur les rapports entre patriotisme et nationalisme à partir du cas hongrois, cf. Losonczy 1997.
[45]En l’absence de hiérarchie et de clergé chez les quakers, le clerc fait fonction de coordinateur.
[46]Elle suit ainsi certains condamnés américains dans le couloir de la mort.
[47]L’antipapisme du xvie siècle est toujours vivace parmi les plus « protestants ».
[48]Ordination à laquelle certains anglicans étaient et sont restés farouchement opposés.
[49]« Beating the bounds », rituel déjà évoqué par James Woodforde, curé anglican, dans son Journal, 1758-1803, 1978 : 161 et mentionné par Ronald Blythe dans sa paroisse du Suffolk. Cf. aussi Houseman 1998.
[50]David Martin (1990-92 : 154) cite l’exemple de l’Association des mineurs de Durham, dont le gala annuel se termine dans la cathédrale, alors même que cette corporation, comme d’autres professions ouvrières, est plus proche des méthodistes que des anglicans.
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Ordination à laquelle certains anglicans étaient et sont re...
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« Beating the bounds », rituel déjà évoqué par James Woodfo...
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David Martin (1990-92 : 154) cite l’exemple de l’Associatio...
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Membres de la Légion au départ du défilé
Vente de coquelicots par les Cadets