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L'Homme et la société

2001/2-3 (n° 140-141)

  • Pages : 242
  • ISBN : 2747509443
  • DOI : 10.3917/lhs.140.0195
  • Éditeur : L'Harmattan


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Le bandeau publicitaire indique explicitement que cet important volume  [1]  Michel Dreyfus, Bruno Groppo, Claudio Ingerflom, Roland... [1] est une réponse au Livre noir du communisme, Crimes, terreur, répression  [2]  Stéphane Courtois et al., Paris, Robert Laffont, 1... [2] qui « réduit l’histoire du communisme à une dimension unique, celle d’une aventure criminelle » (p. 24). Au contraire, Le siècle… oppose explicitement la pluralité et la diversité des communismes à la croyance partagée, aussi bien chez les militants dogmatiques que chez leurs adversaires les plus acharnés, en une unité monolithique des partis et des régimes dont le « but final », promis pour vingt ans plus tard au xxiie Congrès du PC soviétique en 1961, est le « communisme complet » (p. 302).

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Par son titre même, Le siècle… retrace la perspective qui était celle de l’Internationale communiste à ses débuts, de réaliser la révolution mondiale dans une temporalité qui, à défaut d’une simultanéité de tous les pays avancés, serait assez brève pour ne pas laisser de temps aux dérives nationalistes qui résulteraient d’une prise de pouvoir dans un seul pays par les dirigeants communistes. Mais nous sommes dans un autre siècle : Le siècle des communismes prend acte d’un achèvement qui n’est pas un accomplissement. Connaissant la fin de l’histoire — provisoire ou « définitive » — le chercheur est en mesure de prendre des distances dont était incapable le spécialiste des sociétés qui prétendaient encore « aller vers le communisme ». Le changement de situation n’est pas seulement lié à l’ouverture de certaines archives. Il réside dans la différence de deux points de vue : d’un côté, l’historien du temps présent ne peut se séparer d’un passé proche, imparfait et indéfinissable si l’on n’a pas quelque idée de l’avenir prochain et inachevé ; et de l’autre, l’historien d’un passé défini, qui rend compte des événements, ou d’un passé composé, qui renvoie à des institutions ou des croyances qui se sont maintenues avant de s’effondrer.

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Pour expliquer les succès ou les échecs du Parti, apologistes et critiques privilégiaient naguère, et même hier, du moins en France, par nostalgie ou crainte d’une « rechute », les idées, l’organisation, bref comme l’exigeait Lénine, tous les éléments d’identité et d’identification qui sont imposés de l’extérieur aux militants. La société dans laquelle travaillent et luttent les communistes est alors considérée, par hypothèse, comme un milieu extérieur, favorable ou hostile aux activités révolutionnaires. Les partis communistes ont réussi à persuader les plus acharnés de leurs adversaires de l’idée qu’ils ont d’eux-mêmes, d’avoir une capacité d’autocréation que les mythes accordent généralement aux démiurges ou aux démons. Les succès des partis ou des régimes sont alors la « preuve » de la « vérité » du marxisme-léninisme (science de l’histoire) et leurs échecs la manifestation des impasses auxquelles conduit « l’idée communiste », le volontarisme révolutionnaire, le constructivisme, bref « l’illusion de la table rase ». Pour les communistes aussi bien que pour leurs ennemis, la Révolution d’Octobre présente une nouveauté radicale, l’arrivée au pouvoir d’un « régime idéologique » où l’action politique des hommes a un caractère providentiel (sans recours à l’intervention d’une divinité) : « Hitler et Staline ont fondé des régimes inconnus avant eux  [3]  François Furet, Le passé d’une illusion, essai sur... [3]  ».

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Contrairement à François Furet, Claude Lefort ne voit rien de commun entre démocratie moderne et régime soviétique. Pour lui le communisme auquel s’applique « plus encore qu’au nazisme ou au fascisme » le concept de totalitarisme est une « innovation historique ». « La destruction du régime soviétique […] ne dispense pas d’observer que l’humanité ne sort pas indemne de cette aventure, qu’un seuil du possible a été dépassé ». Le communisme est le produit imprévisible d’un espace-monde qui se précipite au xxe siècle. « Les partis « locaux » […] sont des répliques du parti russe […] ; ils ont vocation à l’établissement d’un État totalitaire  [4]  Claude Lefort, La complication, retour sur le communisme,... [4]  ».

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Les projets d’hégémonie mondiale, naguère et aujourd’hui, ont comme point commun de sous-estimer la variété des pays, l’irréductibilité des conflits de classes et des intérêts politiques, bref l’hétérogénéité, en les réduisant à des vestiges, des séquelles, des préjugés, à des particularités folkloriques, comme on dit. Le communisme est né, lui aussi, de la recherche d’une convergence à partir de l’expérience commune des prolétaires de « tous les pays », celle de l’exploitation. L’exhortation à l’unité reconnaissait en même temps l’appartenance de fait des prolétaires à leurs pays respectifs (« Prolétaires de tous les pays, unissez-vous »). Et pourtant c’est bien « un monde » que les prolétaires ont « à gagner  [5]  Karl Marx, Manifeste du Parti communiste [1848], Paris,... [5]  ».

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En revanche, la période actuelle, où le communisme n’apparaît plus comme une idée conquérante qu’il faut adopter ou combattre en théorie et en pratique, favorise le déplacement de l’investigation : on ne s’interroge plus sur sa finalité mais sur la multitude des circonstances dans lesquelles des individus, des groupes sociaux, des classes, s’en sont réclamés sans se rendre pour autant compte que les différences culturelles, la pluralité des conditions d’existence et des expériences ont conduit à des manières disparates de vivre et de penser, malgré une espérance commune (la société sans classes), l’identité des concepts et, de plus en plus, la stéréotypie de la terminologie imposée.

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En mettant l’accent sur la pluralité des communismes, les auteurs auraient pu rencontrer un écueil inverse : insister tellement sur les différences que l’unité du projet aurait été invisible. Paradoxalement cette difficulté a été évitée par la multiplication même des points de vue empruntés aux disciplines diverses des auteurs, histoire, politologie, sociologie. Et même, selon leur culture nationale, les traditions universitaires et les courants scientifiques, les spécialistes d’une même discipline ont échangé leurs paradigmes. Ainsi, dans la première partie (dirigée par Bruno Groppo et Bernard Pudal), Brigitte Studer (Berne) explique que le déclin de l’idéologie de la guerre froide dans les années soixante-dix conduit à remplacer aux États-Unis le paradigme « totalitariste » pour définir la société soviétique par une interprétation marquée par l’histoire économique et sociale. Le décalage est frappant avec la France : au moment même où un paradigme décline chez les historiens transatlantiques, il se propage ici, dans des revues influentes ; des philosophes, des sociologues et des historiens dénoncent avec d’autant plus de véhémence le totalitarisme qu’ils ont eux-mêmes milité dans des organisations révolutionnaires de gauche, souvent au parti communiste. Quoi qu’il en soit, l’Histoire de l’Histoire du communisme (« L’historiographie ») signale des modifications récentes de l’approche. Particulièrement prometteuses sont les recherches qui, dans une perspective ouverte par Michel Foucault, étudient le stalinisme comme porteur de sens (même si le terme peut choquer), en offrant non seulement des modes d’intégration et d’identité, mais aussi « en délimitant les modes de pensée des individus ainsi que les conditions de possibilité de leurs actions » (Studer, p. 40). La plupart des articles de la section sur « L’invention de l’homme communiste » (dans la troisième partie) révèlent d’ores et déjà la fécondité d’une telle approche : les fameux questionnaires biographiques extrêmement détaillés que devait fournir chaque cadre n’ont pas seulement la fonction sinistre — et bien réelle ! — d’être « une des pièces d’un dossier d’inquisition possible », ils sont aussi un acte d’écriture où l’autobiographie, en reconstituant les conditions sociales de sa formation, élabore un discours de l’aspirant cadre sur lui-même, par lui-même, qui objective sa singularité. Dans un acte unique d’écriture s’élabore le moi du militant exemplaire alors qu’en même temps il remet à l’institution le récit qui sera utilisé pour le promouvoir, éventuellement le destituer, voire même le condamner. L’étude des bios écrites en France pour la commission des cadres (Claude Pennetier, Bernard Pudal) révèle la logique d’une politique de gestion propre à une organisation sans « espace de concurrences explicites » : la direction du Parti imprime une manière d’être, de vivre, des formes de pratique et des types de discours, bref un habitus militant. Or, si les caractères qui définissent un bon communiste sont considérés par le Parti comme intangibles, la ligne politique, elle, vire souvent de bord. Le « corps militant » et « l’organisation partidaire » connaissent des « évolutions contrastées » (p. 366). Le Parti de l’époque de la guerre froide n’a pas besoin du type de militant qui s’est révélé dans la Résistance : l’expérience de la vie ouvrière est alors préférée à l’héroïsme sans que cela soit explicité à l’extérieur. Les « affaires », les accusations, les calomnies, les persécutions, sont ainsi une manière de résoudre les contradictions qui naissent me semble-t-il, de l’impossibilité de maintenir une définition intangible du communisme et de la société communiste alors que des bouleversements sociaux et politiques transforment profondément la nature du Parti et le contexte historique de son action.

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S’en tenir, comme le fait souvent ce livre, au décalage entre la finalité du communisme, quelle que soit l’interprétation proposée, et les événements historiques reviendrait à se satisfaire d’une explication fonctionnaliste : maintien d’un organisme par le renforcement et la rigidification des organes. Les surveillances permanentes et les violences extrêmes seraient le seul moyen pour résoudre la contradiction entre la constance du but évoqué, la société sans classes, et l’expérience du pouvoir qui ne laisse pas le choix de la décision. Ainsi ce seraient les divergences d’intérêt entre paysannerie et classe ouvrière qui auraient conduit à la collectivisation forcée des terres par Staline en 1930 : « La direction du Parti n’aurait pas eu d’autre choix économique et politique face à l’énorme supériorité numérique des paysans. Cette approche doit être qualifiée de trop déterministe », considère justement Brigitte Studer. « Il reste cependant que les divergences d’intérêt entre paysannerie et classe ouvrière doivent être considérées comme le nœud du problème » (p. 33 et 34).

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Cette approche dite « nouvelle », caractéristique de la récente histoire économique et sociale des États-Unis, remet en question le paradigme « totalitariste » pour autant que celui-ci met l’accent sur « la faculté du pouvoir d’intervenir à tout moment et sous toute forme dans la vie de tout un chacun » (p. 32). Ce paradigme affirme, comme les dirigeants qu’il dénonce, que le pouvoir politique peut tout si la propagande martèle incessamment la bonne doctrine ; à condition que l’appareil politique et policier soit sans défaillances et sans pitié. Les dénonciateurs du totalitarisme ont mis la politique (et l’idéologie) au poste de commandement ; ils sont intellectuellement proches en cela de ceux qu’ils stigmatisent.

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Pourtant l’explication économique et sociale ne vient pas à bout de l’énigme que représente le succès de la tendance politique qui, de la fin des années vingt jusqu’à 1938, a mené l’URSS, à travers les souffrances, jusqu’au bord du suicide. Si l’on entend éviter de retomber dans le schéma simpliste d’un pouvoir aux mains d’idéologues terroristes qui méconnaissent la réalité, on est conduit par exemple à rechercher chez les intellectuels bourgeois de gauche et les socialistes occidentaux ou influencés par eux (notamment dans les textes de Marx, de Préobrajensky et de Trotski lui-même), dans des doctrines qui privilégient les villes et méprisent les campagnes, une des sources d’une décision qui, comme le prévoyait Boukharine (citation empruntée à Nicolas Werth dans Le livre noir du communisme) ne pouvait « déboucher que sur l’exploitation militaro-féodale de la paysannerie, la guerre civile, le déchaînement de la terreur, le chaos et la famine » (p. 396).

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La question à laquelle ne répondent ni le paradigme totalitariste ni l’histoire économique et sociale est de savoir comment — et ceci concerne aussi des démocraties parlementaires ou présidentielles — les gouvernements sont amenés, à la suite d’une série de décisions souvent presque inaperçues, à ne plus avoir d’autre choix que de déclencher une guerre, de recourir à une propagande mensongère, de réprimer les opposants par des mesures arbitraires.

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Le paradigme « totalitariste » explique les décisions calamiteuses par un système où l’Unité de la doctrine et de l’organisation doit annuler et annihiler toute diversité. La capacité d’un parti qui régit l’État et la « Science » rend nécessaire l’élimination de toute force qui introduirait du jeu. La critique du totalitarisme pousse à fond la logique qu’il attribue aux acteurs historiques. L’histoire économique et sociale de son côté part du postulat que la supériorité numérique des paysans était intolérable ; mais, de quel point de vue ? Elle reprend en fait l’analyse de Préobrajensky, pourtant mal vu personnellement par la direction stalinienne : la liberté d’action laissée aux paysans propriétaires leur procurerait une hégémonie économique qui amorcerait un processus de retour au capitalisme.

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Il n’est donc pas exact que l’URSS en tant que nation-État n’ait pas eu d’autres solutions que la répression de masse, le terrorisme d’État, la famine. Un autre choix aurait donné à une classe réelle une puissance qui aurait gêné, éventuellement renversé, le pouvoir politique de la Direction du Parti qui gouvernait au nom de la classe ouvrière. C’est seulement si l’on admet l’identité d’intérêts entre la classe ouvrière et le Parti d’une part et, d’autre part, la priorité absolue de la « construction du socialisme » qu’effectivement il n’y avait pas de choix.

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Je ne sais pas si les prévisions de Préobrajensky se seraient réalisées au cas où la direction de l’URSS aurait encouragé l’enrichissement des paysans-propriétaires comme le conseillait Boukharine. Il est sûr en tout cas que l’idée d’une opposition radicale d’intérêts — malgré le symbole de la faucille et du marteau qui en est la dénégation — entre la ville et la campagne était ancienne et extrêmement répandue, au moins depuis le début du xixe siècle (cf. par exemple la théorie de la rente foncière chez Ricardo).

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Plus que l’imaginaire de l’Unité parfaite d’un corps politique compact, c’est sans doute l’idée d’un immense espace à libérer des préjugés, des routines improductives, des conséquences des vicissitudes climatiques, bref une banale idéologie progressiste, qui a incité les dirigeants « soviétiques » à prendre des décisions fatales  [6]  Jean Vigreux (L’épopée du travail moderne. La merveilleuse... [6] .

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Le prestige de l’URSS, bien au-delà de la sphère des militants communistes, à l’époque de la grande famine du début des années trente, ne peut pas s’expliquer par la simple illusion d’un retour dans la réalité historique des porteurs de l’idéal jacobin de régénération de l’homme. La fascination du Pouvoir, qui est en même temps volonté de servitude, explique la complicité des sacrificateurs et des sacrifiés à l’intérieur du Parti, mais non l’influence du communisme dans des milieux qui ne croyaient pas à la création d’un homme nouveau et n’avaient pas besoin des satisfactions de l’incorporation dans l’Un.

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Dans un monde convaincu par les massacres de la guerre de 1914 (sur ce point, par exemple, voir François Furet) que les gouvernements et la manière de gouverner devaient changer radicalement si l’on voulait éviter de nouveaux désastres — conviction partagée par certains membres des classes dirigeantes elles-mêmes — l’URSS avec son vaste territoire, alors que l’Europe, malgré les empires coloniaux (ou à cause d’eux) se sentait à l’étroit, était le laboratoire d’essai des remèdes divers et un lieu favori pour les expériences disparates imaginées non seulement par les militants ouvriers mais aussi par les intellectuels, les artistes d’avant-garde, voire même les patrons de droite et les pépinières de technocrates comme Polytechnique  [7]  Ernest Mercier, polytechnicien et président de la Compagnie... [7] . En ce sens la capacité des régimes staliniens d’avoir l’air de se consolider et de conquérir de nouveaux territoires a accru, en dépit de leur brutalité extrême et de leur incohérence, leur pouvoir d’attraction. Leur puissance symbolique était d’autant plus forte qu’était dissimulée la réalité de la vie quotidienne : cette terre si mal connue était le lieu de projection des imaginaires les plus variés.

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Après la publication par André Gide, profondément déçu par la « patrie du socialisme » de son Retour de l’URSS [1936], Lion Feuchtwanger, chargé de lui répondre, trouvait dans la progression sociale des femmes l’indicateur privilégié des changements sociétaux (p. 386). Et, effectivement, rapporte Brigitte Studer, il rencontre en URSS des femmes dont la promotion a été fulgurante. L’observation directe du voyageur prévenu et habilement orienté ne fait que confirmer ce qu’affirme la Constitution de 1936 : « Les femmes soviétiques ont atteint l’égalité avec les hommes ». Et pourtant, dans les partis communistes comme dans les usines — en cela le Parti colle à la classe — dans les pratiques comme dans les représentations, c’est le modèle masculin et un éthos de virilité combative qui dominent. Même lorsque, avec la collectivisation, les femmes ont remplacé les hommes dans les campagnes, la figure virile, malgré l’exaltation des travailleuses de choc, reste dominante lorsqu’il s’agit de vanter la puissance de l’État et la résolution des militants.

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Ainsi, malgré les tentatives des années vingt de parvenir à une égalité réelle entre les sexes, l’URSS est revenue à une conception tout à fait traditionnelle et répressive de la femme, interdisant même l’avortement en 1936. Dans la pratique les femmes remplissent un double rôle, de travailleuse, voire de combattante  [8]  Les miliciennes républicaines espagnoles « se sont... [8] . Brigitte Studer montre ainsi que la prédominance de la norme de la violence organisée, jointe à l’impossibilité d’y échapper lorsqu’il s’agit de se défendre contre le fascisme et le nazisme, concerne aussi les femmes. En cela, elles doivent se plier au modèle du genre masculin pour prétendre accéder à l’égalité pratique entre les sexes : « Le genre de la classe ouvrière est masculin » (p. 379). Pourtant la représentation traditionnelle du genre féminin subsiste : la militante agit d’abord pour défendre les enfants et les faibles. « La hiérarchie entre les diverses fonctions des femmes » est conservée (p. 385). Le genre féminin n’a pas l’initiative de la violence ; la femme réagit à une violence subie, elle défend sa patrie  [9]  Camarade P., film de Frédéric Ermler tourné en URSS... [9] .

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Le siècle des communismes affirme clairement son orientation : vers une histoire sociale du politique (Sabine Dullin, p. 60) ; contre une « vision de la surpuissance du politique, de l’idéologique, de l’idéel », porter le regard sur « la réalité des sociétés en question, en particulier tout ce qui concerne leur vie sociale » (Michel Dreyfus et Roland Lew, p. 485). Ce point de vue est facilité par les recherches récentes, notamment sur les journaux intimes des années trente en URSS qui révèlent les multiples résistances du social aux prétentions du Parti-État d’imposer la ligne politique du moment par la contrainte la plus brutale. Le recours à l’histoire sociale permet de révéler l’inefficacité de la violence extrême. La permanence des résistances populaires en dehors même des années où la violence de la dictature fut la plus exacerbée révèle en quel sens le socialisme réel est une dictature sur le peuple.

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En proposant le projet d’une histoire sociologique, Le siècle des communismes s’inscrit dans un programme qui relance la connaissance des sociétés dominées ou influencées par le communisme alors que le thème du totalitarisme avait l’inconvénient majeur de focaliser l’attention sur le système politique en laissant dans l’ombre tout ce qui en réalité lui échappait. Implicitement, on prête trop d’efficacité au régime que l’on condamne : jamais les dirigeants communistes n’ont pu, selon la formule cinglante de Brecht « dissoudre le peuple ». Cependant, cet ouvrage si riche et novateur ne correspond pas toujours dans sa réalisation au projet qu’il affirme : nombreux sont les chapitres de la seconde partie, surtout lorsqu’ils traitent de la période 1944-1989, qui prennent plutôt en compte les partis, leurs programmes, leurs stratégies, leurs alliances, leurs lignes et les États, en focalisant l’attention sur leurs succès et leurs échecs dans la « construction du socialisme » et sur la contradiction plutôt logique que dialectique entre nationalisme et internationalisme.

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Certes il fallait faire vite pour ne pas alourdir encore le livre déjà volumineux ; pourtant on s’étonne de la minceur des deux chapitres sur l’Europe de l’Est et plus encore sur Cuba qui apparaît seulement à propos des Figures du communisme latino-américain (deux paragraphes p. 460). Sans parler de l’absence des expériences communistes de diverses obédiences dans certains États de l’Inde : elles touchaient pourtant une population nombreuse. En fin de compte, le lecteur non spécialiste a du mal à comprendre pourquoi le communisme a su capter le sentiment national à son profit au Vietnam et pas dans d’autres régions d’Asie. Le lecteur, peut-être parce qu’il n’a pas lu le Ho Chi Mihn de Pierre Brocheux, reste sur sa faim lorsque cet auteur tente d’expliquer ce succès — mais est-ce celui du communisme ou de la résistance anticolonialiste captée par la direction du PC ? — par un syncrétisme du bouddhisme, du taoïsme et du confucianisme (p. 284). Est-ce à dire que le syncrétisme serait un terreau plus favorable au communisme qu’une religion unique ? On est bien loin de l’histoire sociale lorsqu’on explique par un « volontarisme aveugle » et « l’oubli des enseignements de Karl Marx » le « verdict » tragique en Indonésie et la perversion au Cambodge. Ces formules sont difficilement compréhensibles sans, chez leur auteur, un esprit encore dogmatique qui ne remet pas en cause la doctrine mais seulement la capacité des adeptes de l’utiliser opportunément : les vaincus sont des maladroits qui n’ont pas bien su appliquer la Théorie marxiste-léniniste. C’est à eux que l’histoire a infligé son verdict, non à Karl Marx qui bénéficie d’un non-lieu dans ce discours qui relève de la pensée magique.

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En revanche certains articles bouleversent les idées reçues et les schèmes stéréotypés. Ainsi Bernard Pudal fait la synthèse de recherches historiques et sociologiques : là où le groupe ouvrier est anciennement soudé par une culture du travail et de négociations, le communisme ne s’est implanté que marginalement (Grande-Bretagne) ou temporairement, au moment des grandes crises (le KPD dans l’Allemagne de 1930). Là où les classes ouvrières n’ont pas de traditions culturelles, l’imbrication entre l’aristocratie ouvrière et des intellectuels ou des hommes politiques favorise un élitisme révolutionnaire qui oppose « masses aveulies et militants virils » (Angenot) selon l’opposition qui travaille toute la propagande socialiste en France à la fin du xixe siècle. Ainsi est mise en cause la nécessité de la relation entre communisme et groupe ouvrier qui fut, en réalité, inventée en grande partie (p. 524). Il est remarquable que cet article termine l’ouvrage. Il y aurait donc une forte homologie entre le cas russe et le cas français. Or, dans la longue durée de l’histoire soviétique, la classe ouvrière apparaît comme une classe dominée et exploitée, même si « les ouvriers n’ont jamais été traités comme des ennemis » (p. 523).

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Comment alors expliquer la persistance du « mythe prolétarien » sinon par un imaginaire qui fait de la science et de l’industrie les instruments nécessaires d’une advenue du bonheur pour l’humanité ? Le mythe prolétarien est le support d’une histoire, aussi bien de devenir effectif que de récit édifiant, où l’abondance l’emporte sur la rareté grâce à l’efficacité du travail productif. Comme les humanistes ont de bonnes raisons pour juger que, si l’industrie est bien la condition du progrès, l’exploitation du travail, le développement des fabrications d’armement et la production d’objets superflus ont au contraire un rôle régressif, ils espèrent que les ouvriers — ou leurs représentants — sauront réorienter l’industrie.

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Si Albert Einstein se déclare en 1949 partisan d’une économie planifiée, ce n’est pas au nom d’impératifs de puissance étatique, ni même d’une efficacité productive, condition nécessaire du dépérissement de l’État et du passage à la société sans classes, c’est plus modestement parce que seule une économie socialiste est capable d’adapter « la production aux besoins de la société », de distribuer « le travail à faire » entre tous ceux qui sont capables de travailler et de garantir « les moyens d’existence à chaque homme, à chaque femme, à chaque enfant  [10]  Albert Einstein, Conceptions scientifiques, morales... [10]  ».

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La figure de l’ouvrier fait ainsi converger des significations multiples qui composent un spectre d’images : aux moments d’illusion lyrique elles fusionnent et se confondent dans l’imaginaire. Le héros collectif de La grève triomphe du tsarisme par la prise du Palais d’hiver (Octobre d’Eisenstein). La violence extrême de la répression d’un mouvement revendicatif entraîne l’ouvrier à devenir le héros d’une révolution politique : les masses renversent le pouvoir impérial en envahissant le lieu où le Pouvoir dominateur et exploiteur étale son luxe. Victime de la violence politique inique, l’ouvrier est le héros de la (contre) violence révolutionnaire, juste et salutaire. Dans le spectre mobile des colorations diverses de l’ouvrier, le massacre des grévistes avoisine le héros, triomphateur du tsarisme, bientôt combattant de l’armée rouge et, finalement, cadre du Parti : le héros prolétarien du mythe stalinien, tel Antée, doit s’abandonner au Parti pour être invincible ; ce mythe rapproche la violence organisée de l’appareil bureaucratique militaire ou militarisé et le travail quotidien des masses ouvrières. La légitimité universelle de la production industrielle s’investit dans la figure de l’ouvrier, héros du travail, et donne un tour convenable, ordinaire, à une violence d’autant plus répandue qu’elle s’arrange pour s’exercer dans la grisaille.

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Ainsi, pour les intellectuels progressistes, le rôle de l’ouvrier n’est pas ce qu’il est pour les marxistes. Pour ceux-ci, le Prolétaire est le cœur de l’émancipation humaine puisque son existence effective nie le principe de la société bourgeoise, la propriété privée. Quelles que soient leurs dénégations, les marxistes subordonnent les ouvriers réels à leur rôle historique comme Prolétariat : assumer leur propre suppression par la fameuse Aufhebung de la société bourgeoise. Pour les dirigeants politiques qui se réclament du « mouvement ouvrier » les ouvriers réels sont les instruments d’un mouvement qui révolutionne jusqu’au fond les choses. On peut transcrire cette philosophie de l’histoire, sans laquelle la pratique réelle des communismes serait incompréhensible, en termes réalistes, voire cyniques : le prolétariat est d’autant plus révolutionnaire et porteur de l’émancipation humaine qu’il n’a rien à perdre. C’est donc à juste titre que la Philosophie peut compter sur lui pour se réaliser.

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Le prolétariat a répondu en partie aux espoirs que le « Mouvement ouvrier » avait placés en lui : en URSS, pendant la guerre civile, les ouvriers furent incorporés en grand nombre dans l’armée rouge et subirent des pertes très élevées. Recrutés pour effectuer diverses tâches de choc, les ouvriers souffrirent de malnutrition et succombèrent aux épidémies au point que « le nombre de travailleurs de l’industrie chuta (à cause aussi de la fuite vers les campagnes) d’environ 3,5 millions à moins d’un million » (p. 175). De même les ouvriers sont en majorité écrasante dans les Brigades internationales en Espagne : 80 % des volontaires chez les Français et dans tous les contingents. Les Brigades furent « bien plus ouvrières que le mouvement ouvrier lui-même » (p. 446). Une part des brigadistes fut tuée pendant la guerre d’Espagne. Le Prolétaire de la guerre d’Espagne avait fait ses premières armes dans la période « classe contre classe » où le militant était d’abord un combattant. Les survivants français ont souvent joué un rôle déterminant dans la Résistance. Les mémoires de Ian Valtin Sans patrie ni frontières  [11]  Ian Valtin, Sans patrie ni frontières, Arles, Actes... [11] confirment pour l’Allemagne la capacité de la direction communiste de mobiliser les jeunes ouvriers, ces « bagarreurs » qui en France s’étaient endurcis dans les manifestations contre la guerre du Rif, pour des mouvements insurrectionnels, mal préparés et durement réprimés.

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La difficulté est de juxtaposer dans un même ouvrage plusieurs conceptions de l’histoire. La première, plus proche des acteurs, fait revivre leurs croyances, par exemple celle des dirigeants de l’Internationale communiste qui considéraient que « la démocratie bourgeoise avait fait son temps en Allemagne » : puisque la révolution d’Octobre devait se transformer en révolution mondiale, on pouvait être assuré que les communistes seraient bientôt victorieux dans les grandes villes allemandes ; les combats d’avant-garde des jeunes ouvriers devaient entraîner les masses même si elles étaient encore passives, voire hostiles. Les grèves dures de Hambourg ou de la Ruhr ne prennent leur sens que par le projet de l’Internationale de déménager son siège à Berlin et de continuer à pratiquer l’allemand comme langue de référence (p. 469, 344 et 204).

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La seconde attitude, celle de Bernard Pudal, en particulier dans le dernier article « Politisation ouvrière et communisme », se place dans une temporalité plus longue, corollaire d’une plus grande distance avec les acteurs. Puisque, là où la classe ouvrière est à la fois autonome et persuadée de ses capacités de négociation, elle est réticente à l’égard de la révolution, l’avant-garde seule était révolutionnaire en Allemagne, sans masses désireuses de la suivre.

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En France au contraire, après la Seconde Guerre mondiale, un Parti qui avait fait ses preuves dans la résistance (parfois même avant juin 1941) bénéficiait à la fois de militants prestigieux et d’un électorat important. Mais la révolution en France n’est plus alors à l’ordre du jour des dirigeants communistes français — ni des Soviétiques qui contrôlaient la section française de montée des cadres. La situation internationale exige de respecter le statu quo. En termes clairs, le problème difficile à résoudre est de préserver l’image d’un parti tout à la fois ouvrier, résistant et révolutionnaire, dans une situation de guerre froide, où l’on adopte délibérément une attitude défensive tout en craignant de devoir passer à la clandestinité. L’élimination des résistants les plus marqués et leur remplacement par d’anciens prisonniers de guerre et des résistants moins typés témoignent du souci d’écarter des personnalités trop fortes comme Tillon, Pronteau (non cité), etc., pour ne pas être soupçonnés d’être des trublions. Plus que jamais le Parti doit garder l’image d’un parti ouvrier. Mais le cadre ouvrier n’est plus le combattant d’avant-garde : il se doit maintenant de prendre en compte la vie de l’entreprise, le combat quotidien. On aurait dit naguère d’être à l’écoute des masses. Georges Marchais, non mentionné par les auteurs dans ce contexte, est, comme on le sait, un bon exemple de cette nouvelle génération de cadres qui ont modelé les obligations volontaires de la discipline de parti sur les contraintes subies de la discipline d’usine. L’ouvriérisme est d’autant plus triomphant que le Parti ne peut plus manifester son caractère révolutionnaire que dans sa discipline : ainsi pourra-t-il organiser des manifestations dures qui pourtant ne doivent jamais déboucher politiquement. L’ouvriérisme servait à justifier, au nom de l’efficacité, ce décalage entre le discours révolutionnaire et les pratiques.

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Foisonnant, disparate par ses méthodes et ses objectifs, Le siècle des communismes est un ouvrage considérable et irremplaçable par les informations qu’il réunit et surtout par sa volonté d’échapper aux imprécations moralisantes et aux nostalgies complaisantes. Parfois la circonspection s’affaiblit en timidité et la prudence en autocensure. Trop souvent on a l’impression que cette somme ne parvient pas à garder ses distances avec son objet d’étude et se modèle sur lui. Les historiens focalisent leur regard et délimitent leurs études en reprenant alors les catégories légitimes de la pratique communiste. À trop vouloir circonscrire son objet, on risque de l’isoler de l’imaginaire externe qui le renforçait ; la croyance au progrès s’était déjà détournée au moment de l’écroulement de l’URSS. Le cas de la prétendue émancipation féminine est exemplaire d’une espérance qui, dans d’autres domaines aussi, s’est tournée vers l’URSS pour finir par chercher d’autres ouvertures, tels les droits des groupes particuliers.

Notes

[1]

Michel Dreyfus, Bruno Groppo, Claudio Ingerflom, Roland Lew, Claude Pennetier, Bernard Pudal, Serge Wolikow (sous la direction de), Le siècle des communismes, Paris, Les Éditions de l’Atelier, 2000.

[2]

Stéphane Courtois et al., Paris, Robert Laffont, 1997.

[3]

François Furet, Le passé d’une illusion, essai sur l’idée communiste au xxe siècle, Paris, Robert Laffont/Calmann-Lévy, 1995, p. 96 et 18.

[4]

Claude Lefort, La complication, retour sur le communisme, Paris, Fayard, 1999, p. 11 et 116.

[5]

Karl Marx, Manifeste du Parti communiste [1848], Paris, Éditions Sociales, 1975, p. 70.

[6]

Jean Vigreux (L’épopée du travail moderne. La merveilleuse transformation de l’URSS, Paris, ESI, 1932) cite (p. 396) le propos lyrique d’un certain M. Iline qui propose d’organiser le travail des hommes qui produisent le blé comme il l’est « dans les grandes usines » : « Comment convertir tous ces petits paysans en de grandes fabriques paysannes » (sic).

[7]

Ernest Mercier, polytechnicien et président de la Compagnie française des pétroles, partisan du colonel de La Rocque, fut, après un voyage à Moscou, fin 1935, converti au management soviétique. Il admire non pas « l’émancipation du prolétariat, mais l’énergie politique d’une part et la maîtrise de la technique de l’autre ». François Furet, p. 181.

[8]

Les miliciennes républicaines espagnoles « se sont dressées dans toute l’admirable beauté de leur immortelle haine du fascisme et ont endossé le fusil ». (Femmes en Suisse romande, janvier 1937, cité dans Le siècle… p. 385.)

[9]

Camarade P., film de Frédéric Ermler tourné en URSS en 1943 : « Une paysanne dont le mari et le bébé ont été tués par les troupes hitlériennes erre demi-folle dans les campagnes, puis devient chef redouté d’une bande de partisans ». (Georges Sadoul, Dictionnaires des films, Paris, Seuil, remise à jour 1975, p. 37.)

[10]

Albert Einstein, Conceptions scientifiques, morales et sociales, Paris, Flammarion, 1952, p. 132. Voir aussi p. 128 et 206.

[11]

Ian Valtin, Sans patrie ni frontières, Arles, Actes Sud, 1997.

Pour citer cet article

Lantz Pierre, « À propos du Siècle des communismes », L'Homme et la société 2/ 2001 (n° 140-141), p. 195-207
URL : www.cairn.info/revue-l-homme-et-la-societe-2001-2-page-195.htm.
DOI : 10.3917/lhs.140.0195


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