L'Homme et la société
Comptes rendus
Edward W. Saïd, Culture et impérialisme, trad. de l’anglais par Paul Chemla, Paris, Fayard, 2000.
Une vingtaine d’années après la publication de L’Orientalisme — visant à démythifier la relation de domination que l’Occident a entretenue avec le monde musulman —, le professeur de littérature comparée à l’Université Columbia, d’origine palestinienne, Edward. W. Saïd a élargi sa recherche vers les connivences de beaucoup d’écrivains occidentaux avec le colonialisme en général. Culture et impérialisme, qui vient d’être traduit en français — au moment même où blocages et faux pas projettent à nouveau leur ombre au Moyen-Orient — apporte un témoignage documenté sur les ambiguïtés et le manque de décentrement d’une culture trop vite prête à se déclarer universelle pour ne pas être complice d’une domination tenace. D’où les deux aspects que lui prête d’entrée de jeu l’auteur : pratiques supposées autonomes « par rapport à l’économique, le social et le politique » qui apportent du plaisir — et la croire si élevée qu’elle serait débranchée de la « dynamique impériale » qu’elle n’a pas manqué de servir.
Exemplaire est à cet égard la longue citation de Ruskin (p. 165-166) tirée de son « Inaugural Lecture » [1870] : « C’est un cours de gloire bienfaisante qui s’offre à nous ». L’Angleterre doit « fonder des colonies aussi vite et loin qu’elle le pourra, avec les plus énergiques et valeureux de ses hommes » et « rassembler le savoir divin des lointaines nations qu’elle aura fait passer de la sauvagerie à l’humanité et du désespoir à la paix ». « Prodigieux déploiement international de la puissance britannique » (p. 168) reconnu par le « Gotha des grands auteurs victoriens » — Tennyson, Dickens, Meredith, Arnold, Thackeray, Georges Eliot, Carlyle, Mill. Avant d’illustrer la « pensée unique », objet de l’important chapitre ii, par la « pureté absolue de la quête impériale dans Au cÅ“ur des Ténèbres (de Conrad)… réalité première et constitutive de la culture impérialiste » (p. 245).
Périodiquement, l’auteur revient — comme à la page 281 — sur la spécificité de son projet : élargir la perspective « permet de voir simultanément la culture et l’impérialisme, et d’observer l’ample dialectique historique entre les deux ». Tandis que l’on appréciera des rapprochements comme ceux de la réification chez Lukács et du traitement du colonisé chez Fanon. Ou encore la critique de l’orthodoxie organisée par le penseur iranien Ali Shariati dans On Sociology of Islam (p. 93, citée p. 464) : « L’homme est un « choix », une lutte, un devenir constant. Il est migration infinie, migration au sein de lui-même. »
En conclusion, l’auteur en vient à dénoncer des étiquettes (Indien, femme, musulman, américain) qui « ne sont que des points de départ ». La séparation des peuples repose sur « la peur et le préjugé », qu’il est temps de dépasser. On ne manquera pas de souligner l’importance des notes (p. 465-514), suivies de celles du traducteur (p. 515-635) ainsi que l’index qui termine (p. 537-555) l’ouvrage.
André Jacob
Éric Savarese, Histoire coloniale et immigration. Une invention de l’étranger, Paris, Séguier, 2000.
Dans les médias français, depuis le début des années quatre-vingt, l’immigré est très souvent identifié au Maghrébin. Cette focalisation est au point de départ d’Éric Savarese dans son ouvrage Histoire coloniale et immigration. À partir de l’état actuel des représentations, l’auteur entreprend de rechercher les conditions d’émergence de celle-ci dans la société coloniale, puis de mesurer comment les images de l’Empire colonial sont réappropriées dans le contexte actuel.
Le cinéma et la photographie ont une grande importance dans la production des imaginaires sociaux. Mais l’un comme l’autre nous renseignent davantage sur ceux qui filment ou photographient que sur ceux et celles qui sont filmés ou photographiés. C’est l’analyse de la société coloniale qui permet d’éclairer les enjeux des productions filmique et photographique. Dans la situation de domination économique, politique et technique qu’est la colonisation, le pays colonisateur produit une multitude d’images et de textes imprégnés du même postulat : la supériorité de la civilisation occidentale. C’est dans cette situation que se produit « l’invention de l’indigène ». Le jugement sur les divers peuples colonisés d’Afrique, d’Asie, d’Amérique ou d’Océanie est établi à partir de la société française. Le traitement est toutefois hiérarchisé. Y a-t-il une exception maghrébine ? On peut le penser s’agissant du Maroc et surtout de l’Algérie. En effet, les Maghrébins sont perçus comme un risque permanent contre l’ordre colonial. C’est surtout en Algérie que la violence de la colonisation s’exerce pleinement avec la dépossession des terres, la paupérisation de la population algérienne, les déplacements pour installer la colonie de peuplement ou pour réduire la résistance à la colonisation.
Cinéma et photographie sont des supports importants pour les représentations mais c’est par le canal de l’enseignement de l’histoire et de la géographie que se répand l’idéologie coloniale. Dès les premières années de la Troisième République, cet enseignement s’adresse à tous les enfants. Ces années sont celles de l’expansion coloniale ainsi que celles de l’assimilation nationale sur le territoire hexagonal : réseau d’écoles certes, mais aussi réseau de bureaux de poste et réseau ferroviaire.
Savarese nous livre une analyse des manuels scolaires en vigueur jusqu’au début des années 1950. Il entreprend également de définir le profil socio-idéologique des enseignants auteurs de manuels. Dans cette histoire laïque et républicaine, il ne s’agit que d’histoire nationale. L’histoire est muette sur les colonisés. Les pays colonisés semblent n’exister qu’à partir du moment où ils sont sous tutelle française, la colonisation étant légitimée par la fable des désordres antérieurs à la colonisation et celle de l’infériorité des indigènes. Dans l’historiographie coloniale — comme sur le terrain — les colonisés deviennent des étrangers dans leur propre pays.
La Première Guerre mondiale amène un certain changement dans la perception des colonisés. Ces derniers participeront souvent de force aux combats en Europe. Le slogan « Trois couleurs Un drapeau Un Empire » traduit ce glissement. Cela n’abolit pas les rapports coloniaux qu’occultent les manuels d’histoire.
Après l’indépendance algérienne, la France ne conserve que quelques confettis d’Empire. L’immigration devient visible et les stéréotypes coloniaux sont réactivés. Tour à tour le biologique et le culturel sont convoqués pour affirmer l’irréductibilité des références entraînant l’impossibilité de vivre ensemble.
En proposant une déconstruction du stéréotype par le détour de l’époque coloniale, cet ouvrage illustre la spécificité de l’imaginaire, ses temporalités, ses réactivations possibles dans d’autres situations historiques. Comme le rappelle Éric Savarese, « l’immigration comme l’indigène ou l’intégration des Maghrébins sont des inventions françaises ».
Michel Bracco
Véronique De Rudder, Christian Poiret, François Vourc’h, L’inégalité raciste. L’universalité républicaine à l’épreuve, Paris, PUF, coll. « Pratiques théoriques », 2000, 213 p.
Dans la lignée de leurs recherches antérieures, les auteurs montrent que l’occultation des pratiques racistes procède en particulier de l’inadéquation des catégories d’analyse qui débouchent tout autant sur des euphémisations que sur des dramatisations stigmatisantes. Les mots n’entraînent pas seulement des actes car nommer, c’est déjà agir. Ils revisitent donc les notions d’ethnisme et de racisme, les constructions catégorielles qui président à la ségrégation et à la discrimination. Outre ses conséquences cognitives, l’inadéquation a aussi des effets pervers qui se lisent sur le terrain, jusques et y compris dans la distance entre la légalité telle qu’elle est inscrite dans les textes et les pratiques infra-légales voire illégales des pouvoirs publics eux-mêmes.
Deux domaines font l’objet d’une analyse plus précise : le logement d’une part, le travail et l’emploi de l’autre. Sur le premier volet, les auteurs donnent la parole aux ségrégés eux-mêmes, en particulier africains, pour contribuer à conjurer le spectre du communautarisme qui hante constamment le discours politique, ce qui les contraint, pour redresser la barre, à louvoyer autour de l’écueil de l’angélisme.
Sur l’un et l’autre aspects, les difficultés se présentent aussi bien à l’accès — au logement ou à l’embauche — que dans les relations une fois dans la place. La ségrégation spatiale renvoie à la ghettoïsation dont ils proposent une analyse critique nuancée. Mais c’est aussi l’interaction des pratiques discriminatoires qui est en cause, comme on le sait : outre l’onomastique, le lieu de résidence devient en tant que tel un élément stigmatisant à l’embauche. Une fois au travail, les pratiques discriminatoires du « racisme ordinaire » se poursuivent. Alors que la législation existe, les dénonciations, les plaintes contre ces pratiques sont fort rares, les militants antiracistes étant eux-mêmes ostracisés par leurs collègues de travail au nom du principe selon lequel la focalisation sur les « minoritaires » se ferait aux dépens de la majorité et de ses intérêts. Même les centrales syndicales dont la dénonciation du racisme semble univoque ne vont pas jusqu’à porter les litiges devant la justice.
Situant les relations et les rapports interethniques dans le contexte de ce qu’on appelait naguère « la question sociale », c’est-à-dire les rapports de classe, sinon la lutte des classes, les auteurs ne font d’ailleurs qu’effleurer le domaine de la justice, de l’accès inégal au droit à la criminalisation des « minoritaires », voire à ce qui serait une criminalité spécifique ou qui est du moins stigmatisée comme telle. Mais ils ne se contentent pas de dénoncer : à la rubrique conclusive qu’ils appellent « point de vue », ils tracent quelques pistes à partir du bilan des contre-feux mis en Å“uvre aux États-Unis (l’Affirmative Action) mais aussi en France, pour compenser la minorisation qui se traduit dans la ségrégation et les discriminations, pour traduire en actes l’universalité républicaine un peu trop vite proclamée comme principe directeur des politiques adoptées.
L’ouvrage offre ainsi un modèle de confrontation entre la théorie en tant qu’elle préside aux pratiques discursives et les réalités du terrain, révélant l’abîme qui les sépare en dépit des excellentes intentions proclamées. C’est une lecture indispensable pour quiconque veut tenter de comprendre quelque chose à ces nÅ“uds de contradictions.
Claudie Weill
Anne Raulin, L’ethnique est quotidien. Diasporas, marchés et cultures métropolitaines, Paris, L’Harmattan, coll. « Connaissance des hommes », 2000.
Sous le signe de la consommation des signes de l’ailleurs, l’exotique est devenu ethnique : c’est à cette consommation jadis réservée aux élites et qui se démocratise au quotidien que s’intéresse Anne Raulin. L’auteur précise que ce terme d’ethnique est employé par elle au sens économique et culturel anglo-américain et met de côté tout ce qui pourrait relever du champ politique. Après avoir exposé le contexte dans lequel se développe le marché ethnique, celui de l’économie-monde et de la ville mondiale, le rôle des minorités commerçantes et de leurs clients, Anne Raulin nous emmène dans une sorte de « ballade dans la forêt des symboles ethniques » à travers Paris et ses commerces où des notions comme culture métropolitaine, consommation culturelle, scénographie commerciale, centralité minoritaire vont lui servir de repères.
Au départ la méthode est celle de l’observation classique d’un quartier, repéré par l’apparition d’une concentration commerciale marquée par ses origines étrangères et formant une entité originale, par exemple ce qu’on a appelé la Petite Asie ou le Triangle de Choisy dans le 13e arrondissement. À cette étude topographique d’un espace commercial concentré s’est ajoutée une recherche sur les commerces disséminés dans l’ensemble de l’arrondissement et occupés par des diasporas diverses (originaires de Kabylie, de Jerba, du Sud marocain…). À partir de cette étude topographique, il s’agissait pour l’auteur de mettre à jour les caractères morphologiques de ces implantations commerciales et de saisir leurs formes d’expression culturelle, leurs styles. Les fêtes publiques du Nouvel An chinois lui ont donné l’occasion de se tourner vers l’espace privé de sa célébration et de découvrir des interactions avec les modèles européens des fêtes de fin d’année, ce qui lui a permis de mettre en parallèles coutumes minoritaires et majoritaires.
L’étude, qui se veut comparative, s’est étendue à d’autres festivités, cette fois chez les Maghrébins (surtout algériens) comme chez les Asiatiques d’origine (principalement les Vietnamiens) : mariages et habitudes vestimentaires, formes et lieux de consommation propres, alimentation, mais aussi biens culturels, médiatiques et autres. Ces approches, qui visaient à reconstituer les trajets urbains entre espace familial et espace public en fonction de leurs modes culturels de circulation, font voir comment les minorités ont pu et su s’approprier l’espace de la ville et exercer ainsi un « droit de cité coutumier ».
Cette monographie, inhabituelle et multicentrée, où interviennent plusieurs ensembles de populations cohabitant dans un même espace urbain, convergeant ou divergeant dans certains lieux, qui nous conduit chez les Asiatiques du Triangle de Choisy, les Maghrébins du 13e arrondissement, de Barbès et de la Goutte d’or, et à Villetaneuse, rend bien compte de l’enchevêtrement des appartenances dans une économie qui apparaît comme « métisse ». La consommation en devenant génératrice de lien social y apparaît en quelque sorte comme réhabilitée en tant que mode d’expression et d’intégration, mais aussi de différenciation, créatrice non seulement d’espace mais de temporalités sociales et culturelles (à travers les fêtes). Le marchand ethnique y joue un rôle central : mais théâtralité et authenticité ne s’opposent pas nécessairement.
Cependant, cette ouverture du jeu identitaire à travers le marché ne règle pas la question de l’identité, de sa définition comme de sa finitude et, conclut Anne Raulin, « Si, au marché ethnique on trouve l’un comme l’autre, c’est que l’un n’est pas l’autre. »
Nicole Beaurain
Berlin entre les deux guerres : une symbiose judéo-allemande ? Textes recueillis par Daniel Aberdam, Cercle Bernard Lazare, Grenoble, Paris/Montréal, L’Harmattan, 2000, 190 p.
La « symbiose judéo-allemande » a déjà fait couler beaucoup d’encre. Son impossibilité, proclamée par Gerschom Scholem, amène précisément, à s’interroger de manière récurrente sur ses conditions de possibilité. Comment mesurer en effet la perméabilité de la culture allemande, érigée en principe fondateur de la nation, aux influences exogènes émanant de groupes minoritaires, au pluralisme en général ? Sans remonter jusqu’à l’interrogation sur la pertinence de la notion de culture allemande dans un pays où les oppositions entre régions ont été longtemps un obstacle au processus d’intégration que suppose la formation nationale, ce qui est en cause, c’est l’extériorité même, l’une par rapport à l’autre, des deux cultures censées entrer en symbiose.
Ce sont les intellectuels juifs allemands eux-mêmes, en particulier Franz Rosenzweig, qui ont forgé le terme de « dissimilation ». Cette création sémantique révèle a contrario que l’extériorité des Juifs d’Allemagne par rapport aux Allemands n’était pas une donnée immédiate de la conscience. Au contraire, elle a émergé au lendemain de ce qui aurait pu être une grande expérience de brassage — ou qui, du moins dans le cas français est présentée comme telle — à savoir la participation à la guerre mondiale. À son tour, la République de Weimar n’est pas parvenue à effacer une judéophobie, sinon un antisémitisme tenace et majoritaire parmi les intellectuels allemands « de souche ».
Issus de disciplines diverses — art, histoire politique, littérature, psychanalyse — les participants au colloque de Grenoble dont cette publication constitue les actes ont examiné le problème sous des éclairages divers. Quelques portraits d’intellectuels juifs en ressortent : Gerschom Scholem bien sûr, mais aussi Paul Celan, Arnold Zweig, Walter Benjamin. Deux figures en émergent plus particulièrement : celle de la fascinante et inclassable poétesse Else Lasker-Schüler dont la judéité reste un objet de polémique, quand bien même elle a passé la fin de sa vie en Palestine ; celle de Victor Klemperer, le romaniste rejudéisé par le nazisme qu’on ne cesse, ces temps-ci, de redécouvrir et qui pose le problème, souligné par ailleurs dans un autre recueil (Michael Nerlich, « Une nation méconnue : l’image de la France dans l’Université allemande » in Nicole Parfait (ed.), Une entente de raison. La chute du Mur de Berlin et les relations franco-allemandes, Paris, Desjonquères, 2000, p. 107-12), de la romanistique à l’époque du nazisme, dont Klemperer fut exclu, et de ses héritiers à l’Est — où Klemperer est resté — et à l’Ouest où, en vertu même de cette option, il a été superbement ignoré voire vilipendé, devenant ainsi un enjeu de la guerre froide.
Les Juifs allemands dans la peinture, le cinéma et la musique sont également convoqués pour tenter de mesurer leur part respective de judéité et de germanité. Sont ainsi posées de multiples questions stimulantes pour la réflexion, qui contribuent à enrichir ce dossier controversé.
Claudie Weill
Jean-Jacques Deldyck, Le processus d’acculturation des Juifs d’Algérie, Paris, CIEMI et L’Harmattan, 2000, 196 p.
Le « regard éloigné » permet assurément d’éviter les pièges d’une implication trop contraignante, le revers de la médaille pouvant être le maintien à distance de l’objet d’étude. Si la tentative de Jean-Jacques Deldyck de construire un modèle d’acculturation réussie à partir du cas des Juifs « rapatriés » d’Algérie est séduisante, ses catégories de classement et d’analyse ne manquent pas de poser quelques questions. Ainsi, le seul critère explicite de délimitation du corpus est l’âge au départ de l’Algérie vers la France. La structure sociale de la « judaïcité » algérienne en est nivelée, comme si le milieu social — et non seulement culturel — d’origine n’avait qu’une incidence secondaire sur le processus d’acculturation.
Les groupes 1 et 3 — « réinterprétation religieuse orthodoxe » voire nationaliste, et « réinterprétation religieuse séculière » qui posent la question d’une différenciation entre nationalisation et confessionnalisation du judaïsme — d’une part, et le groupe 2 — « réinterprétation laïque » — d’autre part, se distinguent aussi par l’âge, si l’on en juge d’après les témoignages cités, le groupe 2 étant dans l’ensemble un peu plus âgé.
L’échantillonnage géographique fait aussi la part belle à l’Oranais, surreprésenté au détriment de l’Algérois où la stratification sociale était peut-être plus accentuée. Si le « rapatriement » a pu conforter l’émancipation des femmes, les locutrices ne sont pas toujours discernables en tant que telles dans un corpus où les hommes semblent dominer largement. Enfin, les rapports avec les musulmans en Algérie même ne sont que faiblement thématisés, moins que ceux avec les « Européens », autochtones ou métropolitains. La question de savoir quels sont les effets induits sur l’acculturation en « métropole » par l’expérience d’une société pluriethnique hiérarchisée aurait pu être plus amplement abordée. Ce sont bien plutôt les catégories à l’arrivée qui apparaissent comme structurantes et, dès lors, la variable principale est la perception de la judéité autour de laquelle s’articulent les stratégies d’acculturation. À cet égard, on constate que les différences entre ashkénazes et séfarades sont bien plus nettement perçues par les premiers que par les seconds, ce qui devrait logiquement déboucher sur des entraves subsidiaires à l’acculturation.
Fondé sur une bonne connaissance des problématiques et des travaux récents et actuels, l’ouvrage de Jean-Jacques Deldyck ouvre des pistes prometteuses dont l’exploration devrait se poursuivre.
Claudie Weill
Guerilleros en terre de France. Les Républicains espagnols dans la Résistance française, préface de Léo Figuères, Paris, Amicale des anciens guerilleros/Le Temps des cerises, 2000.
Livre d’histoire et livre d’hommage, cet ouvrage se présente avant tout comme un devoir de mémoire envers les républicains espagnols qui ont pris part à la résistance contre l’occupant hitlérien. Il est basé sur des informations vérifiées à partir des rapports d’opérations remis à l’état-major des guerilleros espagnols, mais aussi sur des témoignages d’acteurs et de témoins des faits relatés, ainsi que sur des travaux parus sur le sujet dont l’ouvrage de Miguel Angel Sanz, Luchando en tierras de Francia (Madrid, Ediciones de la Torre, 1981), abondamment cité.
Après un bref rappel des circonstances entourant l’arrivée des républicains espagnols en France — la victoire de Franco suivie de l’exil massif des vaincus —, des conditions de leur « accueil » en France — l’internement dans des camps de concentration hâtivement bâtis où ils furent honteusement entassés par les autorités françaises dans des conditions sanitaires et répressives inhumaines —, l’ouvrage retrace les étapes successives de leur parcours : leur intégration dans les compagnies de travailleurs étrangers, leur démobilisation au moment de l’armistice, puis les conditions dans lesquelles les républicains espagnols ont intégré les rangs de la résistance en se réorganisant autour du Parti communiste espagnol au sein de l’UNE (Union nationale espagnole). Une première partie relate les faits de résistance des réfugiés en les traitant par zones géographiques, en distinguant zone occupée et zone Sud. La seconde partie est consacrée à la résistance des Espagnols dans les camps français — qu’ils avaient souvent pu quitter à la déclaration de guerre mais où ils furent réintégrés après l’armistice —, puis dans les camps de la mort nazis, en particulier Mauthausen.
Il s’agit d’un ouvrage d’histoire événementielle donc forcément dispersé, puisqu’il consiste à recenser des faits sur un thème qui en fait l’unité : la résistance. Extrêmement émouvant de par son sujet lui-même, cet ouvrage a le mérite de rappeler une fois de plus, mais on ne le répétera jamais assez, que des étrangers ont pris part à la libération du territoire français et sont partie prenante de notre histoire.
Cependant le rôle des républicains espagnols dans la résistance française est maintenant bien connu et les publications abondent sur le sujet. Il est dommage de ne pas avoir tenu mentionné au moins dans la bibliographie, entre autres, les travaux de Geneviève Dreyfus-Armand (par exemple L’exil des républicains espagnols en France de la guerre civile à la mort de Franco, Paris, Albin Michel, 1999) ou le livre de Louis Stein (Par-delà l’exil et la mort. Les républicains espagnols en France, Paris, Mazarine, 1981).
Nicole Beaurain
Helena Hirata, Françoise Laborie, Hélène Le Doare, Danièle Senotier, Dictionnaire critique du féminisme, Paris, PUF, 2000.
Il s’agit d’abord de s’entendre sur le sens des mots ; le féminisme qui s’exprime ici est le féminisme universitaire français des vingt dernières années. À la suite des féministes anglo-saxonnes, les chercheuses françaises veulent transformer la vision ordinaire de la société en l’ordonnant à la prise en compte de la domination entre les sexes et à ses conséquences. Il faut déconstruire et reconstruire les concepts les plus communs des sciences sociales autour de l’émergence de cette perception constante de la hiérarchie entre le masculin et le féminin, en refusant le neutre. Si le Groupe d’études sur la division sociale et sexuelle du travail (GEDISST-CNRS) est le maître d’Å“uvre de ce livre, les auteur-e-s appartiennent à des laboratoires variés, liés surtout à la recherche des causes de l’inégalité dans le travail et la société. On devine facilement que la bibliographie est française ou provient d’Amérique du Nord ; pas une référence allemande par exemple ; quant au reste du monde, il est censé se retrouver dans ce débat universel sur la domination du masculin. D’ailleurs, cet ouvrage concerne les concepts-outils des sciences sociales, les luttes académiques pour faire advenir un nouveau point de vue, mais les femmes vivantes, leurs combats ou leurs espoirs n’ont pas à être considérés directement ici.
À la différenciation sexuelle entre hommes et femmes, les Anglo-Saxonnes ont opposé la notion de « genre » (gender) pour mettre en évidence ce qui relève du social. Les Françaises ont précisé cette notion en insistant sur sa fonction politique de domination ; elles préfèrent parler de « rapports sociaux de sexe » : ce terme leur a paru préférable au « patriarcat » qui universalisait une forme de domination masculine située dans le temps et dans l’espace alors que le « genre » évoquait trop la différenciation naturelle et biologique des sexes. Même si l’on affirme que c’est le genre qui construit le sexe, l’usage fréquent de cette notion amène à lui enlever sa virulence et le risque est constant de naturaliser le genre. Au contraire l’emploi des rapports sociaux de sexe insiste toujours sur la lutte et la domination qui caractérisent les rapports de classes. L’unité de ce Dictionnaire est cimentée par l’accord des auteur-e-s sur cette conceptualisation. Elle est affirmée dans la plupart des entrées, au risque inévitable de lasser parfois le lecteur par la répétition des mêmes thèmes et des mêmes références.
Aux entrées qui construisent le champ conceptuel et ses articulations, ce Dictionnaire ajoute des exemples de la mise en Å“uvre de ces notions et de leur pertinence dans le champ des luttes féministes : notions relatives aux corps, au travail ou à la politique. C’est d’ailleurs sur le seul terme « prostitution » que l’accord n’a pu se réaliser entre les auteur-e-s et que nous avons deux articles relativement contradictoires. Enfin un certain nombre d’entrées concerne des termes généraux du social (tels « citoyenneté », « chômage », « inégalité », « travail ») pour montrer comment ils peuvent être reformulés par la prise en compte des divisions sociales opérées par les rapports sociaux de sexe. Le profit que l’intelligibilité du social tire de cet éclairage est ainsi mis en évidence. Quitte à montrer que les femmes immigrées, doublement discriminées, en tant que femmes et en tant qu’étrangères, ont été presque oubliées en France par la recherche scientifique.
Ce Dictionnaire se veut politique et pédagogique. Il souhaite, comme Diderot, « changer la façon commune de penser ». Noble ambition, mais il n’est pas certain qu’un livre, à lui seul, puisse modifier les pensées. S’il permettait de changer la façon commune de parler et de chercher, il aurait déjà rempli son office. Souhaitons que les chercheurs et les spécialistes du social, et pourquoi pas les acteurs politiques ou syndicaux, ne puissent plus désormais oublier la variable des « rapports sociaux de sexe ».
Ariane Lantz
Liane Mozère, Travail au noir, informalité : liberté ou sujétion ? Une lecture de travaux relatifs à l’économie informelle, Paris, L’Harmattan, 1999, coll. « Logiques sociales ».
Liane Mozère s’est attelée à une tâche difficile : recenser et analyser les travaux portant sur l’économie informelle. Depuis les années soixante-dix, leur variété est telle et les points de vue qu’ils ont suscités tellement différents que la lecture de son livre s’avère peu propice à l’élaboration d’une théorisation sur l’informalité. Ce qui ressort de l’analyse des travaux de terrain qui se sont succédé pendant vingt ans et se poursuivent, notamment avec ceux, en France, d’Alain Tarius, c’est qu’il est impossible de penser l’économie informelle sans son articulation à l’économie tout court (dite formelle).
Or, au vu de ces travaux et de l’interprétation qu’en propose Liane Mozère, c’est bien cette articulation qui fait problème. Ou bien l’on se situe du côté d’une économie informelle en train de se constituer et faisant face à l’économie de la petite, moyenne et grande production (thèse de Latouche, si l’on veut), ou bien l’on se situe du côté de la grande économie, et l’économie informelle n’est plus qu’un réservoir soit de main-d’Å“uvre, soit de tâches subalternes sous-traitées ; ou elle devient l’espace et le temps des laissés pour compte, des « surnuméraires » déclarés, dans une société économique moderne, inévitables. On le sait, depuis Aron (Les Désillusions du progrès) et d’autres, l’argument a fait long feu. Ou bien l’ambiguïté même de la position des travailleurs du « noir », des entreprises de l’économie informelle est mise en évidence (thèse de Rey et Peraldi, de Tarius, etc.) et ce qui apparaît alors c’est le côté parfois positif, mais souvent négatif d’une telle position. Car ces travailleurs au noir, ces sans papiers recrutés illégalement vivent leur pauvreté et, pour certains, leur « misère blanche » (celle que nous désignons ainsi comme limite extrême à la pauvreté) sans même avoir les avantages d’une insertion ou semi-insertion dans l’économie légale. Les cas cités le montrent, ce sont presque toujours les « informalisés » qui y perdent : ils construisent Brasilia, puis se retrouvent refoulés et exclus. Ils travaillent au Sentier, à la merci de patrons qui jouent de leur illégalité. Le rapport à la loi, tant de ces travailleurs informels que de ceux, quelquefois tout à fait insérés économiquement, qui les embauchent, est ambivalent, s’écartant de la loi sans tomber réellement dans l’illégalité, mais plutôt dans ce que Foucault appelait des illégalismes, ou parvenant, à travers des illégalismes, à retrouver la loi. Quant à la citoyenneté, elle apparaît bien comme écrêtée du point de vue des droits fondamentaux qu’elle pourrait apporter à ces travailleurs au noir.
Cela dit, les travaux cités ne relèvent pour la plupart que de l’économie. Les travaux sociologiques ne sont pas évoqués (sauf Tarius), par exemple les livres de Laurence Roulleau-Berger ou ceux de Laville. C’est sans doute de ce côté que l’alternative peut être recherchée. Mais est-ce une alternative ?
Louis Moreau de Bellaing
Pierre Bourdieu, Contre-feux 2, Paris, Raisons d’Agir Éditions, 2001, 109 pages.
Comme le premier de cette série, paru en 1998, ce volume est un réjouissant recueil de petits grains de sable dans la machine merveilleusement bien huilée de la pensée unique. Ce sont, à l’occasion de conférences, rencontres ou colloques, des prises de position critiques précises et documentées. Pour ce faire, le sociologue, sans abandonner ses acquis cognitifs, bien au contraire, doit quand même « transcender la frontière sacrée entre le scholarship et le commitment » et outrepasser les limites qu’il s’était lui-même assignées « au nom de l’objectivité ». Qu’est-ce qui motive le savant ou l’écrivain à intervenir dans l’espace public ? Bourdieu semble croire que c’est « leur dévouement à l’objectivité, à la probité et au désintéressement ». C’est une proposition qui me paraît trop générale. N’est-ce pas leur intérêt, en tant que producteurs de culture, qui les pousse à s’opposer à la logique de la mercantilisation totale ? C’est ce que suggère l’auteur lui-même, dans un autre passage du recueil.
Deux thèmes traversent les différentes interventions ici rassemblées : la critique du système de domination global et la nécessité d’une résistance internationaliste. Le phénomène habituellement désigné par le terme de globalisation se présente comme effet mécanique des lois de la technique ou de l’économie, mais il s’agit en réalité d’une politique délibérée de libéralisation du commerce. Une politique de dépolitisation, qui puise sans vergogne dans le lexique de la liberté — libéralisme, libéralisation, dérégulation — pour conférer une emprise fatale aux déterminismes économiques en les « libérant » de tout contrôle. Le postulat fondamental de ce modèle est que l’économie constitue un domaine séparé régi par des lois naturelles. La vie sociale, interprétée par la grille de lecture de l’individualisme méthodologique, est réduite à une somme d’actes individuels, dont les achats dans un supermarché fournissent le paradigme. Pour légitimer l’ordre établi capitaliste néo-libéral se développe toute une sociodicée d’inspiration néo-darwiniste — la sélection naturelle des meilleurs — dont la mathématique fournit la justification épistémocratique. Ce néo-libéralisme conservateur, dont la domination est fondée sur l’institution de l’insécurité et de la précarité, se présente comme « progressiste » et dénonce toute critique et toute défense des conquêtes sociales comme « archaïsme ». Dans le cadre de ce système de pouvoir, les gouvernements nationaux deviennent de plus en plus un écran d’illusion politique propre à masquer les vrais lieux de décision, aux mains des puissances transnationales de l’économie et de la finance, et leurs instruments pseudo-universels et faussement neutres comme le FMI ou l’OMC. Les nouveaux maîtres du monde tendent à concentrer tous les pouvoirs — économiques, politiques, culturels et symboliques — qui, dans la plupart des sociétés, étaient restés distincts. Se constitue ainsi une espèce de gouvernement mondial invisible, une sorte de nouveau Big Brother, devant lequel les citoyens se trouvent condamnés à l’impuissance.
Cette critique lucide et démystificatrice de l’état de choses existant permet au sociologue de mettre à nu les mécanismes de légitimation du système et de jeter les bases d’un projet global de résistance. L’enjeu est de combattre la dépolitisation et de restaurer la dignité du politique, par la production collective d’utopies réalistes, face à la contre-révolution symbolique néo-libérale. Selon Pierre Bourdieu, cette résistance ne peut être que planétaire : son juste point d’application se situe désormais au-delà des frontières de l’État national et ses moyens spécifiques ne peuvent plus se réduire aux luttes politiques et syndicales au sein de ces États.
Cela vaut tout d’abord pour l’Europe : le syndicalisme européen doit rompre avec les particularismes nationaux, voire nationalistes. Il est temps de construire un mouvement social européen, opposé à l’Europe des puissants — celle qui réduit l’Union à une monnaie et une banque uniques — sans pour autant se confondre avec les résistances archaïques d’un nationalisme réactionnaire. Le mouvement social doit être capable d’intégrer, dans une optique résolument « transnationale », les jeunes issus de l’émigration. Les marchés européens des chômeurs et des exclus ont été les premiers signes encourageants, encore minoritaires, d’internationalisme, ou plutôt, d’internationalisation des modes de pensée et des formes d’action au niveau du continent.
Les nouveaux mouvements sociaux qui surgissent en Europe, comme le mouvement des chômeurs ou la Confédération paysanne, se caractérisent par certains traits communs : tradition libertaire, inspiration autogestionnaire, formes d’action novatrices, à forte charge symbolique, et, d’emblée, une démarche internationale. Pierre Bourdieu appelle de ses vÅ“ux une convergence, sous forme d’états généraux du mouvement social européen, entre syndicats et mouvements sociaux, chercheurs et militants, hommes et femmes — les premières victimes de la précarisation et du démantèlement des services sociaux — visant à créer un réseau, une coordination, pour s’arracher à la fragmentation et pour formuler un ensemble cohérent de propositions alternatives.
Mais l’enjeu dépasse les frontières de l’Europe : en dernière analyse, face à une globalisation néo-libérale planétaire, seule une lutte mondiale est réaliste. Contre l’universalisme de façade de la global competitiveness il faut opposer un nouvel internationalisme — condition première de toutes les stratégies efficaces de résistance. Dans ce combat mondial, les intellectuels, les artistes, les producteurs de culture ont une place importante ; ils ne peuvent que s’opposer à la menace de destruction de la culture par l’empire de l’argent, à l’intrusion de la logique commerciale dans le champ culturel, et à la transformation de toutes les Å“uvres culturelles en simples marchandises. Et en tant que savants, ils peuvent aider à démystifier la rhétorique néo-libérale, avec ses euphémismes technocratiques et ses locutions toutes faites.
En lisant ces textes on comprend mieux comment et pourquoi Pierre Bourdieu est devenu, au cours des dernières années, un des principaux penseurs du mouvement international de contestation de la globalisation et un acteur de première importance dans le combat pour la construction d’une Internationale de la résistance antilibérale.
Michael Löwy
Pierre Fougeyrollas, Métamorphose de la philosophie, Paris, L’Harmattan, 2000, coll. « L’ouverture philosophique ».
Il est difficile, pour un sociologue non philosophe, de rendre compte d’un ouvrage de philosophie. Cela devient plus facile lorsque le philosophe qui l’a écrit est lui-même sociologue. En effet, l’un des grands mérites du livre de Fougeyrollas est qu’il s’adresse visiblement et principalement à celles et à ceux qui ne connaissent de la philosophie que ce qui leur fut enseigné en terminale ou ce qu’ils ont acquis par des lectures. Il s’adresse aussi aux autres, aux philosophes, mais plutôt pour leur rappeler sans amertume le destin probable de la philosophie : disparaître ou se renouveler totalement.
Fougeyrollas voit dans Platon le fondateur de la philosophie. Les Ioniens — dits aussi ailleurs pré-socratiques — pensaient le monde avec les dieux. Le propre de Platon est d’avoir écarté suffisamment la religion — nous dirions le sacré — pour que la philosophie apparaisse. La métaphysique de Platon se déploie. L’Un-Bien est sa visée. Le philosophe est celui qui, dans la cité hiérarchisée, détient la sagesse. Cette métaphysique constituera la toile de fond de la plupart des pensées philosophiques jusqu’à Descartes. L’exception en est, on le sait, le thomisme qui s’inspirera d’Aristote (lu tardivement en Europe).
Pour Fougeyrollas, Descartes ne change pas tout. C’est un réformateur. Il ne fait pas fi de la métaphysique comme le montrent ses Méditations, mais c’est la géométrie qui a été son point de départ et, à partir de l’évidence des figures géométriques, il peut pratiquer le doute méthodique (redoublé du doute hyperbolique). Fougeyrollas rappelle avec humour qu’après la fameuse découverte auprès du poêle en Allemagne, Descartes, enthousiasmé, promet de faire un pèlerinage à Notre-Dame de Lorette (on retrouve également cette remarque dans un texte de Merleau-Ponty).
Kant est le révolutionnaire, parce qu’il refuse la métaphysique. Le noumène, l’en soi, l’ense est inconnaissable. L’intelligible n’est pas atteignable, comme il est dit au début de la Critique de la Raison pure. Kant peut alors développer ses catégories a priori de l’entendement : le temps, l’espace, etc. — que Durkheim et Mauss « socialiseront ». L’impératif catégorique, dont il est question dans la Critique de la Raison pratique, ordonne à l’homme de faire son devoir parce que c’est son devoir, et non pour une utilité ou par un altruisme quelconques. La Métaphysique des mÅ“urs montre bien le changement de régime dans une métaphysique qui devient « interne » et n’est plus véritablement « externalisée », bien que Kant soit croyant et rappelle, dans La Religion dans les limites de la simple raison, que la Bible est le livre de référence.
Le quatrième auteur analysé par Fougeyrollas est Nietzsche. La Naissance de la tragédie, Aurore ont su donner leur place aux passions, aux sentiments et aux excès. Mais Nietzsche ne sut pas, à notre avis, donner réellement une limite à ces derniers, parce que, déjà de son temps, cette limite relevait du christianisme (qu’il rejetait) ou de la démocratie (qu’il rejetait aussi).
Le livre est beaucoup plus riche que ce recensement ne l’indique. Il faut le lire.
Louis Moreau de Bellaing
Bernard Edelman, La personne en danger, Paris, PUF, 1999, coll. « Doctrine juridique ».
Déjà le plan du livre nous en dit long sur les intentions de l’auteur : après une ouverture, la première partie traite de la naissance de la personne, tandis que la seconde porte sur la force du marché, la troisième sur la force de la science et la quatrième sur la dignité. Bernard Edelman s’est efforcé ainsi de rassembler et de coordonner au mieux des articles déjà publiés qui s’étendent sur presque trente ans. Si l’on met à part les propos théoriques et sur les théoriciens, l’essentiel des propos de l’auteur tourne autour de l’économicisation du sujet et de sa scientificisation (mauvais néologismes qui ne sont pas de Edelman). Il s’agit d’un très beau livre, un livre de juriste et de philosophe qui veut nous faire comprendre qu’à nous laisser égarer du côté de l’économie et de la science, en les rendant toutes-puissantes, nous allons peu à peu, sans nous en rendre compte, perdre notre qualité de sujet humain, et par-là même notre dignité d’être humain.
On ne peut négliger ni l’analyse de l’humanisme juridique — « limitation des impulsions individuelles par la reconnaissance de celles d’autrui » —, ni celle de l’Å“uvre de Domat, de Delamarre et de Bossuet qui introduit quelque peu l’ordre policier. Non plus celle de Beccaria qui marque le droit pénal. Mais c’est dans l’ensemble des articles qui suivent que se dégagent le mieux les intentions de l’auteur : nous alerter sur ce à quoi nous consentons trop vite, l’exploitation de notre corps à des fins mercantiles, celle de notre histoire personnelle, celle de nos Å“uvres, de notre travail. Refus chez Edelman de la publicité antigrève. Refus également d’une dilution du droit d’auteur dans l’industrie culturelle.
Tous ces articles évoquent des jugements de tribunaux, les jurisprudences afférentes, les commentaires, y compris ceux de Edelman lui-même. Mais ils vont en quelque sorte « s’accélérer » dès la fin de la deuxième partie, quand apparaît la rubrique « science ». Edelman veut que l’individu demeure un sujet de droit. L’histoire de John Moore dont le corps servit, sans qu’il le sût, à des expériences et qui obtint réparation a fait jurisprudence. Le principe est que le corps humain est indisponible.
La critique de la science n’est pas faite, dans la troisième partie, au nom de ses résultats, mais de ses applications. La question de la bioéthique a été, selon Edelman, plus ou moins escamotée, dans une sorte de volonté de faire concorder le droit et le fait (en l’occurrence des faits nouveaux), alors que la finalité du droit est d’affirmer le principe à l’écart du fait. Qu’il soit possible de créer des clones humains nous oblige à penser non un nouveau droit, mais, bien au contraire, à penser notre droit, pour interdire le clonage humain.
La dernière partie sur l’humanité et la dignité est très belle. Elle veut donner à l’humain son statut, notamment à travers le concept de dignité. L’humanité, l’humain, la dignité sont au-dessus des droits de l’homme. Ils sont notre limite commune et notre commun recours.
Une gêne à la lecture : celle par rapport aux embryons. Sont-ils des personnes ? Faut-il alors condamner l’IVG ? Edelman ne prend pas parti, n’en parle pas. Nous si. Il ne faut pas condamner l’IVG et il faut introduire des « variations » dans la notion de « personne embryonnaire ». Un livre fondamental qui est lu et doit l’être
Louis Moreau de Bellaing
Francis Farrugia, La Reconstruction de la sociologie française (1945-1965), préface de Pierre Ansart, Paris, L’Harmattan, 2000, coll. « Logiques sociales ».
Contrairement à ce que pourrait faire croire le titre, il ne s’agit pas d’une partie de l’histoire de la sociologie. Ce que tente Farrugia c’est un travail de sociologie de la connaissance dont on ne peut dire qu’elle est connaissance historique, mais plutôt connaissance historicisée. La base matérielle du livre est fondée sur des entretiens qui se présentent comme des témoignages sur l’époque considérée — ceux de Touraine, Ansart, Duvignaud, Namer, Mendras —, également sur une approche documentaire, notamment des revues et publications qui ont jalonné la période. S’y conjoint évidemment l’excellent recueil d’informations, de savoirs, d’observations exactes qu’a accumulés l’auteur.
L’originalité de son travail n’est pas là. Il eût pu aboutir à une recension bien faite des auteurs, des écoles, des tendances, etc., dans une perspective historique. Or la question que pose Farrugia est autre. Il se demande pourquoi la sociologie et pourquoi cette sociologie-là, prise entre sa volonté de théoriser et celle de connaître les terrains.
Toute la première partie de l’ouvrage est un justificatif de ces questions et une « philosophie » ou mieux une sociologie théorisée d’un mode de connaissance scientifique, la sociologie, et de ses transformations. Puis vient le cÅ“ur de l’ouvrage qui s’appuie beaucoup plus sur les entretiens et les documents. Un personnage émerge de l’ensemble des auteurs qui contribuèrent à remodeler la sociologie française : celui de Georges Gurvitch, bien oublié aujourd’hui par les étudiants et les enseignants de sociologie, et qui, ici, est remis à sa juste place, celle d’un théoricien qui voulait faire de la sociologie de la connaissance précisément la théorie ou théorisation de la sociologie. Farrugia insiste, au vu des témoignages, sur le fait que Gurvitch n’a jamais négligé la sociologie empirique, encourageant ses étudiants à en faire. Mais lui-même n’était pas fait pour aller au terrain. On voit des recoupements se dessiner au niveau de la nécessité de la théorie, par exemple entre Gurvitch et Aron. Le développement de la sociologie du travail ne conduit pas aussitôt à ce que nous appelons l’empirisme sociologique, c’est-à-dire au terrain et à la première interprétation. Reprenant Friedmann, Naville et aujourd’hui Rolle veillèrent à ce qu’elle ne sombre pas dans la quantification et le descriptif.
Néanmoins, peu à peu, la césure s’est faite — amorcée dès 1938 par Jean Stoetzel — entre une sociologie réflexive et une sociologie interprétative en première interprétation. Les deux écoles se sont opposées, même si les théoriciens ont toujours souhaité une sociologie empirique réflexive. Ils furent obligés de se battre contre l’envahissement du chiffre, de la courbe, des tableaux, etc. Nous commençons seulement à sortir de l’ornière et à voir apparaître une sociologie qui fait sa part au terrain, mais aussi à la théorie. Comme le montre le livre de Farrugia.
On peut regretter que l’auteur ne mentionne pas la continuation du courant postdurkheimien et postmaussien jusqu’aux années soixante-dix (Davy meurt après 1970) et ne rappelle pas que les fondateurs de la sociologie ne furent pas oubliés par certains des re-fondateurs : Duvignaud, Ansart, Namer, etc.
Un livre riche en substance et en ouvertures sur l’avenir. Un classique, espérons-le, de la sociologie de la connaissance.
Louis Moreau de Bellaing