2001
L'Homme et la société
Documentaire et mémoire interdite : réflexion sur les images de guerre
Entretien avec
Gérard Raynal
par
Christiane Passevant
Le film de Gérard Raynal
[1] qu’il présente ici —
« Adieu la vie, Adieu l’amour… » Les mutineries de 1917 au Chemin des Dames
[2] —, traite d’un épisode de la Première Guerre mondiale (la Grande, la der des ders…), qui, bien qu’il soit connu des historiens et demeure présent dans les mémoires, est trop souvent resté ignoré, voire occulté par la mémoire officielle.
La révolte des soldats — les « mutineries » du printemps 17 — au lendemain même de l’offensive désastreuse du Chemin des Dames
[3] qui fit 270 000 morts du côté français, 163 000 du côté allemand et la répression qui la suivit ne sont évidemment pas des épisodes glorieux de notre histoire.
Ces mutineries comment les interpréter ? Comment et à la suite de quoi se sont-elles produites exactement ? Que signifient-elles : le refus du massacre ou l’adhésion à la révolution russe ? S’agissait-il d’une révolte ? Ou bien de simples manifestations de ras-le-bol contre la manière dont les opérations militaires étaient conduites — au mépris total de la vie humaine, les soldats étant traités comme de la vulgaire chair à canon au sens littéral du terme — et les conditions de vie atroces des « poilus » dans les tranchées ? Et les mutins, qui étaient-ils ?
Le haut commandement militaire de l’époque et notamment le général Pétain, n’ont voulu voir en eux que des traîtres, des défaitistes, des révolutionnaires ou de lâches déserteurs qui refusaient de se battre et qu’il fallait éliminer avant qu’ils ne contaminent l’ensemble de l’armée et n’empêchent de « gagner la guerre ». Pour mater les factieux, Pétain organise donc des conseils de guerre qui vont juger les soldats pris dans des rafles — principalement les « meneurs » qui chantaient l’Internationale — et fusiller un certain nombre de ces « mutins » pour l’exemple.
Traîtres à leur patrie ? Insoumis rêvant de révolution sociale ? Comment démêler la réalité des interprétations ou des manipulations qui ont suivi l’Armistice
[4] ? Afin de répondre à ces questions, Gérard Raynal s’est livré à une véritable enquête historique. Pour son documentaire, il a recueilli des témoignages écrits et oraux, visionné des films d’archives ; il a pu aussi accéder, grâce à une dérogation exceptionnelle, aux archives de la justice militaire
[5] et montrer ainsi des documents jusqu’alors inédits sur ces années noires. Son film traite des enjeux de pouvoir, de la censure, de la « mémoire interdite ». Il met en cause l’incompétence et la responsabilité du haut commandement militaire — mais aussi un pouvoir civil dépassé par les événements — dans leurs conséquences dramatiques : l’hécatombe de soldats et les mutineries de 1917. Plus généralement, il dénonce l’absurdité militaire qui a abouti au sacrifice de toute une génération et à terme a fait le lit des totalitarismes et de la Seconde Guerre mondiale.
Christiane Passevant : « Adieu la vie, Adieu l’amour… », ce titre est repris du refrain de la chanson de Craonne et illustre parfaitement le désespoir des soldats pris dans l’engrenage d’une guerre des affaires.
Gérard Raynal : La chanson de Craonne est un cri de dignité humaine, une protestation. Je me suis rendu à Craonne, au bout du Chemin des Dames qui fait vingt-deux kilomètres de long. Il se termine en aplomb de la plaine de Champagne, près de Reims. Et, en repensant aux paroles de la chanson, comment ne pas songer immédiatement au lendemain du 16 avril 1917, journée tragique de « l’offensive Nivelle ».
Porté au pinacle par le pouvoir civil du moment — Aristide Briand est chef du gouvernement et Raymond Poincaré, Président de la République —, le général Robert Nivelle, voit dans la bataille du Chemin des Dames une offensive décisive pour remporter la victoire. Or, tout va basculer dans l’horreur. Le 16 avril 1917, le temps est atroce. Il neige. Il gèle dans les tranchées. À cinq heures du matin, les soldats s’élancent sur les pentes du Chemin des Dames, grimpent, rampent dans les ravins. Immédiatement, ils sont fauchés par les mitrailleuses allemandes, parfaitement abritées dans les blockhaus de béton.
Un million deux cent mille hommes sont ainsi poussés par le haut commandement sur trente kilomètres de front. En quelques heures, des régiments entiers disparaissent. Les régiments de Sénégalais perdent six mille hommes. L’offensive du Chemin des Dames dure pratiquement trois semaines pendant lesquelles près de trois cent mille hommes périssent. C’est pire qu’à Verdun, qui est resté, dans la mémoire collective, le symbole national de la guerre franco-allemande. D’ailleurs la majorité des personnes interrogées sur le Chemin des Dames le situent à Verdun. Pourquoi ? Parce qu’un couvercle a longtemps recouvert cette défaite et les mutineries qui suivirent. Le sentiment national devait rester sur la « victoire de Verdun » alors que celle-ci n’en est pas une. Les armées sont restées face à face avec plus de cinq cent mille hommes tombés des deux côtés. Sans aucun gain de terrain.
À propos des morts du Chemin des Dames, Albert Londres, correspondant de guerre qui s’est heurté à la censure, a écrit que le Chemin des Dames était pire que Verdun. Les mutineries ont commencé après les horreurs de cette offensive ratée.
C. P. : Comment est venue l’idée de ce film ? Pourquoi fouiller l’histoire officielle ? Pourquoi cet autre regard ?
G. R. : J’avais réalisé, pour France 3, Les sillons du feu. Avec ce premier film sur le sujet, je voulais montrer l’indicible et raconter l’expérience d’écrivains, de poètes français, étrangers, allemands, anglais, face à la terrible épreuve du feu. Quand les soldats revenaient de l’enfer, à l’arrière, beaucoup n’en parlaient pas, et d’ailleurs qui les aurait crus ou même écoutés ? L’horreur du feu, comment a-t-elle été décrite par les écrivains et les poètes ? Pour comprendre cela, il faut revenir au début de la guerre. Cette guerre qui devait durer six semaines.
Au départ, un certain nombre de syndicats — Le combat syndicaliste et L’Humanité — avaient dit non à la guerre. Or, après la mort de Jaurès, un autre sentiment national s’exprime : c’est « guerre à la guerre ». Il faut en finir avec les impérialismes, le militarisme et tout ce qui étouffe l’Europe de l’époque. Des hommes vont s’engager pour leurs convictions, pour en finir avec toutes les guerres, pour que les enfants ne voient plus ça et, aussi, sur une référence historique : les soldats de l’an II. C’est Valmy. « Ils ne passeront pas ». La fleur au fusil, c’est de la propagande. Beaucoup vont au combat avec la conscience d’un devoir à accomplir tout en pensant être rapidement de retour. C’est ce que l’on fait croire, mais les premières offensives sont terribles. Notamment celle du 26 août 1914 qui laisse vingt-sept mille soldats sur le tapis. Et cela donne à réfléchir. De plus, la guerre s’enlise. Nul ne sait quand elle finira.
Des hommes, des libertaires comme Léon Werth, ou de gauche comme Henri Barbusse, vont partir avec des convictions révolutionnaires. Henri Barbusse écrit Le Feu en 1915. Il est parti avec l’idée d’en finir avec le sabre et l’impérialisme, quitte à donner sa vie. Or, en 1915, les hécatombes succèdent aux hécatombes. Les batailles d’Artois et de Champagne sont effroyables et montrent que le commandement considère les hommes comme des munitions, du matériel humain, de la chair à canon.
À la fin de 1915, les généraux veulent rompre le front. Verdun — qui se terminera fin 1916 — est déjà dans la ligne de mire. Entre-temps, c’est le massacre de la Somme. Fin 1916, l’hiver arrive et tout le monde s’interroge sur l’issue d’une guerre où les morts se comptent déjà par centaines de milliers.
Lorsqu’on réalise ce genre de documentaire, il faut un engagement, un point de vue qui ne doit pas être manichéen. Il faut travailler sur la réalité historique du moment et sur les mentalités. Quelles sont les mentalités des pouvoirs civils et militaires en guerre ? Qui sont les généraux ? Qui sont les soldats ? D’où viennent-ils ? Pourquoi se sont-ils engagés ?
J’ai découvert, grâce aux récits d’écrivains anglais comme Wilfred Owen (qui mourra sur l’Escaut en 1917), ou avec Siegfried Sassoon, la véritable horreur du front, et c’est ce qui m’a mis sur la voie des mutineries. Frappés par cette guerre meurtrière, ces écrivains transcrivent l’horreur par une nouvelle façon d’écrire. Leurs descriptions des combats amènent un autre style, donnent un autre regard sur l’attitude des soldats vis-à-vis des généraux et de la hiérarchie. Fin 1916, tout est déjà mûr pour la révolte sur certaines lignes du front.
J’ai commencé ce travail en 1996 et j’ai compris que traiter des mutineries ne serait pas facile. Sur le sujet, le silence était assez général. Je disposais de peu de repères. Où se trouvaient les témoignages ? On parlait de justice militaire, d’archives inatteignables, intouchables, secrètes ; hormis pour l’historien Guy Pédroncini, professeur à Coëtquidan, qui a été le premier à avoir eu accès aux archives de la justice militaire.
Pour mener à bien ce travail sur le Chemin des Dames, je devais avoir accès à mon tour aux dossiers pour conduire une enquête. J’ai fait une demande au ministre de la Défense, à l’époque Charles Millon. Je n’ai obtenu aucune réponse. Un blanc d’à peu près un an. Je voulais faire ce film, j’avais la réalité du terrain, j’avais la réalité historique, mais j’ignorais tout des mutins. Combien avaient été fusillés ? Pourquoi ? Quelle était l’attitude des généraux à ce moment-là ? Pourquoi Pétain avait-t-il choisi d’en fusiller quarante-neuf ou cinquante ? Comment avait-t-il maté cette armée de deux millions d’hommes ?
Consulter des pièces à conviction et des jugements était un impératif incontournable. Confronté momentanément au silence, j’ai douté de pouvoir avancer dans la réalisation du film.
J’avais alors la chance de collaborer avec le père René Courtois qui a passé vingt ans à fouiller cette histoire, localement et internationalement. Il accompagne le film. Un jour, il m’a confié un énorme dossier, les écrits du sergent Barret — témoin de ce 16 avril 1917 — qui décrivent les tranchées, le froid, la boue, l’attente, les rats, les poux, le manque de nourriture… Son témoignage est très précieux.
Au moment de l’offensive du 16 avril, les soldats en ont assez car les cantines n’arrivent pas et ils n’ont rien à manger. La vie des fantassins est atroce. Les hommes attendent et sentent que le commandement est aux abois. Le gouvernement exige une percée décisive. Nivelle a vanté cette offensive dans les salons parisiens — un beau parleur qui a également séduit le commandement anglais. Les généraux en mal de gloire — issus d’une classe sociale privilégiée, liée à l’Église et à la bonne société —, vivent dans des cercles où l’unique préoccupation réside dans la carrière. Leur mentalité est très différente des soldats, qu’ils dirigent comme des pions. Mais, il faut souligner que dans cet échec sanglant du Chemin des Dames et dans l’affaire des mutineries, la responsabilité est à la fois militaire et politique.
C. P. : 1917 est une année charnière ?
G. R. : 1917 est appelée à juste titre l’année de tous les dangers. Le siècle ne commence pas en 1900, il commence en 1917. Le début des horreurs du XXe siècle. Si j’ai travaillé sur ce film, sur cette époque, c’est qu’il est clair que 14-18 a été la matrice de tous les événements qui ont suivi : l’antisémitisme, la Seconde Guerre mondiale, l’éclatement des nationalismes, etc.. Un creuset des tourments de l’Europe du XXe siècle.
Il faut revenir aux premiers jours de 1917. Des grèves éclatent en France, sur des revendications salariales, dans les usines d’armement. La morosité et la lassitude sont générales. Du côté anglais, il y a les mouvements pacifistes menés, notamment, par Bertrand Russell. Partout on manifeste pour la paix : à Londres, à Paris, à Berlin. La révolution russe triomphe en mars 1917. L’Allemagne lance alors une guerre sous-marine à outrance et coule des navires civils américains. Ce qui précipite l’entrée en guerre des États-Unis. La compétition s’installe entre pays dans chacun des camps : qui va gagner la guerre ? C’est dans ce contexte qu’intervient l’offensive de Nivelle qui, pendant trois semaines, va envoyer des hommes à la mort, dans une débandade totale.
Des soldats russes, sous commandement français, participent à l’offensive du Chemin des Dames. Ces soldats, d’origine paysanne, entendent parler du partage des terres dans leur pays. Ils refusent de continuer à se battre. Les actes de désobéissance se multiplient. Dans les tranchées, on parle des grèves de l’arrière. Entre Paris et le Front, les gares sont en ébullition. Elles deviennent des lieux d’échange d’informations. De révoltes aussi.
Mais avant la mutinerie des hommes valides, il y a une mutinerie dont personne ne parle : la révolte des blessés. Pour l’offensive du 16 avril, on avait prévu dix mille blessés, le lendemain, le 17, il y en avait cent mille. Les chirurgiens ne peuvent pas faire face, les infrastructures sont inexistantes, les blessés sont abandonnés dans le froid et les Sénégalais se révoltent. Les gendarmes, revolver au poing, mettent de l’ordre. On entasse les blessés et les agonisants dans des wagons qui se dirigent vers le sud de la France alors que dix mille lits sont libres à Paris. Il faut cacher la situation à la population de la capitale ne pas l’effrayer.
L’un des facteurs qui ont déclenché les mutineries est relaté par le sergent Barret dans ses carnets. Au moment de l’offensive, un ordre a circulé dans les tranchées : « Tout homme ou gradé qui se laissera dépasser par l’escouade de surveillance, sera fusillé sur place ». Pour les hommes, c’est une mesure insultante, révoltante.
Quand le gouvernement ordonne d’arrêter l’offensive, après trois semaines d’enfer, le commandement militaire décide de faire repartir à l’assaut les soldats épuisés. L’absurdité totale. Les soldats refusent et se mutinent. Quand les soldats chantent l’Internationale, on crie au crime et à la sédition. Les mutineries du Chemin des Dames s’étendent. Le gouvernement nomme le général Pétain au commandement de l’armée française. Pour moi, la grande question était : que s’est-il passé à ce moment-là ? Comment les choses se sont-elles réglées ?
C. P. : Pour restituer aux Français comme aux Allemands une réalité camouflée, les images des jugements trouvés dans les archives, encore interdites, sont essentielles. Mais dans le film, on voit le militaire responsable des archives de Vincennes déclarer que celles-ci ne seront ouvertes qu’en 2017. Pourquoi cette soudaine dérogation ?
G. R. : L’accès à ces archives a été très difficile. Concernant les tribunaux d’exception, la justice militaire, elles sont interdites au public pendant cent ans. Le colonel le dit clairement devant la caméra. Par un concours de circonstances, grâce à la dissolution de l’Assemblée en 1997 et à des changements ans l’armée, j’ai bénéficié d’un vide. Après des réunions avec des officiers et des historiens de l’armée, j’ai pu consulter certaines archives, notamment celles encore fermées qui concernaient les « crimes contre la sûreté de l’État », le courrier censuré, etc. Là, tout à coup, je me suis senti au cÅ“ur de l’histoire. Pour le film, il était essentiel d’esquisser le portrait de ces hommes, de comprendre leur refus. Qui étaient-ils ? Mécaniciens, ouvriers agricoles, représentants, mineurs, ouvriers… Je ne pouvais pas citer les noms, mais les professions… La plupart étaient des types courageux, certains décorés. Pour soulever cette chape de plomb de huit décennies — ce silence qui a alimenté les mensonges, l’hypocrisie et le maquillage des chiffres —, il fallait tenter de replacer les événements dans leur contexte, et pour cela les archives, les documents officiels étaient nécessaires.
Pétain devait se presser car tout était désorganisé. Cette hâte reposait sur la crainte que les Allemands n’apprennent la désorganisation de l’armée dès mai ou juin 1917 et en profitent pour lancer des attaques. La police de l’armée surveillait tous les endroits de rencontre des soldats pour se renseigner sur le moral des troupes.
C. P. : C’est là que se situent les voyages de propagande de Pétain ?
G. R. : Ils étaient destinés à remonter le moral des soldats. La hiérarchie militaire se lance dans une vaste opération de renseignement sur l’état des troupes. Pour Pétain, le grand virus c’est l’Internationale et le bolchevisme. La correspondance est surveillée, interprétée, classée. Pétain va se livrer à un nettoyage et écarter les éléments gangrenés — c’est ce qu’il dit. Il faut séparer l’ivraie du bon grain. La presse est évidemment touchée car Pétain exige du gouvernement une censure accrue sur tout ce qui touche au militaire, censure déjà présente depuis le début de la guerre. Il sait que fusiller trop rapidement, pour l’exemple, c’est courir à la catastrophe. Il s’y prend donc autrement et charge la hiérarchie militaire de mettre en place des tribunaux militaires pour juger les soldats pris dans les rafles, notamment parce qu’ils chantent l’Internationale ou détruisent le matériel de l’armée.
Clémenceau dira, après la guerre, que la justice militaire est à la justice ce que la musique militaire est à la musique. Par exemple, le sergent Moulia — soldat décoré pour son courage et qui avait vécu Verdun et toutes les batailles — est pris dans une rafle. Un certain nombre de soldats sont condamnés et fusillés. Moulia s’échappe à l’occasion d’un bombardement de nuit et regagne à pied son pays basque natal. Son histoire est incroyable. Il dira par la suite : « je ne voulais pas être fusillé par mes copains. »
Il est important de souligner que ces soldats du front, en état de mutinerie — grévistes de la guerre —, s’insurgent contre le fait d’être traités comme de la chair à canon. Ils constitueront finalement un groupe de quarante mille types refusant les ordres. C’est considérable. De peur que le mouvement ne prenne encore de d’ampleur, le commandement militaire choisit d’agir rapidement. Les peines sont dissuasives, certains soldats sont condamnés à vingt ans, trente ans de bagne, d’autres à la prison…
C. P. : Que s’est-il alors passé à l’arrière, non seulement du côté des proches des soldats qui ont été condamnés ou exécutés, mais aussi du côté des politiques ? Des questions ou le silence ?
G. R. : Beaucoup de réactions. Déjà, en 1916, au moment du vote des crédits de guerre, Pierre Brizon, député socialiste de l’Allier, refuse de voter les crédits de guerre et, face aux hécatombes de l’année 1916, suit de très près ce qui se passe au front. Il reçoit un courrier important contre la guerre et fait des déclarations à l’Assemblée nationale faisant état de cette lassitude et de l’attente de la paix.
Il fait également des conférences internationales. Notamment en 1916, il assiste à la conférence de Kienthal, en Suisse, où les pacifistes des pays belligérants se retrouvent. C’est à cette occasion que Brizon publie le manifeste : Aux peuples qu’on ruine et qu’on tue. Il s’adresse aux députés en dénonçant la guerre comme « une affaire ». Pour la première fois, on parle à la Chambre des députés de la guerre en termes de profit. Mais il est seul à le faire.
C. P. : Cette analyse anticapitaliste de la guerre est-elle reprise par les journalistes de l’époque ?
G. R. : C’est une analyse anticapitaliste et anti-impérialiste. Elle paraît au Journal officiel. Mais Brizon est seul. À la suite de cela, des soldats, des mères de famille, des veuves, des gens du peuple, écrivent à ce député… Deux cents, trois cents lettres sont apportées à la Chambre et Brizon en parle. Ces lettres ne sont pas censurées puisqu’elles sont reprises au Journal officiel.
Le mouvement pacifiste s’étend. À la suite de l’offensive de Nivelle et pendant les mutineries, Brizon adopte une position très engagée, de même que le député sénégalais Diagne qui harangue l’Assemblée nationale pour dénoncer le traitement des soldats sénégalais. Se pose alors la question du citoyen dans la République en guerre. Brizon, sachant que l’on fusille des hommes, prend la parole : « J’apprends que des soldats français ont fusillé des citoyens français. Mais a-t-on fait fusiller les officiers irresponsables qui les ont amenés à cette catastrophe ? » Ce qui revient à poser la question de l’égalité face à l’impôt du sang.
C. P. : Comment réagit l’opinion publique aux déclarations du député Pierre Brizon ? Les grèves ont-elles été un soutien pour les mutins ?
G. R. : Dans les archives, j’ai trouvé des petits billets, des tracts d’environ 10 cm sur 5 : « les femmes veulent voter », « Non à la guerre », « Nous voulons la paix », « En finir avec la guerre ». Et parmi tous les courriers interceptés, il y a les courants anarchistes de l’époque. Le courant libertaire était très important dans les grèves et dans le mouvement syndicaliste. Il suffit de feuilleter Le Combat syndicaliste. Les soldats reçoivent ou se procurent ce qui est vu par les gradés comme une propagande défaitiste, car pacifiste. À leurs yeux, tout défaitisme est considéré comme de l’antipatriotisme. Les révoltés disent vouloir faire la révolution pour arrêter la guerre, pour en finir. La censure militaire intercepte les messages. Ce sont ces courriers secrets que j’ai pu consulter.
Les généraux demandent de faire la chasse aux mouvements pacifistes et anarchistes. Les soldats suspectés sont fichés. La répression se met en place pour réduire au silence l’opposition à la guerre. Les descentes de police se multiplient dans les villes. Les soldats mutinés croient au soutien de l’arrière pour faire la révolution, comme en Russie, et arrêter la guerre.
Mais, à l’arrière, lorsque les ouvriers et les ouvrières en grève obtiennent satisfaction sur leurs revendications salariales, le travail reprend dans les usines d’armement. Et les soldats se sentent alors abandonnés. Je me souviens de la lettre pathétique de l’un d’eux, interceptée par la censure militaire : « Je vois qu’à l’arrière, vous avez repris le travail. Le massacre continuera. »
C. P. : Les syndicats, qui n’ignoraient pas la gravité de la situation, ont-ils négocié la reprise du travail ?
G. R. : Ils ont négocié puisque la base voulait reprendre le travail. Il ne faut pas oublier la fracture entre le front et l’arrière, bien entretenue par la propagande de guerre, raciste, à propos de l’ennemi héréditaire. Il fallait « casser du Boche » ! En lisant les lettres de soldats de cette période — on ne peut malheureusement pas tout mettre dans un film —, j’ai perçu un terrible désespoir devant cette guerre des puissants : la volonté de saigner la classe ouvrière. J’ai ressenti cela dans les lettres des ouvriers de la chapellerie, de l’automobile. Un désespoir profond et un sentiment d’abandon.
Quand les mutineries sont matées, la guerre reprend avec, en octobre, une grande offensive à la Malmaison, près du Chemin des Dames. Cette période trouble des mutineries est suivie par une mécanisation de la guerre, mise en place par Pétain. Les États-Unis sont aussi entrés en guerre. À la fin de l’année 1917, c’est une nouvelle guerre qui commence : la guerre moderne.
C. P. : L’entrée en guerre des États-Unis a aussi permis à leur gouvernement de « saigner » le mouvement syndicaliste révolutionnaire, notamment les IWW qui étaient antimilitaristes.
G. R. : Oui. Comme cela permettra la répression du mouvement spartakiste en Allemagne et l’assassinat de Rosa Luxemburg et de Karl Liebknecht. Quand l’armée allemande rentre en Allemagne, après l’armistice, elle ne se considère pas comme responsable de la défaite. On accuse les communistes et, déjà, les juifs. Les soldats ne se sentent pas vaincus en tant que soldats, mais trahis par ceux-là : les révolutionnaires, les communistes. Ce qui renvoie à la violence des Corps Francs pour en finir avec la révolution spartakiste, matée par des sociaux-démocrates !
C. P. : Quel a été le rôle des images de la guerre à l’époque ?
G. R. : C’est une question importante dans le traitement de ce sujet. Les images d’archives de la guerre de 14-18 sont fausses pour la plupart. Ce sont des images de propagande, mises en scène, à l’époque, par les armées. On s’aperçoit, en décodant un certain nombre d’archives, que des soldats français sont déguisés en Allemands pour jouer le rôle des vaincus. La même chose se faisait du côté anglais ou du côté allemand. Les actualités devaient toujours représenter des armées victorieuses pour les arrières.
Les images tournées étaient souvent des images de répétition de tir d’artillerie montrant les canons, les chars… des images qui, si l’on n’y prend pas garde, induisent dans le comportement du réalisateur le besoin du spectaculaire. On rajoute des sons, des images de cadavres. Ces images pèsent sur l’intellect, on entre dans le langage militaire, le propos s’identifie aux stratégies militaires. On est alors dans les quantités de morts, les quantités d’acier, la performance du matériel et on oublie le problème de la conscience, de montrer les injustices parce que la guerre n’est faite que d’injustices et de trahisons, à l’arrière comme au front.
Dans ces images, tout est faux. C’est du spectacle. La plupart des archives de guerre de la Première Guerre mondiale sont des images fabriquées. Comment imaginer d’ailleurs un opérateur avec la caméra de l’époque — avec trépied et manivelle — tournant des corps à corps sur des champs de bataille empestés par le chlore, dans la boue et au milieu des bombes ! Tout est tourné de loin. Dans les cinémas, les gens de l’arrière ne voyaient donc pas l’horreur et quand les gars revenaient, c’était l’incompréhension totale de leurs souffrances. Ils ne pouvaient pas témoigner. À l’arrière ils se sentaient considérés comme des étrangers parmi les leurs.
C. P. : Des voix se sont tout de même élevées. Et, bien plus tard, Les sentiers de la gloire de Stanley Kubrick a dénoncé l’horreur de la guerre.
G. R. : En 1958. Le film est interdit et ne sera pas visible en France pendant 17 ans. Il y est question de mutineries qui n’ont rien à voir avec celles du Chemin des Dames. Or, en France, le film est censuré dès sa sortie car c’est la guerre d’Algérie et il ne faut pas donner de mauvaises idées aux troupes de l’armée française. Le Chemin des Dames est toujours tabou. Montrer Les sentiers de la gloire risquait, selon les autorités militaires et civiles, d’entamer le moral des armées. Pas question de permettre une image négative de la hiérarchie et de l’Autorité militaire.
C. P. : Entre ces images mises en scène au moment de la guerre de 14-18 et, actuellement, la surabondance d’images, la constante n’est-elle pas le manque d’analyse ?
G. R. : La question de la manipulation des images doit se poser au niveau politique. Il faut revenir sur le pouvoir des images, les déconstruire, pour construire une réflexion, une pensée. Ce n’est pas en montrant les amoncellements de cadavres dans les camps de concentration que l’on comprend ce qu’étaient ces camps. Il faut montrer l’horreur, mais il faut aussi en expliquer les mécanismes.
La guerre de 14-18 a été la matrice des événements qui ont suivi et ce jusqu’à nos jours. Chaque guerre est lourde de conséquences et débouche toujours sur d’autres conflits. De cette Première Guerre mondiale sont issus les totalitarismes du XXe siècle.
Pendant des années, j’ai considéré les mutineries du Chemin des Dames comme une mémoire interdite, d’où l’importance de la réhabilitation en 1998 des fusillés du Chemin des Dames. Car c’est aussi reconnaître le droit à la désobéissance lorsque la primauté de la conscience et la dignité humaine se dressent pour s’opposer à l’intolérable.
C. P. : Le phénomène de résistance à un pouvoir, la prise de conscience qui amène un individu à refuser les décisions d’une hiérarchie sont-ils des thèmes récurrents que nous retrouverons dans un prochain film ?
G. R. : Oui. Le documentaire sur lequel je travaille a pour titre
J’appellerai le feu. Des jésuites dans les combats du XXe siècle
[6].
Avec ce film, je montre la résistance spirituelle d’une minorité de pères jésuites au cours des événements les plus saillants du siècle passé, jusqu’à nos jours.
Au lendemain de la Grande Guerre, s’organise, autour du plus illustre des jésuites, Pierre Teilhard de Chardin (grand scientifique, accusé d’avoir remis en cause le péché originel), un petit groupe qui s’attaquera à l’antijudaïsme récurrent de l’Église et aux thèses racistes de l’extrême droite française et belge. En France et en Allemagne, ils conduiront une résistance spirituelle d’avant-garde contre le nazisme et l’antisémitisme et mettront en évidence les complicités des hiérarchies ecclésiastiques avec les oppresseurs. Après Vatican II, ils dénonceront le racisme et soutiendront l’urgence de proclamer l’Évangile des pauvres en Amérique latine afin de promouvoir la justice sociale comme partie intégrante du « service de la foi ».
À travers plusieurs portraits, j’ai voulu consacrer ce film à ces rebelles qui ont su s’opposer à toutes les oppressions et ont permis des avancées notoires dans les domaines scientifique, philosophique et théologique. C’est aussi un témoignage de ce que furent leurs souffrances après leur mise à l’écart ou leur condamnation par le Saint-Siège.
Au-delà des repentances pontificales, les questions posées à travers la notion de résistance spirituelle éclairent le comportement de l’Église face à la science, face à l’antisémitisme et au nazisme, face au marxisme, aux prêtres-ouvriers, aux guerres coloniales et à leurs fondements racistes. Et, plus proche de nous, face aux grands pouvoirs économiques qui organisent d’une certaine façon la pauvreté institutionnalisée d’une grande part de l’humanité…
En conclusion, dans les portraits de ces prêtres résistants, de ces « agitateurs d’espoir », je tente de dévoiler la face cachée de leurs vies faites d’humiliations, de règlements de comptes et de coups bas portés contre eux par des hiérarchies épiscopales soucieuses de préserver leurs pouvoirs. Ces drames étouffés, non dits — sous le prétexte de préserver l’unité des chrétiens — soulignent par ailleurs les dangers de l’oubli au sein de l’Église qui reste toujours encline à l’intolérance et à l’autoritarisme.
[1]
Gérard Raynal est dramaturge, écrivain et réalisateur de documentaires. De 1974 à 1980, il a été le collaborateur d’Armand Gatti pour le théâtre, le cinéma et la télévision. Il a également travaillé avec Luc et Jean-Pierre Dardenne sur plusieurs documentaires en Belgique entre 1982 et 1983. Principales réalisations :
« Adieu la vie, adieu l’amour… » Les mutineries de 1917 au Chemin des Dames (1998, 60 mn) ;
Les sillons du feu, les écrivains de la Première Guerre mondiale (1995, 55 mn) ;
Les offrandes d’Alfred Manessier, consacré à la vie et l’
œuvre du peintre (1993, 52 mn) ;
Pierres d’étoiles (1990, 55 mn) ;
Le murmure des crassiers (1986, 27 mn) et
Que regarde Jaurès ? (1987, 30 mn), deux documentaires sur la fin du bassin houiller de Decazeville à travers l’histoire des mineurs français, espagnols, ukrainiens, hongrois, italiens et polonais.
[2]
Diffusé sur ARTE le 5 novembre 1998, le soir de la visite de Jospin à Craonne et rediffusé le 1er novembre 2000 dans la série « Les mercredis de l’histoire » sur ARTE.
[3]
Cette offensive ordonnée par le général Nivelle et approuvée des Alliés et du pouvoir politique en France avait pour but de rompre un front de l’Est immobile depuis des mois.
[4]
Récemment la polémique a rebondi et les mutins sont revenus sur la scène de l’histoire, à l’occasion notamment du discours du premier ministre à Craonne en novembre 1998 dans lequel il souhaitait que ces combattants qui « refusèrent d’être sacrifiés » « réintègrent aujourd’hui pleinement notre mémoire collective nationale ». Certains historiens penchaient plutôt pour un désespoir et un ras le bol général des combattants : la possibilité toute récente mais encore limitée d’accéder aux archives militaires devrait permettre de trancher.
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Le cas de la France est spécifique : la loi de 1979 sur les archives militaires exige un délai de trente ans pour leur ouverture, de soixante ans si elles concernent des points sensibles pour la sûreté de l’Etat et la Défense Nationale, et enfin cent ans pour les comparutions devant des juridictions, et donc devant les conseils de guerre et la justice militaire de 14-18. Ces archives sur les mutineries ne seront rendues publiques qu’en 2017.
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La diffusion de
J’appellerai le feu. Des jésuites dans les combats du XXe siècle (2001, 70 mn, Production SOLELUNA Films/ARTE France) est prévue début 2002 sur ARTE.