L'Homme et la société
L'Harmattan

I.S.B.N.sans
256 pages

p. 13 à 28
doi: en cours

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n° 143-144 2002/1

2002 L'Homme et la société

Domination, résistance et représentation : Lecture de fables kabyles

Tassadit Yacine
La science des discours a longtemps privilégié l’étude des structures apparentes des groupes au détriment de certaines valeurs, normes et codes implicites difficiles à décoder sans le recours à un système de référence dont les modes de fonctionnement ne sont jamais totalement révélés. Il en est ainsi des productions culturelles que l’on peut classer par catégories : celles qui entrent dans l’écrit et la légitimité, et celles qui sont liées à l’oral, et, par conséquent, dépourvues de toute légitimité. En raison de cette hiérarchie des discours et des points de vue sur les discours, si ce qui est en rapport avec la première catégorie fait bien évidemment l’objet d’études scientifiques tant sur le fond que sur la forme, on ne peut en dire autant des textes oraux analysés du seul point de vue de l’ethnologie, à l’exception de certaines épopées de la période hellénique  [1].
C’est le sort réservé aux fables qui, dans la classification kabyle des discours, apparaissent comme un genre mineur presque sans intérêt par opposition au genre savant et noble, le premier étant ici le fait des dominés (des femmes) et le second, celui des dominants (des hommes en position de force) dans l’espace social. Ne voit-on pas là de façon claire que le destin d’un texte est intimement lié au statut social de son producteur, voire de celui qui le transmet ?
Dominé et minoré, ce genre revêt cependant un grand intérêt pour l’anthropologie puisqu’elle se donne pour objet de saisir les fondements des rapports de force et d’en révèler les mécanismes de domination sous-jacents à partir des origines mythiques du monde.
Le corpus sur lequel se fonde cette étude est constitué de fables kabyles recueillies en Haute Kabylie par Brahim Zellal  [2] dans les années vingt. Originaire de Kabylie, ce professeur d’arabe, également formé en langue française, s’est inspiré du Roman de Renart pour construire son recueil, significativement appelé Roman de Chacal et organisé en « branches ». Ce titre évocateur renvoie à la guerre symbolique que livre l’indigène colonisé au colonisateur.
Dans les sociétés traditionnelles, on le sait, la mythologie est importante car elle est indissociable de la réalité et, ici, elle permet de partir de la genèse des rapports de force. Ces derniers ne constituent pas un tout homogène sans relations avec des façons d’agir et de penser diverses (explicites ou non) qui relèvent de stratégies conscientes ou inconscientes telles que la ruse, l’ambiguïté, le jeu.
C’est précisément par le biais de la satire, du jeu, de la dérision exprimés ici à travers l’univers des animaux qu’il nous a semblé important d’aborder l’étude des rapports de force dans la société kabyle, en Algérie.
Située à 120 km à l’est d’Alger, la Kabylie est connue depuis les temps les plus reculés comme une zone de résistance due à sa position géographique. Installés sur les sites dominants de leurs montagnes, les natifs de cette région ont toujours su en utiliser le relief comme une position stratégique pour se défendre contre les armées (romaines, ottomanes…) et fuir le pouvoir central. On voit donc comment ces paysans ont inversé les rapports de force et pu transformer une position de faiblesse en position de force.
Il faut peut-être essayer de trouver dans la culture kabyle des éléments qui permettent de penser qu’il est possible d’enseigner aux enfants par la pratique comment assumer le pouvoir et surtout comment lui résister ? De tout temps, la littérature orale a été en effet l’outil de transmission par excellence des valeurs sociales. La fable (et l’histoire de la fable) constitue socialement et politiquement un discours construit car dès l’abord on se rend compte que les contes les moins représentatifs du corpus fournissent les positions clés du pouvoir. C’est pourquoi, ici, les fables serviront de point d’appui pour rendre compte des rapports de domination et de résistance tels que les définit Michel Foucault :
« Le pouvoir n’est pas quelque chose qui s’acquiert, s’arrache, ou se partage, quelque chose que l’on garde ou qu’on laisse échapper ; le pouvoir s’exerce à partir de points innombrables, et dans le jeu de relations inégalitaires et mobiles ».
Mais il va de soi que pour cet auteur il ne peut y avoir de pouvoir sans qu’il y ait par ailleurs résistance :
« […] là où il y a pouvoir, il y a résistance et que pourtant, ou plutôt par là même, celle-ci n’est jamais en position d’extériorité par rapport au pouvoir. Faut-il dire qu’on est nécessairement « dans » le pouvoir, qu’on ne lui « échappe » pas, qu’il n’y a pas, par rapport à lui, d’extérieur absolu […] L’histoire étant la ruse de la raison, le pouvoir, lui, serait la ruse de l’histoire – celui qui toujours gagne ? Ce serait méconnaître le caractère strictement relationnel des rapports de pouvoir. Ils ne peuvent exister qu’en fonction d’une multiplicité de points de résistance : ceux-ci jouent, dans les relations de pouvoir, le rôle d’adversaire, de cible, de saillie pour une prise. Ces points de résistance sont présents partout dans le réseau de pouvoir  [3]. »
La grille d’interprétation générale de cette recherche est empruntée aux travaux de Pierre Bourdieu relatifs à la Kabylie et au champ de recherches beaucoup plus large portant sur les institutions culturelles.
 
***
 
 
Le Roman de Chacal s’ouvre sur les questions d’organisation du monde établies par les hommes. C’est un univers enchanté et enchanteur qui est présenté à l’auditoire : « paix et concorde » régnaient alors car Chacal n’avait pas encore trahi le pacte qui fondait les relations entre les animaux. Mais il oublia son engagement premier : ne pas manger son prochain, et, last but not least, en voulant soigner une brebis, il la dévora.
Après ce malheureux événement, la jungle va se présenter comme un univers traversé par des hiérarchies presque « naturelles », c’est-à-dire déterminées par la naissance et la culture des animaux. N’ayant guère le choix entre le retour à une
anarchie « totale », sauvage — où prédomine le règne du plus fort — et l’organisation fondée cette fois sur une hiérarchie (et donc sur une légitimité), les animaux organisent une élection : Lion est élu roi, les autres animaux sont désormais ses sujets. Son intelligence et sa ruse font de Chacal le personnage qui apparaît comme le plus proche du souverain. Mais, au-delà de ces qualités apparentes et des raisons immanentes au pouvoir, il faut chercher du côté des représentations qui, elles, sont socialement, donc collectivement construites. En effet, les signes du pouvoir sont rendus par des métaphores symboliquement chargées de sens — hors la puissance physique qui se donne à voir de façon claire et qui, pour s’exercer, a besoin de s’appuyer sur des corps réels mais aussi sur des valeurs symboliques.
Le pouvoir justifie la place de chacun dans la société par les origines sociales, culturelles, ethniques : c’est pour cette raison que le sanglier (parce qu’il serait sale) tient de lieu de matelas, la hase (douce et craintive) d’oreiller et le chacal sert de couverture (de manteau). Les autres bêtes vont se distribuer les fonctions restantes par l’offre de services : la vache le nourrira de son lait, la poule lui donnera ses Å“ufs, l’âne servira au transport et le hérisson à instruire le lion des méfaits de son propre conseiller, c’est-à-dire Chacal.
Ce sont là les fonctions essentielles des animaux qui doivent, pour en être protégés, servir la royauté avec foi et dévouement.
Hormis leurs caractéristiques physiques (grand/petit, fort/faible, mâle/femelle, beau/laid, etc.), les animaux sont aussi classés par rapport à leur appartenance sociale (le chameau est noble, l’âne est roturier, le marcassin sauvage) et en fonction de leur adhésion à l’autorité. Chacun des animaux est donc classé en fonction de ses origines et de son statut dans l’espace animal.
L’élection comme partout ailleurs est présentée comme un progrès — par rapport à l’anarchie associée à la sauvagerie — vers la démocratie (pouvoir rendu au peuple dans son sens premier), ce qui suppose une égalité, un droit reconnu au citoyen de choisir ses dirigeants. Mais ce n’est là qu’apparence car, dans la pratique, le peuple est soumis à la contrainte puisque la candidature à l’élection est réservée à une élite très réduite. Ce n’est pas un hasard si Lion y est tout désigné en raison de sa force réelle mais aussi de sa puissance qu’attestent différents capitaux culturel, économique mais surtout symbolique. Ainsi, la fable, en ayant l’air de démystifier (et, du coup, démythifier) le pouvoir et ses représentants, ne fait que renforcer les pratiques de domination dans lesquelles se trouve inscrite la vision du monde de tout un univers social et mental à la fois universel mais aussi spécifique à la Kabylie où certaines pratiques se retrouvent encore aujourd’hui quand les relations entre les hommes sont rapportées à celles des animaux des fables.
En dehors des structures visibles du pouvoir, il en existe d’autres dont les mécanismes sont peu perceptibles et cependant indispensables à la cohérence du monde social et à son unité symbolique… Il en est de même de la fonction implicite qui n’est jamais exprimée de façon directe mais par des allusions, des métaphores, des mythes ou des rites. Une lecture approfondie des fables est d’autant plus intéressante que ces dernières ont constitué pendant longtemps un instrument didactique privilégié ; leur enseignement est fondé sur l’imbrication de deux niveaux de discours qui ne sont rien d’autre que la représentation de l’ambivalence du pouvoir, lequel, pour s’exercer, a recours à plusieurs formes de domination : ouverte, larvée, réelle et symbolique. On ne peut que rejoindre Michel Foucault lorsqu’il écrit :
« Les discours, pas plus que les silences, ne sont une fois pour toutes soumis au pouvoir, ou dressés contre lui. Il faut admettre un jeu complexe et instable où le discours peut être à la fois instrument et effet de pouvoir, mais aussi obstacle, butée, point de résistance et départ pour une stratégie opposée. Le discours véhicule et produit du pouvoir ; il le renforce mais aussi le mine, l’expose, le rend fragile et permet de le barrer. De même le silence et le secret abritent le pouvoir, ancrent ses interdits ; mais ils desserrent aussi ses prises et ménagent des tolérances plus ou moins obscures  [4]. »
Cette ambivalence, source de toutes les ambiguïtés dans les comportements, n’est pas sans lien avec la ruse. Si l’on replace ce terme dans son contexte d’origine on voit bien qu’il est non seulement marqué par le monde animal mais aussi par l’ambiguïté sous-jacente qui le caractérise comme on peut l’observer dans un contexte où la littérature animalière est entrée relativement tôt dans le monde de l’écriture, comme par exemple en France avec Renart. Ce point peut être éclairant pour saisir la place de la ruse et de l’ambiguïté dans un contexte strictement dominé par l’oralité comme en Kabylie. C’est précisément parce que Brahim Zellal, le transcripteur et traducteur des fables kabyles, a trouvé des textes comparables dans le Roman de Renart que, pour en souligner l’analogie, il a intitulé son recueil de fables « Le Roman de Chacal ».
En effet, l’usage de ce terme remonte en France à 1518, c’est-à-dire à une période où la littérature animalière était valorisée. Ruse, dans son sens premier, rejoint l’univers des fables puisqu’il est en étroite liaison avec le monde des animaux et de la chasse. Il signifie ici : moyen de fuite, détour, par lequel un animal tente de semer ses poursuivants. Quoique riche au niveau sémantique, ce mot se trouve aujourd’hui décontextualisé par rapport à ses conditions anthropologiques d’émergence. Grâce au Littré, le lecteur peut ainsi découvrir sa dimension polysémique. Sans énumérer l’ensemble des significations qu’il recouvre, il en appert que ce concept est déterminé par le point de vue de l’énonciateur (au double sens du terme). Les usages divers et variés livrés ci-après peuvent éclairer le lecteur sur sa richesse sémantique et sur les origines de l’ambiguïté qu’il est susceptible de créer.
« Moyen, procédé habile qu’on emploie pour abuser, pour tromper… Voir artifice, astuce, détour, machination, méandre, ficelle, embûche, piège, trame. Art de dissimuler, adresse, artifice, astuce, cautèle, finesse, habileté, malice, subtilité. Voir aussi finasser, manÅ“uvrer, renarder, biaiser. »
Riche de sens, ce vocable peut signifier deux situations à la limite de la contradiction, d’où l’utilisation ambiguë qui peut en résulter. Le concept kabyle tiherc [5], moins figé par l’écrit, est consacré, y compris actuellement, dans ses différents emplois au sens de ruse positive et négative et ne peut être intelligible que s’il est à l’opposé de nniyya (bêtise, ignorance, candeur), son contraire et complément présent dans les mythes d’origine.
En effet, Tiherci et Nniyya sont présentées comme deux amies indissociables :
« Un jour parmi les jours de Dieu, Nniyya et Tiherci ont faim. Il n’y a rien dans les environs pour boire ni manger. Tiherci demande alors à Nniyya de l’attendre. Tiherci s’éloigne et revient quelque temps après avec de la nourriture. Elles mangent et boivent, elles boivent et mangent quand elles voient un homme armé d’un bâton se diriger vers elles. Nniyya, étonnée, demande ce qui se passe. L’homme lui répond : « Tiherci m’a volé… » Tiherci répond alors : « Je ne t’ai pas volé et j’ai pour témoin Nniya elle-même. » Tiherci prend Nniyya en aparté et la met au courant et la menace en disant : « Tu ne peux me désavouer, nous avons mangé à la même table. »
« Et c’est depuis que Tiherci et Nniyya sont ensemble, la première représentant la ruse et la seconde le pouvoir  [6]. »
Dans l’univers des dominés, la partie va se jouer entre Chacal et plus faible que lui. Cependant pour en comprendre la logique il faut peut-être revenir à celle qui caractérise les relations de Chacal avec Lion.
Malgré sa proximité apparente du pouvoir, Chacal se situe dans le pôle dominé, d’où la mobilité qui caractérise sa fonction selon qu’il est en position de force ou de faiblesse, position fondée sur une construction mythique dans laquelle la contestation et la transgression réglée se trouvent légitimées. Chacal permet ainsi d’appréhender l’ordre symbolique qui, par définition, est insaisissable et ne peut donc être enseigné de façon explicite. C’est pourquoi il est erroné de prendre à la lettre la hiérarchie animalière telle qu’elle se présente. Le plus intéressant, contrairement à ce que l’on croit, est précisément placé à l’arrière-plan de la scène. Ce n’est pas le lion souverain — que l’on chante dans les rituels et dont on loue la noblesse et la bravoure — qui occupe nécessairement le devant mais le chacal, à la fois adversaire et protecteur de Lion. Cette position, à la fois déterminée et indéterminée par rapport au pouvoir, est rendue par une image significative : la couverture ou le manteau (voire le voile).
Ainsi, ce symbole de couverture (en réalité de voile) traduit sans équivoque la singularité de cette fonction, marquée par l’ambivalence et l’ambiguïté. Autrement dit, le corps de Chacal est a priori, eu égard à ses origines « humbles », un corps destiné à servir, qu’il offre (du point de vue physique et social) pour protéger, pour sauver le corps légitime du pouvoir légitime, lui-même incarnation de l’ordre cosmique. Mais ce n’est qu’apparence puisque la position du pouvoir est dialectiquement liée à celle de la couverture. Si cette dernière en arrive à tomber, le pouvoir se dévoile et, de ce fait, peut révéler son dysfonctionnement, source de désordre social. Ce tissu qui protège le pouvoir est infiniment plus déterminant qu’il n’en a l’air puisqu’il est indispensable à l’existence même de l’institution. Tributaire d’un double statut – à l’intérieur même de la sphère du pouvoir ou quand il assure les fonctions de médiateur entre le pouvoir et les citoyens —, Chacal est, en réalité, appelé à constituer un lien entre deux pôles
antagoniques. À l’intersection de deux ordres (réel et symbolique), de deux corps sociaux (dominant/dominé), Chacal renvoie à la logique du seuil, du carrefour, du croisement des chemins et de l’union des sexes dans les univers privés et/ou magiques.
Comment évoquer la couverture si on oublie un élément essentiel dans le tissage comme le fil, et sa fonction de nouer, à l’origine de toute trame, de tout ouvrage ? L’« Å“uvre » accomplie est ici l’association des contraires séparés comme l’union symbolique du ciel et de la terre, de l’homme et de la femme que représente le métier à tisser dans les rituels. À l’image du fil, Chacal est un lien indispensable entre différentes catégories sociales et culturelles. Quoiqu’associé au masculin dans l’espace politique, il est en revanche associé au féminin dans l’espace domestique, c’est-à-dire à ce corps dominé, destiné à protéger, à honorer, à perpétuer les valeurs patriarcales en donnant son propre corps : ainsi en va-t-il de la femme qui sert également de couverture symbolique en veillant à la préservation de l’honneur masculin, faisant ainsi corps avec le corps dominant.
Mais on ne peut comprendre pleinement le rôle de Chacal que si on l’oppose à Hérisson à la fois semblable et différent de Chacal à l’instar de Chacal et de Lion d’un côté et de Tiherci et de Nniyya de l’autre.


hérisson = extrême domination = monde sauvage
(faiblesse du corps et grandeur de l’esprit)
domine domine intelligence pure
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Incarnation des dominés, Chacal peut jouer à l’infini avec le pouvoir et ses attentes, d’où sa capacité de séduction (voire de compromission) poussée à l’extrême. Ayant intériorisé le rôle du trouble-fête originel lors de ses propres noces, Chacal est perçu comme une menace pour les systèmes établis. Son intelligence peut se retourner contre l’ordre en place, fût-il sacré, d’où la peur qu’il inspire en opérant un renversement du monde et de son sens. La force de Chacal n’est pas physique ; elle est liée à son seul esprit, à la capacité de lutter avec des idées, son arme secrète, mais aussi à son histoire et au cumul d’une expérience acquise grâce à ce statut d’initié qui lui permet de mieux voir le monde et de le diriger.
 
Hérisson ou tiherci positive, représentation du doublement dominé
 
 
Hérisson représente une catégorie sociale déterminée où les individus sont situés au niveau extrême de la domination (vers le bas), illustrée par la dernière des sÅ“urs dans les contes (ou le dernier des frères) ou le compagnon méprisé (le khalife Haroun Errachid), en réalité un vizir qui se travestit en mendiant pour mieux voir les agissements des dirigeants et du peuple.
Comme Chacal, Hérisson (inisi, aqenfud) se distingue des autres hérissons parce qu’il est le plus rusé. Mais Hérisson, à la différence de Chacal, ne joue pas de mauvais tours aux siens dont il est solidaire. Il va même jusqu’à les représenter. Il incarne la figure sympathique de la ruse pour elle-même. Par la taille (il est petit), et la position sociale (il n’a aucun statut), il émane des réellement dominés. De plus, il s’appelle Mohand, prénom kabyle connoté péjorativement dans les univers à dominante idéologique arabo-islamique  [7]. Sa seule possibilité de combattre les différents pouvoirs réside dans :
— Sa capacité d’adaptation, sa malléabilité  [8], sa flexibilité, son endurance et par-delà sa résistance ;
— Son intelligence, car on dit qu’il est armé d’une ruse et demie ou de mille et une ruses,
— Sa générosité, car il garde une ruse pour lui et prête la moitié restante à ses amis. Mais la ruse de Hérisson n’est-elle pas liée à ses origines ? N’oublions pas que pour les Kabyles il a une ascendance humaine lointaine : Hérisson est un homme qui a volé une carde  [9] et c’est pourquoi, il est puni et porte sur son dos l’objet volé  [10].
Ainsi, la ruse de Chacal ne prend tout son sens que face à des animaux encore plus rusés que lui. En effet, c’est face à Hérisson (ici plus faible et plus dominé) que Chacal perd son capital de ruse pour ne garder que celui acquis par la force (i.e. sa puissance) à l’état brut. En changeant d’univers, Chacal change de statut : face à Hérisson il n’est plus faible, il est puissant, et, sans même en avoir conscience, il reproduit un rapport de forces dont il a été lui-même victime. Chacal illustre parfaitement l’exemple des démunis au pouvoir face à leurs propres défavorisés, l’exemple des colonisés, comme il illustre l’exemple des femmes nanties d’un statut privilégié par rapport à l’ensemble des femmes, comme peut le symboliser la lionne avec les autres femelles.
Une multitude d’exemples témoigne de cette homologie de condition entre Chacal/Hérisson, dominé-dominant/dominé-dominé. En voici quelques-uns :
« Chacal et Hérisson trouvent sur leur chemin une figue :
– Partageons-la, proposa Hérisson.
– Non, répartit Chacal, le plus âgé de nous deux la mangera.
– Quand es-tu né ? demanda Hérisson.
– Le jour où la mer fut incendiée ! Qui a gardé souvenir d’un tel désastre ?
Hérisson dit :
– C’est moi qui y avais mis le feu !
Et il mangea la figue.
Poursuivant leur chemin, ils trouvèrent un morceau de foie perdu par quelqu’un qui, sans doute, revenait du marché. Le chacal prétendit d’abord que c’était une pierre plate. Il voulait le manger seul :
– Non, dit Hérisson ; c’est du foie : partageons-le !
– Pas question, dit Chacal, le plus jeune le mangera.
– Quand es-tu né ? demande Hérisson.
– Hier ! dit le Chacal.
Alors, tiens-moi, dit Hérisson ; je vais naître  [11]. »
Dominé par la taille et les origines sociales, Hérisson est lié à la terre (symbolisant ainsi la dimension paysanne profonde de l’homme) comme il est lié aux forces occultes qui exigent une intelligence et des codes pour décrypter le mystérieux et le caché.
En effet, si certaines parties du corps de Chacal sont utilisées dans la magie pour inverser les situations (comme l’urine, les pieds…), celles de Hérisson en revanche concernent la sexualité et l’initiation. C’est donc Hérisson qui a un rapport avec les esprits, aussi incarne-t-il l’intellect par excellence. Brillant par son intelligence mais aussi par sa capacité de composer et plus que cela par sa connaissance de l’univers (du cosmos) sans laquelle l’homme ne peut évoluer. La fable nous le présente comme petit mais aussi comme éternellement jeune en ce qu’il a une capacité de renaître (revenir au monde), ce qui lui donne une souplesse de corps et d’esprit sujette à transformation et à mobilité. Ainsi c’est Hérisson qui va pousser Chacal (grâce au statut qu’il détient) à réformer la société kabyle souffrant de sclérose en raison d’une pratique abusive de l’endogamie :
« Frères, il est de mon devoir de vous signaler une coutume déplorable, et que nous devrions réformer, dans le mariage. Pourquoi, par exemple, le lièvre ne se marierait-il qu’avec une hase, l’âne avec une ânesse, le chameau avec une chamelle ? C’est contre la justice et le bon sens… Nous devrions contracter des mariages mixtes : l’un apporterait à l’autre l’intelligence, la taille ou la force, et nos enfants seraient tous parfaits, tous égaux  [12]. »
Incarnant à la fois les jeunes et les femmes Hérisson est celui qui a intérêt au changement social et à la révolution des mÅ“urs sous-jacente.
Ainsi la ruse, ou intelligence simple, se voit prisonnière d’une intelligence supérieure ou quintessence de l’intelligence émanant des doublement défavorisés. Cette dernière catégorie est caractérisée par sa subtilité, sa finesse, car souvent la partie est gagnée par un simple mot (jeux de mots, ambiguïté). Les doubles sens et sens cachés sont révélateurs de l’intelligence des interlocuteurs et de leurs positions, car ce sont souvent les dominés (et ici les femmes) qui excellent dans cet art. Ce n’est pas un hasard si le hérisson désigne aussi le sexe de la femme  [13] (comme le laurier, le genêt  [14]), d’où cette ambivalence du doux/amer, piquant/soyeux… Hérisson vaincra dans toutes les situations car il incarne la force de l’amour (au sens de vérité, authenticité renvoyant à la nature) sur le pouvoir (culture purement conventionnelle, donc arbitraire).
La relation qui oppose les animaux dans leurs identités respectives est similaire de celle présente dans le monde social. Aussi les analogies entre les deux univers sont frappantes. Connaissant l’importance de la fonction didactique des discours oraux l’analyste ne peut que se rendre compte à l’évidence de la capacité des dominés à produire du sens par les moyens détenus. Un tableau récapitulant les propriétés du héros du monde des fables à l’origine de l’homologie structurale entre Chacal et l’intellectuel qu’il représente dans l’espace social permet de rendre explicites ces relations :
Dans les rapports sociopolitiques :
Chacal : dominé-dominant / Lion : dominant-dominant
Dans les rapports sexuels :
Chacal : masculin-féminin / Lion : masculin-masculin
Dans les rapports interindividuels chez les dominés :
Chacal : dominé-dominant / Hérisson : dominé-dominé
féminin-masculinféminin-féminin
En résumé, Chacal, intermédiaire entre le pouvoir et les masses, est de ce fait associé aux hommes chargés de transmettre la « culture », marabouts et autres. Cette bi-appartenance est symbolisée par certains personnages transfuges qui participent en réalité des deux systèmes : du système dominant, quand ils sont confrontés aux plus défavorisés et du système dominé, face au pouvoir.
Chacal est également associé :
— Aux hommes opprimés, symboliquement ravalés au rang de femmes (exclues du pouvoir), comme peut l’illustrer la fonction de puiser l’eau, qui est une tâche spécifiquement féminine chez les Kabyles ;
— Aux femmes masculines (féminin-masculin) car elles participent du pouvoir des hommes. Dans ce cas, elles quittent la sphère féminine pour servir d’intermédiaires entre les femmes sans expérience, les hommes sans statut (jeunes, bergers) qu’elles dominent complètement et les hommes reconnus qu’elles servent subtilement  [15] ;
— Aux hommes dans l’univers exclusivement féminin. Chacal est homme, il passe de Tihercià Nniyya : il est donc naturellement porté à exercer un pouvoir sur plus faibles que lui, ici, les femmes. Phénomène largement connu et que l’on peut retrouver dans d’autres cultures  [16]. Devenu fort dans le camp des dominés, il met en veilleuse son intelligence, ce qui permet aux autres de ruser à leur tour et de le dépasser. Car Chacal profite de la faiblesse physique de l’autre pour s’imposer dans la société. Ce sont ici les femmes statutairement dominées, comme le montre Hérisson, symbole des doublement dominés qui, privées de toute initiative, déploient la ruse qui leur permettra d’améliorer leurs conditions de vie et de lutter contre la puissance statutaire de Chacal.
Au sein même de l’univers des femmes, il suffit de refaire le découpage pour retrouver les grandes lignes de la division — Lion, Chacal, Hérisson — à la fois perceptibles et niées. Lorsque les clivages sont perceptibles, les femmes (comme les hommes dominés) rusent pour franchir l’obstacle. Lorsque ces clivages sont opaques, il est difficile pour les femmes de trouver des modes d’expression qui ne mettent pas en question le système en place. Toute action non conforme à l’ordre est perçue comme une transgression. Ne dit-on pas d’une femme qui remet en question l’ordre qu’elle s’est insurgée  [17] ?
Pour tenter d’analyser réellement la mobilité qu’incarnent Chacal dans un cas (en position de faiblesse), et Hérisson de l’autre, il faut et il suffit de se reporter à cette culture en soi, c’est-à-dire à cette culture faite corps qui pousse l’homme à réagir conformément à une histoire spécifique et ne pas s’arrêter aux apparences.
À la fois dans le jeu et en dehors de lui, ce genre de dominé tel Chacal est donc celui qui incarne la ruse lorsqu’il est faible et l’ambiguïté volontaire lorsqu’il est en position de force, en ce qu’il représente le pouvoir dans ses deux faces (publique et privée, visible et cachée) et différents ordres sur lesquels il est tabou de s’interroger : la religion et la sexualité à la fois secrètes et sacrées. Contrairement aux conventions établies, Hérisson, à l’instar de l’univers des jeunes (des femmes, des noirs) qu’il représente, montre l’écart séparant la théorie des pratiques humaines, dénonçant ainsi la part de mensonge et d’hypocrisie inhérente au monde social et aux agents qui le constituent. Hérisson sert, du coup, de révélateur en mettant l’accent sur les contradictions, les ambivalences et l’ambiguïté dans sa perception originelle, c’est-à-dire l’impossibilité sous-jacente, pour les dominants, d’établir des choix
Pour finir disons que la mobilité statutaire de Chacal, ses propriétés multiples, ses stratégies conscientes et inconscientes, son ambiguïté voulue et/ou imposée, rappellent mutatis mutandis la situation des agents sociaux qui, comme lui, n’existent que par le discours oral ou écrit qu’ils produisent, en particulier, dans une région linguistiquement dominée comme la Kabylie. Cette région, au cours de la période coloniale, a dû, à travers ses intellectuels, adopter en réalité une stratégie de survie (donc de résistance) semblable à celle de Hérisson. Chacal représente l’intellectuel plus ou moins dominant ou d’une façon générale les classes moyennes — indispensables à tout changement — alors que Hérisson représente les groupes dominés qui, par leurs conditions spécifiques, légitiment toute revendication sociale.
Ainsi Hérisson, plus que Chacal, est celui qui permet d’apporter un éclairage à certains phénomènes sociaux en ce qu’il représente les réellement dominés : les femmes, les jeunes et les minorités. C’est d’ailleurs pour cette raison que ce genre de littérature dévalorisée est le seul qui soit prisé car il sert encore de moyen efficace pour exprimer des situations politiques bloquées, donc un moyen de contourner les rapports de force.
Si Chacal, par sa proximité du pouvoir, peut changer de position en raison d’un champ de possibles ouvert, il n’en est pas de même de Hérisson, condamné par son statut, et dont le champ des possibles est beaucoup plus restreint. Sa seule chance de survie réside dans ses capacités d’adaptation et son intelligence qu’il peut mettre au service des plus forts, ou bien dans la subversion totale dès lors qu’il n’a plus rien à perdre. On le sait, le hérisson (l’animal) préfère la mort à la captivité.
Il n’est pas étonnant que la fable soit encore répandue aujourd’hui dans un pays comme la Kabylie où une minorité se bat pour exister en se fondant sur le verbe — par opposition à d’autres groupes qui vont choisir les armes. Sa jeunesse a-t-elle intériorisé l’importance du verbe et le statut qui l’accompagne ? La connaissance de cette culture, intériorisée en fait, peut aider à comprendre le soubassement culturel sur lequel viennent s’agréger les acquis d’une culture politique spécifiquement française (même si elle a transité par le FLN) et permettre de saisir les réactions des jeunes.
Hérisson pourrait symboliser les jeunes issus des minorités (ou non) en situation de désarroi car ils ne disposent ni d’un pouvoir réel, ni d’un pouvoir symbolique qui légitimerait leur revendication. Dans l’Algérie d’aujourd’hui où il y a perte des valeurs (il s’agit des valeurs de gauche), il n’est pas étonnant que l’intégrisme religieux investisse des espaces sociaux qui, autrefois, lui étaient complètement hostiles. Eu égard à la spécificité de son histoire culturelle, la Kabylie représente un cas limite dans l’espace culturel algérien qu’il est important de mettre en évidence si l’on veut comprendre le problème national dans sa globalité car si le symptôme est kabyle le mal est algérien  [18], autrement dit, si Hérisson se révolte c’est que Lion a rompu le contrat social.
Paris, EHESS
 
NOTES
 
[1]En ce qui concerne la période moderne, des recherches récentes, sur le monde berbère en particulier, ont mis en valeur l’existence d’une importante littérature orale et établi les hiérarchies entre les différents genres littéraires. Cf., les travaux de Mouloud Mammeri (Poèmes kabyles anciens, Paris, La Découverte, 1980), Paulette Galand Pernet (Littérature berbère. Des voix et des lettres, Paris, PUF, coll. « Islamiques », 1998), Michael Peyron, Hassan Jouad.
[2]Brahim Zellal, Roman de Chacal. Ce texte, publié en 1964 par les Pères Blancs, a été réédité par les éditions L’Harmattan en 1999. Dans le cadre de cet article je me réfère aux textes oraux de Zellal et à des contes que j’ai moi-même recueillis en Kabylie et dont certaines versions sont encore inédites.
[3]Michel Foucault, La Volonté de savoir, Paris, Gallimard, 1976, p. 125 – 126.
[4]Michel Foucault, La Volonté de savoir, op. cit.
[5]Cf. Pierre Bourdieu, Esquisse d’une théorie de la pratique, Paris-Genève, Droz, 1972 ; Le Sens pratique, Paris, Éditions de Minuit, 1980 ; Le Déracinement, Paris, Éditions de Minuit, 1964.
[6]Source orale.
[7]Dans l’aire tachelhit, on l’appelle Bu M’hend, Messaoud. Il s’appelle également Yahia, dans le Rif.
[8]Il peut se mettre en boule, faire le dos rond.
[9]Il en est de même pour la tortue qui a volé une meule et le porc-épic un peigne à carder la laine. On dit également, dans la région de Marrakech, que le porc-épic, apparenté au hérisson, était un juif forgeron qui fabriquait de mauvaises flèches pour les vendre aux musulmans. Allah le maudit et le transforma en porc-épic. Son Å“il est réputé surnaturel : « voyant dans les ténèbres, il est censé voir l’invisible », cf. D. Jemma, les Tanneurs de Marrakech, Alger, CRAPE, 1972, p. 81 : « […] Hérisson ne présente à nos yeux aucun danger pour qui le chasse. Cependant, pour le tanneur, ce n’est pas l’animal qui est dangereux en lui-même, mais ce qu’il représente, c’est-à-dire les esprits invisibles et les morts. Aussi savent-ils que celui qui s’adonne trop régulièrement à ce sport rituel s’expose à devenir fou, de la même manière que sombre dans la folie celui qui s’obstine à travailler de nuit dans les fosses remplies d’eau. Dans l’un et l’autre cas, le tanneur est mis en présence des forces dangereuses de l’Invisible qui souvent parviennent à le posséder, de la même manière qu’est possédé un danseur au paroxysme de son extase. »
[10]Le hérisson a des vertus en médecine populaire : sa peau est sommairement traitée, avec ou sans piquants, par les tanneurs qui la vendent soit aux marchands de drogues, soit directement aux femmes, qui l’emploient dans les rites de magie féminine, contre la fièvre, pour donner de la force sexuelle à l’homme impuissant ou pour faire pousser les cheveux. Sa graisse fondue est absorbée comme aphrodisiaque et sa patte à cinq griffes, pour sa ressemblance avec la main humaine, est également utilisée contre le mauvais sort. Ibidem.
[11]Brahim Zellal, Le roman de Chacal, Paris, L’Harmattan, 1999, p. 63.
[12]Ibidem, p. 75, voir également Tassadit Yacine, Chacal ou la ruse des dominés. Aux origines du malaise culturel des intellectuels algériens, Paris, La Découverte, 2001.
[13]Tel que le définit une énigme chez les At Sidi Braham.
[14]Cf. Tassadit Yacine, L’Izli ou l’amour chanté en kabyle, Paris, Maison des sciences de l’homme, 1988, p. 216-221.
[15]Sans omettre de signaler que la doxa n’ignore point qu’il y a plusieurs degrés de la féminité (comme il y a plusieurs degrés dans la ruse), le plus nocif étant celui qui conduit à la ruine (xellu) de certains dominants. Chacal des chacals est donc associé à une femme mauvaise donc vide (texla). La peur que les femmes inspirent aux hommes est proportionnelle à la « répression » dont elles ont été l’objet. Ainsi le proverbe dit :« La ruse de l’homme est une« Celle de la femme en vaut deux. »
[16]Françoise Héritier cite John Ingham à propos d’une étude sur les communautés mexicaines (les Samo) qui considèrent que « le chaud va avec le sec, le froid avec l’humide ». De même chez les Kabyles, « les hommes sont du côté du chaud et les femmes sont du côté du froid », comme le rapporte un mythe d’origine kabyle (Voir Pierre Bourdieu, La domination masculine, Paris, Seuil, 1999). Ainsi être macho ou être avare, c’est être chaud ; être bon, généreux, naïf, c’est être froid ; le juste milieu, l’homme qui serait engagé dans des relations équilibrées avec autrui sans être ni trop macho ni trop naïf devrait être un idéal. Mais cet homme n’existe pas. N’existent que le macho et le tonto, l’imbécile, qui est en fait le généreux et le naïf. Comme chez les Samo, il est bien vu d’être macho (argaz) et mal vu d’être tonto (nniyya) même si, au fond d’eux-mêmes, les groupes valorisent la nniyya (la générosité, la bonté) mais la pratique dément ces valeurs.
[17]Cf. Tassadit Yacine, L’Izli ou l’amour chanté en kabyle, op. cit., p. 58.
[18]Cf. Tassadit Yacine, « Symptôme kabyle mal algérien », Le Monde, 8 mai 2001.
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