Accueil Revue Numéro Article

L'Homme et la société

2003/3 (n° 149)

  • Pages : 202
  • ISBN : 2747555445
  • DOI : 10.3917/lhs.149.0143
  • Éditeur : L'Harmattan


Article précédent Pages 143 - 154 Article suivant
1

Les recherches universitaires traditionnelles sur la communication, considérée comme une pratique sociale essentielle ayant des incidences culturelles, politiques et économiques sur la nature et la qualité de la participation dans la société, ont été déstabilisées par des changements théoriques significatifs qui se sont accompagnés de revendications interdisciplinaires relatives à la centralité des médias et de la communication pour l’étude de la culture et de la société.

2

La production de la « communication de masse » en tant que sujet social spécifique s’est faite au sein du discours des sciences sociales, lequel recouvre une compréhension particulière de la communication et de la place des médias dans la société. La popularité de ce sujet a entraîné la formation d’une « recherche en communication de masse » conçue comme une pratique spécifique des sciences sociales qui vise à la production et à la mise en circulation du savoir sur la communication de masse.

3

Cet essai traite du décentrement de la « recherche en communication de masse » en tant qu’entreprise traditionnelle des sciences sociales et propose pour la « communication de masse » des visions alternatives qui procèdent de perspectives idéologiques changeantes et de l’émergence d’une prise en considération socialement consciente de la communication et des médias dans la société. Il répond au besoin d’autoréflexion et de prise en compte de potentialités de changement. Ce potentiel créatif implique le retour à une idée de « communication » procédant d’un discours nouveau, d’un discours produisant des formes et des objets de savoir différents quant à la nature de la communication et des médias.

4

L’étude, particulièrement après la Seconde Guerre mondiale, de la « communication de masse » en tant qu’objet d’une formation discursive évolutive — pour utiliser la conceptualisation de Michel Foucault — demeure marquée par le développement des pratiques de recherche en sciences sociales qui a caractérisé cette période et dominé les tentatives de compréhension des médias et de leurs effets. Reposant en particulier sur des travaux en sociologie, psychologie sociale et psychologie — et par conséquent liée à un dispositif institutionnel traditionnel et à ses pratiques disciplinaires — la « recherche en communication de masse » se caractérise par un penchant marqué pour les méthodes quantitatives et partage les principes directeurs du positivisme ou du postpositivisme.

5

De tels principes directeurs déterminent les idées que l’on se fait de la manière dont la communication fonctionne « réellement », dans la mesure où ils construisent une réalité de la communication qui est la leur et, finalement, confirment une démarche des sciences sociales censée fournir des observations désintéressées, objectives et exemptes de jugements de valeur. Le résultat est la quête d’un monde scientifiquement connaissable — les conditions vécues d’un environnement médiatique — considéré comme le seul monde qui importe en tant que terrain légitime d’exploration scientifique. Qu’une telle réalité soit parfaitement (positivisme) ou imparfaitement (postpositivisme) appréhendée, n’en demeure pas moins — selon les théories en vigueur dans les dernières décennies — l’enjeu d’une lutte, particulièrement après les années soixante-dix, pour la préservation d’une pratique discursive dominante définissant la réalité des médias et de la communication en termes de technologies en expansion et en fonction des buts (ou fonctions) institutionnels et collectifs de ces technologies. Ces derniers répondent typiquement à des intérêts sociaux, politiques et économiques spécifiques et fournissent le contexte d’un essor de la « recherche en communication de masse » en tant que source de savoir (social) et de pouvoir (politique).

6

Ainsi, ces intérêts ont été institutionnalisés par le tournant décisif de la « communication » à l’« information » qui a coïncidé avec l’émergence de la cybernétique ainsi qu’avec une explication scientifique ou technologique de sa signification pour la société. La notion de société de l’information, notamment, a codifié des canons déjà existants dans les sciences sociales — la généralisation détachée de tout contexte et l’explication de cause à effet — et célébré les possibilités de prédiction et de contrôle. Plus exactement, en conceptualisant la société de l’information comme la suite logique de certains développements technologiques, on a levé l’incertitude, ou l’ambiguïté, du concept antérieur de « communication » tel que l’avait problématisé et appliqué auparavant la pensée progressive des membres de l’École de Chicago et on a rendu possible une élaboration scientifique des usages sociaux et culturels des technologies médiatiques. Cette compréhension de la communication comme information a été générée et consolidée par les pratiques de recherche propres aux domaines du journalisme et de la communication de masse et a fourni les fondements d’une approche instrumentaliste des processus de communication modernes qui est devenue partie intégrante de l’idéologie en vigueur dans la « recherche en communication de masse ». Le besoin croissant d’identification, de définition et d’explication des phénomènes d’information a contribué à son succès et légitimé sa prétention à représenter un champ d’investigation à part entière. Il a également assuré le succès des experts en « communication de masse » entretenant des liens avec les intérêts commerciaux et politiques et, du même coup, les rapports avec la production du savoir et l’exercice du pouvoir, compris comme des phénomènes de communication, sont devenus des thématiques sociales et politiques pertinentes dans un contexte où les problèmes sociaux, de l’illettrisme à la violence, se multipliaient dans la société américaine.

7

En fait, la « recherche en communication de masse » a été le reflet d’une ère de certitude qui est apparue avec le développement de dispositifs sophistiqués en sciences sociales. Elle fut l’aboutissement d’un développement accéléré dans les domaines de la science et de la technologie après la Deuxième Guerre mondiale et représente le complément des succès politico-militaires des États-Unis sur la scène internationale. Sa confiance dans le règne des faits a révélé un penchant irrésistible pour la production d’une information sociale et politique fiable. L’émergence des sondages d’opinion, avec leur confiance dans la méthodologie et leur foi dans la prédiction, a été le reflet des possibilités sans limite d’une science appliquée destinée à servir les objectifs d’intérêts commerciaux et politiques. Elle a également légitimé la nature anhistorique et décontextualisée de pratiques qui se focalisent sur l’information plutôt que sur le savoir et cherchent des solutions privilégiant la réponse immédiate plutôt que la réponse différée. Il est frappant que ces pratiques se soient particulièrement développées dans le journalisme et la publicité au jour le jour en tant que manifestations d’événements sociaux ou politiques. Elles ont perpétué une théorie de la société dont les notions de vérité et de réalité apparaissaient — avec l’aide d’une communauté de « chercheurs en communication de masse » — comme des versions immédiatement compréhensibles de l’idéologie dominante.

8

En conséquence, la « communication de masse » en tant que phénomène social est devenue un champ de recherche important renvoyant à toute une série de pratiques sociales, culturelles, politiques et économiques qui constituent l’idée de communication comme information. Ce qui est en jeu, c’est typiquement l’acceptation des diktats des pratiques sociales, économiques et politiques dominantes — et, par conséquent, le contrôle de l’information et des flux d’information exprimés en termes d’effets médiatiques — plutôt que des problèmes d’absence ou de résistance (qui ou qu’est-ce qui n’est pas représenté, et pourquoi ?). Pour paraphraser Antonio Gramsci, la lutte hégémonique nécessite que l’on captive et non que l’on capture les masses au moyen d’un environnement médiatique qui les distrait des conditions réelles de la société. Ainsi, l’accessibilité des technologies médiatiques et la standardisation des contenus — ce que Theodor Adorno et Max Horkheimer appellent l’industrialisation de la culture — constituent les fondements d’une société de l’information dont l’existence a partie liée avec la dépense d’un minimum de compétences ou d’efforts de communication. Leurs effets combinés — importants pour les usages militaires et économiques durant les périodes de compétition et de conflits extérieurs et intérieurs — sont la manifestation tangible de pratiques de production et de consommation. Ils ont fourni, pour mesurer la place de la « communication de masse » dans la société, un critère qui témoigne de la distribution du pouvoir et de l’autorité.

9

Dans ces conditions, les progrès de la « recherche en communication de masse » ont résidé dans une accumulation de savoir reposant sur le perfectionnement des prédictions et du contrôle des médias et des phénomènes d’information. Il est caractéristique que ces progrès ont été accomplis sous le label de la recherche administrative — pour reprendre la conclusion fréquemment citée de Paul Lazarsfeld à propos des pratiques de recherche contemporaines — et qu’ils ont concerné la communauté de la « recherche en communication de masse » en lui procurant une position universitaire — entre autres par la revendication d’une reconnaissance en tant que discipline — et en favorisant la reproduction d’une idéologie de la « recherche en communication de masse » dans l’enseignement et la recherche de niveau universitaire.

10

Aujourd’hui encore, la tentative pour comprendre la notion d’effets médiatiques et leurs conséquences à travers l’expérimentation et la manipulation de variables, notamment, reflète une préoccupation centrale de ce domaine de recherche dans la mesure où elle continue de renvoyer aux problèmes sociaux, commerciaux et politiques de la société. Elle traduit également une préoccupation majeure pour les problèmes méthodologiques aux dépens de la théorisation de la communication et du développement de modèles alternatifs de mise en œuvre des médias. La popularité persistante de la « recherche en communication de masse », en tant qu’entreprise légitime des sciences sociales, n’en a pas moins contribué à renforcer les prétentions institutionnelles de l’industrie des médias à la direction et au contrôle de la société et elle résout avec succès le problème de la crédibilité des sources en accréditant le statut d’expert du chercheur en « communication de masse ».

11

Vers la fin des années soixante-dix, le champ de la « recherche en communication de masse » aurait dû être considéré comme un succès dans le contexte de concurrence qui régnait tout particulièrement parmi les disciplines traditionnelles de l’université. Cependant, le regard propre aux sciences sociales a mis en évidence un régime de décontextualisation et d’arbitraire qui soulève des questions quant à la pertinence d’investigations dont la propension à l’exclusion a suscité la possibilité de nouveaux paradigmes et encouragé les voix critiques émanant de l’intérieur même du champ. Ainsi, en tant que résultat d’une position théorique qui produit le savoir par addition, qui repose sur la vérification d’hypothèses a priori et cherche à généraliser ses découvertes, la « recherche en communication de masse » a rejoint les rangs d’une tradition en sciences sociales dont les schèmes de croyance avaient fait l’objet d’un examen minutieux et d’une franche critique de la part d’un nombre croissant de perspectives alternatives. Après tout, les constructions en sciences sociales, et spécifiquement l’idée de « communication de masse », demeurent des inventions culturelles et sont, partant, sujettes à la révision et au changement.

12

Les conditions sociales et politiques de la communication dans le monde — par-delà l’esprit de clocher de la « recherche en communication de masse » nord-américaine — ont produit une atmosphère d’introspection critique créatrice et potentiellement utile, encouragée par des mouvements d’émancipation et soutenue par des remises en question historiquement conscientes du savoir sur la communication. Dans la mesure où une mutation discursive produit une nouvelle compréhension de la communication, elle confronte toute une génération contemporaine de « chercheurs en communication de masse » à des perspectives alternatives et leur fait percevoir un certain nombre d’options utiles pour repenser la notion de communication comme information. Ainsi n’est-il pas fortuit que, durant la dernière partie des années quatre-vingt, en particulier, le recadrage de l’attention sur la « critique » en communication soit devenu chose commune étant donné que ce champ de recherche est en quête de nouveaux modes de compréhension de sa propre histoire et de nouveaux moyens pour faire face aux défis qui pèsent sur son paradigme traditionnel.

13

En devenant accessible, le discours européen récent sur la culture — qui inclut une critique nourrie du capitalisme — introduit également des modes de pensée alternatifs sur la communication. Sa réception par un nombre croissant d’individus théoriquement appauvris et politiquement désenchantés, dont l’expérience universitaire s’est trouvée confinée à des activités de recherche à l’intérieur de la tradition des « recherches en communication de masse », a fourni le contexte historique de l’adoption du marxisme et des Cultural Studies britanniques en particulier. Ces nouvelles perspectives sont particulièrement efficaces parce qu’elles touchent directement aux préoccupations traditionnelles de la « recherche en communication de masse » nord-américaine, lesquelles portent sur le rôle et la fonction des médias dans la société. Les possibilités théoriques différentes qu’elles ouvrent recèlent cependant le potentiel nécessaire à un changement de paradigme majeur dans l’histoire du champ.

14

C’est ainsi que la notion de société de l’information qui avait cours jusqu’alors fait les frais d’une critique idéologique quand la communication est réintroduite comme un concept désignant une pratique humaine viable, quoique complexe. En fait, l’idée de communication est de nouveau reliée à l’agir et à la lutte émancipatrice de l’individu, et les considérations politiques sur la communication et les médias incitent à apporter des réponses pratiques aux problèmes concrets. Il en résulte un changement discursif qui fournit des occasions de développer des modes alternatifs de conceptualisation de la société, de la sphère publique et de la nature de la pratique démocratique elle-même, et qui repose sur la compréhension de la réalité historique d’institutions et de pratiques qui peuvent être appréhendées, interrogées et reconstruites sous la forme d’un processus dialectique. Ce changement est le reflet d’une position réaliste se réclamant du matérialisme et suggère l’importance des différences matérielles qui affectent les conditions de communication ou la place des médias à un moment historique donné.

15

En outre, le marxisme et les Cultural Studies introduisent une dimension idéologique dans l’étude de la communication ; ils reconnaissent l’importance du pouvoir et confirment la signification de l’agir humain pour les pratiques communicationnelles. Ils insistent l’un comme l’autre sur le fait que leurs investigations ont pour objectif la critique et la transformation de conditions sociales, politiques ou économiques spécifiques afin de permettre un changement social et politique et, de manière plus générale, l’émancipation. Ils insistent en ce sens sur l’importance du plaidoyer et sont enclins à un activisme (social ou politique) fondé sur la nature changeante du savoir historique et sur les possibilités qu’il offre de fournir des explications différentes du mode de vie contemporain.

16

L’investigation en matière de communication n’est jamais exempte de valeurs ; en fait, les valeurs aident à formuler les résultats et sont partie intégrante d’une théorie critique des médias et de la communication. Dans ces conditions, l’acquisition d’un savoir et les fins émancipatrices des études critiques en communication sont définies par les perspectives de changement et de reconstruction puisque les idées deviennent obsolètes et sont invalidées par de nouveaux aperçus et de nouvelles pratiques. De fait, une théorie critique de la communication se renouvelle dès lors qu’elle se trouve confrontée à des conditions différentes et propulsée dans des situations historiques différentes.

17

Ce qui résulte de ces développements, c’est que la « recherche en communication de masse » a été mise au défi d’abandonner la position idéologique protégée de l’observation désintéressée et de devenir partie prenante de l’investigation en faisant sien un programme qui reflète l’attitude activiste (et souvent conflictuelle) de l’investigation critique en communication. Une telle position suggère que les faits ne peuvent être séparés du domaine des valeurs, que la relation du sens et du langage à la culture est centrale dans la constitution de la réalité, que la nature interprétative de la culture et de la communication exclut toute vérité arrêtée ou définitive, que les relations entre représentation et réalité sont politiques, que la pensée se déploie par la médiation de relations de pouvoir historiquement fondées, et que le privilège et l’oppression dans la société sont reproduits, quoique peut-être involontairement, par les pratiques de recherche traditionnelles.

18

Quand la « recherche en communication de masse » se heurte à un discours critique alternatif produit par la convergence d’écrits tels que ceux de la Théorie critique — Max Horkheimer, Theodor Adorno, Herbert Marcuse, Erich Fromm —, l’œuvre récente de Jürgen Habermas, l’apport des Cultural Studies, avec les œuvres de Raymond Williams et de Stuart Hall, auxquels s’ajoutent des références ponctuelles aux travaux de Louis Althusser, d’Antonio Gramsci et de Michel Foucault en particulier, c’est un formidable défi que doit relever sa position traditionnelle. Car, ensemble, ces écrits produisent un type de savoir nouveau et différent qui se focalise sur des notions culturelles, qui redonne un pouvoir à l’individu et s’attaque aux conséquences d’une industrialisation de l’esprit — pour employer l’expression de Hans-Magnus Enzensberger — afin d’exposer les relations de pouvoir inhérentes aux processus de communication et de mettre en œuvre une critique vigoureuse des pratiques culturelles.

19

Les études critiques en communication reprennent à leur compte ces considérations théoriques et élaborent des programmes de recherche qui reflètent le besoin d’une interprétation alternative de la communication et des médias. Quand le postmodernisme arrive aux États-Unis, au plus fort de cette critique de la « recherche en communication de masse » et de la culture en général, il est d’abord accueilli avec réserve et avec suspicion, bien que ses arguments aident à déconstruire la notion établie de « communication de masse ». L’œuvre de Jean Baudrillard, par exemple, dont la compréhension des médias et des publics repose sur l’effondrement du sujet dans le social et du réel dans les simulacres, débouche sur une compréhension radicalement différente de la communication de « masse » qui se rapproche de la vision totalisante de la critique culturelle d’Adorno et de Horkheimer. Des perspectives similaires fascinent et préoccupent les Cultural Studies, lesquelles reprennent pour leur propre compte les débats postmodernistes afin d’actualiser le potentiel critique qu’ils recèlent sans pour autant renoncer à leurs propres capacités de transformation.

20

Ainsi, une tradition marxienne ouverte aux courants critiques des théories sociales postmodernes annonce une pratique postmodernisée qui étend la critique de la culture et de la communication au-delà de la déconstruction du discours dominant de la « recherche en communication de masse ». Sa responsabilité dans le contexte de la mutation des études sur la communication et les médias est de deux ordres : identifier les contradictions et les négations présentes dans les discours objectifs de la recherche empirique sur la communication de masse en exposant leur nature idéologique et rattacher les approches théoriques de la communication et des médias aux phénomènes spécifiques de l’expérience quotidienne.

21

La première tâche implique l’étude et l’analyse des pratiques discursives de la « recherche en communication de masse » dans leurs manifestations institutionnelles, ce qui inclut la redéfinition de la construction décontextualisée de la « communication de masse » comme un processus social et la formulation de ses définitions en fonction de formations sociales et politiques. Une telle révision met en lumière les pratiques discursives de la recherche en communication de masse sur une période considérable et fait apparaître sa capacité limitée à répondre au besoin social et politique d’une stratégie sociale d’émancipation impliquant la communication et les médias.

22

La seconde tâche porte sur l’examen systématique, historiquement fondé et politiquement informé, de la nature de la communication sociale contemporaine. Un examen qui va des problèmes d’accès aux moyens de communication concernant tous les groupes de la société jusqu’aux questions de domination par des intérêts médiatiques spécifiques — y compris leurs assises économiques — et aux concepts de systèmes alternatifs de communication.

23

Mais le plus significatif, peut-être, c’est que ces deux tâches requièrent une participation active et qu’elles appellent un engagement social et politique, une implication concrète dans des causes émancipatrices qui induisent des transformations dans la communication et les médias en mettant en lumière certaines pratiques, certaines représentations de la culture et certains discours contemporains. Cette prise de parti en faveur du changement se produit toujours dans un cadre historique et structurel qui contribue à donner forme à l’émergence de recherches critiques sur la communication.

24

Les changements de paradigme dans le contexte des travaux universitaires sont le résultat de développements sociaux, politiques et culturels complexes qui permettent aux idées de faire leur chemin et de s’emparer de l’imagination des individus dans leur propre lutte contre une idéologie professionnelle dominante. Le décentrement de la « recherche en communication de masse » s’est produit dans de telles circonstances et a été favorisé par l’influence des idées modernistes et postmodernistes européennes sur les notions de culture, d’idéologie et de pouvoir ainsi que par la pertinence croissante du langage (et de la production du sens) dans l’étude des formations sociales, parallèlement à une mutation rapide du champ des études en communication, lesquelles prenaient leurs distances avec une conceptualisation étroite des médias pour se rapprocher d’une conception inclusive de la culture. D’autres disciplines, comme l’ethnographie ou les études littéraires, ont également aidé à pousser les considérations sur la communication et les médias au-delà des frontières traditionnelles de la « recherche en communication de masse » grâce à des analyses créatrices et innovantes mettant en œuvre une approche qualitative. La pratique théorique et la pratique de recherche qui en résultent traduisent les effets d’une prise de conscience critique à l’égard d’approches procédant du statut privilégié et du savoir autorisé de la « recherche en communication de masse » ; elles contribuent à une fusion des humanités et des sciences sociales qui représente le projet intellectuel majeur de ces dernières années. Les écrits contemporains sur la communication et la culture explorent ces extensions du champ et témoignent, entre autres signes d’une rupture plus radicale avec la tradition, de ce que la « recherche en communication de masse » est devenue un genre flou.

25

Il serait toutefois inepte de suggérer que le décentrement de la « recherche en communication de masse » a eu pour résultat de mettre un terme aux prétentions universelles ou générales d’un savoir sur la communication et les médias qui fasse autorité et que la « recherche en communication de masse », sous les formes institutionnelles du journalisme et de la communication de masse qui sont les siennes, s’est associée à une critique approfondie des pratiques médiatiques ou a épousé la cause d’une pédagogie critique au service du travail intellectuel futur. Au lieu de cela, dans une atmosphère générale de collaboration entre les affaires et l’éducation, les intérêts commerciaux liés à la production mercantile de faits au sujet de la communication et des médias augmentent le capital politique de la « recherche en communication de masse », à l’université et ailleurs.

26

Il est également clair, cependant, que la « recherche en communication de masse » a dû relever le défi d’alternatives intellectuelles et idéologiques considérables et que le processus de démystification se poursuit à la faveur d’analyses socialement et politiquement conscientes des pratiques communicationnelles et grâce à l’articulation d’idées émancipatrices par une littérature en plein essor qui engage ce domaine de recherche dans une critique de la culture et de l’extension des commodités dans une société démocratique.

27

Plus spécifiquement, ces opportunités créent un espace propice à la reformulation d’un programme de recherche sur la culture centré sur les médias, propice également à la création d’un environnement d’apprentissage émancipateur pour les travailleurs intellectuels, y compris les journalistes, un environnement de nature à renforcer leur propre autonomie professionnelle dans le contexte de pratiques du travail intellectuel soumises aux lois du marché.

28

Par exemple, une reconquête de l’histoire du travail de la presse constitue un premier pas vers la prise de conscience du fait que les travailleurs de la presse sont des objets réifiés au sein du discours du commerce et de l’industrie et que le lieu de travail est le champ d’action d’intérêts économiques plus motivés par des enjeux de production et de profit que par le service public ou l’importance sociale. Comprenant leur position dans le système de discours qui construit la signification du journalisme et qui circonscrit les frontières de leur propre travail, les travailleurs de la presse découvrent les limites de leur participation dans la surveillance de la société et leur perte de contrôle sur les nouvelles et les flux d’informations.

29

Finalement, il se peut que les études critiques en communication, en tant que cadre institutionnel, aident à promouvoir l’importance de l’autoréflexion comme premier pas dans un processus de reconstruction des relations de domination en offrant des aperçus théoriques, en fournissant des stratégies de recherche interprétatives et qualitatives et en encourageant la résistance dans le but de mettre en pratique une vision démocratique de la communication et des médias. Une telle tâche ne peut avoir de succès que comme une pratique socialement consciente, mais seulement une fois exposées par les études critiques en communication les relations de pouvoir qui dominent la production du savoir et la dissémination de l’information. Défier la rationalité instrumentale d’un discours administratif ou corporatif, c’est réaffirmer son propre rôle d’agent historique du changement.

30

University of Iowa

31

(Traduction de l’anglais par Anne Chalard-Fillaudeau)

Pour citer cet article

Hardt Hanno, « Changements de paradigmes », L'Homme et la société 3/ 2003 (n° 149), p. 143-154
URL : www.cairn.info/revue-l-homme-et-la-societe-2003-3-page-143.htm.
DOI : 10.3917/lhs.149.0143


Article précédent Pages 143 - 154 Article suivant
© 2010-2014 Cairn.info
back to top
Feedback