L'Homme et la société
L'Harmattan

I.S.B.N.2747555445
202 pages

p. 196 à 201
doi: en cours

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n° 149 2003/3

 
Anthropologie et Sociétés, Université Laval, n° 26/2-3, 2002 : « Mémoires du Nord »
 
 
Commandes et Abonnements : Anthropologie et Sociétés, Département d’anthropologie, Pavillon Charles-de-Koninck, Université Laval, Sainte-Foy (Québec) G1K 7P4, Canada. Canada : Régulier 50 $ can ; Étudiant : 25 $ can ; Organisme : 100 $ can – Autres pays : 75 $ can ; 50 $ can ; 135 $ can.
Depuis 1999, une équipe de recherche internationale travaille au projet collectif Mémoire et histoire au Nunavut dont l’objectif est d’explorer diverses dimensions ou facettes des savoirs historiques ou de la mémoire sociale et collective des Inuits et de leurs modalités de fonctionnement dans le monde contemporain. Dans le prolongement de ce projet, a été organisée une Conférence intitulée Mémoires et histoires du Nord dont ce numéro d’Anthropologie et Sociétés présente, sous forme d’articles et de notes de recherche, plusieurs communications traitant de diverses facettes de la mémoire des Autochtones du Nord du Nunavut.
Ouvrant le dossier, l’ethnohistorienne Toby Morantz, en vue de réaliser une histoire de l’est de la baie James où réside la population des Cris, discute des avantages que présente l’utilisation de récits oraux, d’enregistrements d’entrevues. Elle montre bien le dilemme actuel de tous ceux qui font des recherches sur l’histoire des Autochtones et qui ont à utiliser soit des données de tradition orale, soit des données d’archives, soit, le plus souvent, une combinaison des deux. Des chercheurs ont développé l’idée selon laquelle il faut à tout prix tenter de garder leur intégrité aux données de tradition orale et ne plus tenter de les combiner aux données d’archives, en leur faisant perdre le plus souvent leur authenticité et leur sens. Pour l’auteur, même lorsqu’il n’est pas possible d’utiliser l’intégralité de l’enregistrement oral, « il y a quand même de la substance à en tirer, beaucoup d’avantages à s’en servir ». L’attention se porte donc ici sur ce qu’il est possible de sauvegarder de ces récits oraux pour introduire, dans une rédaction euro-dominée de l’histoire, les conceptions et la compréhension qu’en ont les Autochtones. Morantz justifie finalement son choix de rédiger une histoire du vingtième siècle de la baie James, basée principalement sur les archives et enrichie de transcriptions d’entrevues orales recueillies par des anthropologues entre 1960 et 1980. La matière qu’il est possible de tirer de ces récits oraux procure une compréhension des activités et de la perspective qu’avaient les Cris à une époque aujourd’hui révolue ; cette compréhension étant essentielle à l’écriture de l’histoire du vingtième siècle. Ce type d’histoire peut également permettre aux Cris de comprendre les événements et les politiques qui ont eu cours au XXe siècle.
La mémoire ne se déploie pas dans le vide. En appréhendant la mémoire des Inuits dans sa dimension géographique, Béatrice Collignon rappelle qu’il s’établit, à travers la mémoire, une relation dialectique entre l’espace et le temps. Alors que le temps singularise l’événement et l’identifie, l’espace en fixe la mémoire en l’ancrant dans un ou des lieux : il permet l’incarnation du temps. Le territoire prend forme autour de cette rencontre de l’espace et du temps qui se cristallise notamment dans les toponymes, noms donnés aux lieux pour les faire sortir de leur anonymat, les singulariser et les faire entrer dans la mémoire et dans une Histoire. Les toponymes sont des noms de lieux mais aussi un discours sur le territoire. Comme les récits de la tradition orale, ils racontent l’histoire des Inuits, à travers les lieux qu’ils fréquentent. L’histoire que racontent les toponymes privilégie la régularité, le quotidien des pratiques, l’histoire culturelle. Ils mettent l’accent sur les lieux habituels de campement, de pêche, sur l’aspect paysager ou la nature d’une entité, certains évoquant explicitement un événement particulier.
Jarich G. Oosten s’intéresse, pour sa part, aux aventures de Kiviuq — personnage populaire des récits inuits, chaman qui parcourut en tous sens les terres les plus reculées et survécut à de nombreux dangers — et cherche à déterminer jusqu’à quel point ces récits nous renseignent sur la nature et le développement de la tradition épique dans la société inuit. Après avoir défini les notions de héros, de chaman et d’épopée, il procède à l’analyse et à la comparaison de quelques variantes anciennes et modernes du récit de Kiviuq, allant jusqu’à déceler des « similitudes frappantes » entre ce récit et ceux de certains héros indo-européens comme Héraclès et Ulysse. En effet, les variantes de ce conte de Kiviuq fournissent deux dénouements possibles : celui de son heureux retour à la maison, de sa réunion avec son épouse et du partage du butin, ou celui de son adieu à la société et de sa transformation en un être immortel. Le premier dénouement rappelle la fin de l’Odyssée, Ulysse retrouvant son épouse ; le second évoque les aventures des héros qui, comme Héraclès après avoir tué ses propres enfants, deviennent immortels. Mais à quoi peut bien servir une comparaison entre un récit inuit et un récit indo-européen, plus spécifiquement grec ? Pour l’auteur, les similitudes entre l’Odyssée et le récit de Kiviuq renvoient peut-être à un ancien patrimoine culturel commun aux Indo-Européens et aux Inuits ou à des représentations semblables concernant l’ordre socio-cosmique, enracinés dans une ancienne conception chamanique du monde développée en Asie du nord.
La contribution de Frédéric Laugrand aborde les conditions d’émergence d’une conscience historique chez les Inuits. Il réfléchit sur les caractéristiques de la mémoire inuit et l’existence, dans ce type de société, d’autres formes de conscience historique, d’autres régimes d’historicité. Pour lui, la pensée anthropologique reste peut-être encore trop ancrée dans l’idéologie moderne pour admettre l’existence d’autres régimes d’historicité. Il nous semble, en effet, toujours inconcevable depuis les révolutions américaine et française, qu’une société digne de ce nom puisse fonctionner en dédaignant son passé et son futur ou en tournant le dos à l’idée de promouvoir un destin collectif. Dans nos sociétés, l’histoire demeure un instrument d’éducation politique, si bien que pour le sens commun, une société qui n’enseigne pas l’histoire est une société suicidaire. La mémoire inuit présente des caractéristiques fortes comme la prédominance accordée au récit de vie et au genre autobiographique qui vont de pair avec le souci de préserver, et non de réduire, la diversité des expériences. Une telle perspective contraste avec les histoires que privilégient nos sociétés. Pour les aînés inuits, le concept même « d’événement historique » demeure problématique, et peut varier considérablement d’une famille à l’autre ; l’indifférence évidente des Inuits face à la chronologie constituant une autre caractéristique de leur mémoire. Utilisant les notions de « sociétés chaudes » et « sociétés froides », Laugrand soutient que le réchauffement récent de la société inuit, lié aux effets de la sédentarisation, de la scolarisation et de l’adoption de l’écriture, découle davantage d’une stratégie de revendication et même d’une prise de parole que de l’avènement d’un nouveau et unique régime d’historicité. Il semble, aujourd’hui, que plusieurs régimes d’historicité coexistent dans les régions du Nunavut. La génération des 40-50 ans, celle des leaders inuits formés dans les premières écoles fédérales, est celle qui exprime le plus d’enthousiasme à l’idée d’écrire enfin une histoire inuit. Les aînés, avec leurs expériences de vie nomade, demeurent plus réservés à l’idée d’une histoire commune. Pour eux, une telle opération risque d’aboutir à des généralisations abusives et peu compatibles avec leur souci de respecter la diversité des expériences, des traditions et des histoires locales.
Michèle Therrien, ethnolinguiste spécialiste de l’inuktitut (langue parlée par les Inuits de l’Arctique oriental canadien), s’intéresse à l’expression linguistique
de cette mémoire en action et à ses résonances culturelles. Elle s’appuie sur le lexique, ce matériau privilégié de la pensée, pour mieux saisir de quelle manière sont désignées, en inuktitut, les opérations générales liées à la mémoire (fonctions de rappel, oubli, réactivation). Les aînés inuits, monolingues et non scolarisés, placés en situation d’évocation, opèrent divers choix lexicaux dont la finesse discriminatoire semble d’autant plus significative qu’ils permettent d’inscrire les faits de mémoire dans une dimension spatio-temporelle. Travaillant sur des propos tenus par des aînés du Nunavut dans le contexte de l’actuelle transmission des savoirs inuits et s’appuyant sur les travaux de Bernard Pottier, l’auteur attire l’attention sur quatre éléments lexicaux fréquemment utilisés, et traduits le plus souvent par to recall et to remember, qui expriment pourtant davantage et précisent les conditions dans lesquelles se sont inscrites, et ont été conservées, des données anciennes. Ces éléments renvoient à des degrés de conservation variables et témoignent de temporalités différentes. Ces distinctions correspondent à un effort de mise « en mots » adéquats au propos. Voilà pourquoi, d’une part, il faut être attentif à la traduction pour éviter de mettre sur un même pied ce qui ne l’est pas et, d’autre part, se pose la question de l’adéquation entre la langue d’origine et la langue cible, sachant qu’une traduction a pour objet de restituer une culture, une façon de penser, et non des mots.
Réagissant à un article de D. Damas portant sur l’ethnohistoire de l’Arctique central canadien et au peu de place que l’auteur y réserve à l’oralité et à la mémoire, François Trudel entreprend un « survol » des travaux d’histoire orale réalisés au Nunavut. Il s’agit, pour lui, de savoir ce qui définit et caractérise l’histoire orale, de montrer son importance dans les recherches sur les Inuits et de découvrir quelles dimensions particulières de l’histoire et de l’ethnohistoire des Inuits cette approche permet de révéler. Une contribution importante de l’histoire orale a jusqu’ici consisté à permettre de faire figurer dans l’histoire académique les perspectives de groupes de gens qui auraient pu autrement être mis à l’écart de l’histoire. En tant qu’approche ethnohistorique, l’histoire orale est avant tout utilisée par des chercheurs non-Inuits mais aussi par des Inuits. Les projets d’histoire orale dirigés par ces derniers paraissent répondre à des préoccupations sociétales qui tendent, selon Trudel, à l’empowerment et à la nécessité d’entretenir et de développer leur mémoire sociale. Dans le contexte des changements culturels, socio-économiques et politiques rapides qui ont transformé leur société et qui se poursuivent, les Inuits visent simplement et avant tout, au moyen de l’histoire orale, à sauvegarder leur langue et leur culture, à faire leur histoire selon leurs propres perspectives, et à repositionner et reconfigurer leur mémoire sociale dans le contexte contemporain.
L’anthropologue William Schneider rend compte de l’expérience des éleveurs de rennes contemporains de la péninsule de Seward au nord-ouest de l’Alaska, région où fut d’abord introduit le renne dans cet État (à partir des années 1870) et présentant la particularité et l’intérêt d’avoir accumulé des données sur l’élevage du renne depuis 1892. Les rennes ont d’abord été introduits comme source de viande, mais très tôt les éleveurs ont reconnu la valeur de plusieurs autres parties de l’animal. Les tendons ont servi pour la couture des peaux, la peau pour la confection des parkas et celle des pattes pour la partie supérieure des bottes de peau ou mukluks. Actuellement, la viande et les bois sont les principaux produits qu’on tire du renne. Les éleveurs d’aujourd’hui affrontent des difficultés qui dépassent celles qu’eux-mêmes ou leurs prédécesseurs ont connues dans le passé. Les caribous ont réapparu en nombre record dans la péninsule, ils s’immiscent parmi les rennes et dispersent les troupeaux ; les éleveurs arrivant à peine à se rendre maîtres de leurs animaux et à suivre leurs déplacements. Cette situation touche directement les éleveurs propriétaires de leurs troupeaux et leurs familles ; les autres membres de la communauté se réjouissent, quant à eux, de l’abondance de viande fraîche de caribou, la disparition des rennes ne les affectant pas aussi directement. La recherche dont rend compte cet article repose sur des entrevues orales avec des éleveurs et met l’accent sur leurs descriptions des changements qui se sont produits dans trois secteurs clés de leurs activités : l’importance croissante accordée à la vie communautaire avec sa contrepartie, l’abandon progressif de la vie sur l’aire de pâturage des rennes ; le recours de plus en plus fréquent aux moyens de transport rapides pour accéder aux troupeaux (introduction des motoneiges, voire de l’hélicoptère et de l’avion) ; enfin, les innovations qui affectent la distribution et la commercialisation des produits de l’élevage.
Deux notes de recherche concluent ce dossier. Dans la première, l’anthropologue Edmund Searles explore les liens entre histoire et mémoire qui apparaissent dans les pratiques d’attribution des noms et à travers les récits biographiques. Ces pratiques et les relations d’homonymie qu’elles engendrent révèlent une forme de mémoire culturelle spécifique aux Inuits. L’auteur discute la signification donnée par les Inuits aux pratiques d’attribution des noms et la façon dont ces dernières participent à la construction des histoires individuelles et communautaires au Nunavut. Dans la deuxième note de recherche, Murielle Nagy identifie plusieurs des écueils possibles des recherches effectuées au moyen d’entrevues en langue autochtone et traduites en anglais. Au moyen d’une analyse ethnolinguistique de plusieurs récits autobiographiques collectés chez les Inuvialuits, elle étudie d’abord divers aspects de leur conceptualisation de l’espace, du temps et de la mémoire, puis de leurs souvenirs d’enfance. L’étude révèle des différences de conceptualisation entre les hommes et les femmes, ainsi qu’une importance particulière accordée à l’espace et à l’éveil de la conscience dans la formulation des souvenirs.
À travers ces contributions, ce dossier Mémoires du Nord témoigne de la nécessité d’une collaboration croissante entre chercheurs et Autochtones pour faire une place, dans le discours scientifique, à la mémoire de l’Autre et aux multiples « histoires secrètes » dont l’Occident a pendant trop longtemps ignoré l’existence. L’ensemble des articles ici présentés montre la richesse de la mémoire des Inuits, une mémoire qui, pour ne pas s’énoncer sous la forme de l’histoire telle qu’on l’entend en Occident, n’en est pas moins un témoin fiable de leur passé tel qu’eux-mêmes l’interprètent et le mémorisent.
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