2005
L'Homme et la société
Comptes rendus
Catherine Gousseff et Anna Sossinskaïa, Les enfants de l’exil. Récits d’écoliers russes après la Révolution de 1917, Paris, Bayard Centurion, 2005, 263 p.
Les récits de la guerre civile suivie de l’exil russes abondent comme autant d’itinéraires singuliers qui s’inscrivent dans la durée plus longue des mémoires, textes d’adultes donc. La particularité de ceux réunis par Catherine Gousseff, l’historienne de l’exil russe en France et Anna Sossinskaïa, psychologue de l’enfance, consiste en ce qu’ils sont extraits d’un corpus qui comptait originellement 2 403 textes dont 500 ont été publiés en russe en 1924 à Prague et 500 (autres ?) à Moscou en 1997. C’étaient des devoirs sur table, en principe anonymes, rédigés entre la fin de 1923 et le printemps 1924 dans quinze lycées russes de Turquie, Bulgarie, Yougoslavie et Tchécoslovaquie par des jeunes de 9 à 23 ans. Le thème initial : « Mes souvenirs depuis l’année 1917 jusqu’au jour de mon entrée au lycée », a pu varier selon les établissements, être réinterprété par les enfants eux-mêmes. Parmi ces devoirs, deux fois plus émanent de garçons que de filles, issus pour la plupart de la moyenne bourgeoisie urbaine, enfants d’officiers ou de cosaques aussi, voire eux-mêmes élèves des « écoles de cadets » enrôlés dans les armées contre-révolutionnaires (10 % des auteurs environ), proportion qui s’explique par le fait que les armées blanches ont été évacuées par la Turquie et les Balkans tandis que la voie du nord était empruntée par des flux moins massifs et notamment par des intellectuels. Ainsi, parmi les établissements où ont été rédigés les devoirs ne figurent pas ceux de Berlin ou de Paris, capitales avec Prague de l’exil russe. Ajoutons qu’en 1924, le flot des exilés ne s’est pas encore tari et que, pour nombre de protagonistes, l’errance allait se poursuivre. Retracer leurs itinéraires serait cependant particulièrement malaisé, compte tenu, pour partie, de l’anonymat des devoirs. Néanmoins, une fois parvenus sur des lieux d’un exil qui leur apparaît comme relativement stabilisé, nombreux sont les enfants, surtout parmi les plus âgés, qui manifestent une forte volonté de « poursuivre leurs études ». Les combattants ont été blessés, ce dont témoignent des photos, certains posent un regard critique sur leur engagement qui peut aller jusqu’à l’incompréhension, traumatisés qu’ils sont par les horreurs de la guerre civile.
Les superbes photos d’enfants exilés, issues des fonds du Zemgor (Union des zemstvos et des villes, née en Russie avant la Révolution et transférée en exil comme l’une des principales organisations d’entraide, en particulier en direction de l’enfance), ne correspondent cependant pas nécessairement aux auteurs des devoirs car elles ne proviennent que pour partie des zones où ils ont été rédigés.
Si la plupart des enfants croient au retour, il en est qui ne veulent plus rien avoir affaire avec le pays du chaos. Les souvenirs sont encore frais, spontanés pourrait-on dire, ce qui ne signifie nullement qu’ils ne sont pas passés par un filtre interprétatif, en particulier celui des parents. Il en est même parmi eux qui ont eu foi en la Révolution et témoignent d’une attente déçue. Pour les enfants très jeunes, l’expérience est simplement relatée à travers les changements et les chocs qui interviennent dans le quotidien, faisant une large place aux réactions des parents. Pour d’autres, plus nombreux, les bolcheviks sont voués aux gémonies dans le même souffle que les Juifs, cet élément perçu comme étranger et responsable de tous les malheurs de la Russie dans une tonalité qui choque nécessairement le lecteur actuel. Mais l’exemple du sauvetage d’une gamine juive amie exposée aux pogromes figure aussi parmi les témoignages, ce qui montre que le choix s’est voulu nuancé et équilibré. L’exemple de Kiev avec les changements de pouvoir incessants apparaît ici aussi comme la quintessence du chaos, confirmant les mémoriels des adultes, exilés ou non.
Bref, ce qui est retracé dans ce très beau livre, beau d’apparence et de contenu, c’est l’expérience brute de nombreux enfants privés d’enfance, prématurément mûris, des récits qui permettent de pénétrer dans le quotidien des troubles révolutionnaires et du difficile départ en exil au cours duquel les familles peuvent voler en éclats : il y a un nombre considérable d’orphelins, plus de 300 sur l’ensemble du corpus.
Une chronologie des événements relatés ou subis par les enfants figure en ouverture tandis que la postface contextualise les récits. Un beau livre, certes, mais dérangeant.
Claudie Weill
Laurence Roulleau-Berger, La rue, miroir des peurs et des solidarités, Paris, PUF, coll. Sociologie d’aujourd’hui, 2004, 144 p.
L’ouvrage de Laurence Roulleau-Berger étudie la rue comme lieu d’expression privilégié de la vie sociale et de ses vicissitudes. S’attachant à décrire les manières dont les espaces, isolés ou surexposés, de la rue imposent, et permettent tout à la fois, la rencontre entre les « exclus de l’intérieur » et les « inclus », à saisir les moments où des univers traditionnellement séparés peuvent se rencontrer, la réflexion proposée n’est ni linéaire ni proprement démonstrative, mais dessine plutôt une approche « poétique » de l’univers urbain. L’exposé procède par évocations, images, digressions et superpositions de touches, plutôt que par le déroulement progressif et cumulatif d’un raisonnement analytique.
Cette histoire de la rue française contemporaine, nourrie de dizaines de petites histoires, est l’aboutissement de plusieurs enquêtes, couvrant une période totale de neuf ans, centrées notamment sur les processus de socialisation des jeunes urbains précaires, sur la question des effets croisés entre action publique et usages sociaux de la ville, et sur les nouvelles formes de « travail de rue » auprès des acteurs associatifs de l’intervention sociale. Un terrain manifestement riche et considérable, qui aurait pu d’ailleurs se voir ménager davantage d’espace dans ce tableau général, parfois rapide, des différents visages de la rue.
L’approche morphologique s’avère originale et féconde à la fois. L’inventaire à la Prévert est mis au service d’un exposé varié des formes et des questions sociales que la rue met en scène. Porté par une anaphore d’« il y a » qui scandent le texte, l’ouvrage affirme et décline la capacité de la rue à refléter les « peurs et les solidarités ». La priorité est toutefois accordée à l’effet de miroir des souffrances sociales, ostracismes et modes d’exclusion, les solidarités n’étant approchées que comme autant de réponses (via le travail social notamment) à ces phénomènes « premiers ». Les travaux antérieurs de Laurence Roulleau-Berger auraient pu laisser attendre davantage de développements sur les créativités propres aux interstices urbains, qui ici cèdent le pas à une analyse privilégiant le pan socioéconomique des modes d’engagement urbains et des modes d’être-à-la-ville.
Au total, un nombre considérable d’objets d’enquête et de thèmes de réflexion sont abordés, parmi lesquels nous citerons : la question de l’ordre et des désordres publics, depuis le sens et les effets des contrôles de police, jusqu’à l’hospitalité des espaces publics (leurs bruits, leurs silences, leurs formes de violence), leurs modes d’occupation (par les jeunes, les clandestins, les exclus, ou les sportifs) ; enfin, et surtout, la question des formes et enjeux du travail social de rue (bénévole ou public), d’assistance et de médiation. Devant une telle richesse des phénomènes observés et des questionnements soulevés, les sujets ne peuvent être tous traités de manière aussi approfondie qu’ils le mériteraient, et on reste forcément parfois un peu sur sa faim. Mais c’est sans doute là une limite propre à l’exercice même. Et l’un des intérêts de l’approche réside précisément dans cette invitation faite aux lecteurs à poursuivre et approfondir certains des questionnements dont l’ouvrage se charge de dessiner les contours. Ce tour d’horizon constitue donc une introduction stimulante à la sociologie de la rue, à la croisée de la sociologie du travail social et de la sociologie urbaine.
Carole Viaud-Gayet
Christiane Veauvy, Marguerite Rollinde et Mireille Azzoug (éds.), Les Femmes entre violences et stratégies de liberté. Maghreb et Europe du Sud, Saint-Denis, Éditions Bouchène, 2004.
Avec notre histoire patriarcale, des vies oubliées de femmes, des histoires « reléguées hors de notre portée » ne peuvent être retrouvées qu’en « supprimant la barrière entre objectivité et subjectivité ». C’est à cette invitation lancée par Christiane Veauvy, coordinatrice de l’ouvrage à côté de Marguerite Rollinde et de Mireille Azzoug, qu’ont répondu des femmes et quelques hommes, chercheur(e)s. Au travers des récits, les lecteurs sont conduits à mesurer l’ampleur des violences subies par les femmes et la valeur des stratégies de liberté construites en retour. Dans les interstices de ces écrits, les ambivalences des concepts clés en main de laïcité et d’universalisme montent à la surface car, s’il n’y a pas de réel caché, il y a des réalités que l’on aime bien revêtir de fictions, tel l’universalisme républicain censé absorber toutes les identités sans les dissoudre. Et pourtant, ne voit-on pas à travers l’Å“uvre de Pasolini que le consumérisme s’enracine dans les corps, jusqu’à priver les peuples de leur langue (Alain Naze, « Le sexe de l’androgyne pasolinien et autres questions politiques actuelles », p. 239-248) ? Le rejet tonitruant de l’archaïque voile au nom de la laïcité n’est-il pas, également, le moyen facile de séparer les femmes et les cultures (Nilüfer Göle, « Le voile, le renversement du stigmate et la querelle des femmes », p. 213-222) ? Question provocante dans l’histoire française, mais nécessaire quand on s’aperçoit que la figure de l’universel républicain est le plus souvent homme, le plus souvent blanc. Dans le débat sur le port du voile, on oublie fréquemment la part de cette réalité-là, et la révéler, ce n’est pas faire le jeu de l’intégrisme, mais rappeler la volonté de ne pas se laisser devenir simple sujet économique et sujet de désir pré-constitué, à la mesure d’intérêts privés qui ne font pas les nôtres. Le débat sur la prostitution est l’occasion d’une discussion contradictoire sur la place du corps comme lieu de déploiement des stratégies de liberté. Si, pour Marie-Elisabeth Handman, l’émancipation peut prendre appui sur le sexe, pour la plupart des auteur(e)s le corps apparaît davantage comme le point d’ancrage privilégié de l’assujettissement : corps cloîtré, corps contractualisé, corps folklorisé, corps nationalisé (Chizuko Ueno). La force de cet ouvrage est puisée dans la multiplication (concentration) des échanges entre femmes et dans leurs récits, notamment dans ces jeux de mémoire douloureux. Il ne faut pas oublier les femmes violées et tondues sous l’Espagne franquiste, stratégies de guerre obligent (Yannick Ripa, « Violence et stratégie antiféministe dans la guerre civile espagnole », p. 69-80) ; il ne faut pas oublier non plus les femmes prostituées pour le folklore, intérêts économiques compris, dans l’Algérie colonisée (Barkahoum Ferhati, « La prostitution à Bou Saâda : entre réglementation « nationale » et pratiques locales », p. 273-282) ; les femmes prostituées pour le bien national, intérêts patriarcaux compris, dans la campagne nipponne des années trente (Chizuko Ueno, « La place des femmes de confort dans le révisionnisme historique au Japon », p. 283-290). Face à tant d’exactions, le féminisme lyrique de certains hommes généreux et inspirés, tel Ben Bella au début des années soixante en Algérie, ne suffit pas (Mohammed Harbi, « Témoignage d’un militant algérien sur les luttes pour l’émancipation des femmes », p. 43-50). Et pourtant, l’appel aux armes est écarté car la violence opposée à la violence risque, le plus souvent, de reconduire le même rapport de domination (Laënnec Hurbon, « Esclavage, femmes et religions », p. 203-212, ainsi que Luisa Muraro). Il s’agit de se saisir de son histoire, constitutive d’une différence. À cet endroit, le débat s’engage sur la valeur de cette différence. Mireille Azzoug, mettant en garde contre une critique trop acerbe de l’universalisme, plaide pour l’articulation de l’universel avec la différence (« Universalisme et différence », p. 231-238). Les lecteurs remarqueront la quasi-éviction de la notion phare de genre, en tant que concept déclinable autour de multiples objets à analyser car, précisément, il ne s’agit pas d’analyser mais de rendre compte des histoires de femmes, de rendre des comptes aux femmes humiliées, ignorées de la modernité, afin que l’histoire inconsciente de toutes les femmes soit restituée et qu’elle puisse fournir les outils de construction d’« un autre ordre de rapports » (Luisa Muraro, « Enseigner les passages à un autre ordre de rapports », p. 133-138).
Amélie Maugère
Christiane Veauvy (éd.), Les femmes dans l’espace public. Itinéraires français et italiens, Paris, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 2004.
Une mise en résonance d’approches diverses, selon les disciplines, les points de vue des auteur(e)s, les thèmes de réflexion (du rapport des femmes à l’espace public, à la question du travail des femmes ou à celle du corps féminin, sans oublier les réflexions, plus directement théoriques, sur « la pensée de la différence », sur les instruments d’analyse mis en Å“uvre dans les questions de rapports sociaux de sexe, plus généralement sur l’articulation théorie/pratique), permet à cet ouvrage collectif une rencontre/confrontation entre les pensées, françaises et italiennes, du féminisme et des questions féminines. C’est en relation avec les revendications liées à la question de la parité, ou plutôt, en relation avec l’écart laissé ininterrogé par celles-ci, entre parité et égalité, qu’a germé l’idée de cet ouvrage : au fond, la parité, considérée seule, laisse le pouvoir inchangé. Réduite à un débat entre experts, la discussion sur la parité a probablement participé au « renforcement d’un barrage à la construction d’un sujet femmes, capable de devenir acteur dans le public […], sans qu’il doive nécessairement se conformer aux normes masculines ou abandonner l’objectif d’égalité entre les sexes », écrit Christiane Veauvy, dans son « Introduction » (p. 15). Il s’agirait donc d’envisager l’articulation subjectivité/politique (ce qu’effectue la première partie de l’ouvrage, sous des angles historique, sociologique et philosophique), au sens où l’entrée des femmes dans l’espace public ne devrait pas avoir à s’effectuer dans le cadre d’un reniement du sujet femmes. C’est d’ailleurs en se posant à la fois comme sujet et comme objet d’un nouveau champ que les femmes ont commencé à exister dans le champ théorique de l’histoire, mais en ne laissant pas intact ce domaine, puisque l’histoire des femmes, au lieu de s’agréger à un corpus déjà existant (et essentiellement masculin), s’est bien davantage constituée comme objet d’étude résultant de la confluence de préoccupations féminines communes, émanant de champs théoriques divers. Les femmes sont alors devenues « sujets de l’histoire », c’est-à-dire « des sujets qui parlent et dont on parle », selon l’expression de Michelle Perrot — c’est à l’avènement d’un tel sujet, dans le domaine politique, qu’il s’agirait de travailler, le lien entre sujet féminin pour l’histoire comme discipline et pour la politique étant évident pour la Société italienne des historiennes puisque là, il s’est agi de « transporter la méthode politique du mouvement féministe dans la méthode historiographique (partir de soi, valoriser la subjectivité et l’expérience, etc.) » (Emma Baëri, p. 222).
C’est à considérer l’originalité du mode de pensée propre au féminisme italien (à la jonction entre théorie et pratique) que son rapprochement avec les questions et pensées du féminisme français s’avère le plus fructueux : « [Le féminisme italien] se développe à partir de l’élaboration du vécu, réalisée en particulier dans des groupes d’auto-conscience » (Maria Luisa Boccia, p. 271). Ainsi, l’investissement du champ politique par les femmes n’est plus envisagé sans le préalable indispensable de la constitution d’un sujet femmes, susceptible de ne « pas […] entrer dans l’espace public comme on entrerait dans un édifice préconstitué » (Françoise Collin, p. 49), mais de n’y pénétrer qu’à la condition de le transformer profondément. Le texte collectif du groupe de la Librairie des femmes de Milan (p. 243-270) permet de donner un contenu effectif à ce sujet femmes, en le pensant à travers la « différence féminine », envisagée comme outil d’inspiration pour une stratégie politique. Si l’on veut bien, en effet, considérer que cette « différence » n’est pas posée comme un « Un » faisant face à l’Un masculin, mais n’est que le résultat, toujours insituable, d’un désir féminin, posé comme « contraire à la logique de l’identité » (Luisa Muraro, p. 287), alors, ce sujet féminin envisageant le pouvoir à partir de la « différence féminine » ne pourrait pas, purement et simplement, substituer un pouvoir des femmes à celui des hommes — c’est le pouvoir en tant que tel qui ne peut en sortir indemne.
Pour les lecteurs français, habitués à l’opposition entre féminisme universaliste et féminisme essentialiste, la pensée italienne de la différence permettra d’entrevoir un dépassement de ce strict clivage. Certes, beaucoup de questions resteront posées, notamment celle consistant à savoir si cette « différence » qu’on s’efforce de penser dans le cadre d’un différer à l’égard de toute logique de l’identité ne risque pas de se trouver, malgré tout, hypostasiée, à l’image (mutatis mutandis) du « féminin » chez Lévinas. Mais, se posant cette question, ces lecteurs auront déjà fait l’essentiel de cet itinéraire franco-italien, en ce qu’ils se situeront dans ce dialogue, devenu alors possible, entre universalisme et différencialisme, en lequel la parité en politique ne saurait être envisagée comme une fin en soi.
Alain Naze
Valeria Alicia Hernandez, Laboratoire : mode d’emploi. Science, hiérarchies et pouvoirs. Paris, L’Harmattan, Coll. Anthropologie critique dirigée par Gérard Althabe et Monique Selim, 2001.
Voici donc inaugurée une certaine anthropologie de la science, celle, critique, qui vient s’ajouter à l’anthropologie des savoirs déjà commencée. Cette anthropologie de la science ne doit pas être confondue avec une sociologie de la science, bien que les deux disciplines soient limitrophes. Mais, lorsque l’anthropologie se choisit un objet de recherche, elle privilégie dans ce choix le culturel — grosso modo les mÅ“urs et les manières —, tout en reconnaissant leur place aux rapports sociaux et aux pouvoirs.
Le terrain sur lequel a travaillé Valeria Hernandez est un laboratoire de recherche qui se consacre à des découvertes concernant l’agroalimentaire. Il s’agit d’un laboratoire de « science dure ». C’est au moins ce qu’on peut déduire des indications données par l’auteur — qui préserve au maximum l’anonymat non seulement de ses interviewés, mais celui du lieu géographique où se trouve le labo et la nature précise des recherches qui y sont faites.
Certes, Valeria Hernandez n’est pas la première à s’être intéressée à la vie d’un laboratoire. Bien que ce genre de travail ne soit pas fréquent, elle en cite quelques-uns dans sa bibliographie : un article de M. Amiot sur le laboratoire entre équipes et réseaux, le livre de G. Lemaire, G. Lécuyer, B.P. Gomis et C. Barthélémy sur quelques facteurs de réussite des laboratoires de recherche en France, un ouvrage de G. Lemaire, G. Darmon et S. El Nemer sur les laboratoires de recherche fondamentale, enfin deux articles, l’un de Lemaire et Darmon, l’autre de D. Pestre sur la prise de décision en laboratoire.
Ce qui nous paraît distinguer le travail de Valeria Hernandez de ceux qui l’ont précédé, c’est la volonté délibérée de se situer en anthropologie — les auteurs précédemment cités sont des sociologues — et de prendre ses distances avec les ouvrages sur la science, notamment ceux de Bruno Latour, en montrant, au fond, comment la conception de la science ne peut se séparer de l’analyse de la vie scientifique.
Apparemment, ce livre est une histoire des pouvoirs dans un laboratoire scientifique. En fait, il est plus que cela. Les pouvoirs et les différences hiérarchiques y sont marqués dans le tissu même non seulement des groupes, mais des vies individuelles. Et ce ne sont pas d’ailleurs seulement eux que l’auteur s’efforce de mettre en évidence, mais, comme disait Gurvitch, l’effervescence de leur vie culturelle et sociale.
Écrit un peu comme un roman, avec une chronologie, une action, des personnages, l’ouvrage de Valeria Hernandez n’en est pas moins très rigoureux, tentant constamment de vérifier au plus près ses hypothèses, allant, comme le note Gérard Althabe dans sa préface, jusqu’à interpréter ce que l’enquêtrice-auteur appelle ses défaillances. Tout se passe comme si elle était elle-même un personnage de cette intrigue, où elle joue effectivement, à l’occasion, un rôle de médiatrice ou, plutôt, de transmetteuse. On assiste successivement à son arrivée au laboratoire, à sa réception, puis à sa rencontre avec les différents protagonistes de ce qui va se jouer devant elle ; elle interroge aussi bien l’étudiant doctorant que le grand directeur. Ce qu’elle découvre assez vite — comme dans tous les labos de recherche —, c’est une hiérarchie : le directeur, les chercheurs permanents, les non permanents, les ITA (ingénieurs). S’agit-il, entre les différentes strates, entre les sous-groupes et les individus qui appartiennent à chacune de ces strates, de rapports de domination ? À vrai dire, oui, l’auteur n’hésite pas à le dire. Mais il ne s’agit pas pour autant de mettre en cause un système qui produit de la théorie et des résultats scientifiques, en tout état de cause bénéfiques pour l’intérêt général. Prestigieux, internationalement reconnu, le laboratoire remplit sa finalité. C’est, nous semble-t-il, plutôt le vécu de groupes et d’individus dominés qui se trouve affecté parfois, presqu’au cas par cas, par l’excès plus ou moins dosé de la domination des directeurs et des chercheurs. Valeria Hernandez ne décrit pas la galère, non plus une structure paternaliste, mais, à certains moments, le trop habile machiavélisme de certains, ceux qui, statutairement, ont le pouvoir. Les crises, notamment celle de la direction, sont inévitables, mais quelque peu piégées d’avance par la politique de cette direction. En gros, ce laboratoire est une unité humaine fort proche de ce qui se passe aujourd’hui dans la plupart des groupes humains. Avec, comme le montre le personnage de Martine, la part d’excessive domination contre laquelle il faut toujours lutter.
L’auteur interprète la fête annuelle comme un rite d’inversion. L’égalité est rétablie entre tous pour quelques heures. Disons que les excès — d’ailleurs quotidiennement peu apparents — y deviennent invisibles. Un livre de très grande qualité qui tente de montrer, avec ses lumières et ses ombres, la genèse culturelle, sociale et politique de la production de la science.
Louis Moreau de Bellaing
Alexis Spire, Étrangers à la carte. L’administration de l’immigration en France (1945-1975), Paris, Grasset, 2005, 402 p.
Avec cette étude sur les pratiques réelles de l’administration des immigrés au lendemain de la Libération et pendant les trente glorieuses, Alexis Spire analyse la magistrature bureaucratique qui est chargée, dans les cas particuliers, de mettre en Å“uvre les instructions politiques et l’application des règles du droit. Car une politique de l’immigration peut bien être soumise à un projet politique, elle doit cependant être encadrée par des lois, réglementée par des circulaires, appliquée par des administrateurs, des individus qui décernent à d’autres, des postulants étrangers, le droit de s’établir en France, d’y travailler ou d’en obtenir la nationalité. Tous ces niveaux intermédiaires se nouent dans les préfectures. C’est pourquoi, Alexis Spire, à côté de l’étude historique classique, s’est entretenu avec d’anciens agents de préfecture, retraités, auxquels leur longue carrière à la Préfecture de Paris permettait une vision d’ensemble et une perception de l’évolution des pratiques réelles de l’administration. Ces entretiens mettent bien en évidence l’existence d’un ethos préfectoral qui diffère de la légitimité plus impersonnelle de la domination bureaucratique définie par Max Weber. Ces entretiens ont l’avantage de nous montrer comment les règles implicites de fonctionnement bureaucratique sont intériorisées par les agents qui les mettent en Å“uvre quitte à les interpréter selon des préférences et des valeurs supposées s’imposer. Inversement, le dépouillement et l’analyse statistique de 1 600 dossiers d’étrangers ouverts à la Préfecture de Paris en 1956 et en 1975 mesurent la transformation des pratiques entre le début et la fin de l’immigration officiellement souhaitée. Ils montrent comment la vie des individus est mise en catégories administrativement signifiantes. Le jugement administratif — relier une règle et un cas particulier — ne relève pas seulement du bon sens naturel, il montre comment une organisation étatique hiérarchisée exerce sa domination. C’est pourquoi l’ouvrage d’Alexis Spire présente un intérêt général qui dépasse de beaucoup son objet circonscrit.
La politique de l’immigration a été, et est toujours, régie par l’ordonnance du 2 novembre 1945. Ordonnance et non pas loi, car le général de Gaulle ne voulait pas faire dépendre l’avenir de la population française d’une loi votée dans un parlement où les communistes et les socialistes pourraient imposer leurs options. Le texte devait répondre à deux exigences contradictoires. D’une part, certains hauts fonctionnaires poursuivaient une politique délibérée de la Troisième République : combler les trous démographiques et le déficit de la France en main-d’Å“uvre par l’introduction de « bons éléments » facilement assimilables. Ce souci d’avant-guerre avait été maintenu sous le régime de Vichy et parfois c’étaient les mêmes théoriciens qui se retrouvaient après la Libération sur des postes analogues à ceux qu’ils avaient occupés autrefois ou sous l’Occupation. Ils rencontraient des fonctionnaires issus de la Résistance qui refusaient farouchement d’envisager l’immigration selon des critères ethniques ou nationaux, car ils ne voulaient rien faire qui permette une éventuelle ségrégation (leur souci était sincère mais les techniques administratives ont leur logique propre et le « fichier juif » a été soigneusement conservé dans les archives…). L’ordonnance ne concernait donc que des catégories universelles, et cette distance entre les principes et leurs conditions d’application est probablement l’une des explications de la permanence de ce texte, maintes fois remanié et corrigé, mais jamais abrogé. Il constitue actuellement le code de l’entrée et du séjour des étrangers en France. La forme de l’itinéraire administratif est restée la même, qu’il s’agisse d’introduire en France la main-d’Å“uvre nécessaire à la reconstruction tout en éliminant les « agitateurs » — syndicalistes ou sympathisants communistes — (jusqu’en 1973), de stopper l’immigration de travail pour accepter le regroupement familial ou de participer à la construction de barrières efficaces afin de protéger l’Europe d’une « invasion » qui la submergerait. La peur d’introduire d’éventuels « terroristes » ou de fanatiques « islamistes » a simplement pris la place des craintes antérieures. Nous avons ici un exemple d’une institution de longue durée qui impose ses préceptes à travers les vicissitudes politiques comme dans les conjonctures économiques les plus différentes. L’appareil de défense et de contrôle de l’immigration qui sert, en principe, à protéger l’emploi des Français, a été construit et perfectionné dans une conjoncture de plein-emploi et il était destiné à hâter la croissance économique. L’immense intérêt de l’ouvrage d’Alexis Spire est alors de s’attacher aux pratiques et aux hommes qui appliquent, selon des normes et une éthique, ces règlements dans ces circonstances si différentes. Il montre ainsi, dans la décision administrative, l’intrication des différents niveaux de la temporalité des sociétés.
Ariane Lantz
Laetitia Atlani-Duault, Au bonheur des autres. Anthropologie de l’aide humanitaire, Société d’ethnologie, 2005, 199 p.
L’ouvrage de Laetitia Atlani apporte une contribution originale à une anthropologie de l’aide humanitaire. Après plusieurs années d’activité professionnelle dans une organisation multilatérale d’aide et de développement baptisée OID (qui est probablement le PNUD) l’auteur est parvenu à produire une analyse fouillée et perspicace des pratiques et représentations des acteurs, en maintenant une distance méthodologique dans la proximité de la cohabitation. C’est un peu une gageure et c’est la principale originalité de ce travail qui semble tiré d’une thèse. De ce fait, le premier chapitre présente un positionnement théorique très éclectique. Personne n’est oublié. Comme dans une thèse. Le second chapitre plante le chapiteau dans ses dimensions institutionnelles multilatérales, idéologiques (la référence à la gouvernance est bien analysée) et la lutte contre le VIH, mobile de l’intervention du projet.
Le chapitre III présente la région (Asie centrale et Transcaucasie post soviétique) puis l’épidémie de VIH/Sida dans la région. Ce chapitre intitulé « l’héritage » évoque le système de prévention soviétique qui permettra de mesurer le fossé avec les intervenants de l’OID et leur bagage. La méthode d’intervention est analysée avec beaucoup de vie et de rigueur dans le chapitre suivant qui montre, avec des paroles d’acteurs et des analyses solides, les problèmes rencontrés en termes de compréhension et de communication entre des « eux » et des « nous » en miroirs croisés.
Les stratégies déployées sont très bien présentées et les acteurs sont l’objet d’un traitement chaleureux, sans lyrisme, mais avec beaucoup de justesse. Ils ne sont pas caractérisés, ni mis en scène. Ils sont en place de manière vivante et non anecdotique.
La situation des ONG, médiatrices locales nécessaires mais peu ajustées au départ, signale une dynamique dont les éléments sont pertinents. Celle-ci est présentée comme une dialectique entre des forces de proposition (occidentales) qui veulent développer leur stratégie et former leurs acteurs à des pratiques nouvelles, des obstacles, principalement identifiés à des forces conservatrices imprégnées d’autoritarisme soviétique. Les multiples formes de résistance résultent de cet affrontement dialectique.
Après le modèle occidental de bonne gouvernance, la société civile fait l’objet d’une excellente analyse appuyée sur Tocqueville et Putman. En effet, l’émergence de la société civile est un élément central de la stratégie déployée pour la prévention du Sida et son appropriation sociale. Ces développements réinstallent la dimension idéologique incontournable après la description du champ et des enjeux.
La conclusion, brève mais dense, montre que Laetitia Atlani maîtrise bien la problématique dont son terrain n’est qu’un épisode. Elle introduit une réflexion sur le développement, la légitimation des interventions, l’idéologie occidentale, bien menée. La principale faiblesse relative de cet ouvrage tient, me semble-t-il, à la rhétorique ethnographique réitérée en termes de méthodologie. L’enquête réalisée n’a nulle besoin de se définir comme une « ethnographie » qu’elle n’est pas. La méthodologie est inutilement complexifiée avec des étapes dont on ne voit pas clairement la réalité, dès lors que l’enquête est riche et l’analyse brillamment réussie. Hors de cette pesanteur méthodologique, probablement héritée de l’exercice académique de thèse, cet ouvrage constitue une contribution importante à une approche anthropologique de l’intervention occidentale au nom de l’aide et du développement. La proximité des acteurs, la qualité des analyses, permettent des explications éclairantes sur les pratiques observées.
Bernard Hours
Michel Kokoreff et Jacques Rodriguez, La France en mutations. Quand l’incertitude fait société, Paris, Payot, 2004, 346 p., 21€.
Dans leur essai intitulé La France en mutations, Michel Kokoreff et Jacques Rodriguez analysent les phénomènes sociaux qui, depuis les années 1980, participent à la transformation de la société. Partant du principe que l’incertitude devient une composante inhérente à l’organisation sociale, ils interrogent ce qui advient alors même que les repères anciens ne sont pas totalement révolus. La question centrale consiste à comprendre en quoi les zones d’incertitudes qui se répandent, voire se diluent, tant dans les sphères privées que collectives, peuvent donner lieu à l’invention de nouvelles normes. L’approche se situe au cÅ“ur de la question sociale telle qu’elle peut se formuler en ce début du XXIe siècle, allant de l’analyse des transformations des institutions de socialisation jusqu’aux évolutions de la démocratie, en passant par l’immigration, la délinquance, les inégalités hommes/femmes, etc. Chaque fait social est l’objet d’une étude pluridisciplinaire. Au sein de ces approches plurielles, les références sociologiques dominent toutefois à travers la mention d’une grande diversité de travaux de recherches.
Les auteurs s’attachent à dégager les limites heuristiques des études actuelles vis-à-vis desquelles ils affirment qu’il est nécessaire de dépasser les anciens schèmes de pensée, ces derniers ne suffisant plus à l’explication des mutations sociales. En rappelant qu’« il est tentant de confondre changement et déclin », ils invitent à penser la dynamique qui est au cÅ“ur des mutations. Contrairement aux approches en termes de déclin de la société, des normes et des institutions, les auteurs réhabilitent la notion de crise en son sens originel. Selon eux, cette dernière est à penser non pas en termes de fin mais, au contraire, de transformation du modèle social, de mise en place d’alternatives, de « mutations normatives ». En ce sens, toute situation instable peut être source d’innovation. On assisterait alors à « une recomposition des normes régissant les différents domaines de la vie sociale ». Dès l’introduction, Michel Kokoreff et Jacques Rodriguez laissent transparaître la volonté d’inscrire leur raisonnement dans une sociologie dynamique, en rappelant les propos de Georges Balandier (Le détour, 1985) pour qui « la modernité, c’est le mouvement plus l’incertitude », deux éléments avec lesquels la société contemporaine doit apprendre à composer en inventant des modalités de « gestion des incertitudes ».
L’ambition de l’ouvrage est donc d’éclairer sous un jour nouveau les transformations qui affectent les formes traditionnelles du « vivre ensemble ». Pour ce faire, les auteurs utilisent une trame en deux pans interdépendants dans l’actuel mouvement de société. Le premier concerne la crise économique et sociale qui s’immisce dans tous les domaines de l’existence et le second interpelle les sphères politique et idéologique. Ils observent ainsi les réformes que subit l’action publique du fait des changements d’orientation de la politique nationale. Il faut noter que, sur ce point, le propos des auteurs prend parfois les formes d’un discours engagé, à la limite de l’argumentaire militant, fragilisant la démarche scientifique et le caractère convainquant de la démonstration.
La première partie de l’ouvrage s’ouvre sur une remise en cause de la prétendue fin des classes sociales. Faisant le point sur le parcours de la théorie sociologique depuis plus de 50 ans sur la question de la structuration de la société en classes, ils s’attachent à montrer que leur déclin n’est pas avéré. Pour l’essentiel, ils dévoilent les limites des analyses en termes de moyennisation de la société, les insuffisances des tentatives de théorisation sur l’exclusion ou encore l’intérêt qu’il s’agirait de porter au développement d’une nouvelle aristocratie. Selon eux, les études qui se sont empressées d’annoncer le déclin d’une société hiérarchisée ne pouvaient pas penser l’évolution sociale sous le prisme du changement. Les auteurs se proposent d’adopter cet angle de vue en montrant que s’opère actuellement une « reconfiguration de l’espace social ». Ils analysent le passage d’une structure de classes de type « bipolaire », opposant la classe bourgeoise à la classe ouvrière, à une structuration « multipolaire » qui obscurcit les repères analytiques en termes de lien social, d’appartenance et de conscience de classe. À travers ces reconfigurations, il s’agit de montrer que les rapports de classes n’ont pas disparu mais que leurs objets de lutte se sont déplacés et que de nouveaux rapports sociaux sont à l’Å“uvre. L’explication de ce process de restructuration de l’espace social ne peut plus se satisfaire des approches individualisantes qui, selon les auteurs, tendent à masquer « les variables sociales ». Son heuristique nécessite « de formuler différemment la question des inégalités » afin de départager celles qui se sont amoindries de celles qui se renforcent. Pour ce faire, les auteurs étudient les mutations qui refondent les institutions socialisatrices et plus particulièrement le travail, la famille et l’école.
La forte expansion du salariat est à l’origine d’une grande partie des mutations des formes du travail. Les auteurs montrent que si le chômage représente un problème social incontournable, il faut aussi observer les transformations à l’Å“uvre au sein des entreprises. On retiendra l’analyse sur l’émergence du « précariat » caractérisé par des situations d’instabilité durable. Mais des mutations s’opèrent aussi du fait du développement du « management participatif » qui entraîne l’émergence des « hyper engagés », caractérisés par une forte implication dans le « projet d’entreprise » et par le « dépassement de soi ». Dans ce cadre, le rapport au travail est un bon indicateur des mutations normatives. Parmi les nouvelles normes à respecter, citons l’exigence d’une « souplesse adaptative » qui s’accompagne d’un « esprit d’initiative », d’une « aisance relationnelle » et de la « polyvalence ». Au cÅ“ur de ces injonctions comportementales se trouve une attente prégnante d’autonomie et de responsabilité individuelle.
Les transformations normatives inhérentes aux évolutions du salariat se retrouvent au sein des institutions socialisantes que sont la famille et l’école. La première fait l’objet d’évolutions plurielles qui appellent à une redéfinition des rôles et des responsabilités au sein de la sphère privée. Les auteurs démontrent cependant que si le modèle familial subit des mutations importantes, on ne peut pas affirmer qu’il y ait un total bouleversement de ses modalités organisationnelles. Selon eux, l’univers familial connaîtrait un « redéploiement normatif » dans lequel les familles développent de nouveaux liens et inventent des alternatives de fonctionnement. Ces mutations sont d’autant plus difficiles à percevoir qu’elles demeurent instables et ne donnent pas lieu, pour l’heure, à un type de famille homogène mais, au contraire, à « une diversité des logiques de recomposition ». Face à ces transformations confuses et instables, les auteurs montrent que les institutions — à travers l’action publique — tendent à « se décharger sur les individus pour gérer ce qu’elles ne savent plus prendre en charge ». Ce désengagement de l’État est dénoncé de la même manière pour ce qui concerne l’école. Les auteurs mentionnent alors l’idée d’une « déresponsabilisation des pouvoirs publics », indiquant par là que face à des situations complexes comme l’augmentation des « désordres scolaires » et de « la violence à l’école », l’institution tend à rejeter la responsabilité sur la sphère privée.
Si cette première partie est assez remarquable du point de vue de la synthèse des travaux référencés, sa lecture peut toutefois faire l’objet de deux principaux regrets. Le premier concerne la forte importance accordée à la notion de norme. Les auteurs insistent en effet sur le fait que, pour répondre à la multiplication des incertitudes, de nouvelles normes surgissent dans le fonctionnement global des institutions. Toutefois, l’analyse aurait mérité un préalable portant sur une réflexion épistémologique de la norme. Ces « nouvelles normes » sont-elles fortement empreintes d’un caractère moral ou bien reflètent-elles l’émergence de nouvelles règles de conduite ? Dans ce cas, jusqu’à quel point peut-on parler de « norme » ? On note aussi l’absence de réflexion sur ce qu’impliquent ces « normes émergentes » quant à l’évolution du contrôle social. Quel est leur impact sur l’organisation sociétale ? En quoi canalisent-elles d’une nouvelle manière les comportements collectifs ? D’autre part, les auteurs accordent une forte place à l’analyse de la transformation des inégalités et octroient implicitement une moindre place à la notion d’incertitude. Ce faisant, ils dévient quelque peu leur problématique initiale. Il faut attendre la seconde partie pour que ce lien soit plus explicite. Les inégalités sont alors reliées à la notion d’incertitude par le biais de la responsabilité perçue comme une norme centrale.
Selon les auteurs, la notion de responsabilité occupe une place croissante dans les sphères privées. L’individu moderne se doit d’être « un véritable entrepreneur, capable de se prendre en charge et de gérer, au mieux, sa trajectoire de vie ». Pour ce faire, il doit innover et — dans un environnement marqué par l’instabilité et l’incertitude — développer sans cesse de nouvelles capacités d’adaptation. Or, les auteurs insistent sur le fait que tous les individus n’ont pas le même potentiel d’adaptation, ce qui renforce les inégalités. De plus, les données objectives ne suffisent plus à assurer l’individu de la perspicacité de ses choix. Ceci renforce l’incertitude, au point de mener parfois à ce que les auteurs nomment « l’incertitude existentielle ». Derrière l’idée d’une redéfinition de la responsabilité se trouve une remise en cause des principes qui étaient au fondement de l’assistance et de l’assurance sociales. Ce qui est en jeu dans la « gestion de l’incertitude » relève donc d’un nouveau partage des responsabilités entre l’individu et l’État.
Les évolutions des modalités de gestion du social sont aussi révélées par des phénomènes tels que les inégalités de genre dans l’emploi, la discrimination scolaire et l’insertion professionnelle des jeunes, pour ne citer qu’une partie des points analysés. Il s’agit de montrer en quoi le traitement apporté à ces problèmes sociaux varie en fonction des changements idéologiques et politiques. Les deux dernières décennies auraient été particulièrement marquées par un État qui oscille entre « une position universaliste » prônant un modèle unique de citoyenneté, et une « position différentialiste » qui valorise la différence comme moteur du lien social, reconnaît « les communautés d’intérêts et les spécificités de groupes ». Ce mouvement d’oscillation n’a pas été sans effet sur la démocratie. Celle-ci serait passée des valeurs centrales de l’égalité et de la solidarité à travers l’État providence, à un « État animateur » qui promeut et soutient des projets en vue de développer la participation des individus, pour arriver à un « État solidaire-sécuritaire ». Il s’agit de montrer en quoi la société connaît un réveil des « attributs régaliens » qui permettent à l’État de restaurer son autorité, à travers notamment le développement d’une « rhétorique risquophile ».
Parallèlement, la conception du risque aurait, elle aussi, connu de fortes mutations. Perçu par l’État social comme un moyen de contrecarrer le fatum qui pesait particulièrement sur les classes laborieuses, le risque s’est répandu dans de nombreux domaines, allant des risques sociaux liés au chômage ou à la vieillesse jusqu’aux risques industriels ou encore naturels. Hier symbole de protection et de solidarité, le risque serait aujourd’hui un instrument de redistribution des responsabilités. Les politiques publiques et privées tendraient notamment à encourager la prise de risque individuelle. Cette dernière devient ainsi une forme de contrainte sociale par laquelle l’individu moderne doit « savoir prendre et gérer des risques », autrement dit et une fois de plus, être responsable. Ce processus a pour conséquence d’instaurer de nouvelles normes compor-tementales comme le culte de la performance ou encore le développement d’un acteur social flexible à volonté. En deux décennies, la société serait passée d’une action publique de redistribution en vue d’une socialisation des risques à une redistribution des responsabilités, exigeant de l’individu qu’il soit apte à « rationaliser l’incertitude » et à assumer les conséquences de choix pour le moins aléatoires dans un environnement incertain. Notons toutefois que le propos des auteurs paraît quelque peu exagéré sur ce point. On aurait pu souhaiter qu’ils le relativisent en accordant une moindre importance à l’hypothèse selon laquelle la responsabilité tend à envahir la sphère privée. Un plus large espace accordé à l’observation de la répartition de la responsabilité entre sphères privées et publiques aurait sans doute amoindri l’aspect dramatique de l’analyse et renforcé le caractère convaincant de la démonstration.
D’un point de vue formel, il faut reconnaître la clarté de la démonstration qui rend la lecture utile à la formation des étudiants en sociologie ainsi qu’à tout lecteur curieux de comprendre les mutations que subit la société française. Les auteurs ont fait le choix de la proximité en traitant d’événements médiatisés tels que la fermeture de Métaleurop, la question du voile islamiste, etc. Ils partent donc de l’événementiel pour montrer en quoi il s’intègre dans une réflexion plus globale sur les transformations sociales. Pour chaque thème, la démonstration est renforcée par des encadrés intitulés « l’Å“il du sociologue » qui focalisent la réflexion sur un ouvrage sociologique de référence. Peut-être manquera-t-il au lecteur des données comparatives au niveau international qui permettraient d’analyser plus finement les processus de transformation à l’Å“uvre ?
Ce n’est toutefois pas sur ce point que porte notre principale critique. À première vue, l’accumulation des écrits sociologiques auxquels il est fait référence paraît favorable à l’émergence d’une analyse alternative de l’incertitude, à condition qu’elle tende à les dépasser. Notre regret porte sur le fait que, le plus souvent, les auteurs répondent aux limites de chacune des approches par la référence à des thèses opposées. De plus, dès l’introduction, ils affirment qu’à travers les schèmes de pensée traditionnels, « nous peinons à saisir le sens de la nouvelle donne ; nous passons à côté de ce qui advient ». Or, la plupart des travaux référencés s’appuient sur ces modèles d’analyse. Ce faisant, les auteurs échappent parfois difficilement aux limites qu’ils déplorent. Enfin, ils pointent la multiplication, depuis une vingtaine d’années, des écrits microsociologiques qui, selon eux, ne permettent pas d’obtenir une vision globale des mutations en cours ni d’alimenter la problématique de l’incertitude perçue comme un facteur inhérent aux restructurations de la société. Et ils tentent de répondre à cette limite en construisant une synthèse de l’ensemble de ces travaux. Leur démarche peut alors paraître paradoxale car, en procédant de la sorte, ils prennent le risque de réduire l’approche macrosociologique à une addition d’études aux objets socialement délimités. Ce faisant, ils entretiennent parfois la limite heuristique qu’ils dénoncent. La tendance est alors à une transformation de leur essai en un manuel dans lequel le lecteur se trouve face à une sorte de dialogue entre des travaux passés ; un dialogue qui laisse finalement peu de place à l’analyse alternative. Cette dernière est le plus souvent peu développée et risque, à certains moments, de laisser le lecteur sur sa fin.
Autrement dit, on peut regretter que les auteurs n’aient pas accordé davantage d’espace à une analyse innovante telle qu’ils l’annoncent en introduction. La référence aux travaux de Georges Balandier permettait pourtant de rappeler la nécessité de relativiser le primat de l’incertitude dans les sociétés modernes en montrant qu’il recouvrait déjà une forte prégnance sous les Lumières. L’analyse alternative ainsi proposée aurait peut-être gagné en précision si les auteurs avaient opéré le choix de restreindre le nombre d’écrits référencés. Ils auraient ainsi pu développer une problématique dans laquelle la notion « d’incertitude » aurait réellement supplanté celle de « mutation » en rappelant le postulat selon lequel « la modernité ne ravage pas tout ce qui lui est antérieur, elle produit des ruptures et manifeste des impossibilités, mais ne parvient jamais à éliminer entièrement ce que le passé a stocké » (Georges Balandier, 1985).
Valérie Bretagne
Hervé Georgelin, La fin de Smyrne. Du cosmopolitisme aux nationalismes, CNRS Éditions, Collection CNRS histoire, Avril 2005, 254 p.
L’ouvrage d’Hervé Georgelin, issu d’une thèse d’histoire soutenue en novembre 2002 à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) est remarquable à plus d’un titre. Le travail organisé de façon thématique se propose de rendre compte de la vie sociale dans la Smyrne ottomane tardive, ville réputée pour être plus libre que « l’intérieur », en position de rayonnement sur l’ensemble de l’Asie Mineure. L’auteur nous offre des tableaux de vie d’un monde de plus en plus « sens dessus dessous », traversé par des tendances anomiques et des ajustements constants et subissant les soubresauts d’une montée en puissance du principe de la modernité.
Smyrne, dont l’auteur nous livre les discontinuités et transformations en rapport avec différentes conquêtes (conquête musulmane graduelle mettant fin à la société byzantine puis conquête ottomane), devenue un port intégré à des réseaux centrés sur l’Europe occidentale dès le XVIIe siècle fait figure, au XIXe siècle, « de grande ville non musulmane, plus particulièrement chrétienne, même auprès de la population turque qui l’appelle Gâvur Izmir, la ville infidèle ». L’auteur nous conduit au cÅ“ur d’une diversité chatoyante tout en précisant que la majorité de la population de la ville est devenue majoritairement non turque.
Ce travail repose sur des sources qui croisent en même temps des fonds diplomatiques allemands, autrichiens, français, britanniques, grecs et arméniens peu étudiés, avec des récits produits par les « acteurs historiques ». La parfaite connaissance de la langue grecque et arménienne permettra à l’auteur d’utiliser des récits datant de la fin de l’Empire ottoman, écrits par d’anciens habitants de Smyrne et des environs. L’auteur insiste d’entrée de jeu sur les lacunes des sources turques ottomanes en raison de l’incendie de Smyrne de 1922 qui emportait également les archives des kadis, tout en précisant que l’historiographie turque utilise largement des sources occidentales pour parler de la région de Smyrne-Izmir en Asie Mineure occidentale.
Hervé Georgelin insiste sur son choix théorique préférant saisir la notion de cosmopolitisme par l’histoire urbaine et l’étude d’un ensemble de situations de juxtapositions où se côtoient différentes communautés plutôt que l’étude exhaustive de tel ou tel groupe, malgré une investigation plus fouillée des Grecs orthodoxes et des Arméniens apostoliques. Se défendant de toute perspective « communautariste », cet aspect de la recherche contribue à restituer la complexité des relations intercommunautaires dans cet espace urbain. Il permet ainsi, au fil de la lecture, de procéder à des raccords entre des plans de signification qui se superposent : histoire urbaine, mise en scène de hiérarchisations ethniques dans la ville en rapport avec la décomposition de l’Empire et la montée d’un nationalisme puis enfin et surtout ingérence constante et croissante de l’Occident. L’ouvrage est riche de témoignages, de descriptions ethnographiques qui sont mêlés aux analyses d’histoire sociale et politique permettant ainsi de percevoir la Smyrne plurielle dans un univers bigarré parcouru d’alliances et de désalliances, de tensions et de contradictions entre tradition et modernité, entre minorités et majorités.
Malgré une mise en scène de la diversité, les espaces sociaux d’apprentissage, comme les écoles, demeurent fortement cloisonnés et le système éducatif des communautés témoigne d’un attachement à des valeurs ethnico-religieuses véhiculées par la prégnance du système des millets
[1]. « Juifs et chrétiens d’Orient ont peur de voir leurs enfants leur échapper » écrit Hervé Georgelin et l’école grecque est un rouage essentiel de l’hellénisation. Il décrit ce processus par des causalités externes, l’impact des écoles occidentales sur la société smyrniote qui annonce la conquête du modèle d’État-nation et l’emprise progressive de références intellectuelles européocentrées. Dans cet ordre d’idée, il évoque également un processus d’occidentalisation de l’espace urbain au début du
XIXe siècle marqué par le développement de territoires qui privilégie des phénomènes de polarisation sociale et efface les tracés urbains délimitant les espaces appropriés des communautés.
La troisième partie de l’ouvrage traite des moments de rencontre et des temps de la sociabilité intercommunautaire obéissant à des décalages calendaires et qui organisent des formes de réciprocité de l’échange dans le temps, garantissant la civilité entre personnes « vivant dans des systèmes référentiels explicites différents ».
Sorte de plaque tournante ouverte sur l’Orient et l’Occident où convergent les tensions nationales, la Smyrne semi-coloniale, qui s’adonne aux activités économiques ne résistera pas à l’évolution du climat idéologique où les millets « qui s’éloignent les uns des autres » sont gagnés par des revendications nationales : révolutionnaires arméniens, irrédentisme héllenique. Et l’on voit bien un mouvement d’effondrement progressif de cet édifice cosmopolite dont le cosmopolitisme de façade, ostentatoire indiquait le commencement. Au regard de la réalité scolaire de plus en plus ségréguée, surtout dans la dernière période ottomane, on est en droit, dit l’auteur, de s’interroger sur la fabrication « d’un mythe du cosmopolitisme » dont la construction attesterait de l’ouverture et de la modernité d’un espace urbain.
Avides d’une modernité européenne entretenue, les communautés non musulmanes de Smyrne, protégées par l’Occident, se feront concurrence et l’on assiste ainsi à une ethnicisation des rapports sociaux de plus en plus intense, coïncidant avec la décomposition de l’Empire et l’entrée sur la scène politique du Comité Union et Progrès (CUP), vecteur d’un nationalisme turc moderne.
Une fois encore, les minorités de l’Empire, mais majoritaires à Smyrne, seront des enjeux, manipulées par des formes supérieures du pouvoir qui se succèdent ou se superposent (cadre impérial, homogénéité du principe d’État-nation, occident colonial « qui veille »), elles négocieront leur présence à Smyrne en combinant leurs appartenances. La visibilité affichée des différences dans la cité idéale « Smyrne plurielle et cosmopolite », dénote un mimétisme naïf avec l’Occident de la Belle-Époque qui se saisit au fil de la lecture comme une stratégie de maintenance. On ne peut s’empêcher d’associer, lors des descriptions de la sociabilité du grand port égéen, ces mises en représentation de soi avec la disparition d’un partage du territoire ethnique. Comme si, à la monstration de signes extérieurs et visuels correspondait le délitement du pouvoir organisateur d’une tradition de la cohabitation « où une certaine articulation des différences était possible » (p. 225).
La force de l’ouvrage réside dans une mise en perspective permanente de la présence occidentale, insidieuse, depuis le XVIIe siècle. Au travers des formes d’éducation tout d’abord, les écoles congrégationnistes catholiques françaises puis l’école américaine plus tardive, les missionnaires protestants, les écoles allemandes, outre des compétences linguistiques, diffuseront une idéologie d’un commerce mondial dominé par l’Occident, permettant de tisser des réseaux migratoires et d’implanter de nouveaux modèles. « La voie de l’émancipation scolaire vis-à-vis de l’Occident passe par l’approbation des compétences occidentales, linguistiques et techniques. Ainsi le français s’enracine, étant largement enseigné dans les écoles non françaises de Smyrne. La francisation est extrême dans le cas de l’Alliance israélite, qui ne reconnaît aucune langue juive autochtone. Le judéo-espagnol n’est pour elle qu’un jargon méprisable » (p. 69). Le but de l’entreprise scolaire des Occidentaux, écrit Georgelin, est de nature impérialiste, d’autant qu’elle vise à s’implanter dans les millets en dénigrant l’acquisition des cultures locales.
Ce phénomène suscitera la vigilance des élites communautaires et l’on voit bien comment les anciens millets partagés entre la norme occidentale, la norme communautaire et les normes du cadre impérial ottoman vont devenir les cibles de poussées opposées mais convergentes en ce qu’elles correspondent en l’exercice de la légitimité du pouvoir par des puissances étatiques formées ou en devenir. Pourtant à ces débuts, le CUP (Comité Union et Progrès), voulant mettre fin au régime du Sultan, suscitera de grandes effervescences chez les communautés non musulmanes. Il promet un renouvellement de l’espace politique sans considération de race ou de religion.
À partir de 1913 la situation change et se radicalise : le principe de représentation des députés issus des millets à l’Assemblée est rejeté par la Porte qui proclame le seul intérêt de la nation turque et Smyrne s’aligne sur Constantinople. Les nationalismes se durcissent et la destruction de la cité, en tant que société multiethnique, coïncide avec la concrétisation du projet kémaliste de pure transparence étatique de la Turquie où les minorités sont des zones opaques. Plus que jamais Grecs, Juifs et Arméniens seront ravalés au rang de citoyens de seconde classe.
Selon les thèses officielles de la France, les interprétations de la catastrophe finale (l’incendie de 1922) mentionnent les responsabilités des Grecs et Arméniens. Mais la passivité des marines occidentales au moment du sauvetage des rescapés signe définitivement l’implication directe de l’Occident dans cette stratégie d’ethnicisation des rapports sociaux.
On est en droit de se demander si cette ethnicisation, tout à fait opposée à l’idée de pluralité qui disparaît dans les flammes, n’a pas joué un rôle majeur dans le cycle des violences qui ont conduit, selon l’auteur, à l’élimination de la population chrétienne du rivage égéen. Et il est vrai que le recours à l’histoire événementielle nous amène à anticiper une histoire de la preuve : ainsi nous avons vérifié que l’établissement d’un État-nation ethniquement homogène convoité par le kémalisme s’inscrit dans des limites et zones territoriales revendiquées par ces mêmes minorités. Le traité de Lausanne de 1923 témoigne des alliances entre les intérêts des grandes puissances et le nouvel ordre kémaliste pour « une patrie territorialisée ».
Le livre traite dans les dernières parties des bouleversements politiques. L’histoire s’accélère avec la montée des Jeunes-Turcs au pouvoir (1908), les guerres balkaniques, le génocide arménien de 1915, la déportation des Grecs, l’expulsion des Grecs de Smyrne vers le royaume de Grèce, l’émigration des populations notamment l’émigration des Juifs. Dans ce climat de violence continu, on peut saisir l’incendie de Smyrne de 1922 comme une sorte de destruction du dernier bastion de la compromission nationale.
Le cosmopolitisme de la Smyrne tardive, cosmopolitisme urbain, brouille les repères et vient se confondre selon moi avec un cosmopolitisme national en voie de définition, celui qui préfère aux histoires linéaires de la continuité, les histoires ponctuées de réveils identitaires et de retours en arrière. Du cosmopolitisme urbain au cosmopolitisme national, il y a perte des identifications à un territoire du quotidien partagé dans des rituels, admis et intériorisés par les groupes en présence.
De toute évidence, ce cosmopolitisme subit les influences occidentales et se trouve piégé dans son mouvement de contournement du politique. Ce mouvement parfois inventif, subversif, a été totalement mis en arrêt par la suite, avec le processus d’enfermement du nationalisme et l’adhésion assignée au principe d’État-nation. On aimerait ainsi voir se développer cette dialectique de l’hétérogénéité et de l’homogénéité du cosmopolitisme, bien mise en évidence dans l’espace urbain mais peut-être pas suffisamment traitée dans le passage à l’espace du politique, où l’idée d’une citoyenneté précaire (les millets), amène l’auteur à anticiper la délicate question d’une citoyenneté commune qui, selon lui, aurait évité les catastrophes meurtrières. L’ouvrage est sans conteste une référence essentielle pour notre compréhension des figures du cosmopolitisme.
Martine Hovanessian
[1]
L’Empire ottoman est organisé en communautés ethnico-religieuses semi-autonomes appelées millets.