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S'inscrire Alertes e-mail - L'Homme et la société Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultezLe prix du temps
AuteurArnaud Berthoud du même auteur
Centre lillois d’études et de recherches sociologiques et économiques (CLERSE), Université des Sciences et Technologie de Lille (Lille 1)Le temps a-t-il un prix ? Pour un économiste ou pour un philosophe, cette question porte directement sur la nature du taux d’intérêt. Qu’est-ce qu’un taux d’intérêt ? La réponse détermine la légitimité qu’on lui accorde. Pour l’époque moderne, il est tenu pour légitime parce qu’il est le prix naturel du temps. À la période antérieure, le taux d’intérêt est le plus souvent considéré comme illégitime en ce qu’il est défini comme une sorte de rançon que le riche impose au pauvre sans référence particulière au temps. D’une période à l’autre, c’est la prise en compte du temps dans la définition du taux d’intérêt qui fait la différence. Plus profondément, c’est la manière dont le temps est situé par rapport aux agents économiques concernés par le prêt qui fait de l’intérêt une grandeur juste ou une grandeur injuste. À l’époque moderne, le prêteur et l’emprunteur tiennent le temps pour un bien rare qui entre à ce titre dans la catégorie générale des biens extérieurs à propos desquels se font des comparaisons et des opérations sur des grandeurs en plus et en moins. Le temps reste en cela extérieur à ce qui constitue la nature ou la définition de l’agent économique. Il n’en est généralement pas ainsi à l’époque antérieure. Dans la tradition aristotélicienne et thomiste qui domine la pensée économique jusqu’au début des temps modernes, l’agent économique ne considère pas le temps comme s’il s’agissait d’une chose devant lui, sous la main et extérieure à ses passions, sa pensée, ses comparaisons et ses opérations. Le temps lui est intérieur. La notion d’un prix du temps n’a pas alors de sens.
2 La thèse présentée ici est la suivante : le passage de l’interdit scolastique du taux d’intérêt à sa légitimation dans les temps modernes est beaucoup plus qu’une simple transformation de l’attitude morale ou de la tolérance à l’égard des prêteurs ou des usuriers — comme le laissent trop souvent croire les études savantes sur le sujet [1]
[1] On pense notamment à Jacques Melitz, John T. Noonan, Raymond...
suite. Ce dont il s’agit plutôt, c’est d’un bouleversement de la pensée économique contemporain de l’apparition du capitalisme. L’économie capitaliste des sociétés modernes repose sur le développement d’institutions financières qui supposent elles-mêmes une nouvelle idée du prêt d’argent dans lequel le taux d’intérêt joue un rôle majeur. Au fondement de cette nouvelle doctrine se trouve une relation au temps et une définition de l’agent économique qu’aucune science ou aucune philosophie n’avait encore produites. L’agent économique calcule et fait ses choix comme s’il était au-dessus du temps. On présente ici, à titre d’hypothèse et de manière synthétique, les conditions théoriques principales de ce bouleversement conceptuel. Dans cette perspective, on présentera successivement : 1) la définition moderne du taux d’intérêt ; 2) la conception ancienne et l’interdit scolastique ; 3) les conditions du passage de la doctrine ancienne à la doctrine moderne et 4) une conclusion permettant de comprendre la portée de la légitimation moderne du taux d’intérêt comme prix du temps. On citera successivement quelques économistes contemporains, Thomas d’Aquin, Max Weber et Jean Calvin, comme autant de références ou de points d’appui. Mais il ne s’agit pas ici d’études d’auteurs. On ne s’intéresse qu’à l’enchaînement de définitions et aux relations logiques entre idées, comme on doit le faire en toute analyse philosophique.
1. Le prêt comme service marchand, l’intérêt comme prix du temps et le temps comme bien économique
3 La théorie moderne définit le prêt comme un service susceptible d’être offert et demandé sur un marché comme n’importe quel autre bien ou service marchand. Elle rejette l’idée selon laquelle le prêt est une relation spécifique de distribution à côté de l’échange, de la répartition et du don. Elle ramène le prêt sous la catégorie de la marchandise qui est pour elle la catégorie centrale de son économie. Or, la notion de marchandise repose sur l’idée d’une séparation entre trois grandeurs perçues de manière indépendante par chaque agent offreur ou demandeur : l’utilité du bien sous l’angle de sa consommation privée et subjective ; la quantité physique du bien reliée à une production objective ; la valeur d’échange ou le prix du bien sous la perspective de l’échange commun. La marchandise est ainsi une chose jugée utile par des êtres de besoin, physiquement identifiable pour tous et douée d’un prix public. Si, aux yeux d’un agent, une de ses grandeurs ne peut pas varier indépen-damment des deux autres, alors le bien ou le service ne peut pas être considéré par lui comme une marchandise et l’opération qui le distribue d’une main à une autre ne peut pas être traitée comme échange marchand.
4 Selon la théorie moderne du prêt, il faut comprendre que lorsque j’emprunte, par exemple, la valeur de 100 $, sous la forme d’un bien quelconque ou d’une somme d’argent, pour la rembourser un an plus tard à un taux d’intérêt de 6 %, cela revient en réalité à une double opération d’achat et de vente avec le même partenaire : j’achète aujourd’hui un objet à 106 $ dont mon partenaire accepte le paiement différé en fin de période dans un an, puis je lui revends cet objet un an plus tard à sa valeur de 100 $. Le prêt se décompose ainsi en deux opérations d’échange à deux moments différents du temps. Or, dans le premier échange, j’achète en fait deux choses : d’une part, un bien matériel ou une somme d’argent, déterminé selon son utilité, sa quantité physique et son prix de 100 $ ; d’autre part, un service spécifique consistant à disposer dès aujourd’hui de ce bien ou de cette somme d’argent plutôt que dans un an. C’est ce service spécifique qui est proprement appelé par la théorie le service du prêt et c’est le prix de ce service que je verse sous la forme d’un intérêt — dans l’exemple, 6 %. Ce qu’on appelle communément intérêt est donc, pour la théorie, un prix ou un prix marchand.
5 Puisque le service du prêt est considéré dans la théorie moderne comme un service marchand, même si le marché de ce service n’est pas considéré lui-même en dehors du marché du bien « prêté » et qu’il reste à ce titre un marché fictif, il faut logiquement que l’utilité et la quantité physique de ce service puissent varier indépendamment l’une de l’autre et indépendamment du prix. À cette exigence, la théorie répond de la manière suivante. L’utilité du service correspond à un désir ou une passion relative au temps d’attente, dite « impatience ou préférence pour le temps présent ». La quantité physique du service est une quantité de temps d’attente appelée durée du prêt et mesurée en périodes objectives de temps d’horloge. La demande ou l’offre qui se présente sur ce marché et dont le taux d’intérêt est la variable d’ajustement est donc la demande ou l’offre d’une quantité de temps d’attente — ou durée objective du prêt — en fonction de l’impatience subjective pour le temps présent.
6 On peut citer, à ce point, un texte de l’économiste américain Irving Fisher tiré d’un ouvrage célèbre sur le taux d’intérêt :
7 « La théorie de l’intérêt, dit-il, ressemble étroitement à la théorie des prix, dont elle n’est en fait qu’un aspect particulier. Le taux d’intérêt correspond à un prix dans l’échange entre des biens présents et des biens futurs. Dans la théorie des prix ordinaires, le taux d’échange entre deux articles quelconques est fondé pour partie sur un élément psychologique ou subjectif — leur désirabilité marginale relative. De la même manière, dans la théorie de l’intérêt, le taux d’intérêt ou la prime dans l’échange entre les biens présents et les biens futurs est fondé pour une part sur un élément subjectif, une désirabilité marginale relative, qui est proprement la préférence marginale pour des biens présents au regard des biens futurs. Cette préférence est appelée préférence pour le temps ou impatience humaine[2]
[2] Irving Fisher, The theory of interest, New-York, Kelley...
suite »
8 Dans cette conception du taux d’intérêt illustrée par le texte de Fisher, le point décisif est donc celui-ci : la contrainte logique de la définition du service du prêt comme marchandise ou du taux d’intérêt comme prix impose l’idée d’une distinction rigoureuse dans l’esprit de l’agent entre, d’une part, l’aspect objectif du temps d’attente ou durée du prêt analogue à la quantité physique de n’importe quel autre bien ou service matériel et, d’autre part, l’aspect subjectif du temps d’attente, comme temps dont le moment le plus proche du moment présent est toujours préféré selon un degré variable au moment ultérieur, analogue à la valeur d’usage de n’importe quelle autre marchandise.
9 On notera, dans cette conception, qu’il importe peu que le bien ou le service qui sert d’occasion au service de prêt et de support pour son marché fictif prenne la forme d’un bien réel ou d’une somme d’argent. Que le niveau du taux d’intérêt soit déterminé par un marché de l’argent, comme phénomène monétaire spécifique, à la manière de Keynes, ou par un marché de fonds prêtables, comme phénomène réel, à la manière de l’orthodoxie néoclassique, cela ne change rien à l’idée essentielle selon laquelle le service du prêt est un service marchand et le taux d’intérêt la variable d’ajustement entre offre et demande de ce service. Keynes et l’orthodoxie s’opposent sur les facteurs qui déterminent la variation du taux d’intérêt, mais ils partagent la même conception du prêt comme acte d’échange marchand et la même distinction impliquée par cette conception entre l’aspect objectif du temps d’attente — tenu pour une quantité physique comptée en temps d’horloge — et l’aspect subjectif du temps d’attente qui en fait une utilité pour un désir ou un bien rare comparable à d’autres biens rares.
10 Dans un article écrit à l’époque de Fisher et de Keynes, un autre économiste américain, Paul Rosenstein-Rodan, dit que le temps intervient dans la théorie économique de trois manières différentes : comme période ou longueur de temps d’une activité économique quelconque, comme vitesse d’ajustement entre variables et comme « bien économique » [3]
[3] Paul Rosenstein-Rodan, « The role of time in economic...
suite. Cette classification est intéressante, mais elle manque de rigueur et de perspective historique. Il n’y a en réalité que deux formes sous lesquelles le temps apparaît en économie. La première forme correspond à ce que l’on a plusieurs fois appelé le temps objectif ou astronomique. C’est le temps défini par Aristote comme « la nombrabilité du mouvement selon l’avant ou l’après [4]
[4] Aristote, Physique, Livre IV, chap. XI, 219b. ...
suite » et identifié comme une propriété physique des êtres corruptibles, ou c’est le temps ramené par Kant à une forme a priori de la sensibilité à la source de l’identification objective des phénomènes. Cette première forme ne distingue pas l’économie de toutes les autres sciences. La seconde forme, par contre, est subjective et propre à l’économie. Elle n’est pas subjective au sens de Saint Augustin, de Husserl ou de Heidegger, pour qui le temps se définit en correspondance étroite avec l’état de l’âme ou la passivité de la vie affective. Elle est subjective au sens particulier où elle s’inscrit dans le travail vécu comme temps de peine et attente. C’est cet aspect subjectif dont s’empare la théorie moderne. Mais elle s’en empare en le soustrayant du travail, tenu seulement pour un acte productif, et en le posant face au désir de l’agent comme un temps d’attente comparable à d’autres ressources rares et entrant à ce titre dans la catégorie, comme le dit Rosenstein-Rodan, des biens économiques. Or, cette idée du temps comme bien économique ou comme bien rare situé face à un désir maître de soi, transparent pour lui-même et nécessairement atemporel dans le moment de son affirmation est une idée tout à fait nouvelle par rapport à la pensée d’Aristote et la scolastique du Moyen-Âge.
2. Le prêt différent de l’échange, le taux d’intérêt comme faux prix et le temps comme dimension intérieure de l’acteur
11 Pourquoi la scolastique condamne-t-elle le taux d’intérêt dans le cas du prêt d’argent, en le distinguant soit du profit légitime dans le cas d’un prêt permettant un investissement, soit des formes acceptées de la rente tirée de la location ou du prêt des terres et des biens immeubles ? Une des clés de cet interdit repose sur la différence entre les biens immeubles ou durables dont l’usage se prolonge sur plusieurs périodes et les biens fongibles ou non durables dont l’usage et la possession ne peuvent pas donner lieu à une distinction réelle. Or, une somme de monnaie considérée comme telle dans sa fonction de pouvoir d’achat ou de moyen de paiement n’est qu’une sorte de bien fongible ou non durable.
12 On peut citer ici une partie de l’argumentation de Thomas d’Aquin.
13 « L’usage de certains objets se confond avec leur consommation… Du fait que l’on concède l’usage à autrui par vente… ou prêt, on lui cède l’objet. Si quelqu’un voulait vendre d’une part du vin et d’autre part son usage, il vendrait deux fois la même chose ou mieux vendrait ce qui n’existe pas… Recevoir un intérêt pour l’usage de l’argent prêté est de soi injuste, car c’est faire payer ce qui n’existe pas[5]
[5] Saint Thomas d’Aquin, Somme théologique, Éditions de...
suite »
14 Qu’est-ce qui n’existe pas, selon Thomas d’Aquin, et que ses adversaires prétendent faire exister pour justifier le fait du taux d’intérêt ? Réponse : un service distinct du prêt lui-même. Pour s’opposer à cette idée et se faire comprendre de la manière la plus simple, Thomas d’Aquin prend l’exemple de la vente d’un bien de consommation — mais cela ne veut pas dire que pour lui l’échange et le prêt relèvent de la même relation. La vente, dit-il, est un service rendu par un individu à un autre. Ce service se définit par le fait de concéder à un autre l’usage de l’objet et l’objet lui-même, moyennant un prix. Le niveau de ce prix est plus ou moins juste selon que le service rendu répond plus ou moins bien au service réciproque rendu par l’acheteur. Mais le prix comme tel est unique et concerne à la fois l’objet et l’usage de l’objet — sans différence possible entre l’un et l’autre, du moins lorsqu’il s’agit d’un bien de consommation ordinaire comme le vin et non d’un bien immeuble comme un champ. Si le vendeur prétendait vendre séparément le bien et l’usage du bien, en proposant deux prix à son acheteur, il avancerait un sophisme pour masquer un coup de force. Or, c’est ce qui se passe avec le prêt à intérêt. L’argent prêté n’est pas ici un bien immeuble, une terre, une machine ou la valeur d’un bien de ce genre, tenu pour un capital physique en vue d’une production. Il est une somme d’unités monétaires dont la possession vaut immédiatement droit d’usage et dont l’usage consiste, comme le dit Thomas d’Aquin en citant Aristote, à être dépensé maintenant ou plus tard. Prêter de l’argent, c’est donc rendre à autrui le service consistant à concéder pour une période définie de temps l’usage d’une somme d’argent. Ici, dans l’exemple de Thomas d’Aquin, le prêt n’a pas d’implication productive. Demander un intérêt pour l’usage de l’argent aujourd’hui plutôt que dans un an, en plus de la concession ou du transfert provisoire de propriété, ce serait donc vouloir redoubler le service du prêt par un autre service relatif à l’usage de cet objet. C’est cet autre service que les adversaires de Thomas d’Aquin définissent comme un usage présent de la chose prêtée au regard de l’usage plus tardif que l’emprunteur n’a pas la patience d’attendre. Selon Thomas d’Aquin, il s’agit précisément là d’un sophisme.
15 Il est vrai que l’engagement du prêteur comprend des risques et mérite à ce titre des gages. Il est vrai aussi, comme le précise l’article suivant, que « le prêteur en se privant de ce qui était en sa possession subit un préjudice qui justifie une indemnité ». Mais pour autant, poursuit Thomas d’Aquin,
16 « On n’a pas le droit de stipuler dans le contrat une indemnité fondée sur la considération selon laquelle on ne gagne plus rien avec l’argent prêté. Car on n’a pas le droit de vendre ce que l’on ne possède pas encore et dont l’acquisition pourrait être compromise de bien des manières[6]
[6] Ibidem, Question 78, Article 2. ...
suite »
17 En somme, le prêt peut être assorti d’un paiement supplémentaire pour tenir compte de circonstances particulières relatives à la situation du créancier, mais ces gages ou ces indemnités n’entrent qu’à titre accidentel dans le contrat ou l’engagement. À titre essentiel, le prêt n’inclut pas autre chose que le transfert d’un objet pour une période définie et sa restitution en l’état ou à sa valeur en fin de période. Dans cette relation de créance et de dette, les deux parties ne sont pas dans des positions égales au regard du temps d’usage de leurs droits de propriété, comme elles le sont dans le cas de l’échange. Elles sont dans des positions inégales, asymétriques et hiérarchiques qui justifient une relation moins anonyme et un engagement plus personnel que dans l’échange. Par rapport au temps d’usage de leurs droits, le créancier a un temps que le débiteur n’a pas.
18 Ce qui est remarquable et vaut la peine d’être souligné, c’est que Thomas d’Aquin ne fait, dans un premier temps, aucune référence à la morale. Son argumentation consiste simplement à affirmer que le prêt n’est pas réductible à un échange marchand — ou, comme le dit la théorie moderne, un échange intertemporel — et qu’il est seulement un service entre individus inégaux au regard de leur temps de vie ou de jouissance. La morale n’intervient qu’ensuite et de deux manières. Première manière, côté créancier : puisque le prêt est différent de l’échange et puisque l’échange relève de la justice commutative qui est une vertu de l’égal, le prêt relève alors d’autres vertus que la justice commutative. L’inégalité des parties dans le prêt doit être assumée et traitée en termes de bienveillance. Demander le paiement d’un intérêt au débiteur, ce serait au contraire un acte de violence semblable à une rançon imposée par la force au plus faible. Seconde manière, côté débiteur : puisque le prêt est une relation d’inégalité, vouloir y échapper en rachetant cette inégalité ou sa dette par de l’argent est une faute ou une injustice au sens le plus général. L’injustice consiste ici à violer une loi de nature ou la règle qui définit sa condition humaine. On ne rachète pas le temps ; le temps n’est pas vénal. Pourquoi ? Non pas parce que le temps est une propriété commune, ce qui ne voudrait pas dire grand chose ici, mais parce que le temps est d’abord le temps limité de chacun, le temps de sa vie qui s’exprime par sa naissance, par sa mort et dans les passions de son âme. Vouloir racheter le temps pour effacer sa dette, ce serait alors considérer le temps de l’autre côté de soi comme une chose dont on peut disposer en se tenant soi-même en dehors du temps ou au-dessus du temps.
19 Mais, encore une fois, ces propos relatifs à la bienveillance du créancier et à la justice du débiteur ne constituent pas le point de départ de l’argumentation de Thomas d’Aquin. L’intérêt n’est pas dénoncé lorsqu’il atteint un niveau élevé dit « usuraire » comme peut l’être un prix injuste. Il est dénoncé comme faux prix. La morale du prêt n’est pas la morale de l’échange et de la justice parce que le prêt est irréductible à l’échange.
20 C’est cette affirmation de base que la science économique moderne a dû écarter pour se constituer. Elle ne s’est pas seulement appuyée sur une autre morale, plus souple à l’endroit du taux d’intérêt, pour ensuite s’en émanciper, comme on le dit souvent pour faire vite. Elle ne s’est pas glissée dans les mailles de l’interdit scolastique, en exploitant certaines tolérances des textes ou en plaçant le taux d’intérêt dans le voisinage du profit qui est — quant à lui — tenu pour légitime. Elle a dû avancer une autre notion d’économie fondée sur une autre idée d’agent économique pour tenter de déjouer l’accusation du sophisme. Dans cette économie, il n’y a plus de prêt entendu comme relation différente de l’échange. Tout acte de distribution ou toute transaction devient un échange. À son tour, l’échange n’est plus défini comme une relation interne qui attache ensemble deux êtres pour tirer parti au mieux du service réciproque. Il devient une relation externe coordonnant les recherches menées séparément par chacun vers un état meilleur. L’agent économique, dans son choix, est alors isolé de tout autre. Il n’est que le producteur d’un état de soi-même — son bien-être, sa fortune, sa richesse — supérieur à l’état antérieur. Il n’est pas réellement un agent ou un acteur, ce qui supposerait des passions à l’endroit d’autrui, un temps vécu intérieurement et un lieu du monde commun. Il est sans passion pour autrui, à lui-même son propre site et au-dessus du temps qu’il peut considérer alors de l’extérieur comme une chose ou un bien rare.
21 Le sophisme, sans doute, est alors écarté. La notion d’échange intertemporel à quoi le prêt est réduit n’est pas insensée ; il n’y a pas d’inconséquence à refuser, pour une économie centrée sur l’échange, la proximité originelle des notions de service, de servitude et de dette ; il n’est pas absurde de concevoir, à propos d’un être isolé dont le désir est séparé de ses semblables et dont le temps est une chose extérieure à sa constitution, que le caractère subjectif du temps ou l’impatience pour le temps présent puisse se comparer à d’autres valeurs d’usage. Mais le prix de cette logique est de river la science de l’échange à la figure abstraite d’un calculateur. Dans les termes de Marx, cet être calculateur n’est plus que la partie la plus mécanique d’une technique absorbée par les seules quantités sous le règne souverain de l’argent.
3. Les conditions théoriques du passage de la conception scolastique à la conception moderne du taux d’intérêt : l’intuition de Max Weber et la doctrine de Calvin
22 Plaçons nous au début des temps modernes — à l’époque du développement du capitalisme ou au moment où l’argent devient la richesse universelle et le travail une force mécanique séparable, quantifiable et indéfiniment multipliable. L’agent économique dont la science économique définira plus tard les préférences, la forme de calcul, les subtilités délibératives et la décision tranchée est déjà là dans sa structure profonde. Il n’est plus en premier lieu un consommateur qui use et jouit de richesses variées composant sa propriété et dont les premières expressions lui sont données sous la forme d’un lieu de vie et d’une proximité avec le service de ses semblables. Il est dorénavant une force productive déterminée par les formes du salariat, un entrepreneur avide d’inventions et de terres nouvelles ou un financier dont le prêt lucratif est l’unique souci. Nous sommes alors de l’autre côté de l’économie domestique et dans ce qu’Aristote appelle la chrématistique — ou plus précisément la mauvaise chrématistique — dont l’institution première et contre nature est précisément, comme l’indique son premier livre de La Politique, le prêt à intérêt. La question philosophique est alors la suivante : quelle idée assure la réhabilitation de cette institution condamnée jusqu’alors pour donner maintenant au développement du capitalisme sa légitimité et son élan ? Plus précisément : dans quelles conditions peuvent apparaître la définition moderne du taux d’intérêt comme prix naturel du temps et la représentation d’un choix économique pour lequel le temps apparaît, de l’extérieur, comme un bien rare ?
23 a - On connaît la thèse de Max Weber présentée dans L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme [7]
[7] Max Weber, L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme,...
suite. La passion qui mobilise l’agent économique dominant — en particulier l’entrepreneur et le financier — ne prend pas seulement la forme chrématistique d’un désir d’argent ou d’une volonté d’accumulation sans limites, comme Marx le laisse entendre. Elle s’exprime d’abord dans une ascèse et un amour propre surdéterminés par un sentiment religieux spécifique. C’est cette subjectivité de l’agent capitaliste que Max Weber décrit avec minutie.
24 L’agent capitaliste se voit d’abord comme une sorte de moine sorti tout droit du monastère, dont il garde la discipline et les méthodes rationnelles dans la gestion ascétique de ses heures et de ses jours. La doctrine de Luther dont il est pénétré l’autorise à se concevoir comme un chrétien à part entière dont « la vocation » ne perd rien de sa valeur par le fait d’y répondre en laïc et dans l’exercice de son métier. Mais il est aussi et plus encore à ses propres yeux une individualité moderne dont le souci de soi et l’attention exclusive au salut individuel de son âme le jettent dans une comparaison angoissée avec le sort des autres. La doctrine de Calvin sur la prédestination donne une forme exacerbée à cet amour-propre. Suis-je ou non à compter, se dit-il, parmi les élus dont Dieu a fixé le nombre de toute éternité ? Ne puis-je pas croire que l’augmentation continue de mes richesses invalide tous les jours l’hypothèse de ma damnation ou que cet enrichissement constaté indique que je ne suis pas dans le lot des réprouvés ? Comment Dieu pourrait-il se contredire à ce point en me condamnant d’une main pour l’éternité et en bénissant d’une autre main mes affaires et mes actes dans le temps de ma vie ? Max Weber expose ainsi comment l’agent économique se représente à lui-même ses actes et ses choix comme l’expression d’un acte et d’un choix de Dieu, inscrit sa motivation la plus profonde dans le motif éternel de Dieu à son égard et abstrait le cœur de sa délibération d’un temps qui ne qualifie plus que le déroulement de ses actes.
25 Le capitalisme s’étendrait parce que la bourgeoisie qui le domine est elle-même dominée par cette forme particulière de spiritualité ou « d’éthique protestante ». Ailleurs, dans les pays catholiques, Max Weber suggère que les économies stagnent et gardent leur forme féodale. C’est ce que confirme volontiers Jacques Le Goff dans son commentaire sur le travail de Bartolomé Clavero à propos de l’usure et du prêt à intérêt [8]
[8] Jacques Le Goff, in Bartolomé Clavero, La grâce du don. ...
suite. On peut dire alors que l’agent économique se comprend encore comme un agent défini par le temps historique de son action et non par l’intemporalité de son choix, ce qui, en retour, lui interdit de considérer le temps de l’extérieur de lui-même, comme un bien rare dont le désir et la maîtrise justifieraient le taux d’intérêt. Ce que la spiritualité luthérienne et plus encore calviniste apporterait dans les temps modernes, c’est précisément l’idée selon laquelle l’agent économique peut faire du temps quelque chose dont il compte de l’extérieur la rareté en prix, parce qu’il se définirait d’abord lui-même hors du temps de sa vie par un choix inscrit dans l’éternité de la décision de Dieu. L’entrepreneur ou le financier de Max Weber appuie sans doute sa délibération sur un sentiment qui mûrit en lui au long d’une durée historique, comme en tout être humain. Il se sent conduit à toujours produire davantage, par une ascèse et un amour-propre qui l’éloignent de l’amour de soi connu du consommateur de la tradition aristotélicienne. Mais, ce sentiment de soi se transcende dans un sentiment de Dieu ou une spiritualité qui hisse son choix hors du temps et dans l’éternité du choix de Dieu. L’inquiétude spirituelle du capitaliste le retient auprès de Dieu. Au plus profond de lui-même, son choix économique lui apparaîtrait comme constitué par la décision même de Dieu.
26 b - Est-ce ainsi que les Réformateurs et Calvin [9]
[9] Jean Calvin, L’Institution Chrétienne, Genève, Labor...
suite en particulier ont présenté la nature et la légitimité du taux d’intérêt ? Peut-on trouver dans L’Institution Chrétienne, les sermons ou d’autres textes de théologie appliquée, une référence au temps et une théorie du choix qui placeraient le cœur de la délibération de l’agent dans une sorte d’acquiescement à une décision prise pour lui de toute éternité et de l’autre côté du temps ? Peut-on dire alors que, sous cette perspective, le temps d’un acte ou de son résultat, d’un service ou de son produit, peut s’observer de l’extérieur comme un objet plus ou moins désirable ou comme un bien rare dont la grandeur se compare et se mesure de la même façon que tous les autres biens ou tous les autres objets désirables ? La question est ici de savoir en définitive si la doctrine de la prédestination recouvre en effet chez Calvin une logique du choix d’où dériverait directement ou indirectement une nouvelle définition et une légitimité du taux d’intérêt.
27 La réponse doit être nuancée. Il faut d’abord dire qu’il n’y a pas chez Calvin de liaison directe entre sa doctrine de la prédestination et une définition du taux d’intérêt justifiant la tolérance dont il fait preuve à son endroit. Mais il faut dire aussi que la prédestination relève en effet d’une notion de choix qui a pu constituer ultérieurement, à partir du XVIIe siècle, un modèle pour les acteurs et les entrepreneurs capitalistes des pays protestants, d’où peut sortir à son tour une position sur la liaison entre l’argent et le temps. Il y a donc plusieurs choses à considérer.
28 La sévérité ou la tolérance de Calvin à l’égard du taux d’intérêt ne repose pas sur l’élaboration de sa définition conceptuelle, mais d’abord sur des questions de circonstances. L’intérêt exigé au moment du remboursement d’un prêt accordé par un riche à un pauvre doit être le plus souvent condamné parce que le pauvre ne s’endette pas pour investir mais seulement pour consommer et survivre. Mais l’intérêt exigé au moment du remboursement d’un prêt accordé à un marchand ou un entrepreneur est légitime parce que l’emprunt a pour destination un investissement productif et parce que le prêteur a alors le droit de réclamer une part du profit escompté [10]
[10] André Biéler, La pensée économique et sociale de Calvin,...
suite. La position de Calvin ne relève donc pas d’une réflexion de philosophie économique sur le prêt, l’argent et le prix, mais elle découle seulement d’une morale et de l’application d’une idée de justice. En cela, on peut estimer que Calvin se situe à un niveau inférieur à celui où se place Thomas d’Aquin qui qualifie, comme on a dit, le prêt à intérêt sur la base d’une définition conceptuelle et qui écarte la question du prêt de la question précise de la justice. Mais on peut aussi considérer qu’il reprend sans le savoir l’esprit de la Somme théologique. Le taux d’intérêt n’est vraiment licite qu’en relation avec l’idée de profit d’entreprise obtenu à la suite d’un investissement effectué sur emprunt. En dehors de ce cas — dont l’importance est évidemment devenue centrale au XVIe siècle — il doit être condamné parce qu’il se ramène à une sorte de rançon ou de « tribut reçu du labeur des autres [11]
[11] Jean Calvin, « Commentaire sur le psaume 15, verset...
suite ». Il semble donc faux d’affirmer, comme le fait Herbert Luthy [12]
[12] Herbert Luthy, Le passé présent. Combat d’idées de...
suite par exemple, que Calvin réhabilite la chrématistique et lève l’antique malédiction sur l’argent, les affaires et les banques.
29 La doctrine de la prédestination n’a pas d’autre application immédiate qu’une exhortation spirituelle à louer la miséricorde et la justice de Dieu dans la foi, l’obéissance et la prière. Contrairement à ce qui apparaîtra au siècle suivant sous l’effet des sermons des pasteurs puritains étudiés par Max Weber, la doctrine de la prédestination à l’époque de Calvin n’a pas pour conséquence d’aviver l’incertitude et l’angoisse des croyants. Elle les conforte, les apaise et leur permet de se désintéresser de leur sort individuel en les délivrant, selon l’heureuse expression d’un récent biographe de Calvin, « des hasards de la Fortune et des fantasmes d’imminence du Jugement [13]
[13] Denis Crouzet, Jean Calvin, Fayard, 2000. ...
suite ». La thèse de Calvin peut se résumer selon les trois points suivants. D’abord, ma foi en un Dieu de miséricorde témoigne de mon élection et libère mon action du souci de son efficacité salvatrice. Ensuite, dans la foi, je ne me sais pas élu parce que ma vie serait préalablement justifiée ou considérée comme juste aux yeux de Dieu et selon sa prescience, mais je me sais juste et ma vie est justifiée parce que je me sais préalablement élu. Enfin, mon action exprime ce que Dieu fait de moi et en moi. Impuissante à modifier mon être et mon destin, elle est alors entièrement libre pour les autres. En tout cela, comme on le voit, il n’y a chez Calvin aucune relation particulière entre l’affirmation de la prédestination et une théorie du taux d’intérêt.
30 Il y a cependant une relation étroite entre la doctrine de la prédestination selon laquelle Dieu choisit librement les élus ou les réprouvés et l’idée selon laquelle l’essence de Dieu se résume dans sa volonté et son action. C’est la raison pour laquelle Calvin a été contraint de lui faire une place de plus en plus importante dans les différentes éditions de L’Institution Chrétienne. Le Dieu de Calvin ne se révèle pas comme une substance dans laquelle l’esprit contemplatif de ses élus trouverait leur jouissance ou leur béatitude. Il se fait connaître comme un Dieu qui agit et dont l’action veut entraîner à son tour ses élus dans le travail et la transformation du monde. À la question générale de savoir si ce qu’il y a en Dieu de plus profond est la raison ou la volonté, Calvin répond résolument de la même manière que Duns Scot et à l’opposé de Thomas d’Aquin : « Rien d’autre que la volonté n’est cause totale de la volonté dans la volonté » dit le premier ; « Il faut d’abord qu’il y ait connaissance de la fin, dit par contre le second, ensuite vient la délibération qui regarde les moyens, enfin le désir de ceux-ci… La volonté qui est libre par rapport à tel ou tel bien est en effet contrainte par rapport au Bien au sens absolu » [14]
[14] Cités in Hannah Arendt, La vie de l’esprit, vol. 2, « Le...
suite. Pour Calvin, il est tout à fait clair que le Dieu de la Bible est d’abord une volonté et que la connaissance de son être s’épuise dans la connaissance de ses actes ou de ses hauts faits. C’est par leurs récits que le croyant se sait au plus près de Dieu. La théologie ne pourra donc pas se développer chez lui sur le mode d’une spéculation, mais seulement sous la forme d’une analyse des récits ou des témoignages bibliques sur l’histoire menée par Dieu avec les hommes.
31 Quelle est plus précisément chez Calvin la relation entre la volonté et les actions de Dieu, dont on peut dire que la prédestination constitue alors la forme générale ? Il faut, sur ce point, suivre la lecture critique de Karl Barth [15]
[15] Karl Barth, Dogmatique, Labor et Fides, Genève, 1958 [1942],...
suite. La volonté miséricordieuse de Dieu reste, dans L’Institution Chrétienne, sans contenu ou sans sujet concret. Ce n’est pas le Dieu à trois figures qui s’engage dans la prédestination des élus ; c’est seulement une figure de Dieu sans relation étroite avec les deux autres et en particulier avec Jésus-Christ. Barth parle de volonté antécédente au sens d’une volonté antérieure à l’engagement du Dieu trinitaire dans l’alliance et le mouvement en faveur des hommes allant jusqu’à l’incarnation et l’abaissement dans la mort [16]
[16] Ibidem, vol. 8, 1958, p. 115 sqq. ...
suite. Or, cela veut dire aussi que cette volonté — ou le décret qui l’exprime — est soustraite au temps et à la forme visible de l’histoire de Dieu dans le monde. Le choix de Dieu est chez Calvin antérieur à tous les temps et au-dessus de l’histoire réelle de l’alliance. Il est inscrit dans une éternité abstraite et sans temporalité ou historicité interne [17]
[17] Ibid. , vol. 10, 1960, p. 77. ...
suite. Par là même, Calvin n’aurait pas su voir que l’élection et la réprobation de Dieu vise d’abord l’homme Jésus de Nazareth, en faisant de lui en définitive le seul réprouvé.
32 On peut alors prolonger l’interprétation de Barth et comprendre, sur cette base, comment la doctrine de la prédestination de Calvin pourra devenir très vite, chez les calvinistes, l’invitation à un « sacrificium intellectus » et le modèle moral de toute action. Contrairement à l’enseignement même de Calvin — sur ce point heureusement inconséquent par rapport à son exposé doctrinal — il ne s’agit plus d’agir pour autrui selon des choix guidés par l’intelligence des temps et des circonstances ; il s’agit de jouer ou de mimer pour soi le choix de Dieu sans égards pour l’histoire, pour le temps et pour autrui, dans l’espoir obstiné de saisir visiblement dans sa vie un résultat qu’on oublie de lire visiblement dans l’histoire même de Jésus-Christ. Au lieu d’agir de manière à chaque fois singulière en témoin de l’histoire de l’alliance de Dieu avec les hommes, le protestant voudra alors transformer le monde par une accumulation sans fin d’objets sans signification interne, dans l’ascèse et l’amour-propre, selon un choix dont le centre doit toujours rester inscrutable et hors du temps. L’entrepreneur ou le financier capitaliste qui calcule le gain de temps en argent ne manque sans doute pas d’intelligence sur les moyens qu’il met en œuvre et sur les fins qu’il poursuit — comme le disent avec insistance Max Weber, Ernst Troeltsch ou Werner Sombart — mais le choix de son action profonde ne lui appartient pas. Il calcule le prix du temps à partir d’un point aveugle qui le soustrait au temps et lui permet de le considérer comme une chose extérieure à son destin. On dira sans doute avec raison qu’il est alors assez différent du croyant ou disciple fidèle à la prédication de Calvin tel qu’on le trouve encore à Genève dans le milieu du XVIe siècle. Mais il reste dans son « éthique » sous l’horizon de la Réforme et de son dogme le plus marquant. C’est bien là l’intuition géniale dont on doit créditer Max Weber.
4. Conclusion
33 Reprenons sous une forme laconique le propos de cette étude. Il est clair que le développement du capitalisme repose largement sur le prêt à intérêt et les institutions bancaires et financières qui en assurent la diffusion à grande échelle. Il faut donc que la réprobation morale qui le disqualifie depuis l’époque antique soit écartée. Or, ce qui fait la valeur et la force des textes d’Aristote et de Thomas d’Aquin vient de ce que la question de sa légitimité ou de son illégitimité est posée à partir de la question de sa nature la plus profonde. Contrairement à la rhétorique sophistique qu’il affronte, Thomas d’Aquin considère que le prêt n’est pas un don ou un échange, que l’argent n’est pas assimilable à un bien immeuble comme une terre ou un bâtiment et que l’intérêt ne peut pas être défini comme un prix, une rente ou un loyer. Il ne peut pas non plus être réduit à une prime de risque, une compensation accidentelle ou même une prise de participation dans le profit d’un investissement. Toutes les possibilités étant alors épuisées, la conclusion s’impose selon laquelle l’intérêt est contre nature et relève de la violence faite par un homme à un autre homme. La réhabilitation morale de l’intérêt suppose donc une nouvelle définition du prêt.
34 Seule la science économique orthodoxe de notre époque a su s’élever à un niveau de conceptualisation répondant à cette exigence. Elle a compris, en ce sens, implicitement, la leçon de la tradition aristotélicienne : une définition conceptuelle est nécessaire pour modifier la morale. On a vu quelle définition est alors proposée. Le prêt est un échange ; le service du prêt est une marchandise offerte et demandée en fonction d’une préférence pour le temps ; l’intérêt est le prix du temps ; le temps, même s’il ne se présente jamais à l’état pur, est alors considéré comme une chose, un étant-sous-la main, un bien extérieur comparable, en termes de rareté, avec les biens économiques ; le temps est ainsi tenu pour un bien rare. Tout cela relève, pour les économistes modernes, de la nature même des choses et les dispense de vouloir argumenter leur définition contre la tradition antérieure. Pour eux, l’intérêt est naturellement légitime et l’interdit scolastique doit être seulement expliqué par la rigueur de la morale et les contraintes sociales de l’époque.
35 Il y a assurément une longue histoire relative aux théories du taux d’intérêt. Parmi les grands auteurs et à côté de Marx qui est sans doute le plus grand d’entre eux, Max Weber tranche par une vue singulière sur la relation du capitaliste à l’argent. Ce n’est pas seulement la religion en général qu’il s’agit selon lui d’invoquer pour comprendre l’esprit capitaliste. Il s’agit de quelque chose de beaucoup plus précis. La Réforme protestante et Calvin en particulier dressent contre le catholicisme la figure d’un Dieu dont la volonté gracieuse est d’une liberté souveraine. Cette idée se résume dans le dogme de la prédestination. Comprendre la relation moderne à l’argent, aux banques, à la monnaie de crédit ou au prêt à intérêt, c’est comprendre comment le dogme de la prédestination pénètre l’intimité de la délibération et du choix capitaliste. C’est cette intuition philosophique ou spirituelle de Max Weber — qui dépasse largement son enquête proprement historique — qui sert de cadre au cheminement de cette étude. Pour passer d’une définition négative à une définition positive du taux d’intérêt, le dogme de la prédestination a valeur de condition théorique.
36 Au long de notre examen, il y a un point qu’il a toutefois fallu laisser dans l’ombre. L’idée que l’on a défendue est la suivante : le passage d’une définition à l’autre de l’intérêt a pour origine la position du choix de l’agent par rapport au temps. Or, il faudrait être plus précis. Pourquoi le temps importe-t-il tellement lorsqu’il s’agit d’économie, d’action économique et de choix économique ? À cette question, il n’est pas répondu dans ce texte. Il faudrait ici évoquer la notion de travail. Il n’y a pas d’économie sans travail. En faisant du temps un bien rare sous les conditions qu’on a dites, le capitalisme exprime une profonde modification de la notion de travail. Si l’entrepreneur capitaliste peut adhérer à l’idée selon laquelle son choix ou le choix le plus profond de son action se fait en dehors du temps sous le principe d’une élection divine, cela vient aussi de ce que le salariat lui fait voir dans le travail qu’il emploie un ensemble de forces productives désertées, comme le sont toutes les forces mécaniques, par la présence intérieure du temps vécu. Dans le capitalisme ou pour l’esprit capitaliste de la classe dominante, le travail n’est plus que du travail productif pour lequel le temps d’exercice n’est plus un temps intérieur et subjectif, mais seulement du temps objectif et extérieur. Ce qui est donc laissé dans l’ombre, c’est la transformation des relations entre économie et temps au long d’une histoire de la notion de travail.
Notes
[1] On pense notamment à Jacques Melitz, John T. Noonan, Raymond de Roover et quelques autres historiens moins connus cités dans les articles érudits d’André Lapidus : « La propriété de la monnaie : doctrine de l’usure et théorie de l’intérêt », Revue Économique, n° 6, 1987 ; « Le cœur et les mains : le rôle de l’information dans la doctrine médiévale de l’usure », Économies et Sociétés, Série PE, n° 15, 1991. 
[2] Irving Fisher, The theory of interest, New-York, Kelley and Millman, 1930, p. 61. 
[3] Paul Rosenstein-Rodan, « The role of time in economic theory », Economica, n° 2, 1934, p. 77. 
[4] Aristote, Physique, Livre IV, chap. XI, 219b. 
[5] Saint Thomas d’Aquin, Somme théologique, Éditions de La Revue des jeunes, Cerf, 1934, II-II, Question 78, Article 1. 
[6] Ibidem, Question 78, Article 2. 
[7] Max Weber, L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme, Plon, 1964 [1905]. 
[8] Jacques Le Goff, in Bartolomé Clavero, La grâce du don. Anthropologie catholique de l’économie moderne, Albin Michel, coll. « L’évolution de l’humanité », 1996, p. XVI. 
[9] Jean Calvin, L’Institution Chrétienne, Genève, Labor et Fides, 1957 [1560]. 
[10] André Biéler, La pensée économique et sociale de Calvin, Genève, Librairie de l’Université, 1959. 
[11] Jean Calvin, « Commentaire sur le psaume 15, verset 5 », cité par André Biéler, ibidem, p. 466. 
[12] Herbert Luthy, Le passé présent. Combat d’idées de Calvin à Rousseau, Monaco, Éditions du Rocher, 1965. 
[13] Denis Crouzet, Jean Calvin, Fayard, 2000. 
[14] Cités in Hannah Arendt, La vie de l’esprit, vol. 2, « Le vouloir », PUF, 2000. 
[15] Karl Barth, Dogmatique, Labor et Fides, Genève, 1958 [1942], 1960 [1945]. 
[16] Ibidem, vol. 8, 1958, p. 115 sqq. 
[17] Ibid., vol. 10, 1960, p. 77. 
Résumé
Pour l’époque moderne et à la différence des époques antérieures, le taux d’intérêt est légitime parce qu’il est le prix naturel d’un temps considéré lui-même comme un bien rare. Cela constitue le cœur du capitalisme. Quelles sont les conditions théoriques principales de l’avènement d’une pareille conception économique du temps ? On examine successivement la conception du temps dans la pensée néoclassique ; la conception plus ancienne correspondant à l’interdit scolastique du taux d’intérêt ; le bouleversement apporté par la Réforme et la doctrine calviniste de la prédestination sous la perspective de Max Weber. On en vient alors à l’idée suivante : pour que le temps soit saisi par un agent économique comme un bien extérieur à lui-même et analogue à une marchandise, il faut qu’il puisse considérer son choix ou son arbitrage entre des biens à périodes de temps différentes comme un acte situé lui-même hors du temps et pour que cela soit à son tour possible, il faut qu’il puisse croire que cet acte s’inscrit dans l’horizon du choix atemporel de Dieu.
Abstract
The Price of Time
Contrary to previous periods, during the modern era interest rates are legitimate because they represent the natural price of time considered itself as a rare commodity. This is at the very heart of capitalism. So that time is appropriated by an economic agent as a resource exterior to himself and as a commodity, it is necessary that he considers his choice or his negotiation between resources in different periods of time as an act situated itself outside of time. To do so, he must believe that this act figures into the intemporal choices of God.
PLAN DE L'ARTICLE
- 1. Le prêt comme service marchand, l’intérêt comme prix du temps et le temps comme bien économique
- 2. Le prêt différent de l’échange, le taux d’intérêt comme faux prix et le temps comme dimension intérieure de l’acteur
- 3. Les conditions théoriques du passage de la conception scolastique à la conception moderne du taux d’intérêt : l’intuition de Max Weber et la doctrine de Calvin
- 4. Conclusion
POUR CITER CET ARTICLE
Arnaud Berthoud « Le prix du temps », L'Homme et la société 2/2005 (n° 156-157), p. 59-75.
URL : www.cairn.info/revue-l-homme-et-la-societe-2005-2-page-59.htm.
DOI : 10.3917/lhs.156.0059.




