L'Homme et la société 2005/4
L'Homme et la société
2005/4 (n° 158)
272 pages
Editeur
I.S.B.N. 2296016383
DOI 10.3917/lhs.158.0233
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Christelle Taraud, Les féminismes en questions. Éléments pour une cartographie, Éditions Amsterdam, 2005.


Comme l’indique la présentation de l’ouvrage en quatrième de couverture, Les féminismes en questions. Eléments pour une cartographie est un recueil d’entretiens visant non pas à « penser ce qui fait [l’]unité [du féminisme] » mais plutôt à retracer « les grandes lignes d’une cartographie des tensions qui le constituent ». Ce parti pris se manifeste à la fois dans le choix des thèmes traités et des interviewé(e)s. D’abord, les thèmes abordés par Christelle Taraud ne sont pas ceux qui font consensus dans l’univers des luttes féministes (comme l’égalité économique par exemple) mais les questions qui ont suscité des conflits et contribué à forger une image du féminisme comme « champ de bataille » depuis une quinzaine d’années : « parité, Pacs, mariage homosexuel, homoparentalité, procréation médicale assistée, accouchement sous X, prostitution, pornographie, violences sexuelles, voile, communautarisme… ». En outre, les personnes interviewées [1] [1] Christine Bard, Marie-Hélène Bourcier, Christine Delphy,...
suite
par Christelle Taraud ne sont en aucun cas représentatives du mouvement féministe contemporain : il s’agit plutôt d’intellectuel(le)s ayant, quel que soit leur rapport au militantisme féministe (certaines se revendiquent, d’autres pas, du label féministe), pris position publiquement dans les débats féministes et ayant manifesté dans ces débats une « logique critique », une posture marginale, dissonante. À titre d’exemple, les interviewées ont, dans leur grande majorité, pris position contre la loi sur la laïcité en 2004, allant ainsi à l’encontre de la majorité du mouvement féministe. Comme le précise d’emblée Christelle Taraud, le caractère agonistique du féminisme contemporain n’est pas nouveau. À cet égard, l’auteure rejette un discours répandu, selon lequel il y aurait eu un « âge d’or » du féminisme auquel aurait succédé, dans les années récentes, une période de lutte entre « microféminismes » acrimonieux et concurrents ». Depuis l’émergence des mouvements féministes organisés, à la fin du XIXe siècle, il n’y a pas eu « un » mais bien « des » féminismes, des visions antagoniques, des tensions, des rapports de force entre les groupes sur le sens même de la lutte féministe. Lorsqu’on défend une réforme au nom de « l’égalité » ou contre « l’oppression » des femmes, on mobilise des visions normatives du monde social et on lutte pour un certain type de redistribution des ressources — matérielles et symboliques — parmi les femmes. Des visions concurrentes de leurs intérêts et identités s’affrontent, notamment en raison des rapports de pouvoir qui traversent le groupe des femmes, selon la « race », l’orientation sexuelle, la classe sociale, etc. Soucieuse de mettre au jour les tensions qui traversent le féminisme, Christelle Taraud ajoute que la « cartographie » du féminisme qu’elle dresse ne donne pas à voir des oppositions figées sur un mode « binaire et manichéen », mais une « cohabitation de territoires mouvants » (p. 12) : il n’y a pas de camps aux frontières rigides, mais des configurations fluides, des alliances qui se font et se défont.

2 On présentera ici quelques lignes de clivage et points de convergence entre les interviewé(e)s sur quatre controverses (parité, foulard, prostitution, filiation) qui ont agité l’univers des luttes féministes depuis quinze ans.

3 La « parité » politique est sans doute la question qui divise de la manière la plus tranchée les interviewé(e)s. Les controverses qui se nouent autour de cette question révèlent deux enjeux récurrents dans l’histoire du mouvement féministe : le rapport des luttes féministes à la question des classes sociales, et le statut à accorder à la différence des sexes dans le projet d’émancipation des femmes. Plusieurs interviewé(e)s reprochent à la parité de servir les intérêts d’une élite de femmes : Christine Delphy met ainsi en balance les « six cents personnes de l’Assemblée nationale » et « la discrimination de millions de femmes au travail », et Nacira Guénif-Souilamas souligne « l’effet limité » de cette loi pour celles qui, issues des classes populaires, ne sont pas en position d’être des « femmes de pouvoir ». S’opposant à cet argument, Eric Fassin fait valoir que la parité « a ouvert un espace de discussion » rendant le féminisme plus légitime dans l’espace public. Christine Bard, quant à elle, rappelle que l’accusation d’élitisme ou de féminisme bourgeois est un vieil anathème utilisé contre les mouvements féministes depuis leur émergence. En outre, les partisan(e)s de la parité mettent en garde contre la volonté de hiérarchiser les intérêts des femmes selon leur classe : ce que l’on retire aux unes est loin de bénéficier mécaniquement aux autres selon le principe des vases communicants. Outre la question de l’élitisme, les débats autour de la parité révèlent des tensions autour de la question du statut de la différence des sexes. Christine Delphy, par exemple, bien qu’étant favorable à des programmes de discrimination positive, affirme n’avoir pas soutenu la parité en raison de ses modes de justification dominants, qui selon elle tendaient à renforcer une vision « essentialiste » de la différence des sexes. L’argument selon lequel la différence des sexes constituerait une dichotomie « universelle », récurrent dans les discours des partisan(e)s de la parité, a selon elle pour effet de masquer les rapports de pouvoir entre les deux sexes et de légitimer l’ordre hétérosexuel. À partir de « considérations multi-identitaires, post-identitaires et sexuelles », Marie-Hélène Bourcier fustige également le processus de naturalisation de la différence des sexes à l’œuvre dans les discours de légitimation de la parité. Selon elle, la parité a renforcé la bicatégorisation de genre, contribuant à marginaliser davantage les identités qui échappent à la norme dichotomique (en particulier les identités transgenres). Cependant, les partisanes de la parité se défendent d’adopter une position essentialiste : Françoise Gaspard, qui fut l’une des porte-parole des mobilisations en faveur de la parité dans les années 1990, dit avoir défendu la parité « au nom de l’égalité », et revendique le caractère « tactique » de la parité, qu’elle définit comme une mesure provisoire, évitant ainsi de graver dans le marbre la différence des sexes. Christine Bard, quant à elle, rappelle que dans l’histoire des revendications féministes — en particulier lors des luttes pour le droit de suffrage des femmes —, ce sont souvent de tels discours, flirtant avec l’essentialisme, qui ont « convaincu et justifié de nouveaux droits pour les femmes ».

4 Divisé(e)s sur la question de la parité, la plupart des interviewé(e)s — à l’exception de Christine Bard — sont réunis par une commune opposition à la loi sur la laïcité de 2004, qui interdit notamment le port du foulard à l’école publique. L’argument principal de nombreuses féministes en faveur de cette loi est bien connu : le port du foulard serait, avant d’être un signe distinctif de la religion musulmane, un signe d’asservissement de ces jeunes filles, et son interdiction à l’école serait donc un moyen d’émanciper celles-ci, même contre leur volonté. Or, pour la plupart des interviewé(e)s, cette position est contestable à plusieurs égards : d’abord, cette position anti-voile à l’école révèle une essentialisation du foulard : loin de ne renvoyer qu’à une seule signification, Françoise Gaspard rappelle qu’il n’y a pas « un » mais « des » foulards : foulard « contraint », foulard « revendiqué », foulard « des mères et des grands-mères »... En outre, comme le souligne notamment Nacira Guénif-Souilamas, faire du foulard le signe par excellence de l’oppression des femmes induit la stigmatisation des jeunes filles qui le portent, considérées comme fondamentalement aliénées, et la valorisation implicite de la vision occidentale de la féminité, conçue comme « moderne ». En outre, la stigmatisation de la jeune fille voilée, censée retourner sans le vouloir vers la tradition, va souvent de pair avec celle du « garçon arabe », censé tirer des rétributions à ce retour vers une sexualité « traditionnelle » (comme l’attestent certains discours médiatiques associant la « tournante » — viol collectif — à une forme de sexualité banale des descendants de migrants du Maghreb).

5 Si la question de la loi sur la laïcité donne lieu à un concert de protestations parmi les interviewées, la question de la prostitution suscite des positions moins tranchées. Sur ce thème, le débat féministe s’organise généralement autour de deux pôles, un pôle « abolitionniste », qui entend faire disparaître toute activité prostitutionnelle, et un pôle « réglementariste » qui propose au contraire de professionnaliser la prostitution. Il est frappant de constater à quel point, sur cette question plus que sur toute autre, les interviewées émettent leurs doutes, et revendiquent le plus souvent une position « d’entre-deux », à partir de considérations plus pragmatiques que théoriques. D’un côté, la plupart des personnes interviewées expriment leur gêne vis-à-vis de la banalisation de la prostitution et du proxénétisme qu’implique la posture réglementariste. En outre, l’expérience réglementariste de la Hollande montre qu’une frontière tend à être tracée entre une prostitution définie comme « libre », donc légitime et protégée, qui est majoritairement pratiquée par des femmes hollandaises, et une prostitution « contrainte », stigmatisée et réprimée, qui se trouve être pratiquée surtout par des femmes étrangères. Mais, d’un autre côté, aucune d’entre elles ne soutient une position strictement abolitionniste, en énonçant des arguments tout à fait comparables à ceux déployés à propos de la question du foulard : la position abolitionniste renforce souvent, en pratique, la stigmatisation de la prostituée : celle-ci est érigée en figure non désirable, l’envers de la « modernité sexuelle », à l’instar de la fille voilée. À cet égard, Marie-Hélène Bourcier, Nacira Guénif et Marcela Iacub critiquent la dénomination du mouvement « Ni putes, ni soumises », parce qu’elle contribue selon elles à réaffirmer la légitimité d’une sexualité « correcte », respectable, et à stigmatiser davantage les femmes qui y échappent (et dont les deux figures extrêmes, également indésirables, sont la figure de la « fille voilée » et de la « pute »).

6 Si les interviewées se manifestent par des visions diverses du féminisme, par des rapports variés au militantisme féministe, ils ont tous en commun de dénoncer la renaturalisation des rapports sociaux de filiation. Ils critiquent à l’unisson l’idée, mobilisée dans les argumentaires hostiles à l’union et la parentalité homosexuelle (notamment lors des débats précédant l’adoption du Pacte civil de solidarité [Pacs] en 1998-1999), d’un « ordre symbolique » adossé sur la métaphore de la reproduction, posant comme des absolus le couple et la parentalité hétérosexuelle. De même, les interviewé(e)s fustigent la biologisation de la filiation à l’œuvre notamment dans les lois qui ont encadré au début des années 1990 la procréation médicale assistée (PMA). Eric Fassin et Marcela Iacub soutiennent que l’interdiction des mères porteuses a eu pour effet de re-naturaliser la maternité (en liant la maternité au ventre des mères). Cependant, si la remise en cause de la biologisation des rapports sociaux est le fait de la plupart des interviewé(e)s, il et elles diffèrent en termes de prise de position politique : Marcela Iacub, qui se tient très explicitement à l’écart du mouvement féministe — elle écrit que ses prises de position ne découlent pas d’un quelconque engagement militant —, fustige la « sacralisation des ventres » des femmes, non seulement comme le site d’un asservissement des femmes, mais aussi comme le levier d’un nouveau pouvoir des femmes au détriment des hommes.

7 Cet ouvrage a donc le mérite de pointer la complexité des prises de position dans l’univers des luttes féministes, qui n’est pas un lieu homogène, monolithique. Il permet aussi d’échapper à la vision du féminisme comme miné par ses divisions : à la lecture de ces textes, les dissonances apparaissent comme des facteurs d’enrichissement et non d’affaiblissement de l’univers féministe, qui apparaît comme un lieu de réflexivité critique. On peut cependant formuler une critique principale sur cet ouvrage, relative au choix des interviewé(e)s, ou plus exactement au manque de mise en perspective et à la justification incomplète de ce choix. Comme on l’a vu, Christelle Taraud ne prétend pas dresser un panorama des prises de position féministes : elle assume explicitement son choix de privilégier les voix dissonantes et minoritaires. Cependant, ce qu’elle ne précise ni justifie pas vraiment, c’est que, au-delà d’une commune posture « critique » dans les débats féministes, ces interviewé(e)s ont en commun d’appartenir au monde académique. Même si certaines se revendiquent « militantes » du féminisme, c’est avant tout le fait d’avoir, à un moment donné, travaillé sur des questions ou débats féministes qui les réunit. Cette commune appartenance au monde de la recherche est un élément fondamental dans les prises de position des interviewé(e)s : à plusieurs reprises, ils font référence à leurs travaux de recherche, ou au contraire se mettent en retrait faute d’avoir « travaillé » sur telle ou telle question. Christine Bard s’interroge sur la légitimité même de son entretien, étant donné qu’elle ne se définit pas comme « experte dans l’analyse du temps présent ». D’autres interviewé(e)s, comme Marcela Iacub et Nacira Guénif, affichent clairement que leurs prises de position sont liées à leurs travaux de recherche et non à un quelconque engagement ou à une proximité avec le mouvement féministe. Même Christine Delphy, qui est au cœur des luttes féministes depuis la naissance du MLF dans les années 1970, admet qu’elle n’a pas de position théorique tranchée sur la prostitution, en partie par ce qu’elle ne « travaille pas » sur cette question. Cette oscillation entre deux registres de discours, savant et militant, n’est pas un problème en soi. On n’est jamais un(e) citoyen(ne) pur(e), on prend toujours position par rapport à un contexte de socialisation, qui peut être la vie professionnelle, l’engagement dans un parti, un syndicat, etc. En outre, nul n’ignore l’importance des liens entre savoir et pratiques politiques dans le mouvement féministe issu de la seconde vague. Le problème est que le parti pris de ne retenir que des personnalités « savantes » n’est pas justifié par l’auteure. Se pose dès lors, à la lecture, la question de l’articulation entre parole experte et parole critique. En n’éclairant pas suffisamment les conditions sociales de production de ces discours critiques, en particulier leur origine savante, l’ouvrage ne dévoile pas suffisamment qu’ils sont marqués par l’injonction à la distance (ou à « l’objectivité ») qui norme toute parole académique sur la société. On aurait souhaité que l’auteure explicite davantage cette posture très spécifique de ses interviewé(e)s, pour ne pas donner l’impression que la parole critique ne pourrait provenir que des « intellectuelles » du féminisme.

8 Laure Bereni

Muriel Pecastaing-Boissière, Les actrices victoriennes. Entre marginalité et conformisme, L’Harmattan, coll. « Bibliothèque du Féminisme », 2003, 265 p.

9 Les études sur les actrices s’imposent comme un domaine de recherche neuf et particulièrement dynamique : en un peu plus de dix ans, plusieurs ouvrages majeurs ont en effet été publiés sur ce thème, en anglais (Tracy C. Davis ayant en quelque sorte « inauguré » ce champ d’étude avec son Actresses as working women : their social identity in Victorian culture, Londres et New York, Routledge, 1991, que l’on peut considérer comme fondamental) comme en français (on peut ainsi citer les ouvrages, parus tous deux en 2001, d’Aurore Evain et d’Anne Martin-Fugier, respectivement : L’apparition des actrices professionnelles en Europe, Paris, L’Harmattan, et Comédienne : de Mlle Mars à Sarah Bernhardt, Paris, Seuil).

10 Au croisement de l’histoire sociale, de l’histoire culturelle, de l’histoire des femmes et du genre, ces études nous permettent donc de mieux connaître cette figure qui suscita — et, d’une certaine manière, suscite toujours — autant de fascination que de réprobation morale : la comédienne, qui dut longtemps payer d’un lourd tribut en termes de réputation, son (apparent) affranchissement des contraintes sociales liées à sa condition de femme dans des sociétés où son confinement à la « sphère privée » a toujours constitué, pour les classes dominantes, un enjeu majeur. La période victorienne se distingue ainsi justement par une brutale rigidification des codes moraux sous l’influence d’une bourgeoisie alors imprégnée des valeurs du Renouveau Évangélique. Pourtant, cette période est aussi celle d’un considérable accroissement du nombre de comédiennes professionnelles de plus en plus souvent issues, ce qui est plus étonnant encore, de la petite bourgeoisie urbaine. C’est autour de ce paradoxe que Muriel Pécastaing-Boissière a choisi de centrer son étude des actrices victoriennes, construisant son analyse en trois parties thématiques.

11 Dans la première (« Les actrices et l’évolution du théâtre victorien »), elle replace la figure de la comédienne professionnelle dans le contexte plus large du monde du spectacle britannique au cours du XIXe siècle en décrivant, tour à tour, les relations qu’elle entretient avec le public, avec les dramaturges et avec les critiques, trois catégories qui sont elles-mêmes, à cette période, en pleine mutation, induisant à leur tour des changements notables dans l’exercice de la profession d’actrice. Le retour de la bourgeoisie dans les théâtres s’accompagne ainsi, dans la seconde moitié du siècle, d’une importante féminisation du public qui aide les comédiennes à trouver sur scène une nouvelle respectabilité. Il est dommage, cependant, que l’auteure n’ait pas davantage « creusé » la nature des relations entre actrices et femmes dramaturges (auxquelles quelques trop courts paragraphes sont consacrés).

12 Muriel Pécastaing-Boissière entreprend, dans la partie suivante de son ouvrage, une typologie des actrices, dont on apprend qu’elles constituent une population finalement très hétérogène, différentes tant par leurs origines sociales que par leur positionnement dans la stricte hiérarchie professionnelle qui régit alors le monde du théâtre victorien. Les conditions de travail y demeurent extrêmement difficiles, en raison notamment de la vétusté des établissements de spectacle, et l’auteure montre bien comment elles touchent bien plus durement les comédiennes que leurs collègues masculins, en particulier au sein de ce « sous-prolétariat du monde du théâtre » dont « [le] quotidien se résume à un incessant combat pour survivre, bien loin des prétentions artistiques et sociales des stars » (p. 122). On peut néanmoins regretter que Muriel Pécastaing-Boissière, qui consacre plusieurs pages aux relations entre actrices de différents statuts (« […] les comédiennes sédentaires se considèrent supérieures à leurs collègues itinérantes, les actrices londoniennes aux provinciales, et les comédiennes des anciens théâtres patentés à celles des scènes mineures » [p. 121] ), ait ici concentré son étude sur les femmes, sans véritablement inclure les hommes dans cette analyse, comme s’il n’existait alors aucune interaction réelle entre interprètes de sexe différent, aussi bien à l’intérieur d’une même catégorie que d’une catégorie à l’autre de cette hiérarchie professionnelle.

13 La dernière partie (« Pouvoir, émancipation et scandale ») est plus spécifiquement consacrée aux avantages et aux inconvénients liés au statut de « femme publique » de la comédienne. Du côté des avantages, le statut singulier et méconnu d’« actrice-administratrice » est ainsi abordé à travers les biographies de quelques-unes de ces femmes « de pouvoir » (Madame Vestris, Marie Bancroft et Mrs. Patrick Campbell), totalement polyvalentes, à la fois directrices d’établissement, metteuses en scène et comédiennes consacrées. Ces fortes personnalités, parvenues au faîte de leur gloire, illustrent ainsi les possibilités d’indépendance et d’ascension sociale que ne pouvaient alors offrir que le métier de comédienne… et celui de courtisane. Du côté des inconvénients, Muriel Pécastaing-Boissière évacue justement un peu vite le problème — qui semble la gêner — de l’inévitable assimilation de la profession d’actrice à la prostitution. L’auteure ne voit ainsi dans le manque de sources historiques sur ce sujet (« Il est extrêmement difficile d’établir la proportion exacte de prostituées parmi les actrices… » [p. 220]) qu’une manière de corroborer les allégations des contemporains (« les observateurs avertis… considèrent toujours que les actrices qui se prostituent sont des exceptions… » [p. 220]), dont le témoignage et les intérêts qu’ils pouvaient avoir à la revalorisation du métier d’actrice sont finalement peu questionnés. La question de la sexualité des actrices, brillamment analysée en son temps par Tracy C. Davis, reste donc ici en suspens, les réponses que tente d’y apporter l’auteure se contredisant les unes les autres. On peut ainsi lire p. 216-217 : « peu de comédiennes s’affichent ouvertement en tant que femmes entretenues, mais les liaisons avec des hommes issus des classes supérieures ne sont pas rares […]. Toutes ces comédiennes, victimes parfois consentantes des attentions d’un riche admirateur, ne constituent qu’une infime minorité de la profession… ».

14 L’étude de Muriel Pécastaing-Boissière n’en demeure pas moins dense, érudite et passionnante, abordant tous les aspects du quotidien des comédiennes victoriennes. Si l’on peut regretter l’absence d’un index à la fin de l’ouvrage, les cinq pages de bibliographie en font un livre tout à fait utile pour qui veut apprendre à connaître les conditions de vie et de travail des actrices britanniques au cours du XIXe siècle.

15 Séverine Sofio

Luc Boltanski, La condition fœtale. Une sociologie de l’engendrement et de l’avortement, Gallimard, coll. « NRF Essais », 2004, 420 p.

16 Dans cet ouvrage, Luc Boltanski cherche à esquisser une « grammaire de l’engendrement en spécifiant certaines des contraintes qui pèsent sur la confection des êtres humains nouveaux pour qu’ils puissent, sans trop de difficultés, venir prendre place auprès des humains déjà là » (p. 16). La question de l’avortement sert « d’opérateur pour dégager les composantes d’une grammaire de l’engendrement que l’avortement, en quelque sorte, dévoile, en les rendant saillantes dans leurs conditions contradictoires que les dispositifs sociaux qui encadrent la génération des êtres humains (et notamment les dispositifs de la parenté) visent précisément à surmonter » (p. 17).

17 Dans ce sens, Luc Boltanski propose un renouvellement des réflexions sur la singularisation que nécessite l’engendrement ; il regrette que la sociologie se soit tellement investie dans l’étude de la socialisation et de la reproduction qu’elle en a négligé l’étude de la singularisation des êtres humains. Il propose de marquer une distinction fondamentale entre engendrement par la chair (conception suite à un rapport sexuel) et engendrement par la parole (inscription symbolique donc sociale des êtres ainsi devenus des êtres singuliers). Il postule une tension entre deux affirmations. La première, désignée par C1 : la possibilité de se défaire des produits de la conception est une condition pour accueillir des individus singuliers. La seconde, C2 : l’avortement réalisé (et non plus seulement possible) est quasi impossible à légitimer. Or, C2 est postulée comme une conséquence logique de C1.

18 À partir de la contradiction entre C1 et C2, il s’agit de comprendre les « arrangements » successifs qu’ont proposés les sociétés pour concilier l’inconciliable : les relations entre sexualité et engendrement. Il en distingue trois principaux : avec le Créateur, avec la parenté, avec l’État. Dans le premier arrangement, tous les fœtus étant création du Créateur, l’avortement est totalement condamné, puisqu’Il a, en somme, donné sa parole au moment même de la conception — ou juste après mais avant que la femme se sache enceinte. L’arrangement avec la parenté, dont le corollaire est la notion d’enfant légitime/illégitime, crée trois catégories de femmes : les vieilles filles sans sexualité et donc sans engendrement ; les honnêtes femmes mariées dont la sexualité vise la production d’enfants légitimes ; les autres femmes, filles perdues ou publiques, qui ont accès à la sexualité mais ne doivent pas engendrer car leurs enfants seraient illégitimes. Comme elles engendrent selon la chair, l’avortement, quoique interdit, leur est possible, il est nécessaire au maintien de l’ordre social (et à la sexualité « ludique » des hommes). Dans l’arrangement avec l’État, les limites de la famille conduisent l’État à articuler cette instance et les instances spécialisées : lutte contre le pouvoir des matrones ; le fœtus est placé sous la responsabilité de l’État soucieux de produire des enfants de bonne qualité (avec l’aide des médecins et des éducateurs). Cet arrangement aurait atteint son apogée dans les anciens pays communistes.

19 Actuellement, un nouveau type d’arrangement, bâti sur les vestiges encore vivaces des précédents, est en train de se développer. Il conserve la même structure que les précédents : il inclut comme eux trois éléments :

20 - un arrangement entre sexualité et engendrement ; la sexualité y est légitime, c’est l’engendrement qui devient facultatif ; la contraception, qui repose sur les femmes, leur est un devoir ;

21 - une référence à une instance de préconfirmation de l’enfant à naître : elle est restituée à la femme qui est devenue officiellement la véritable instance d’« adoption » par la parole ;

22 - un décalage entre la vérité officielle et les pratiques officieuses. En effet, les femmes prennent aussi la décision d’avorter à leur corps défendant dans l’intérêt de celui qui ne naîtra pas, notamment lorsque le géniteur refuse cette naissance.

23 En ce sens, l’arrangement actuel est principalement organisé autour du projet : « c’est le projet parental qui constitue l’instance supra-individuelle de préconfirmation de l’enfant à naître » (p. 135). Le « projet » acquerrait ainsi une extériorité par rapport aux personnes, notamment par rapport à la mère qui est censée être l’adoptante. On trouvait une idée très proche chez Kellerhals [2] [2] Jean Kellerhals et Willi Pasini,Le sens de l’avortement,...
suite
qui remarquait déjà qu’« une grande partie des requêtes d’avortement tendent à manifester ce droit qu’aurait la personne de gérer ses objectifs de vie, ses modes d’équilibre, ses voies de réalisation personnelle » (p. 45) et que « l’enfant n’est pas voulu pour lui-même principalement mais en tant qu’il manifeste la valeur du couple » (p. 168). C’est le couple ou le projet parental qui « singularise » l’enfant.

24 Après avoir illustré ces propos avec des extraits d’entretiens, Luc Boltanski continue son travail en montrant que ce nouvel arrangement ne fait pas disparaître les contradictions entre C1 et C2 ; il s’ensuit qu’il y a « manipulation ontologique du fœtus », c’est-à-dire construction de catégories qui permettent de valoriser ou dévaloriser certains fœtus (à conserver) au détriment des autres (à détruire). Les classements des fœtus se complexifient au moment où certains, les « technofœtus », sont produits en dehors des corps humains, ou parce que tous les fœtus deviennent visibles (échographie) beaucoup plus tôt. Les controverses autour du fœtus sont reprises et analysées par Luc Boltanski à partir de la littérature des philosophes moralistes anglo-saxons surtout, exposés et critiqués. Ces controverses autour du fœtus, comme les conflits d’arguments autour de l’avortement, ne sont pas appelés à s’éteindre, puisqu’ils ont pour fondement les contradictions insolubles postulées par Luc Boltanski entre sexualité et engendrement, et une tension interne, indépassable, à l’engendrement. La tension entre « êtres remplaçables », c’est-à-dire équivalents, sans quoi il n’y a pas de continuité assurée pour les sociétés, et êtres « parfaitement singuliers » et donc irremplaçables, si elle est au fondement de la condition fœtale, l’est aussi pour tout individu. C’est dans ce sens-là et dans ce sens-là seulement qu’il faut comprendre le titre de Luc Boltanski et sa dernière phrase, digne du Sphinx : « car la condition fœtale, c’est la condition humaine ».

25 Après ce survol de 400 pages très denses, je propose quelques éléments de discussion autour de la neutralité axiologique, la posture androcentriste et la loi de 1975.

26 Ce livre est un essai de sociologie morale (« au sens de Durkheim, c’est-à-dire non pas une sociologie imprégnée de moralisme mais une sociologie qui prend au sérieux les “ faits moraux ” » [p. 313]), et l’auteur affiche dès le départ une neutralité axiologique : à aucun moment nous ne formulerons une opinion « dans la mesure où les opinions sur l’avortement font précisément partie des données dont nous chercherons à reconstituer la logique » (p. 14). Il me semble que ce programme n’est pas respecté, et que le vocabulaire utilisé en est la première manifestation. Luc Boltanski, par exemple, utilise le terme de « mère » pour désigner une femme dès le moment de la conception. Or, désigner par le même mot une femme gravide (et qui parfois ne le sait pas encore) et une femme qui serre son bébé dans ses bras est une opération assez particulière aussi bien d’un point de vue logique que d’un point de vue éthique. Les femmes enceintes ne bénéficient même pas de la différenciation accordée au fœtus qu’elles portent (« selon la chair » ou selon « la parole »). Seraient-elles donc encore plus passives et agies que les fœtus eux-mêmes pour n’être pas différenciées par cette différenciation qu’elles accordent ? Et ce terme même de fœtus, utilisé pour toute la période qui commence à la conception et s’achève avec la naissance, est-il si neutre axiologiquement ? Luc Boltanski refuse la distinction classique entre embryon et fœtus, c’est-à-dire que son opinion est que ces deux entités sont essentiellement équivalentes. Que ces termes différenciés puissent être non pas seulement un « matériau » sur lequel réfléchir, mais des outils de pensée pour mieux le faire, n’est pas vraiment envisagé. Luc Boltanski désigne par fœtus tout produit de la conception non expulsé par avortement ou naissance, ou plus précisément « l’être qui, à la suite d’un rapport sexuel, vient s’inscrire dans la chair » (p. 19) ; il présente ce choix comme une simple question de vocabulaire. L’idée même que parler d’un « être » dès la conception soit une prise de position (une opinion) de Luc Boltanski n’est pas présente. Or, l’usage courant de ce terme « être » équivaut à celui de personne humaine. (Un autre usage plus abstrait renvoie à l’idée d’entité abstraite ou matérielle. Dans ce second sens, les ovules et spermatozoïdes aussi sont des « êtres ». Le sens choisi devrait au moins être précisé, car selon le cas, la charge morale, l’opinion associée au terme, ne sont pas les mêmes). Plus loin, en désignant comme logique « du moindre mal » le recours à l’avortement, il me semble bien que Luc Boltanski pose encore une opinion plus qu’une analyse. Et pourquoi ne pas parler (aussi) de logique de la meilleure solution, ou logique du choix raisonnable, ou logique engagée, ou logique de la reconnaissance d’un droit, etc., où la notion de « mal » serait tenue à l’écart ? Chacune de ces expressions, y compris celle qu’a retenue Luc Boltanski, est porteuse de jugements de valeur, mais rien ne semble l’indiquer dans le texte. Il dit en conclusion : les actions fondées sur un bien ont des justifications, celles fondées sur un moindre mal ne fournissent que des excuses ; c’est-à-dire qu’elles ne prétendent pas à la légitimité mais « font plutôt valoir que les circonstances (atténuantes) ont été telles qu’il n’était pas permis de se couler dans le moule de l’action légitime » (p. 316). Que dit-on quand on affirme cela à propos de l’avortement sinon que les anciens arrangements imposent encore leur logique normative ? Les progrès dans l’avortement médicamenteux ambulatoire, en rapprochant l’avortement de la contraception, ne sont-ils pas révélateurs de la nouvelle possibilité pratique de penser l’avortement différemment ?

27 Pour Luc Boltanski, l’avortement est un objet caché. Il est toléré parce que caché, « parce qu’il a lieu dans un contexte, l’univers du féminin, impénétrable depuis l’espace public » (p. 34). Voici ce que l’on pourrait désigner comme un biais androcentriste : en reprenant la dichotomie public (masculin) versus hors du public (féminin), on évacue le féminin de l’espace public. Ici « public » est l’équivalent de masculin, de même que le « on » désigne essentiellement les hommes ! La conjonction d’un sujet neutre-masculin et d’un point de vue masculin entraîne l’évacuation des femmes et du « féminin » de l’espace public. Avec une telle dichotomie, il ne serait pas étonnant de louper le cœur même de l’expérience de l’IVG. De même le découplage sexualité/engendrement (c’est-à-dire plaisir versus responsabilités et contraintes) est présenté d’un point de vue « neutre »-masculin dans lequel la sexualité a deux usages possibles : rigolade plaisir exploit versus relations légitimes et parenté. (On relira Paola Tabett, sur ce que le « fun en bande », la rigolade ou les exploits sexuels des jeunes hommes peut signifier comme manque de « fun » pour les femmes). Finalement, Luc Boltanski se dit « malheureusement handicapé » par son appartenance « non pas à l’un mais à l’autre sexe » (p. 20) pour ce qui concerne les entretiens avec les femmes enceintes, ce qui me semble un peu contradictoire avec les principes méthodologiques. Il ne réalise pas d’enquêtes auprès d’hommes « faute de moyens » (p. 20) ; mais surtout parce que les hommes ne sont pas concernés par cet événement que constitue l’avortement. Ce qui permet à l’homme qui écrit ce livre d’adopter une position bien particulière : dans l’espace public, non concerné, confronté intellectuellement à un intéressant problème typique de l’autre sexe ; position dont les postulats sous-jacents ne sont pas soumis au moindre questionnement. Concrètement, cela assoit aussi une division du travail des plus « classiques » : aux femmes la production douloureuse et le recueil à chaud de témoignages dans le travail de terrain, aux hommes non concernés la réflexion et l’écriture à froid dans le bureau.

28 Le changement de loi en 1975, en France, est longuement présenté comme une discussion savante entre experts, totalement décontextualisée des luttes ou du mouvement social. La revendication des femmes à disposer de leur propre corps est citée le plus allusivement possible, et s’efface derrière les débats experts. La loi de 1975 est présentée comme un compromis entre les exigences d’un État organisateur et l’autonomie de la personne : il délègue des juges-experts qui décident (et donnent leur accord si la demande est présentée dans les bons termes). L’évolution de son application et la diminution progressive de l’importance du rôle des « juges-experts » ne sont pas évoquées, ce qui empêche, à nouveau, de désigner l’avortement autrement que comme un « moindre mal » auquel on accède en présentant des excuses.

29 Ces trois séries de remarques se conjuguent : androcentrisme, opinions non soumises à questionnement suffisant, lecture incomplète de la loi de 1975 et de son environnement, me semblent bien trois facettes de la même posture fondamentale.

30 Ceci dit, l’ouvrage est un essai ambitieux qui propose une analyse originale de l’avortement. L’auteur rappelle ses anciens ouvrages avec lesquels il tresse celui-ci, ce qui présente l’avantage de souligner la cohérence de sa pensée mais l’inconvénient de la rendre un peu obscure pour qui (comme c’est mon cas) n’a pas « tout lu », certaines digressions deviennent alors parfois difficiles à suivre. C’est aussi un discours sur la méthode : le livre est ponctué de remarques sur la façon de construire une typologie, sur ce qu’est un dévoilement critique, sur l’originalité du travail sociologique ; c’est l’ouvrage d’un pédagogue toujours prêt à expliciter les leçons qu’il donne. On regrette d’autant plus les quelques faiblesses méthodologiques déjà signalées. C’est enfin un livre d’érudit, boulimique de lectures et de documentations diverses (malgré quelques lacunes déjà signalées).

31 Geneviève Cresson

Armelle Le Bras Chopard, Le masculin, le sexuel et le politique, Plon, 2004.

32 Alors que l’on ne s’est guère interrogé encore sur les liens du « masculin » avec le sexuel et le politique, Armelle Le Bras Chopard, professeure agrégée de sciences politiques (depuis 2000 chargée de mission pour l’égalité des chances femmes/hommes dans l’enseignement supérieur au ministère de l’Éducation nationale), vient de publier un ouvrage qui porte ce titre. Appréhendant le pouvoir comme indissociable de la sexualité, elle retrace, de l’Antiquité à nos jours, la construction sous-jacente à cette liaison — laquelle perdure en dépit des variations qui l’ont affectée, des ruptures et des renversements qu’elle a connus jusque dans les modes de légitimation dont elle a fait l’objet et qui s’avèrent extraordinairement plastiques.

33 Le fil directeur de l’ouvrage n’est pas la nature sexuée, masculine, du pouvoir politique mais bien « sa nature sexuelle, sa virilité elle-même ». Le corpus étudié, issu de la pensée occidentale, comporte principalement des textes d’hommes, ce qui est logique compte tenu du besoin qu’ils ont de justifier leur domination, mais aussi du fait qu’ils ont été presque les seuls à réfléchir sur le politique, jusqu’à une date récente. Cependant, Armelle Le Bras Chopard fait place à la réflexion développée par des femmes, dès le XVe siècle (Christine de Pisan) et jusqu’à maintenant. La France, largement privilégiée dans le choix des textes, constitue un cas paradigmatique du point de vue de la domination politique masculine, selon Armelle Le Bras Chopard qui fait preuve d’une érudition impressionnante.

34 Les deux parties de l’ouvrage indiquent d’emblée que celui-ci ne tombe pas dans le piège d’une lecture évolutionniste-linéaire du corpus constitué. La première conduit à une vision horizontale, topographique, du découpage des espaces (public/privé), démontrant comment les hommes ont construit le politique sans les femmes. La seconde, séparée de la première pour la clarté de l’exposé, permet de comprendre comment « le politique s’est, dans le même mouvement, bâti contre les femmes, dans un système de domination, vertical, hiérarchique ». Si bien que la thèse de l’exclusion des femmes du politique apparaît infondée, du fait qu’elles n’en ont jamais été partie prenante ; « [...] nous verrons éclater la factice distincition public/privé au regard de l’isomorphisme entre la représentation du rapport sexuel (pensé selon notre modèle de la génération ou du plaisir) et celle du rapport politique » (p. 20).

35 La thèse de la différence des sexes a émergé historiquement en tant que conséquence d’un retournement autour de la signification de la sexualité — le passage du primat de la génération à celui du plaisir entre la fin du XVIIe et le début du XVIIIe siècle. Grâce à la discussion des travaux de Foucault, de Laqueur et d’autres sur lesquels s’appuie Armelle Le Bras Chopard, tout en les critiquant et en les complétant amplement par des sources variées, on voit ici que la méfiance particulière qu’a longtemps suscitée et suscite encore cette thèse, en France, est enracinée dans une structure intellectuelle intrinsèquement inscrite dans le renforcement de la domination masculine. Dans le même sens, cet ouvrage jette un nouvel éclairage sur Bodin, dont les textes ont un caractère fondateur jusqu’ici indiscuté dans notre culture politique. Armelle Le Bras Chopard nous fait découvrir non seulement l’existence mais le contenu de l’un de ses ouvrages négligé jusqu’à une date très récente : De la démonomanie des sorciers, qu’elle a lu dans la seule version aujourd’hui disponible, c’est-à-dire en vieux français, avec la typographie de l’époque. Partant de là, elle nous invite à aborder de façon critique le discours bodinien, en faisant resurgir ses méandres tout au long de son propre ouvrage, lequel comporte heureusement un index des noms, très utile pour les différentes lectures dont il est susceptible de faire l’objet.

36 Plusieurs questions mériteraient d’être débattues pour prolonger cet ouvrage extrêmement riche. On se demandera simplement s’il ne conviendrait pas de proposer dans cette perspective une définition de la politique qui excèderait celle du pouvoir, mais aussi de réactualiser la distinction entre pouvoir et autorité, comme le proposent par exemple plusieurs textes italiens de philosophie féministe. Il conviendrait aussi de renouer avec des aspects en partie méconnus de l’apport de Foucault, notamment autour de « la résistance politique » (Judith Revel). Ce sont là quelques suggestions, parmi d’autres à formuler pour penser la crise actuelle du politique en l’articulant à la transformation des rapports entre les sexes, qu’évoque Armelle Le Bras Chopard en conclusion de son ouvrage.

37 Christiane Veauvy

Philippe Steiner, L’école durkheimienne et l’économie, Librairie Droz, Genève-Paris, 2005, 369 p.

38 Les économistes verront dans ce livre la confirmation que, si elle n’y prend garde, la science économique risque de perdre son statut de science, et ce pour deux raisons essentielles. La première tient au fait que le grand sociologue français Émile Durkheim, en se penchant de manière critique sur l’état de l’économie comme discipline scientifique, a introduit une problématique holiste qui s’inscrit à l’opposé des préoccupations des économistes, du moins de la majorité d’entre eux, à savoir l’individualisme méthodologique. La seconde a trait au contenu critique du message de l’auteur de De la division du travail social, et plus spécifiquement sur la vision réductrice car par trop abstraite de la société que renferme l’économie. L’ouvrage de Philippe Steiner constitue une véritable mine d’informations précieuses sur le regard que porta Durkheim sur un savoir à l’époque en pleine expansion. Procédant par un décorticage serré et minutieux de l’œuvre de Durkheim, Philippe Steiner incite du coup le lecteur à ouvrir son esprit à la sociologie économique pour mesurer l’écart qui sépare la science économique actuelle des potentialités critiques dont elle était l’objet à la fin du dix-neuvième siècle.

39 Le premier chapitre du livre insiste sur ce que Durkheim entendait par critique de l’économie, et sur la portée qu’il souhaita lui donner. Philippe Steiner s’est lancé pour cela dans une généalogie des textes de Durkheim, allant de la thèse jusqu’à la parution du livre sur Le Suicide. L’intérêt de la démarche réside dans le rappel qu’établit Philippe Steiner concernant la référence sur laquelle Durkheim prend appui pour investir le débat sur la place et le rôle de l’économie politique dans la science sociale et, plus généralement, dans la société. Cette référence était constituée des apports de l’École historique allemande, aujourd’hui bien méconnue, apports vis-à-vis desquels Durkheim inscrit son travail critique de l’économie politique. Ce détour par l’Allemagne fut déterminant pour Durkheim, car il lui permit de faire mûrir sa conception de la théorie économique. Selon Durkheim, celle-ci renferme une prétention inacceptable, produire un système de pensée indépendant de la morale et de la société, en sous-entendant que la société n’est qu’une juxtaposition de monades. Ce dernier point fut à l’origine de la formation puis de la consolidation de l’homo œconomicus que ne cessera de critiquer l’auteur des Règles de la méthode sociologique. En découle ce constat, sur lequel revient souvent Philippe Steiner, selon lequel Durkheim voyait dans le champ de la science économique une dénaturation de la contribution de cette discipline à la production d’une science sociale. Il est indiqué que le projet scientifique de Durkheim était bien de construire une sociologie économique capable de rendre compte de la complexité du monde social que s’interdit justement de penser l’économie. On pourra, sur ce point, prendre toute la mesure de l’enjeu du débat qui émergea il y a quelques années au sujet de l’enseignement de l’économie, sous l’impulsion de quelques étudiants de l’École normale supérieure et d’universités, et y voir la confirmation de ce que redoutait Durkheim, à savoir un enfermement de la science économique dans un scientisme accablant.

40 Mais, dans le même temps, la lecture de ce premier chapitre laisse un sentiment ambigu. On aurait été comblé si Philippe Steiner avait mis au jour les conditions socio-historiques de l’éviction de la sociologie économique durkheimienne du champ de la science économique vers la fin du dix-neuvième siècle, jusqu’à ce que lui-même contribue, en France, à sa réintroduction. Il procure toutefois au lecteur quelques clés d’interprétation dans le chapitre IV. Il revient en effet sur l’héritage légué par la sociologie durkheimienne, repris par l’école de l’économie positive, autour de Simiand et Halbwachs, puis par l’école française de la régulation à partir du début des années soixante-dix.

41 Les autres chapitres traitent du second programme de recherche de Durkheim. L’objectif de Durkheim étant de construire une critique de l’économie politique, il ne se limita pas à développer une sociologie économique au sens strict, mais élargit son investigation à la sphère religieuse, dans laquelle il voyait un élément régulateur des conflits et de l’anomie engendrés par une activité économique dressant les individus avides de richesses les uns contre les autres. L’ouvrage rappelle que si la critique initialement produite par Durkheim trouva des héritiers, comme Simiand, la portée heuristique du travail sur la religion s’illustra dans l’articulation entre religion et économie qu’entreprit Marcel Mauss dans son Essai sur le don. Le long passage sur le neveu de Durkheim, au chapitre VI, est, de ce point de vue, passionnant.

42 La fin du livre permet de mesurer l’étendue du savoir de Philippe Steiner. Il montre en effet ce que Durkheim doit à Marx ou à Comte, tout en soulignant qu’il ne partageait pas l’approche matérialiste du premier, et que, par conséquent, il entendait aboutir à tout autre chose qu’à une critique de l’école classique anglaise. Il faut entendre par là que le projet de Durkheim était tourné vers les conséquences occasionnées par la diffusion des idées économiques, en matière notamment de croyances économiques et de processus sociaux que ces croyances engendrent. Ce sont ces phénomènes de diffusion des savoirs qui rendent décisives les réflexions de Durkheim sur l’éducation, et qui font qu’il détient sur Max Weber un avantage comparatif certain, comme le montre le chapitre VIII. Il y a bien, de ce point de vue, nous dit Philippe Steiner, un « ancrage de la sociologie économique durkheimienne dans la sociologie de l’éducation ».

43 Livre à lire, et sur lequel il conviendra de revenir, car il contient des éléments indispensables à la connaissance du sociologue français, constituant en cela une excellente introduction à cet auteur, ainsi qu’un outil pour se construire sa propre grille de lecture de l’aplomb avec lequel la science économique contemporaine désire asseoir sa domination sur le reste des sciences sociales. Indiquer, comme le fait Philippe Steiner, que c’est dans la sociologie de l’éducation que se situe l’une des clés d’interprétation de la formation des croyances économiques et leur « fonction symbolique performative », constitue un fait social particulièrement actuel, au regard de l’appel lancé il y a quelques années par le groupe « autisme en économie », pour l’heure peu suivi d’effets dans l’enseignement même de l’économie. Le pluralisme en science économique apparaît en cela d’une cruelle actualité. Et dans cette perspective, le projet de Philippe Steiner s’inscrit bien dans une mouvance précise, celle qui va de Simiand à Boyer, en passant par les économistes fondateurs de la Revue économique en 1950.

44 Thierry Pouch

Stéphane Buzzi, Jean-Claude Devinck et Paul-André Rosental, La santé au travail. 1880-2006, Paris, Éditions la Découverte, 2006, collection « Repères », n° 438.

45 Un mot tout d’abord sur le titre du livre : il traduit manifestement une ambition qui déborde largement le sujet traité dans ces pages. En effet, il s’agit plus précisément de la genèse et du développement de la législation de la médecine du travail en France. La dédicace à la mémoire du médecin légiste, Guy Hausser (1912-1942) de la CGT, est à cet égard explicite. N’a-t-il pas joué un rôle central dans l’effort, relayé par les syndicats ouvriers, pour faire naître une protection médicale dans une France ébranlée par la seconde révolution industrielle ? Les faits relatés ici autour de cette institution, des extraits de déclarations du patronat, des prises de position d’hommes politiques et d’autres observateurs, jettent, en effet, un éclairage brutal sur le « fonctionnement et les valeurs du système social dans son ensemble » (p. 9), puisque l’objectif des auteurs est de « montrer que la situation actuelle de la santé au travail résulte de problèmes récurrents depuis une soixantaine d’années ».

46 À elle seule, la médecine du travail est un des meilleurs « analyseurs » des relations salariés/employeurs/pouvoirs publics. Elle nous permet de suivre la transformation de la main-d’œuvre en prolétariat industriel ; de même, sa remise en question à l’heure actuelle nous montre comment s’effectue la mutation du monde du travail. La France n’a pas connu, au XIXe siècle, la même pression démographique que les autres pays européens : la saignée des guerres napoléoniennes et la limitation des naissances contribuent à maintenir le pays dans sa condition encore largement rurale et artisanale. Qui plus est, son urbanisation ne va pas nécessairement de pair avec l’industrialisation. Lorsque, dans les années 1880, cette urbanisation commence à exercer ses effets sur une partie de la population française, le pays reste largement tourné vers la ruralité. L’hygiène industrielle considérée comme problème politique n’en est alors qu’à ses balbutiements. La France ne rattrapera pas les quelques décennies de retard qu’elle accuse en matière de santé publique par rapport à l’Angleterre, à l’Allemagne et la Suisse. Et les auteurs de noter que « les modèles étrangers, du reste, n’ont jamais cessé de nourrir le débat français » (p. 17).

47 Certes, une étude comparative avec nos voisins n’est pas le propos de ce livre, mais la référence à l’Allemagne — à la fois modèle et épouvantail en ces années de conflit ! — et aux relations franco-allemandes apparaissent en arrière plan à chaque étape du parcours qui conduit vers une médecine du travail française. Dès les années 1880, en effet, Bismarck donne à l’Allemagne une législation novatrice en matière de protection sociale, d’indemnisation des accidents du travail, de retraites vieillesse et de pensions d’invalidité. Il est évident que Bismarck, le « révolutionnaire blanc », comptait, entre autres choses, se servir de la protection sociale des travailleurs afin d’atteindre, à plus long terme, la constitution d’une représentation populaire fondée sur les coopératives de métiers. Il entendait ainsi désamorcer les éléments radicaux du mouvement ouvrier, unir les populations si diverses de ce vaste territoire et faire naître, grâce à l’œuvre sociale de l’État, un sentiment d’appartenance national. L’inspirateur de cette politique était l’économiste wurtembergeois Albert Schäffle, qui avait été un court instant ministre du Commerce de l’Empire austro-hongrois. Schäffle préconisait pour la Prusse un ordre économique moderne qui prendrait appui sur l’ancien système féodal de corps de métiers, la gestion de la solidarité étant confiée aux ordres [3] [3] Cf. la biographie de Lothar Gall , Bismarck, der weisse...
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48 Impossible en France de rêver à une telle alliance. La loi Le Chapelier, votée par l’Assemblée constituante en 1791, avait aboli radicalement toutes les formes anciennes d’association et de compagnonnage. Interdites de grève et de coalition, les classes productives sont bâillonnées et les gouvernements, quelle que soit leur couleur, n’ont d’autre politique que de les maintenir dans cette dépendance. Leurs revendications dans ce domaine seront ignorées ou réprimées par la force quand elles se manifesteront au grand jour. D’où l’importance du droit de grève, dont la légalisation, en 1864, constituera beaucoup plus qu’une formalité, et du droit syndical qui est consenti en 1884. « Dès les années 1890, des luttes ouvrières spectaculaires sensibilisent l’opinion au problème des maladies du travail, telles les grèves des ouvriers des manufactures d’allumettes, monopole d’État, contre le phosphorisme (p. 13). » Toutefois, il faudra attendre la première guerre mondiale — 56 % de la population française vit à cette époque dans des communes de moins de 2 000 habitants — pour que s’éveillent les sensibilités nataliste, eugéniste et hygiéniste des pouvoirs publics : la santé des travailleurs employés dans les secteurs-clés de l’économie de guerre devient alors une question vitale. D’où la création d’une inspection médicale dans les usines d’armement afin de mener des contrôles sanitaires.

49 La France dispose, certes, depuis 1898, d’une loi établissant un régime d’indemnisation pour les accidents du travail. Or, ce n’est qu’après la guerre, en 1919, que cette loi sera adaptée pour pouvoir indemniser au même titre les maladies professionnelles. Adaptation qui, toutefois, ne prendra effet qu’en 1921 pour ne concerner en fin de compte que les maladies entraînées par deux toxines : le mercure et le plomb. « Le retard français est patent » (p. 25) ! C’est seulement à partir de 1927 que la médecine d’usine devient en France une préoccupation majeure : le traité de Versailles a fait naître l’Organisation internationale du travail et, de plus, il a rendu à la France l’Alsace et la Lorraine, soumises à la législation allemande, plus libérale à différents titres que la législation républicaine. Le déséquilibre va ouvrir une brèche et permettre ainsi à la France de rattraper en partie son retard. En effet, dès novembre 1918, des conflits et grèves font craindre une explosion populaire dans ces territoires déstabilisés où des idées radicales pénètrent : les soldats démobilisés de l’armée allemande, les ouvriers russes employés dans les mines et qui se font l’écho de la révolution russe sont des foyers de revendications et de troubles. Le socialiste Alexandre Millerand est appelé au secours de l’administration nationale mise en difficulté alors qu’elle cherchait à plaquer son modèle sur cette population. Millerand se montre plus respectueux du particularisme régional : les salariés alsaciens et lorrains, inclus depuis 1884 dans le dispositif de protection sociale de l’Empire, pourront conserver leur régime local d’assurance sociale et de maladie, sans équivalent dans le système d’assurance pour les ouvriers français.

50 La France des années trente va connaître alors la « doctrine » : dépasser « rationnellement » la lutte des classes en organisant, au mieux des connaissances médicales de l’époque, le poste de travail. L’attitude des syndicats ouvriers, et notamment de la CGT, évolue. « Traditionnellement attachés à la reconnaissance des maladies professionnelles, [les syndicats] se méfient en revanche des médecins d’usine, rétribués par l’employeur. » Sous la pression des grèves de 1936, avec l’avènement au gouvernement du Front populaire, et surtout grâce au travail de Guy Hausser, ils vont alors lutter activement pour la mise en place d’une autre conception de la médecine d’usine.

51 Vie et destin tragiques que ceux de Guy Hausser, qui s’engage comme jeune médecin dans ce combat syndical. Il jouera un rôle-clé dans l’organisation de la médecine de prévention et de dépistage des maladies professionnelles qu’il entend développer selon trois axes (p. 35) : d’abord, un travail de recueil des données, à partir de journées d’information et de rencontres entre spécialistes et leur médiatisation ; deuxièmement, l’établissement d’un institut d’étude et de prévention des maladies professionnelles (avec le soutien des pouvoirs publics et de la faculté de médecine) ; enfin, la création, au sein de la CGT, d’une commission des maladies professionnelles. Cette commission publiera dès 1938 les Archives des maladies professionnelles et de médecine du travail, qui porte aujourd’hui le titre de Archives des maladies professionnelles et de lenvironnement, bimestriel de référence dans la profession publié chez Masson. Démobilisé en juin 1940, Guy Hausser, qui est juif, ne peut reprendre pleinement ses activités professionnelles. Il est arrêté par des policiers français en mars 1942 et déporté à Auschwitz. Il y décède en août 1942 (cf. p. 45). Sur Hausser, le dictionnaire de référence du mouvement ouvrier français, le « Maitron », énonce laconiquement : « “ Docteur ” Hausser était en octobre 1937 membre du conseil juridique de l’Union des syndicats CGT de la région parisienne. [4] [4] Jean Maitron et Claude Pennetier (éds. ), Dictionnaire biographique...
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52 Fidèle à l’esprit de l’époque, le régime de Vichy va de l’avant en matière d’hygiène et d’eugénisme. Le cadre de référence pour la législation française actuelle remonte en effet à une loi de 1942. La création d’une inspection médicale du travail sera suivie, en juillet 1942, de l’officialisation de la médecine du travail pour les établissements de plus de 30 salariés. Mais la main-d’œuvre souffre des restrictions alimentaires, et on assiste à une baisse du rendement et à un accroissement des accidents du travail. Rappelons aussi que c’est à partir de 1942 que l’Allemagne commence à réclamer à la France et à la Belgique des ouvriers qualifiés pour palier le manque de travailleurs dans des industries-clés en Allemagne. La loi sur le STO, le « service de travail obligatoire », est promulguée en février 1943 : au total 400 000 Français se porteront volontaires, plus d’un million de prisonniers de guerre seront mis au travail pour les Allemands et 650 000 seront réquisitionnés grâce notamment à la médecine du travail qui servira notamment à opérer le tri. De ce fait, l’image du métier sera gravement et durablement ternie aux yeux de la population ouvrière. Le gouvernement de Vichy produit, d’une part, une nouvelle élite de technocrates et, d’autre part, il « montre » comment dépasser la lutte des classes en se préoccupant de la santé des travailleurs pour mieux satisfaire les exigences économiques. Il n’est donc pas étonnant que, « contrairement à la légende, la Libération ne va pas contredire les grandes orientations prises par Vichy, ni le rôle croissant de la visite médicale » (p. 56) avec la loi de 1946 qui maintient l’application de celle de 1942.

53 Là est le point fort de cette étude : elle montre que la médecine du travail joue un rôle le plus souvent équivoque, écartelée entre la protection de la santé du travailleur et la sélection du personnel selon des critères de rentabilité capitaliste. Quelle fonction l’État assume-t-il entre travailleurs, syndicats et patronat ? Autrement dit, la médecine du travail doit-elle relever de la responsabilité des entreprises ou de la santé publique et donc de l’État ? De nos jours, et plus particulièrement depuis la loi de modernisation sociale de janvier 2002, les réformes visent à « démédicaliser » la médecine du travail, en y faisant entrer des professionnels de l’ergonomie, par exemple, des spécialistes du milieu du travail non soumis au secret professionnel. C’est là une des conséquences de l’« européanisation » de la législation qui transforme les « services médicaux » en « services de santé au travail ». Or, la directive européenne Santé et sécurité au travail répond, pour une large part, aux vœux des organismes patronaux. Ainsi, le Medef souhaite donner la priorité aux visites d’embauche et au suivi des salariés « à risque », ce qui réduirait d’autant la place des médecins du travail au profit des praticiens libéraux ou d’« experts » déliés de l’obligation du secret médical…

54 Bien entendu, nous ne sommes plus dans la perspective d’une sélection génétique, même si la recherche scientifique est aujourd’hui présente dans toutes les transformations qui sont apportées dans ce domaine sensible. Il n’est pas sûr, cependant, qu’elles s’inscrivent toutes dans le sens d’une amélioration des normes et des modes de travail, car, à la lecture de cet ouvrage très fouillé, se dessine le tableau d’une condition ouvrière qui ne laisse pas d’être inquiétante pour le salarié de demain.

55 Margaret Manale

Faïza Guélamine, Le travail social face au racisme. Contribution à la lutte contre les discriminations, Rennes, Éditions de l’École nationale de la santé publique, 2006, 128 p., 20 €.

56 La difficile confrontation des deux problématiques du racisme et de l’action sociale peut donner le meilleur comme le pire. Le pire, souvent, quand les travailleurs sociaux sont amenés à penser leur travail face aux minorités comme une sorte de pédagogie de la différence, où l’on espère paradoxalement et tout à la fois « intégrer » ces minorités à partir des caractères particuliers qu’on leur attribue, et combattre ainsi les préjugés dont ils sont victimes — l’histoire de l’immigration en France montre l’inanité de cet espoir. Le meilleur ici, avec ce petit livre clair et percutant de Faïza Guélamine, dont l’objectif est de « sensibiliser les travailleurs sociaux » aux interactions par lesquelles ces caractères et ces préjugés se déterminent et se figent, et ainsi de les amener à « appréhender les discriminations racistes comme l’expression d’un rapport social de domination, et non comme simple conséquence de croyances basées sur l’ignorance et le mépris de l’autre ».

57 Inspiré par les théories interactionnistes issues de l’école de Chicago et par les travaux de Colette Guillaumin sur l’idéologie raciste, le renversement de perspective par rapport au sens commun ne va pas de soi, d’autant moins que, rappelle l’auteure, c’est fréquemment l’État lui-même, employeur de ces travailleurs sociaux, qui trace pour eux la voie commode des interprétations et des consignes d’action basées sur un essentialisme commode, où chacun est défini par ses origines (réelles ou dites telles). Assistante sociale et sociologue, Faïza Guélamine a fait à l’Urmis une thèse de doctorat sur le Service social d’aide aux étrangers (Ssaé) – association depuis peu passée dans le giron d’une agence publique, l’Anaem, dont la priorité n’est plus, précisément, l’action sociale. Aujourd’hui responsable de formations à l’Institut régional du travail social (Irts) de l’Ile-de-France, Faïza Guélamine est bien placée pour mesurer quotidiennement les risques idéologiques de l’intervention sociale sans principes théoriques. Prônant, à l’instar de ce qui se fait chez les chercheurs, un nécessaire « travail de déconstruction des catégories du sens commun et de celles élaborées à des fins médiatiques ou politiques », elle estime que les travailleurs sociaux « ne peuvent faire l’économie d’une réflexion large et avertie quant aux modes de catégorisation qui guident leur travail » : c’est ce à quoi est consacrée la majeure partie de l’ouvrage.

58 « Race », « ethnicité » et bien sûr « discriminations », termes qui ne s’analysent que dans le champ du relationnel, sont l’objet d’un criblage rigoureux et salutaire. Il est rappelé que la race est une construction imaginaire (« c’est bien le racisme qui crée la race »), faisant intervenir des caractéristiques « naturelles » et les généralisant à des ensembles où celui qui désigne se prend pour le point de référence et « ne se voit pas lui-même ». L’ethnie de même est constamment l’objet d’une essentialisation par laquelle les individus sont assignés aux groupes auxquels ils sont censés s’identifier une bonne fois pour toutes, alors que « l’identité — je suis de cette famille, de ce village, de cette région, de ce pays — est par définition multidimensionnelle, immanquablement plurielle » et que « affirmation et assignation identitaires fonctionnent toujours dans une interaction fondamentale » (soul. par FG). Sur ces bases théoriques jetées à l’opposé de l’omniprésence de la référence aux « origines » de la pensée dominante, il est démontré en quoi la référence a-historique à la race ou à l’ethnie produit nécessairement de l’exclusion et la constitution de groupes minoritaires. C’est ainsi que, ni guide ni manuel, le livre de Faïza Guélamine comporte cependant deux chapitres démêlant avec clarté le domaine compliqué des pratiques discriminatoires et de leur traitement juridique.

59 Aujourd’hui, les discriminations les plus fortes et les plus patentes ne touchent pas que les migrants. En France, vieux pays d’immigration, le groupe minoritaire défini par son extranéité est double : ce sont les étrangers (ou « immigrés », catégories souvent confondues) mais ce sont aussi leurs enfants, français de nationalité et de passé, ces fameux « deuxième génération » et autres « beurs » — termes lourds de sens ambigu que l’auteure évite sciemment d’utiliser —, qui occupent le devant de la scène ethnique de tout le poids de leur « identité que l’on dit particulière » depuis les années 1980, produits d’une installation durable sur le sol français de personnes issues des anciennes colonies, installation qui « n’a jamais été attendue ou même pensée par la société française, les sociétés d’origine, ou les migrants eux-mêmes », et victimes héritant du stigmate de l’étranger marquant leurs pères. L’objet du livre est donc double, et n’échappe pas complètement — comment le pourrait-il ? — à l’emprise de cette confusion sur « les migrants ou ceux perçus comme tels », çà et là nommés « migrants », « populations migrantes », « immigrés ». L’usage de ces termes génériques à la place du plus exact « groupes minorisés » témoigne à son corps défendant de la cruelle réalité de l’assignation de ces « issus », ces enfants de l’immigration dont Faïza Guélamine rappelle combien, même s’il faut se garder de tout anachronisme, l’infériorisation péjorative et réductrice prolonge celle qui jadis frappait les populations colonisées — et elle rappelle aussi qu’en 1999 un ministre traitait les premiers de « sauvageons », en évidente référence aux secondes (tandis que, ajoutons-nous, un autre personnage de l’État, ne reculant pas devant l’absurdité sémantique, avait évoqué les « jeunes d’origine immigrée »). Les stéréotypes évoluent mais se reproduisent : c’est encore à cette source que s’alimente le travail social, est-il fortement suggéré. La tâche serait dès lors, comme autrefois celle du Service social familial nord-africain, de les « aider à évoluer » afin de les « adapter » à notre société : en bref, l’intégration conçue comme une mise en conformité, et sinon il ne reste plus qu’à châtier. Mais est-ce là la finalité du travail social ?

60 Dans ses pratiques quotidiennes, le travailleur social auprès des minorités évolue dans un champ où agissent de nombreuses forces contraires. Est ainsi évoquée cette « tension permanente » qui le place « au cœur d’un processus paradoxal » : si d’un côté, son intervention l’oblige à faire « entrer » les ayants droit dans telle ou telle catégorie officielle, de l’autre, il ne doit avoir à faire qu’à des personnes singulières, au risque de les emprisonner dans des catégories normatives et de leur affecter d’office des caractéristiques toutes faites. Agent public, le travailleur social n’a à prendre parti ni sur les concepts qui encadrent ces interventions, ni en amont, sur le bien-fondé de politiques ethniques qui, ne disant pas leur nom, sont devenues des enjeux électoraux. Autre paradoxe — et spécificité française : « La gestion de l’immigration, telle qu’elle est assurée par les pouvoirs publics, […] est prise dans le jeu hypocrite du montré-caché de l’ethnicité qui consiste à produire des catégories tout en refusant officiellement de se prêter à cet exercice ». Et voici l’agent contraint de bricoler son travail et de s’abriter derrière les seules catégories autorisées (la nationalité, l’âge, le quartier, le statut face à l’emploi) et, plus dramatiquement, derrière l’impensé et l’indicible des qualifications racisantes ou essentialistes : l’origine, la culture, la religion qui, surtout si elle est musulmane, devient à la fois la clé pour expliquer et le prétexte pour affronter les minorités ; sans oublier cette bien pratique béquille de la psychologie, « référence incontournable en travail social », dont la corruption en « psychologisme » vaut au lecteur un beau développement critique portant sur la tentation d’introduire un immuable ethnique dans le psychisme des sujets.

61 Dans un pays et un ensemble européen en proie à une xénophobie désormais bien installée, doublée d’un climat interethnique devenu parfois délétère, le travail social en direction des minorités est-il possible, et à quelles conditions ? Le livre de Faïza Guélamine n’est peut-être pas aussi disert sur cette question, non par hasard, tant est fort l’ensemble des contraintes, pas seulement idéologiques, mais aussi légales, institutionnelles et financières qui s’y rattachent et qui semblent faire de ce travail une mission impossible. De fait, qu’il s’agisse des nécessaires garde-fous (écouter, conceptualiser son travail et ses propres représentations de l’autre, identifier les déterminants sociaux subis par les interlocuteurs, et surtout sortir du déni des discriminations, trop souvent traitées comme un produit de l’imagination) ou des « marges de manœuvre », ou encore, et surtout, de la « démarche interculturelle », l’auteure laisse voir les écueils rencontrés et les distorsions possibles, ce qui replonge le lecteur dans une appréhension critique des métiers de l’action sociale.

62 La connaissance de ces limites, propres d’ailleurs à tout métier d’intermédiation entre un ordre porteur de normes, sinon d’injustices, et des ensembles hétérogènes de citoyens, telle est cependant la meilleure ressource pour les dépasser, et, de ce point de vue, cet ouvrage est salutaire et tout particulièrement approprié comme référence et comme soutien non seulement pour les acteurs sociaux dans leur travail, mais dans les milieux associatifs, voire universitaires, ne serait-ce que par sa bibliographie pertinente et très complète (quoique, inexplicablement, n’y figurent pas les références de certains travaux majeurs évoqués dans le cours du livre, comme Lesgroupes ethniques et leurs frontières de Fredrick Barth — un « texte pionnier et fondateur » — ou L’ethnicité et ses frontières de Danièle Juteau).

63 S’il fallait formuler des regrets, ce serait d’abord que — réserve oblige sans doute — l’ouvrage manque d’illustrations sur ce que nous pourrions nommer les « mauvais exemples » que donne l’État. Concernant la faillite de la politique d’intégration, qui est pour les travailleurs sociaux à l’origine de tant de situations ingérables au quotidien, c’est dommage de n’y trouver aucune allusion au livre de l’ancien directeur du Fonds d’action sociale pour les travailleurs immigrés et leurs familles (Fas, devenu depuis Fasild) Jean Faber, Les indésirables - L’intégration à la française, dont le titre de la première partie (Étendue du désastre) est assez éloquent. Mais surtout, à propos de ces « lectures ethnicisantes, souvent privilégiées dans le champ de l’action sociale », et même à propos du racisme, ne faudrait-il pas se demander, si même ces lectures ne sont pas le produit d’une injonction de l’autorité étatique, si du moins elles ne sont pas fortement induites par des pouvoirs publics enclins à donner a priori la condition d’étranger ou d’enfant d’immigré comme une tache. Que dire de l’attitude d’une tutelle ministérielle qui chaque année commandite et couvre une enquête officielle de la Commission nationale consultative des droits de l’homme (Cncdh) où l’on demande aux gens de se prononcer sur des affirmations comme « Les comportements de certains peuvent parfois justifier qu’on ait à leur égard des réactions racistes ? », tant le côté performatif de cette formulation saute aux yeux ? Que dire de l’omniprésence, dans les discours des organismes officiels tels que le Fasild ou la nouvelle Haute autorité de lutte contre les discriminations et pour l’égalité (Halde) de la conception idéaliste du racisme, réduisant ce dernier à une peur et à une ignorance, supposées répandues surtout dans les classes populaires ? Autre regret enfin : auraient été bienvenus quelques détails de plus sur la dérive actuelle de la propre conception du travail social et, derrière ce recul, celui de l’idéal même du bien public chez les agents de l’État. Parlant de la guerre d’Algérie, Faïza Guélamine évoque le refus des assistantes sociales de l’époque de collaborer aux opérations de police. Toutes proportions gardées, qu’est-ce qui a bien pu pousser environ un tiers de leurs homologues d’aujourd’hui à dénoncer leur nouveau contrat lorsque le Ssae a été, comme on l’a dit, absorbé par une agence sous co-tutelle du ministère de l’Intérieur ? Cette transformation, qui couronne les progrès d’une conception plus normative et répressive que sociale du travail social, et plus xénophobe qu’hospitalière de la question migratoire, était trop récente pour figurer dans le livre. Mais de ce dernier, les intervenants pris dans cet étau tireront les clés qu’il leur faut pour comprendre et maîtriser leur travail car Faïza Guélamine — ce n’est pas le moindre compliment qu’on puisse lui faire — s’adresse intellectuellement et non comme à de simples exécutants aux acteurs (plus souvent actrices, on le sait) de cette profession mal considérée.

64 Alain Morice

Roselyne de Villanova et Geneviève Vermès, Le Métissage interculturel et créativité dans les relations inégalitaires, Préface de François Laplantine, Paris, L’Harmattan, 2005.

65 Les onze textes réunis dans ce volume ont été présentés en mai 2003 au Centre culturel Gulbenkian à Paris lors des journées de rencontre sur ce même thème. La préface de François Laplantine, tout comme l’introduction des deux éditeurs intitulée « Petites créations métisses au quotidien et quelques autres », apportent des éléments de réflexion théorique pour cadrer des études nourries de travaux de terrain et de réflexion dans des domaines très hétérogènes. Ces contributions, nous disent les éditeurs, doivent aider à éclaircir la « place du métissage dans l’interculturalité », le maître mot « métissage » étant défini comme : « ré-appropriation des ressources d’origine et d’horizons divers par un groupe ou un individu en relation inégalitaire (p. 16) ». Les « relations inter-culturelles asymétriques » se classent en quatre niveaux, allant du « mimétisme » ou la « reproduction appauvrie » du niveau 1 jusqu’au « métissage à proprement parler », le niveau 4, là où l’on « [...] débusque de la créativité issue de conflits sous-jacents […] et [où] l’on s’attache plus largement à la productivité cognitive et sensible des dominés ». L’ambition du colloque était de mettre en avant la « production d’objets nouveaux artistiques, musicaux, littéraires », en un mot d’un « patrimoine » en devenir (p. 21). Ici, « le non légitime, la culture d’en bas ne détruit ni ne remplace l’officiel, la culture d’en haut, elle esquisse avec lui une “ danse discursive ” » (p. 16). Dès lors, le « métissage interculturel » se distingue de « l’idéologie de l’assimilation » dans la mesure où il y a « déplacement des frontières dans la création d’une nouvelle culture » ; il ne se confond pas davantage avec la « fusion, la profusion, la prolifération, l’accumulation qui s’accorde si bien avec l’idéologie du capitalisme » (p. 11), et enfin, il n’est en rien comparable à l’acculturation, celle-ci étant entendue comme le « principe de lissage des différences et d’entrée par soustraction dans l’ordre dominant » (p. 228).

66 Quelques précisions terminologiques sont toutefois nécessaires pour cerner ce que les auteurs appellent la « créativité métisse ». Le concept d’acculturation nous vient des anthropologues anglo-saxons. Introduit vers la fin du XIXe siècle, le mot désignait les phénomènes provoqués par des contacts directs et prolongés entre deux cultures différentes, contacts caractérisés par la modification ou la transformation de l’un ou des deux types culturels en présence. Aujourd’hui, on l’utilise le plus souvent dans un sens restrictif pour désigner le contact culturel particulier entre deux sociétés de « force » inégale. Si les concepts de métissage et d’acculturation sont ici considérés comme des processus contrastés, voire opposés, il n’en reste pas moins que les objets d’étude sont perçus en eux-mêmes du dehors, comme des entités distinctes, et pensées le plus souvent dans un rapport antagoniste : d’un côté, une « culture du dominé », de l’autre, une « culture du dominant ».

67 Une telle démarche n’est cependant pas sans soulever quelques problèmes épistémologiques. « Réifier » la « culture » en concept ne comporte-t-il pas le risque d’une réduction excessive et déformante d’une réalité plus complexe, car un fait « culturel » n’est rien d’autre que la dimension symbolique d’un fait social. Qui plus est, cette « réification » réduit le sujet d’étude à n’être qu’un objet quasi étranger au chercheur, alors qu’il conviendrait de comprendre, et donc de tenir compte, de ce qui constitue l’implication de l’observateur, car la manière dont il entreprend d’étudier ces faits est déjà tributaire de ses propres valeurs et de sa vision du monde particulière. Tout phénomène « culturel » n’est-il pas indissociable des rapports économiques, politiques, en un mot, de la vie collective des groupes ou des sociétés foncièrement inégaux qui sans cesse se combattent, interagissent, se déculturent et reculturent ?

68 Selon le philosophe et psychanalyste Edmond Ortigues, « il n’existe pas de culture indépendante et pure [...] Au cours de l’histoire, les peuples n’ont jamais cessé de s’influencer les uns les autres, que ce soit par la guerre, le commerce, le snobisme, l’imitation ou la rivalité. Chaque tradition est un mélange confus d’influences multiples plus ou moins remaniées. [5] [5] Edmond Ortigues, « Qu’est-ce que la recherche interculturelle ? »,...
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 » Dès lors, ce qu’on qualifie d’« interculturel » — de même que le substantif « inter-culturalité » — recouvre en fait des processus des plus ordinaires, puisque les différences dites culturelles peuvent s’exercer à tous les niveaux, être placées n’importe où, entre deux individus, entre métiers, générations, régions, États, etc. Le découpage du champ d’investigation est fonction des questions que l’on pose. Quant au préfixe « inter », il suggère le partage, la coopération, la réciprocité, ce qui, fort heureusement, n’est pas toujours un mythe, mais il sert aussi et surtout à entretenir une illusion, à occulter les relations de domination et d’exploitation qui sont la règle dans nos sociétés de concurrence exacerbée où la culture est elle-même objet de compétition.

69 Réseaux de signes, informations, marchandises industrielles et idéologiques — et donc culturelles —, le « métissage » de nos sociétés est un fait indéniable qui génère des créations linguistiques et artistiques comme celles dont il est question dans cet ouvrage, processus qui ne doit pas faire oublier que cette étiquette « métisse » recouvre tout un système d’échanges. Il serait regrettable que le découpage même du sujet et ce qui risque d’apparaître comme un manque de liens entre les articles empêchent le lecteur d’avoir une vue unitaire de l’ensemble et affaiblissent ainsi l’argument critique.

70 Margaret Manale

 

Notes

[ 1] Christine Bard, Marie-Hélène Bourcier, Christine Delphy, Eric Fassin, Françoise Gaspard, Nacira Guénif-Souilamas et Marcela Iacub.Retour

[ 2] Jean Kellerhals et Willi Pasini,Le sens de l’avortement, Genève, Éditions Georg, 1976.Retour

[ 3] Cf. la biographie de Lothar Gall , Bismarck, der weisse Revolutionär, Francfort/Main,Vienne, Berlin, Ullstein Verlag, 1983, p. 648 sq. Retour

[ 4] Jean Maitron et Claude Pennetier (éds.), Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français, tome XXXI, quatrième partie : “ De la première à la seconde guerre mondiale ”, Paris, Éditions ouvrières, 1988, p. 245.Retour

[ 5] Edmond Ortigues, « Qu’est-ce que la recherche interculturelle ? », publié dans le volume 1 des textes réunis par Fabienne Tanon et Geneviève Vermès sous le titre L’individu et ses cultures, Paris, l’Harmattan, 1993, p. 13 sq.Retour

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POUR CITER CET ARTICLE

« Comptes rendus », L'Homme et la société 4/2005 (n° 158), p. 233-256.
URL :
www.cairn.info/revue-l-homme-et-la-societe-2005-4-page-233.htm.
DOI : 10.3917/lhs.158.0233.