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L'Homme et la société

2006/2-3 (n° 160-161)

  • Pages : 278
  • ISBN : 9782296040502
  • DOI : 10.3917/lhs.160.0135
  • Éditeur : L'Harmattan


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Liée à la souveraineté nationale, dans ses formes actuelles, et à la démocratie, la citoyenneté renvoie à l’égalité des droits, à la capacité de participer aux décisions, à la jouissance pleine et entière des droits poli-tiques  [1]  Danielle LOCHAK, « Comment définir la citoyenneté ? »,... [1] . Cette acception politique partagée de la figure idéale de la citoyen-neté, historiquement et socialement construite, apparaît en décalage, voire absente des usages ordinaires de la citoyenneté dans l’action publique lo-cale  [2]  Cf. les contributions de Numa Murard et Étienne Tassin... [2] .

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Depuis les années quatre-vingt, certaines municipalités affichent une politique volontariste de renforcement des liens sociaux (supposés disten-dus) en recourant à des partenariats institutionnels et à des procédures con-tractuelles portées, principalement, par la politique de la ville. Les acteurs en charge de l’application de ces politiques publiques mettent en place des actions articulées à des thèmes récurrents : la « mixité sociale », la « parti-cipation citoyenne », le « soutien au tissu associatif ». Le développement de la démocratie de proximité est un des objectifs prédominants. La vo-lonté des pouvoirs publics locaux  [3]  La notion de « pouvoirs publics » est entendue au sens... [3] de « reconstituer » du lien social se manifeste par la recherche permanente de participation des populations et des formes d’expression de la « citoyenneté » au niveau micro-local.

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Les terrains menés dans deux communes des banlieues parisienne et bordelaise apparaissent particulièrement indiqués pour prolonger — et réinterroger — les nombreuses recherches existantes sur la démocratie locale  [4]  Cf. en particulier l’ouvrage collectif sous la direction... [4] .

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Notre démarche s’inscrit dans la perspective d’une ethnologie du présent ouverte par Gérard Althabe  [5]  Gérard ALTHABE, « Ethnologie du contemporain et enquête... [5] . Fondée sur l’investigation de champs micro-sociaux par enquête de terrain, elle permet d’aborder des questions centrales, essentielles, des sociétés contemporaines. Sur nos terrains respectifs, con-frontés ici, nous avons intégré à l’analyse les relations qui se nouent entre la chercheure (actrice de l’univers social qu’elle aborde) et ses interlocuteurs (auxquels elle est liée parfois par une certaine complicité et avec lesquels elle partage certaines représentations).

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Le travail empirique dans deux communes périphériques de Bordeaux et de Paris a été mené à partir d’entretiens approfondis avec des intervenants de l’action publique locale : élus et agents municipaux, bailleurs, intermédiaires de l’emploi, acteurs de la politique de la ville, travailleurs sociaux, anima-teurs socioculturels, militants associatifs. Résidents et utilisateurs des services publics, des associations, des infrastructures commerciales et sportives des communes étudiées ont également été rencontrés.

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Outre ce recueil de discours par entretiens et l’observation directe et pro-longée des séquences d’interactions quotidiennes, la participation aux activités organisées dans l’espace résidentiel a permis de saisir les logiques sociales à l’œuvre. L’une comme l’autre, nous avons suivi la mise en place d’initiatives dites de démocratie participative (conseils de quartier  [6]  En utilisant en contrepoint les observations dans d’autres... [6] , commissions citoyen-nes) et, dans le cadre de l’enquête parisienne, le déroulement des élections municipales et législatives. Ici, les rapports d’enquête ont été marqués par des activités bénévoles d’accompagnement scolaire au sein d’une association de femmes migrantes, tandis que dans la Communauté urbaine de Bordeaux, le choix d’une immersion dans le grand ensemble étudié (location d’un appar-tement, pendant quatre ans, dans l’une des dix-huit tours) a été associé à une investigation quantitative (consistant en la passation d’un questionnaire auprès d’un échantillon de 408 locataires).

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Agnès Villechaise-Dupont et Sandrine Rui  [7]  Sandrine RUI, La démocratie en débat. Les citoyens... [7] ont établi un état des lieux de la littérature sur les conseils de quartier et la démocratie participative. Un de ses traits caractéristiques résiderait dans des « lectures critiques et désenchantées » de ces formes de démocratie participative, suivies de con-clusions plus optimistes. Ainsi, les conseils de quartier auraient essentiel-lement une fonction de relégitimation du système représentatif, et plusieurs recherches soulignent l’écart existant entre une représentation idéalisée de la démocratie locale et les dispositifs de terrain.

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La perspective adoptée ici propose une direction qui mériterait, à notre sens, d’être placée au cœur des interrogations sur les usages ordinaires du thème de la citoyenneté dans l’action publique locale : les préconceptions ethnicisantes, voire racisantes, qu’ils véhiculent.

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Le développement du thème de la « démocratie locale » s’inscrit dans une approche territorialisée des problèmes sociaux, qui définit la concen-tration de migrants, de leurs enfants et de chômeurs comme une des sour-ces majeures du « problème des banlieues  [8]  Gérard BAUDIN et Philippe GENESTIER, Banlieues à problèmes.... [8]  ». Alors même qu’officiel-lement le recours à des catégories ethniques est proscrit dans la définition et la mise en œuvre des politiques publiques françaises, cette définition du problème et les dispositifs qui en découlent ont placé les origines (attri-buées ou investies) des habitants au cœur de l’action locale, et participe de l’ethnicisation des rapports sociaux  [9]  Véronique DE RUDDER, Christian POIRET et François VOURC’H,... [9] .

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Plus que les limites des outils et des procédures dites de concertation et de participation des « citoyens », désormais bien établies, nous voudrions montrer ici comment le fait que « le public-cible des politiques publiques n’est souvent appelé à participer que pour mieux être exclu des processus de délibération et de décision  [10]  Daniel CEFAï et Dominique PASQUIER, « Introduction »,... [10]  » se double d’une partition ethnique de l’espace public.

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Parler ici d’espace public se réfère autant à la conception habermas-sienne de la sphère publique qu’à la problématique des espaces publics s’attachant à interroger leur matérialité, leurs pratiques, leurs sens et leur

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gestion. Le terme renvoie à la fois à un espace politique abstrait d’inter-actions et de pratiques sociales mettant en discussion des « affaires collec-tives », et à un espace territorialisé, un lieu concret, organisé et autorisé, plus ou moins institutionnalisé, faisant l’objet d’une reconnaissance et d’une légitimité  [11]  Marie-Hélène BACQUé et Yves SINTOMER, « L’espace public... [11] .

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L’invite à l’intégration et à la citoyenneté adressée aux minoritaires  [12]  Colette Guillaumin définit la situation minoritaire... [12] — reliée aux thèmes des incivilités, du sentiment d’insécurité, du racisme, des discriminations — apparaît surtout comme un reproche pour déficit d’intégration et de citoyenneté. Le rôle passif attribué à ceux dont on cons-tate et on souligne l’adaptation ou l’inadaptation, l’assimilation ou l’inassi-milation  [13]  Abdelmalek SAYAD, La Double Absence. Des illusions... [13] , et en direction desquels une série d’outils et de mesures sont mis en place, est synonyme d’un retour de l’idée d’une défaillance de la responsabilité individuelle  [14]  Numa MURARD, « Autorité et amour : éducation des enfants... [14] . C’est aux « parents », aux « immigrés », aux « jeunes », qu’incombe la faute de leur situation et de leurs difficultés. Certains des usages du vocable « citoyenneté » dans les politiques publi-ques locales s’intriquent avec le thème de l’intégration en ce qu’il s’adresse à des groupes ethnicisés enjoints à « devenir citoyens » (sur le même mo-dèle que l’antienne : « intégrez-vous »). La fonction perdure : entretenir un doute permanent sur la légitimité de l’appartenance à la société et à la « communauté [nationale] des citoyens ».

1. Une pédagogie de la citoyenneté dans des espaces circonscrits

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La mise en œuvre locale de l’action dite citoyenne dans les quartiers d’habitat social consiste principalement à inciter les gens à se fédérer et à se mobiliser pour agir sur leur environnement immédiat. L’espace rési-dentiel est érigé en nouvel espace public dans lequel doit s’investir et au-quel doit prendre part cette nouvelle figure du citoyen qu’est l’habitant.

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Qui est visé par les dispositifs de développement social et urbain ? L’in-térêt de s’interroger sur la définition des publics réside dans la possibilité de faire émerger, sous la figure de l’habitant, d’autres catégories, de rôle (les « papas », les « mamans », les « jeunes »), de résidence (« les gens des tours ») qui cristallisent un ensemble d’attributs disqualifiants et ethni-cisants  [15]  Aude RABAUD, « Rapports sociaux de genre et utilisation... [15] . Il ne suffit toutefois pas de montrer qui est la cible de ce pro-cessus de catégorisation : il est tout aussi décisif d’en indiquer l’objet.

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Assignés à des places spécifiques, ces acteurs sociaux, « objets » de toutes les attentions dans les dispositifs publics, se voient également signi-fier les espaces au sein desquels ils doivent faire la preuve de leur « enga-gement citoyen ».

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L’enquête ethnographique menée dans un quartier d’habitat social d’une commune de l’agglomération bordelaise a permis de s’intéresser à ces espaces appréhendés comme étant les nouveaux lieux de socialisation et d’« apprentissage de la citoyenneté » que sont les structures associatives et les équipements socioculturels de proximité.

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Pour apporter la preuve de leur appartenance légitime à la collectivité en investissant ces espaces de développement du « lien social », ces caté-gories de populations sont enjointes de se sentir concernées et s’impliquer dans des activités bien circonscrites, au contenu a priori plus social que politique, telles que les fêtes et les repas de quartier. Autrement dit, ces activités dites citoyennes sont conçues pour évacuer, autant que possible, les conflits, les rapports de force et des revendications collectives.

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Ce processus de dépolitisation qu’accompagnent les demandes de preuves de « capacités citoyennes » faites à ces personnes, qui se voient dénier une reconnaissance du statut de citoyen plein et entier, s’articule alors au développement d’une « pédagogie de la citoyenneté ». Car il ne s’agit pas seulement de les confiner dans des espaces d’expression infra-politique mais bien de les encadrer, de les « responsabiliser » en déclinant à leur égard une sollicitude particulière en termes de participation, de sociabilité, de convivialité et de mise en conformité de leurs comporte-ments. L’ensemble de ces activités indique à ces personnes comment elles doivent devenir citoyennes.

1. 1. Rendre citoyens ceux qui « posent problème » et « ont des problèmes »

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Révéler, dans un premier temps, les modalités selon lesquelles des groupes qui semblent « poser problème » et « avoir des problèmes » sont constitués en catégories d’action et en catégories sociales stigmatisées con-firme l’actualité du processus d’ethnicisation des rapports sociaux dans la société française.

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Les injonctions au développement de pratiques dites citoyennes et l’existence d’un assortiment d’outils censés aider à « retisser le lien social » s’adressent à certaines populations pensées comme spécifiques. La catégo-risation et la labellisation dont elles sont l’objet servent alors à dessiner les contours d’identités prescrites par les acteurs publics locaux.

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Plusieurs figures singulières de l’habitant ont en effet pu être saisies tout au long des observations et dans les discours recueillis sur le terrain d’enquête.

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La désignation des groupes pour qui sont mises en place les actions socioculturelles et socioéducatives se fait sous plusieurs formes et associe à la fois des problèmes et des spécificités, conduisant à se focaliser sur les statuts et les rôles des personnes au sein de la famille.

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Une de ces figures est donc celle des parents, coupables du désordre de leurs enfants, ou dont on souligne les carences et dont les capacités parentales sont mises en doute. Décrits à travers leur seul rôle parental, les adultes sont pensés comme « absents », « passifs », soupçonnés de se désinvestir de leurs prérogatives. Cela se manifeste à travers les expres-sions telles que « familles désinvesties », « adultes déconnectés des réa-lités ». Les « pères » et les « mamans » sont en effet souvent renvoyés à leur supposée incapacité à être non seulement de bons citoyens mais aussi de bons parents.

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Ces « parents », expressément conviés par les acteurs publics locaux à participer aux animations organisées dans l’espace résidentiel, sont essen-tiellement des personnes définies comme étrangères et/ou immigrées — qu’elles aient effectivement migré ou qu’elles soient assignées à une situa-tion de minorité ethnique. Même si les intervenants sociaux et les militants associatifs se dispensent le plus souvent de préciser l’origine nationale et/ou ethnique des personnes ainsi désignées, ce sont essentiellement les « travailleurs immigrés » — catégorie socialement et historiquement cons-truite — arrivés seuls en France et dont le projet migratoire a été trans-formé, qui sont appréhendés sous les vocables de « pères » et de « papas ». De même que les « mamans » que l’on désigne sont surtout des femmes nées dans un pays d’Afrique subsaharienne, de Turquie ou dans un pays du Maghreb et arrivées en France suite à une procédure de regroupement familial.

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À côté de ces catégories de rôles, une autre forme d’euphémisation à l’œuvre pour désigner les « bénéficiaires » des dispositifs d’action publique se manifeste à travers la catégorie « gens des tours ».

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L’utilisation d’une telle appellation révèle les préjugés utilisés à l’égard des habitants de ces immeubles de plusieurs étages à qui sont imputés de nombreux attributs négatifs  [16]  . Les tours ayant fait l’objet de discours focalisés... [16] . Pour un grand nombre d’interlocuteurs, et notamment les acteurs appartenant aux structures investies d’une mission publique de reconstruction du « lien social », les « gens des tours » man-quent de savoir-vivre et ne respectent pas les usages en matière de cohabitation. Les populations vivant dans ces immeubles sont également ethnicisées à travers cette expression (un nombre élevé d’antennes parabo-liques sont installées sur les façades des tours et c’est dans ces immeubles que vivent la majorité des ménages de migrants ou d’enfants de migrants).

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L’expression « gens des tours » englobe à la fois les personnes appré-hendées par leur seule origine culturelle et celles issues d’un milieu social défavorisé, engendrant alors un processus d’ethnicisation de la pauvreté. Cette catégorisation illustre en effet comment le social et l’ethnique s’im-briquent dans les dynamiques de subordination et de dévalorisation sym-bolique, comment l’origine ethnique se superpose à la condition socio-économique et participe clairement de la définition des statuts  [17]  Patrick SIMON, « Sciences sociales et racisme : où... [17] .

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Des mises en accusation aux injonctions de citoyenneté dont font l’ob-jet les « gens des tours » on retiendra deux registres sur lesquels s’appuie l’utilisation de cette appellation : les pratiques de sociabilité et les modes de vie, d’une part, le vocabulaire du désinvestissement, de la démission et du manque de civisme, d’autre part.

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Derrière les euphémisations que l’on vient d’évoquer, figurent les en-jeux des intervenants publics qui proposent une définition de la cohabi-tation véhiculant un contenu normatif « plus exigeant à l’encontre des populations d’origine étrangère qu’à l’encontre de la population française locale, dite autochtone  [18]  Andrea REA, Jeunes immigrés dans la cité. Protestation... [18]  ».

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En spécifiant les catégories — le plus souvent naturalisées — qui doivent donner des gages de leur intérêt pour la chose publique et de leur inscription dans l’espace public national, les pouvoirs publics alimentent donc cette idée qu’il existerait des « citoyennetés évidentes, voire innées et d’autres qui ne le seraient pas  [19]  Annick MADEC et Numa MURARD, Citoyenneté et politiques... [19]  ».

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Ces offres d’encadrement et d’intervention permettent d’instaurer, voire de confirmer la ligne de partage entre « bons » et « mauvais » habitants. Selon quelles modalités la notion de citoyenneté se voit-elle vidée de son contenu politique dans les espaces au sein desquels les « publics-cibles » sont convoqués et restent confinés ?

1. 2. Du voisinage comme « citoyenneté » : miser sur la proximité

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Le présupposé d’une relation quasi immédiate entre engagement et pro-ximité reste fort dans les quartiers d’habitat social où il importe, selon les pouvoirs publics, de créer des lieux pertinents d’expression de la citoyen-neté. Les « prescripteurs de citoyenneté » misent sur des actions et des pra-tiques fortement ancrées dans l’espace local et censées être fédératrices d’une sociabilité spécifique œuvrant pour « l’intégration » et pour le déve-loppement de la « citoyenneté ».

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Confinement des habitants dans des espaces « apolitiques »

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Les espaces au sein desquels ces « citoyens en devenir » sont invités à construire au jour le jour leur « citoyenneté » prennent notamment forme dans les équipements publics tel qu’un centre social et au sein des asso-ciations. Considérés, au niveau local, comme des « points de fixation de la vie collective  [20]  Gérard ALTHABE, Christian MARCADET, Michèle DE LA PRADELLE... [20]  », ces relais, sur lesquels s’appuie l’action publique locale, ont en charge d’inciter les habitants à se reconnaître dans la com-munauté de voisinage qui devient alors, pour les interlocuteurs publics, le premier stade de l’« intégration » et du développement de pratiques dites citoyennes.

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Il est intéressant de rapporter, à titre d’exemple, comment la volonté de soutenir l’engagement des habitants, qui « doivent pouvoir être impli-qués au maximum dans les évolutions de leur quartier et être associés à leur gestion quotidienne  [21]  Extrait de la convention territoriale 2000-2006. [21]  », est mise en avant par l’une des municipalités enquêtées. Un des projets présenté dans la convention territoriale 2000-2006 de la ville consiste d’ailleurs en la création d’un « Fonds de parti-cipation habitants » ayant pour objectif de « répondre rapidement aux initiatives des habitants à titre individuel ou collectif, des associations des quartiers relevant de la politique de la ville, favoriser l’implication des habitants dans la vie du quartier, développer des projets d’animation et de solidarité de proximité, soutenir des projets d’organisation d’habitants entre eux ». Par ailleurs, « l’offre de participation à des prises de déci-sions concernant [leur] vie quotidienne et celle de la collectivité » est également une des valeurs fondatrices inscrite dans la charte fédérale des centres sociaux et socioculturels de France, à laquelle se réfère le centre social du quartier où a été menée l’enquête.

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L’encouragement de la pratique associative au niveau local paraît d’autant plus important et « sans risque » que les associations présentes dans le quartier affichent certes une volonté d’apporter des réponses à des situations d’inégalité et de précarité mais valorisent surtout la dimension conviviale et le soutien au développement de la sociabilité comme prin-cipes fédérateurs de leurs actions. La neutralité des actions proposées est recherchée et l’apolitisme de ces structures est largement souligné et fré-quemment rappelé dans les assemblées générales ou lors des réunions de conseils d’administration, la grande majorité des représentants d’associa-tions déclarant s’astreindre au « droit de réserve » et surtout à la « neutra-lité politique ». La formule « c’est trop politique », récurrente sur les deux terrains d’enquête, résume ce souci d’empêcher tout affichage partisan et d’éviter une quelconque prise de position dans des débats potentiellement conflictuels.

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D’autres types d’espaces labellisés « citoyens » sont ponctuellement créés dans ces quartiers d’habitat social. Par exemple, la création, sur un des terrains étudiés, d’une « commission citoyenne », rassemblant des habi-tants et des intervenants sociaux, a clairement eu pour objectif de « déve-lopper la citoyenneté au sein du quartier, mettre en place des actions, ren-forcer les échanges et le respect de chacun ». Ces propos sont extraits du projet Lucky Luke — « Pas de Dalton à Citoyenneté-city » —, mis en place en 1998 dans un des quartiers enquêtés.

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La définition de la citoyenneté qui a servi de base à cette commission consiste à « se sentir concerné par la vie de la ville et du quartier, mais aussi respecter l’autre, les équipements, les lieux publics ». Les opéra-tions de « reconquête de la citoyenneté et de la civilité  [22]  Référence au titre de l’article valorisant cette action... [22]  » valorisées par cette commission sont la projection de films et des repas de quartier qui se déroulent chaque année en plein air.

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Dans le droit fil de cette vocation affichée par les structures de proxi-mité d’agir sur le voisinage, les thèmes et objets d’implication et de regrou-pement des habitants sont donc très ciblés. Ils concernent des domaines censés faire consensus (les repas, les tournois sportifs, les fêtes). Sommés de manifester leur intérêt pour la vie du (dans le) quartier et d’y prendre part, les habitants se voient proposer un ensemble d’activités et d’actions jouant essentiellement sur les registres de la quotidienneté, de la convivia-lité et du multiculturel. Ces registres participent à circonscrire et limiter les espaces à l’intérieur desquels l’exercice d’un droit de cité est autorisé.

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Le culinaire et le festif, des objets d’implication neutres

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La volonté de rendre les gens citoyens passe par les lieux et les espaces identifiés comme pouvant servir à apprendre à participer et, plus large-ment, à imposer des normes de conduite respectables dans les quartiers. Ainsi, la mobilisation des habitants dans les activités portées par les struc-tures décrites plus haut est particulièrement recherchée, surtout lorsque les thématiques sont liées au quotidien et notamment au domestique.

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Les « publics-cibles » sont invités à se mobiliser autour de projets col-lectifs centrés sur l’alimentation et les repas. Considérés comme la « mise en œuvre micro-locale de la citoyenneté », par les intervenants sociaux, les repas de quartier sont censés être l’occasion de symboliser la cohésion et l’unité du quartier où les habitants se considèrent comme des égaux. À partir de ce type d’animation de quartier, la rue ou la place sont transfor-mées formellement en lieu de sociabilité et il s’agit alors, pour leurs orga-nisateurs, à l’instar des animateurs toulousains décrits par Lydia Nicollet, de « donner vie à une nouvelle forme de citoyenneté urbaine, [...] de réveil-ler des solidarités civiles  [23]  Lydia NICOLLET, « Les “ repas de quartier ” à Toulouse »,... [23]  ».

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Investir les lieux où se déroulent les fêtes est une autre forme de pra-tique pouvant être qualifiée de citoyenne par les acteurs publics locaux, l’appropriation de ces lieux étant censée être un gage de la bonne volonté des habitants. Il en est de même au sujet de l’organisation de repas de quartier, les personnes s’impliquant dans ces événements voient réguliè-rement leur mérite mis en avant.

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Il importe de souligner que cette propension à encourager les habitants dans la voie d’un engagement collectif est d’autant plus aisée qu’elle con-cerne des objets de mobilisation aux enjeux a priori mineurs.

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Faire du repas de quartier le « ciment d’une sociabilité occasionnelle ou structurée  [24]  Françoise THELAMON, « Sociabilité et conduites alimentaires »,... [24]  » et de la fête une occasion de « faire sortir les gens de chez eux » permet de mettre en évidence la référence systématique faite à la civilité. Par ailleurs, leur confinement dans des espaces-temps limités faisant l’objet d’une régulation et d’un encadrement importants assigne les populations ciblées et sollicitées par ce genre d’événements à une citoyenneté de seconde zone.

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Considérés comme éloignés de cette « abstraction » que représente l’idée de citoyenneté, appréhendés comme déconnectés de la politique par désaffection, méfiance, désintérêt, ou effectivement exclus (parce qu’étran-gers) de cette sphère, les habitants des quartiers devraient exercer une « citoyenneté » prédéfinie et dépolitisée au niveau micro-local. Ils doivent investir les champs de la quotidienneté, du cadre de vie, et se donner les moyens d’améliorer leur existence et celle de l’ensemble des locataires en investissant des micro-espaces vidés de tout contenu politique.

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L’engagement « citoyen » doit s’éprouver dans la quotidienneté et doit avant tout apparaître comme se concrétisant dans les relations de voisinage. Alors que dans la tradition de la République française, la question de la citoyenneté est indépendante du lieu et est fonction des règles univer-selles valables indépendamment de l’endroit où on habite  [25]  Philippe GENESTIER, « Quel avenir pour les grands ensembles ? »,... [25] , elle est rame-née ici à sa dimension horizontale, celle des interrelations entre citoyens, et encouragée à se concrétiser au niveau local, celui du voisinage, notam-ment, « territoire qui appelle à des engagements communs  [26]  Robert DURAND, Histoire des centres sociaux. Du voisinage... [26]  ».

1. 3. Normalisation des espaces, régulation des sociabilités : entre « instructions » et rappels à l’ordre

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La préoccupation et la volonté de favoriser l’apprentissage de la citoyenneté s’expriment à travers les termes de « responsabilisation », d’« autonomisation », d’« émancipation », de « socialisation » et d’« inté-gration » qu’utilisent les intervenants sociaux et à partir desquels ils légi-timent les actions qu’ils soutiennent ou impulsent dans les quartiers. Demander aux habitants d’être des citoyens reviendrait à considérer que la citoyenneté s’apprend, qu’elle serait le fruit d’une pédagogie qui trans-forme les comportements et modifie les attitudes  [27]  Jacques DONZELOT, Catherine MEVEL et Anne WYVEKENS,... [27] .

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À travers les injonctions de participation et d’implication dans des es-paces très circonscrits, il s’agit de faire jouer des rôles précis aux groupes en situation minoritaire. Les modalités que doivent prendre les pratiques citoyennes sont très précises et contrôlées. Les « publics-cibles » doivent en effet se conformer à la définition dépolitisée et neutralisée de la « ci-toyenneté » qui est déplacée vers le champ du seul « lien social » et du « vivre ensemble » harmonieux.

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Des pratiques réactualisées de paternalisme

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La mobilisation des habitants dans des activités et des actions circons-crites aux domaines des loisirs ou de la gestion du quotidien est souvent mentionnée par les « missionnaires du lien social  [28]  Philippe GENESTIER, « Les paradoxes du grand ensemble »,... [28]  » que sont souvent les pouvoirs publics et les intervenants sociaux sous la forme de l’accomplis-sement d’un devoir.

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Le caractère introuvable de la participation des habitants (« Les habi-tants ne sont pas là... », « Regardez, personne ne se déplace, où sont les habitants ? ») est régulièrement pointé et dénoncé par les organisateurs des actions de proximité qui y voient une attitude de désintérêt, de désen-gagement et de repli sur la sphère domestique.

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Les modalités de convocation des « publics-cibles », évoqués précé-demment, aident à saisir les présupposés des interventions publiques. La présence des hommes est sollicitée :

« Il faut réinvestir les pères dans leur rôle, qu’ils retrouvent une certaine place, qu’ils se sentent concernés par le fait que des jeunes posent problème sur le quartier, ils doivent se rendre visibles et apporter leur aide. » (Propos d’un militant associatif)

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Ces discours trouvent un écho dans ceux d’un représentant du « collec-tif des pères  [29]  Ce collectif a été constitué dans le cadre d’un travail,... [29]  » qui rappelle l’objectif d’un tel groupe : « constituer un conseil des sages, faire des pères des relais avec les jeunes ». L’intérêt por-té à la famille et l’organisation des relations familiales reste central mais la conception patriarcale réactualisant la catégorie chef de famille réservée aux hommes domine  [30]  Muriel AZOULAY et Catherine QUIMINAL, « Reconstruction... [30] .

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Par ailleurs, la demande de participation des « mamans » se fait presque exclusivement à travers le souhait qu’elles confectionnent des plats cui-sinés. C’est ainsi que « les mamans turques amèneront des feuilles de vigne farcies », que les « mamans africaines feront goûter leur mafé » et que l’on est sûr de manger « un bon couscous cuisiné par les mamans maghrébines ». Le désir d’en voir certaines « sortir de chez elles et passer un moment avec d’autres  [31]  L’ensemble de ces propos est tenu par les acteurs publics... [31]  » est également énoncé. L’idée que ces femmes n’existent que par leur rôle de mère et qu’elles sont confinées dans la sphère privée du domicile apparaît en filigrane.

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La demande de participation des parents en tant que surveillants de leur progéniture est en effet une autre idée-force du contenu des manifes-tations auxquelles ils doivent participer. Considérés comme « fragilisés » car « dévalorisés » socialement et culturellement (du fait du chômage, des situations conjugales problématiques, etc.), les parents sont soupçonnés d’être trop absents dans les situations qui engagent leur responsabilité parentale. Il faut leur (ré)apprendre à éduquer leurs enfants.

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Considérés à la fois comme simples consommateurs et assistés, mais aussi comme des personnes devant être régulièrement rappelées à l’ordre, en termes de responsabilités parentales le plus généralement, ces « pa-pas » et « mamans » sont donc pressés de participer à la vie collective du quartier surtout en tant que bons parents. Derrière la mise en cause des rôles parentaux  [32]  Faïza GUELAMINE, Intervenir auprès des populations... [32] , les habitants sont renvoyés à leurs incapacités et à une citoyenneté non reconnue  [33]  Sur la problématique de la citoyenneté comme enjeu... [33] . « Citoyens de seconde zone », ils sont éga-lement considérés comme des « sous-parents ».

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Consommateurs, usagers, militants ou « citoyens ordinaires » ?

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Les préconisations et les principes avancés lors de la mise en place d’actions dans les quartiers informent sur la définition des objectifs pour-suivis par les acteurs publics locaux.

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Synonyme de présence aux manifestations proposées, la participation souhaitée recouvre très vite un autre sens, celui d’une implication sous forme d’une contrepartie. Cela ressort par exemple des débats sur la gra-tuité des boissons et de la nourriture proposées lors des manifestations festives organisées sur le terrain d’enquête. être citoyen s’oppose au statut de consommateur.

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L’idée de « responsabiliser » les populations précaires et ethnicisées ressort notamment lorsque la question de l’argent entre en scène. La participation financière est donc largement encouragée dans le sens d’une responsabilisation et d’une « lutte contre l’assistanat ».

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L’implication bénévole, le dévouement et le sens des devoirs collectifs dessinent les contours des pratiques citoyennes acceptables. C’est donc la participation qui activerait la « citoyenneté », en deviendrait la condition de son exercice. La « citoyenneté véritable » semble donc supposer un enga-gement spécifique et ceux qui ne jouent pas le jeu de participer seraient alors frappés de non-citoyenneté  [34]  Jacques ION, « Engagements associatifs et espaces publics »,... [34] .

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La prédominance des discours moralisateurs amène à considérer les injonctions portées par les acteurs publics locaux comme autant d’occa-sions de mettre sous tutelle des « publics » (pauvres, immigrés, étrangers) dont il faut s’occuper au regard de leur déficit de civilité, qu’il faut édu-quer en attendant qu’ils soient capables de se gérer et de s’approprier plei-nement les devoirs du citoyen  [35]  Cf. à ce sujet Numa MURARD, « Pauvres et citoyens ?... [35] .

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Les procès en direction des personnes dites démissionnaires, décon-nectées des enjeux collectifs traversant les groupes et les espaces en direc-tion desquels d’importants moyens sont déployés, prennent donc la forme d’une moralisation et d’une attitude néo-paternaliste envers les plus préca-risées et notamment les minorités ethniques. L’origine est en effet appré-hendée comme ayant un rôle déterminant dans l’élaboration des identités des acteurs. Les « labels » ethniques qui apparaissent en filigrane de déno-minations telles que « jeunes », « pères », « mamans », s’articulent à la position sociale de ces acteurs sociaux.

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L’ensemble de ces mécanismes contribue à la stigmatisation et à l’en-fermement de certaines catégories d’habitants dans des sphères annexes voire accessoires au regard des grands principes universels de lutte contre les inégalités ou du moins de réaffirmation de l’égalité. À travers ces injonctions à la « citoyenneté », on assiste à la mise en œuvre concrète d’une « réelle restriction d’universalité par confinement en situation mino-ritaire  [36]  Véronique DE RUDDER, Christian POIRET et François VOURC’H,... [36]  » de ces « publics-cibles », dits prioritaires. À travers les thèmes de la proximité entre habitants, du partage et du dialogue, c’est une habile évacuation du conflit — élément-clé de la citoyenneté pourtant  [37]  Pierre BILLION, « Travail social et immigration. Traitement... [37] — qui s’opère. L’implication dans des actions collectives, dites interculturelles et pensées comme telles, est finalement un moyen d’entretenir la confusion entre animation socioculturelle et démocratie locale  [38]  Andrea REA, op. cit. [38] .

2. Clivages socio-ethniques et segmentation de l’espace public local

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Le cantonnement des groupes ethnicisés dans des espaces dépolitisés et sous contrôle ne saurait bien évidemment être opposé au développe-ment séparé d’une démocratie locale réservée aux seuls « autochtones ». L’observation de la mise en place et du fonctionnement d’instances dites de « démocratie participative » dans une commune de la banlieue pari-sienne donne à voir des dynamiques sociales et politiques autrement plus complexes. Bien qu’elle s’organise selon des modalités sensiblement diffé-rentes de celles décrites précédemment, la création des conseils de quartier correspond ici aussi à un travail d’encadrement institutionnel des débats et de contournement des revendications de participation politique des « au-tochtones ».

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Leur fonctionnement n’est pas pour autant similaire. L’encadrement de ces instances s’accompagne d’une politisation ethno-nationaliste plus ou moins euphémisée des débats, emmenée tantôt par les participants, tan-tôt par les pouvoirs publics locaux. Pourtant, au sein de ces espaces d’entre-soi, les membres des « nouvelles » classes moyennes partagent commu-nément des convictions antiracistes, parfois des engagements. Autrement dit, on assiste plutôt à une sorte de spécialisation ethnique des espaces de dialogue et d’information dits « de participation», et, dans les espaces ré-servés de fait aux membres du groupe majoritaire, cette spécialisation se teinte d’antagonisme. Les minorités ethniques sont en effet la cible des discours, qu’il s’agisse tour à tour ou simultanément de les défendre, de faire leur bien, ou de les mettre en accusation, mais rarement en position de sujets — ils sont parfois « représentés » par les bénévoles associatifs « autochtones » appartenant aux classes moyennes. Les lieux communs et la formulation ethnicisée des problèmes et de leurs solutions se déclinent autour de quatre figures stéréotypées des désordres sociaux et urbains : « les mères [étrangères ou d’origine étrangère] assistées » (et leurs enfants en bas âge turbulents), les résidents des foyers de travailleurs migrants, les commerces ethniques et les « jeunes délinquants d’origine étrangère ».

2. 1. Contrôler les espaces de démocratie locale

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L’institutionnalisation progressive des conseils de quartier est issue d’une histoire singulière dans l’un des quartiers de cette commune de la petite couronne parisienne. Des mobilisations contre des projets de trans-formation radicale de l’espace urbain, qui associaient des habitants, des commerçants, des bénévoles associatifs et des militants de diverses forma-tions partisanes de gauche (y compris celles proches du maire PC) avaient débouché sur la création d’un « comité de pilotage » revendiquant d’être le partenaire de « co-élaboration des politiques » avec la municipalité. Cette démarche s’est soldée par un échec. C’est alors que la municipalité a insti-tutionnalisé les procédures dites de démocratie participative, progressive-ment étendues à l’ensemble des autres quartiers, sous la forme de « con-seils de quartier ». En présentant ces instances comme une extension de cette première « expérience de la démocratie locale » — dont le contenu autogestionnaire va disparaître —, la commune peut ainsi se prévaloir d’être à l’avant-garde de la loi sur la démocratie de proximité  [39]  La loi n° 2002-276 du 27 février 2002 a rendu obligatoire... [39] , dont la « loi Vaillant » en parachève la légitimité et le bien fondé. Ceci rejoint les observations faites par Emmanuelle Le Texier, selon qui le développement de pratiques participatives (mise en place d’audiences publiques et de comités locaux) tend à « restreindre la définition de l’espace public et de ceux qui forment ce public  [40]  Emmanuelle LE TEXIER, « Minorités et espace public... [40]  ».

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Ce nouveau dispositif de la politique de la ville se définit ainsi :

« Composés des personnes qui habitent ou travaillent dans le quartier, les conseils de quartier ont vocation à aborder toutes les questions concernant le quartier (logement, circulation, écoles, jeunesse, équipements publics, commerce, etc.). Ils ont le pouvoir d’auditionner les élus et techniciens concernant les projets sur le quartier et de donner un avis avant toute décision du conseil municipal concernant le quartier. Le conseil municipal reste décideur en dernière instance.  [41]  Michel DIDIER, « Notes sur la politique de la ville »,... [41]  »

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Les coordinateurs du Développement social urbain jouent désormais un rôle important dans la structuration de ces instances : régulièrement pré-sents aux réunions, il fournissent des documents, impulsent des thèmes et interviennent dans les débats.

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Les limites de la « démocratie participative », au regard des principes affichés et de la fonction de renouvellement de la démocratie représen-tative qui lui est attribuée, sont aujourd’hui bien explorées, aussi, nous nous bornerons à mentionner quelques éléments de ce « malentendu » entre les participants et la municipalité quant au rôle dévolu aux conseils de quar-tier, afin de restituer le cadre dans lequel se développe l’ethnicisation des débats observable durant les réunions ou à leurs marges.

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L’exemple du devenir d’un projet de maison de quartier sur la base de la rénovation de friches industrielles, auquel un groupe d’associations lo-cales s’est attelé à différentes reprises sur une période de cinq ans, est à cet égard éclairant. Que fera-t-on dans cette maison de quartier ? Qui la fréquentera ? Qui la dirigera ? Comment l’espace et le temps seront-t-ils organisés et répartis entre les différentes activités ? Lors d’une réunion du conseil de quartier sur ce projet, en présence d’élus et techniciens, l’en-semble de ces questions, qui avaient donné lieu à des négociations, des ajustements et des accords entre associations, se trouve entièrement réglé par le projet municipal. Le nouveau projet est alors progressivement dé-voilé, ainsi que ce qui a présidé à sa conception finale : la Caisse d’allo-cations familiales en est devenue le principal financeur. Au cours de cette réunion, au-delà de l’écoute des doléances et de la diffusion d’informations concernant le projet et sa nouvelle gestion, une seule modification dans l’affectation et la conception des salles a été retenue : celle de mettre un point d’eau dans la salle réservée aux activités « silencieuses » afin d’y développer des activités plastiques.

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Qu’ils soient créés à partir de dynamiques existantes ou quasiment ex nihilo, les conseils de quartier apparaissent surtout comme des espaces d’information des habitants de décisions locales sur lesquelles ils ont peu de prises — du moins au sein de ces instances. Qu’il s’agisse des discus-sions « en séance », fortement encadrées par les acteurs publics locaux, ou des discussions « entre simples citoyens  [42]  Ces termes, banals en apparence, renvoient au sens... [42]  », à la marge des réunions, les figures de l’étranger évoquées précédemment — des problèmes qu’ils poseraient et des solutions à mettre en œuvre — sont régulièrement mobi-lisées au cours des discussions. Ces débats sont révélateurs de la définition « en acte » de l’intérêt général par les différents protagonistes (même s’ils n’ont pas le même poids pour imposer leurs conceptions) et de la place singulière que ceux qui sont définis comme des « étrangers » occupent au sein de celui-ci.

2. 2. La politisation ethno-nationaliste des débats : comment remédier au désordre qu’ils créent ?

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À l’occasion des débats au sein des conseils de quartier s’observe une dynamique récurrente, qu’il s’agisse de discuter de la mise en sens unique d’une artère principale et ses conséquences sur les déplacements urbains et sur l’activité commerciale, de la sécurité, ou de la création d’une maison de quartier. Aussi divers que soient les sujets abordés, les minorités ethniques sont la cible des discours soit parce qu’elles font l’objet d’appels au soutien et à la tolérance, soit parce qu’elles sont désignées comme des fauteurs de troubles. Dans ces controverses, les commerçants minoritaires et leurs clients ne sont qu’exceptionnellement en position de locuteur. Il en va de même pour les bénéficiaires de l’aide sociale ou encore des associa-tions, qui sont rarement représentées par des membres de groupes mino-risés. Quant aux « jeunes des quartiers », leur parole est inaudible : per-sonne ne songe à s’interroger ou à légitimer leur absence dans ces conseils, alors que celle des « commerçants étrangers » sera commentée.

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Une absence omniprésente

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Lors d’un conseil de quartier en 2000, lorsqu’il est question de la mise en sens unique d’une des artères principales du quartier, qui structure les flux d’entrée et de sortie entre Paris et la commune, la remarque de l’un des participants est restituée ainsi dans le compte rendu de la séance : « Les commerçants étrangers n’en ont rien à faire ». Le fait qu’ils n’as-sistent pas aux débats est donc rapporté à leur désintérêt pour la question, supposé évident, et légitimé par leur absence de volonté de respecter des heures d’ouverture légales et convenables. Au cours d’une autre séance, alors que quelqu’un s’interroge sur « le manque d’intérêt des commerçants étrangers » pour les débats, il est répondu : « Parce que les commerçants français veulent réguler les horaires d’ouverture, et donc ils n’en ont rien à faire. Parce que 23 h pour un pot de moutarde... ok, mais 3 h du ma-tin ? ! ». Tant que les « petits épiciers arabes » restent au service des cou-ches moyennes, pour un « dépannage », la dérogation aux horaires nor-maux est la bienvenue. Quand elle se prolonge en développement de ventes nocturnes (qui consiste surtout à de la vente d’alcool et de tabac), elle de-vient douteuse, et surtout, permet de disqualifier ces commerçants, justi-fiant ainsi leur non-participation aux discussions.

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Les commerces ethniques, objet central et récurrent des préoccupations des différents intervenants, ne sont ainsi évoqués qu’en petit comité, ou au cours des discussions qui suivent ou qui précèdent les réunions publiques. En un mot : à la marge. Rares sont ceux qui osent les évoquer explicite-ment au cours des séances publiques, afin de ne pas s’exposer à une éven-tuelle mise en accusation de racisme. Ainsi, lors d’une réunion publique au sujet de la circulation, les petits commerçants présents insistent sur le fait que la décision de mise en sens unique achèvera de les « asphyxier », tandis qu’elle facilitera la circulation aux abords de la grande surface ins-tallée à l’orée de la ville. Un des représentants de la grande surface en ques-tion se défend de l’hostilité de la salle en désignant à son tour un ennemi, et affirme ainsi que : « le parking est pollué par les gens du marché  [43]  Ce marché s’intègre dans ce débat du fait du développement... [43] et les transporteurs. Je me bats, c’est la guerre tous les jours », et met en avant « la sécurité des biens et des personnes et de [ses] clients ». Ce discours déshumanisant de la « pollution », reflet d’un antagonisme quotidien, ne constitue ni une position isolée, ni une nouveauté. Dès les mobilisations contre le réaménagement du quartier, la question des commerces ethniques était déjà en débat mais, d’une part, des groupes minorisés étaient présents dans le mouvement, et, d’autre part, le caractère pluriethnique du quartier était défendu comme une des spécificités du lieu « à préserver ». Le thème de la « pollution » que constitueraient les commerces ethniques et le foyer de travailleurs migrants se déploie surtout aux marges des séances des conseils, et se décline en considérations, énoncées sur un ton acerbe ou à mi-voix, sur les trafics, le débordement (des étalages sur les trottoirs, des horaires), la saleté ou la concurrence déloyale (vis-à-vis des commerçants « français »). En miroir par rapport à ces différents points de vue teintés de racisme, la rhétorique de certains militants associatifs, communistes ou proches des Verts, porte plutôt sur les mauvaises conditions de travail et l’absence de protection sociale. Au sortir des réunions des conseils de quartier, ces militants sont les seuls à valoriser explicitement la présence des migrants. L’argument récurrent — entendu ou lu à plusieurs reprises — selon lequel la présence de migrants dans l’espace public à des heures tardives, autour des commerces et du foyer, contribue à la « sécurité » des femmes, s’inscrit apparemment dans une stratégie prenant à contre-pied la vulgate sécuritaire associée à la présence visible d’« étrangers ». Un autre argument, plus commun et répandu, souligne qu’« ils » animent le quartier et apportent une ambiance « cosmopolite ».

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Tous ces arguments « pour » ou « contre » les commerces dits ethniques ont en commun qu’ils ne se soucient guère du point de vue des principaux intéressés quant aux évolutions en cours. Que les protagonistes des con-seils de quartier prônent l’éradication, qu’ils encouragent leur disparition « naturelle » par l’urbanisme, ou la tolérance, tout le monde s’accorde sur le fait que ces commerces doivent présenter une utilité autre que le simple usage que les clients peuvent en faire, afin de justifier leur présence et leur visibilité dans l’espace public. Leurs clients, leur devenir dans les change-ments actuels et tout simplement leur fonction commerciale, ne sont jamais évoqués pour eux-mêmes. La possibilité pour les migrants et les autres consommateurs urbains de « s’approvisionner en culture  [44]  Anne RAULIN, « Où s’approvisionne la culture ? », in... [44]  » ne semble pas faire partie des considérations légitimes.

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Dans le cas de la maison de quartier évoquée précédemment, l’ethni-cisation des débats s’est amorcée sous une forme elliptique et euphémisée dès lors qu’il a été question de la création d’une permanence d’assistantes sociales de la CAF et d’une halte-garderie au sein de l’équipement. Une responsable administrative évoque ainsi « des femmes de toutes les cultures qui se retrouvent pour échanger, faire de la couture, de la cuisine » (omet-tant de préciser qu’il s’agit d’une association de femmes au chômage percevant le RMI  [45]  Il faut souligner combien la logique d’ethnicisation... [45] ) qui viennent participer à des activités socioculturelles avec leurs enfants. Cette responsable suggère en outre que ces femmes seraient réticentes à faire garder leur progéniture, et invoque alors l’intérêt que cette halte-garderie représenterait pour ces enfants, sous-entendant que ces personnes auraient des défaillances éducatives  [46]  Cf. la catégorie des « mamans » évoquée plus haut. [46] . Ensuite, les exemples « concrets » pris concernant les modalités d’inscription ou de paiement et les questions sur les horaires mettront en scène « la maman malienne », comme figure de la bénéficiaire de l’aide sociale, tandis qu’en aparté des femmes échangent sur la pénibilité du comportement de « leurs » enfants dans les files d’attente. Les participants ont l’impression que leur projet a été confisqué par la municipalité et que leur travail et leurs propositions ont été écartés. Cela se double alors du sentiment que leurs intérêts se voient contrariés par ceux des bénéficiaires de l’aide sociale, pensés com-me des femmes étrangères ou d’origine étrangère. Pourtant, ils ne con-testent pas ouvertement la légitimité de l’aide sociale apportée aux « autres ethniques », tant une telle attitude serait mal venue dans une telle assem-blée. Plusieurs femmes présentes insistent plutôt sur la nécessité d’ouvrir une crèche (autrement dit, plutôt qu’une halte-garderie) afin de répondre « aux besoins du quartier » (autrement dit, des couples bi-actifs).

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L’ethnicisation des débats, exprimée sur le mode de la sympathie ou de la compassion, teintée de paternalisme lorsqu’elle met en jeu les figures de femmes migrantes ou des résidents des foyers, prend un tour autrement plus houleux lorsqu’il est question de sécurité et de délinquance. L’asso-ciation délinquance/origine étrangère est explicitée crescendo tout au long des débats dont nous rendons compte ici, en dépit de tentatives répétées de plusieurs participants pour défendre un credo antiraciste. Or, ces tenta-tives semblent vouées à l’échec, car la définition racisée du problème est largement partagée, de même que la définition policière de la citoyenneté  [47]  Se reporter à la contribution de Étienne Tassin et... [47] , portée par les institutions et par une partie des habitants.

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Les incertitudes de l’antiracisme

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Lors d’une réunion entièrement consacrée au thème de la sécurité dans un conseil de quartier de la commune, un chargé de mission se présente comme un spécialiste du phénomène  [48]  Le développement de ce thème dans les conseils accompagne... [48] . Il est le premier à évoquer la vul-gate associant la délinquance la plus « visible » (« celle qui est la plus agressante ») avec la concentration de « populations d’origine étrangère et les plus précarisées » dans les cités. Il souligne qu’une telle concen-tration ne résulte pas d’une volonté municipale de regroupement mais d’un mécanisme économique. Il poursuit en contestant tout « amalgame entre faibles ressources et délinquance » — mais pas entre origine étran-gère et délinquance —, (vrais) « chiffres » à l’appui. La plupart des inter-ventions des participants se font sur le mode de la contre-argumentation face à des arguments associant « jeunes issus de l’immigration » et délin-quance... qui n’ont à aucun moment été énoncés clairement mais que cha-cun a manifestement à l’esprit, puisque l’enchaînement des interventions serait incompréhensible si les participants ne partageaient pas cette pré-misse, quand bien même elle est contestée. Ainsi, l’un des participants tente de formuler le problème de façon plus anodine que celle qui s’exprime à travers l’usage des termes de « sécurité » et de « délinquance » : « On se focalise sur quelques garçons et quelques filles désœuvrés qui ne partent pas, donc on vit dans les halls et dans les parcs. Qu’est-ce qu’il y a d’autre à faire que des conneries pendant l’été ? » et termine en déclarant : « Il faut préparer les gens âgés à comprendre qu’il y des délinquants plus vieux aussi, et des descendants de Gaulois ». Ce à quoi, un chargé de mission ajoute, mi-figue, mi-raisin : « voire des Francs... ».

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Dans un autre conseil de quartier, de la même manière et d’emblée, l’amalgame entre « enfants d’immigrés » et « délinquance » est dans un premier temps contesté, sur la base d’un antiracisme partagé entre les quel-ques personnes présentes (toutes retraitées, dont, notamment, un enseignant militant communiste et une infirmière catholique). De la même façon, la dénégation de cet amalgame est elle-même fondée sur la perception racia-lisée des faits rapportés, partageant le monde entre « Blancs » et « gens de couleur ». Dans ces conditions, elle trouve rapidement ses limites. Cette perception questionne la réception des discours militants visant à montrer l’oppression dont les catégories ethnicisées sont victimes. Au sujet du film de Bertrand Tavernier, Au-delà du périph, une des militantes affirme : « Les immigrés qui se font tabasser par la police, ça existe », un autre renchérit en affirmant « les contrôles de papiers dans le métro c’est tou-jours des gens de couleur. Même si ces jeunes de couleur resquillent ». Son interlocutrice ajoute : « les Blancs aussi  [49]  Nous soulignons. [49] resquillent », ce qu’un autre confirme en prenant l’exemple de vide-ordures détruits dans une cité : « c’était des Blancs bien de chez nous », faisant écho au « constat » for-mulé dans l’autre conseil de quartier, selon lequel il y a « aussi » des délinquants « plus vieux » et des « descendants de Gaulois ». D’une cer-taine manière, toutes les incertitudes du consensus antiraciste semblent tenir dans ce « aussi ».

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Les militants antiracistes sont pris en tenaille entre l’évidence d’une définition racisée de la réalité largement partagée et le risque d’accusa-tion de racisme. Le racisme demeure une insulte grave. La difficulté, le malaise — la contradiction logique — sont lisibles dans le désarroi d’une des membres du conseil de quartier qui affirme que, lors d’une enquête, elle avait dit à l’interviewer qu’« il y avait une concentration de jeunes délinquants ». Elle ajoute : « j’ai bien fait attention à ne pas dire gens de couleur, je me méfie, je me suis déjà fait traiter de raciste ». Elle conclut, recourant à l’atténuation argotique  [50]  À l’instar d’un habitant lors de la réunion du conseil... [50]  : « mais ce sont les plus emmerdants », ce que personne ne dément.

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L’application locale de la démarche sécuritaire a accéléré le passage d’une conception désignant des catégories racisées comme un « problème à gérer » vers la définition de « coupables à punir ». L’antiracisme des nom-breux acteurs locaux, aux prises avec ce mouvement de criminalisation et d’ethnicisation de la pauvreté portée par les institutions nationales et lo-cales, apparaît assez démuni. En effet, l’institutionnalisation de la sécurité vient renforcer la lecture ethnicisée du social, qui s’impose davantage en-core comme une évidence, y compris parmi les militants antiracistes lo-caux.

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Outre l’évocation des loisirs (« il faudrait un maximum de distractions possibles, quelques sorties gratuites, billets réduits, qu’ils sachent qu’on s’occupe d’eux »), de la formation et de l’accès à l’emploi, les solutions émises s’inscrivent pour la plupart dans l’axiomatique de la « citoyen-neté », telle qu’elle s’est progressivement élaborée dans la mise en œuvre de la politique de la ville. Telle que nous l’avons vu précédemment, elle se décline diversement : l’éducation au civisme, l’encadrement, la normali-sation voire le contrôle pour en faire des « bons parents », des « bons voi-sins », des commerçants acceptables.

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Si l’on résume les solutions proposées lors des différents conseils de quartier, les membres présents tentent ainsi d’apporter des réponses aux questions suivantes, découlant logiquement de la définition du problème : comment rendre « citoyens » ces « étrangers » fauteurs de troubles ? À dé-faut, lorsque cela s’avère impossible, comment assurer la tranquillité des (authentiques) citoyens ? Comment ces derniers peuvent-ils contribuer civiquement à l’action publique locale ?

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Ainsi, quand l’un des membres du conseil affirme, dans une dernière tentative pour « déplacer » le problème : « c’est une question d’éducation, aussi bien pour les gens de couleur que pour les Blancs », d’autres, en écho, affirment : « moi je n’ai jamais rien jeté par terre, même pas un ticket de métro ». Ils mettent ainsi en avant leur civisme, dont on peut imaginer qu’il est considéré comme valable pour l’ensemble de leur groupe « racial », mais pas pour les autres. Une autre rappelle alors, en dernier recours, la nécessité de l’instruction civique « pour leur apprendre “ la vie en com-mun  [51]  Constat qui rejoint la définition du problème et les... [51]  ” ».

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De la même façon, un participant au conseil sur le thème de la sécurité présente l’exclusion du logement comme une solution innovante, saluée comme un progrès historique de la « citoyenneté » :

« Pour la première fois dans l’histoire du département, il y a eu un jugement sur un jeune homme de 19 ans vivant chez ses parents, qui a été viré de l’immeuble et sa famille. Il continuait à faire ses conneries, jusqu’ici on n’avait jamais vu de jugement qui allait dans le sens de la citoyenneté ».

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Face à l’ampleur de la tâche, un chargé de mission rappelle que l’en-semble des institutions sont mobilisées sur le problème et évoque l’exis-tence d’un « cadre légal », tout en soulignant que chacun peut apporter sa contribution à la mise en œuvre d’une solution collective. Cette solution institutionnelle apparaît essentiellement comme une entreprise de requali-fication des activités relevant jusqu’ici du domaine policier, renommées à l’aide d’un vocable emprunté aux sciences sociales, non sans quelque pseudo-savante escroquerie : « la régulation et le contrôle social ». La solution réside ainsi dans la synthèse de tous les efforts réunis, sous la formule « rassurante » de la « coproduction de la sécurité ». De même, la délation, vocable qui n’a pas bonne presse, tout comme les activités poli-cières, est requalifiée « en devoir d’intervention ». Une telle entreprise né-cessite de lever les réticences attendues : le risque de rumeur et de dénon-ciation calomnieuse de non-professionnels sera précisément circonscrit par la participation active des « citoyens responsables ». En somme, il est expliqué aux participants de ce conseil de quartier que s’ils ne se prêtent pas au jeu, d’autres le feront à leur place et alors, qu’adviendra-t-il ? Dès lors que les coupables sont, pour leur part, désignés par leur origine « étran-gère », associée à leur marginalité sociale, par un jeu de miroir, le sens donné à la catégorie de « citoyens responsables » renvoie implicitement aux membres des classes moyennes « autochtones ». Les extraits de dia-logues qui suivent révèlent l’encadrement institutionnel des débats :

« Il y a la logique de travail de chaque institution, les contraintes légales et une place à l’initiative habitante, la logique de coproduction de la sécurité. Sur quoi les habitants peuvent jouer un rôle d’information ? Jusqu’où on va dans la dénonciation calomnieuse, la rumeur ? Si, à un moment, sur le terrain, il y a une infraction, le devoir d’intervention est là. Fiches de signalement de dégradations [aux bailleurs] : qu’est-ce qu’on signale ? »

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Lorsqu’un membre du conseil s’insurge : « C’est du flicage ! ! ! », un chargé de mission lui répond avec assurance :

« On prend une part de responsabilité si on laisse les délateurs raconter n’importe quoi : si on est des citoyens responsables, on rapporte les tenants et les aboutissants des actes. C’est une question de régulation et de contrôle social. »

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Par le vocabulaire de la « citoyenneté », la délation est renommée en exercice de contrôle social et de régulation par les honnêtes citoyens et l’expulsion du logement peut être présentée comme un « progrès de la ci-toyenneté ». S’il est tout à fait abusif d’établir un lien de causalité entre la neutralisation relative de ces instances et la politisation ethno-nationaliste des débats, ces deux logiques ne sont pas sans rapport : la définition du pro-blème par les institutions qui encadrent les débats, loin de contrer l’ethni-cisation des problèmes sociaux et politiques, lui apporte une légitimité supplémentaire.

Conclusion

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En interrogeant les usages sociaux de la « citoyenneté » à travers les discours et les pratiques qui s’en réclament, il est possible de comprendre comment sont produites et relayées des catégories de classement ethnici-santes auxquelles sont associés des problèmes sociaux.

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Les voix subalternes n’apparaissent ici qu’en creux : la restitution du sens que ces divers dispositifs revêtent, les réappropriations, les détour-nements, voire la contestation que les personnes en situation minoritaire mettent en œuvre, dépassent le cadre de cet article. Elles ne sauraient toutefois en être absentes, car elles éclairent singulièrement l’objet de ce texte : « Les femmes en ont marre, elles se plaignent souvent, à chaque fois qu’il y a une fête, elles doivent cuisiner. L’une d’entre elles m’a dit : on se croit au Maghreb, on mange maghrébin tout le temps, les Françaises elles ne savent pas cuisiner ? » affirme un représentant d’un « collectif de pères ».

« On passe pour les sauvages dont il faut encore plus s’occuper que la moyenne. Tu trouves de tout dans le quartier, ça réhabilite, ça informe, ça tourne des films, il y a souvent un article dans le journal. Voilà, l’enjeu c’est de montrer qu’on sait faire des choses, que ça bouge et surtout qu’on s’occupe de nous. Ils veulent la paix sociale et le moins de personnes à problèmes possible. Ça serait bien qu’on arrête de considérer que les gens des cités sont des gens à part. [...] Je reconnais que certaines personnes ont peut-être besoin de se sentir écoutées et visées par des actions mais je trouve que c’est un peu trop. C’est mon avis, peut-être qu’en tant qu’étudiant ça a d’autant plus tendance à m’agacer parce que c’est plus facile pour moi, c’est vrai, je suis autonome au fond... » (Discussion avec un étudiant vivant dans une tour, inscrit en licence d’histoire)

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L’articulation de l’étude des processus de désignation et d’assignation identitaire faite à certains groupes à l’analyse des dispositifs dits de démocratie participative met en évidence deux mécanismes qui s’auto-alimentent : une tendance à rapporter les « problèmes » posés par cer-taines catégories de populations à leur origine, confirmant la réalité d’une ethnicisation des rapports sociaux dans la société, et un déni de citoyen-neté en acte à l’œuvre dans des espaces délimités par l’action publique.

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La partition ethnique de l’espace public et la hiérarchisation socio-politique des habitants en fonction de leur origine se jouent dans un double mouvement : d’une part dans l’injonction faite aux groupes minorisés de se saisir de ressources dépolitisées, d’autre part dans le contrôle institu-tionnel des espaces de discussion entre « autochtones », au sein desquels les problèmes que les « autres ethniques  [52]  Danielle JUTEAU-LEE, « Les autres “ ethniques ” »,... [52]  » poseraient structurent les débats.

Notes

[1]

Danielle LOCHAK, « Comment définir la citoyenneté ? », in Étranger et citoyen : les immigrés et la démocratie locale, Amiens, éd. Licorne, 1993.

[2]

Cf. les contributions de Numa Murard et Étienne Tassin et de Christophe Daum dans ce numéro.

[3]

La notion de « pouvoirs publics » est entendue au sens large comme « l’ensemble des instances dotées d’une parcelle, plus ou moins vaste, de la puissance publique. Elle englobe donc l’État, son appareil central et ses services déconcentrés, les collectivités territoriales, les instances supranationales mais aussi des institutions de droit privé dotées de missions de service public comme les organismes HLM ou certaines associations» (Christian POIRET, Familles africaines en France. Ethnicisation, ségrégation et commu-nalisation, Paris, L’Harmattan, 1996.)

[4]

Cf. en particulier l’ouvrage collectif sous la direction de Catherine NEVEU, qui rassemble de nombreux auteurs qui ont travaillé sur ces questions : Espace public et engagement politique. Enjeux et logiques de la citoyenneté locale, Paris, L’Harmattan, 1999.

[5]

Gérard ALTHABE, « Ethnologie du contemporain et enquête de terrain », Terrain, n° 14, 1990, p. 126-131 ; Gérard ALTHABE et Monique SELIM, Démarches ethnologiques au présent, Paris, L’Harmattan, 1998.

[6]

En utilisant en contrepoint les observations dans d’autres conseils de quartier que Sylvie Tissot a aimablement mises à notre disposition, cf. Sylvie TISSOT, Réformer les quartiers. Enquête sociologique sur une catégorie de l’action publique, Thèse de doctorat de sociologie, sous la direction de Christian Topalov, Paris, École des hautes études en sciences sociales, 2002.

[7]

Sandrine RUI, La démocratie en débat. Les citoyens face à l’action publique, Paris, Armand Colin, 2004.

[8]

Gérard BAUDIN et Philippe GENESTIER, Banlieues à problèmes. La construction d’un problème social et d’un thème d’action publique, Paris, La Documentation française, 2002.

[9]

Véronique DE RUDDER, Christian POIRET et François VOURC’H, L’inégalité raciste. L’universalité républicaine à l’épreuve, Paris, PUF, 2000 ; Elise PALOMARES, « L’ethni-cisation des politiques locales et sociales », ContreTemps, n° 13, mai 2005, p93-102.

[10]

Daniel CEFAï et Dominique PASQUIER, « Introduction », in Daniel CEFAï et Dominique PASQUIER (dirs.), Les sens du public. Publics politiques, publics médiatiques, Paris, PUF, 2003.

[11]

Marie-Hélène BACQUé et Yves SINTOMER, « L’espace public dans les quartiers populaires d’habitat social », in Catherine NEVEU (dir.), op. cit., p. 115-148.

[12]

Colette Guillaumin définit la situation minoritaire comme celle « des groupes qui sont sociologiquement en situation de dépendance ou d’infériorité (mineurs soit en pouvoir soit en nombre) » (Colette GUILLAUMIN, L’idéologie raciste. Genèse et langage actuel, Paris, Gallimard, 2002, 1re éd. 1972). Les frontières des groupes ainsi définis sont mou-vantes car ils se (re)constituent en permanence dans les rapports sociaux et politiques, comme le souligne Danièle Juteau : « La situation des minorités se comprend en fonction d’un rapport social objectif qui unit, dans un même univers matériel et symbolique, majo-ritaires et minoritaires» (Danièle JUTEAU, L’ethnicité et ses frontières, Montréal, Les Presses universitaires de Montréal, 1999.)

[13]

Abdelmalek SAYAD, La Double Absence. Des illusions de l’émigré aux souf-frances de l’immigré, Paris, Seuil, 1999.

[14]

Numa MURARD, « Autorité et amour : éducation des enfants ou mise en condi-tion ? », Mouvements, mars-avril 2000, p. 16-22.

[15]

Aude RABAUD, « Rapports sociaux de genre et utilisation des appellations “ pères ”, “ mamans ”, “ grands ” et “ jeunes filles ” dans un quartier d’habitat social », VEI Enjeux, mars 2002, n° 128, p. 61-75.

[16]

. Les tours ayant fait l’objet de discours focalisés sur la démesure, la grisaille et la froideur des grands ensembles, dès les années soixante.

[17]

Patrick SIMON, « Sciences sociales et racisme : où sont les docteurs Folamour ? », Mouvements, mars-avril 1999, n° 3, p. 111-114.

[18]

Andrea REA, Jeunes immigrés dans la cité. Protestation collective, acteurs locaux et politiques publiques, Bruxelles, éd. Labor, 2001.

[19]

Annick MADEC et Numa MURARD, Citoyenneté et politiques sociales, Paris, Flammarion, 1995.

[20]

Gérard ALTHABE, Christian MARCADET, Michèle DE LA PRADELLE et Monique SELIM, Urbanisation et enjeux quotidiens. Terrains ethnologiques dans la France actuelle, Paris, éditions Anthropos, 1985.

[21]

Extrait de la convention territoriale 2000-2006.

[22]

Référence au titre de l’article valorisant cette action de « réflexion sur les règles élémentaires de la vie en collectivité » paru dans le journal municipal de la ville enquêtée.

[23]

Lydia NICOLLET, « Les “ repas de quartier ” à Toulouse », REAS, Initiatives, Emplois, Solidarités, n° 4, 1994.

[24]

Françoise THELAMON, « Sociabilité et conduites alimentaires », in Martin AURELL, Olivier DUMOULIN et Françoise THELAMON (dirs.), La sociabilité à table, Rouen, Publi-cations de l’université de Rouen, 1992, p. 27-42.

[25]

Philippe GENESTIER, « Quel avenir pour les grands ensembles ? », in Joël ROMAN (dir.), Ville, exclusion et citoyenneté. Entretiens de la ville II, Paris, éd. Esprit, 1993, p133-163.

[26]

Robert DURAND, Histoire des centres sociaux. Du voisinage à la citoyenneté, Paris, Syros, 1996.

[27]

Jacques DONZELOT, Catherine MEVEL et Anne WYVEKENS, Faire société. La politique de la ville aux États-Unis et en France, Paris, Le Seuil, 2003.

[28]

Philippe GENESTIER, « Les paradoxes du grand ensemble », in Gérard BAUDIN et Philippe GENESTIER, Banlieues à problèmes. La construction d’un problème social et d’un thème d’action publique, Paris, La Documentation française, 2002, p. 175-206.

[29]

Ce collectif a été constitué dans le cadre d’un travail, mené par un éducateur spécialisé du club de prévention du quartier étudié, avec certaines populations masculines du quartier.

[30]

Muriel AZOULAY et Catherine QUIMINAL, « Reconstruction des rapports de genre en situation migratoire. Femmes “ réveillées ”, hommes menacés en milieu soninké », VEI Enjeux, mars 2002, n° 128, p. 87-101.

[31]

L’ensemble de ces propos est tenu par les acteurs publics locaux (élus, repré-sentants associatifs et professionnels de l’action sociale) lors des réunions de préparation ou de bilan des manifestations.

[32]

Faïza GUELAMINE, Intervenir auprès des populations immigrées, Paris, Dunod, 2000.

[33]

Sur la problématique de la citoyenneté comme enjeu éducatif et sur l’analyse des enjeux sociaux et politiques que recèle la notion de parentalité, cf. la contribution de Sophie Lamotte dans ce numéro.

[34]

Jacques ION, « Engagements associatifs et espaces publics », Mouvements, mars-avril 1999, n° 3, p. 67-72.

[35]

Cf. à ce sujet Numa MURARD, « Pauvres et citoyens ? Faites vos preuves ! », Migrations études, mai 1996, n° 65, qui a inspiré le titre de cet article.

[36]

Véronique DE RUDDER, Christian POIRET et François VOURC’H, 2000, op. cit.

[37]

Pierre BILLION, « Travail social et immigration. Traitement de la “ différence ” et territorialisation des politiques publiques », Cahiers du CERIEM, décembre 2001, n° 8, p23-34.

[38]

Andrea REA, op. cit.

[39]

La loi n° 2002-276 du 27 février 2002 a rendu obligatoire l’institution de conseils de quartier dans les villes de plus de 80 000 habitants.

[40]

Emmanuelle LE TEXIER, « Minorités et espace public dans la ville. Le “ Chicano Park ” à San Diego (Californie) », Espaces et Sociétés, 123, n° 4, 2005, p. 85-98.

[41]

Michel DIDIER, « Notes sur la politique de la ville », Hommes et Terres du Nord, n° 1, 1997, p. 56-60.

[42]

Ces termes, banals en apparence, renvoient au sens commun désignant des habitants qui ne font pas partie du personnel administratif ou politique mais désignent implicitement, dans le même temps, ceux dont la citoyenneté va de soi, tant du point de vue social que du point de vue ethnique.

[43]

Ce marché s’intègre dans ce débat du fait du développement de stands proposant des produits bon marché tenus par des minorités ethniques, développement battu en brèche par de nombreux acteurs.

[44]

Anne RAULIN, « Où s’approvisionne la culture ? », in Jacques GUTWIRTH et Colette PETONNET (éds), Chemins de la ville. Enquêtes ethnologiques, Paris, éd. du CTHS, 1987, p. 103-122.

[45]

Il faut souligner combien la logique d’ethnicisation des rapports sociaux fonc-tionne de façon circulaire : résultat de traitements différenciés en fonction des origines. La condition de chômeur, de précaire et/ou de « mal logé » renforce l’ethnicisation voire la racisation des individus et des groupes et, par une prophétie auto-réalisatrice, celle-ci finit par rendre « réelle » l’existence d’un problème « spécifique » (Cf. Elise PALOMARES, Les paradoxes de la préférence locale. Engagements collectifs et action publique à l’épreuve de l’ethnicisation des rapports sociaux, Thèse de doctorat de sciences sociales, sous la direction de Catherine Quiminal, Paris, Université Paris 7 - Denis Diderot, 2003).

[46]

Cf. la catégorie des « mamans » évoquée plus haut.

[47]

Se reporter à la contribution de Étienne Tassin et Numa Murard dans ce numéro.

[48]

Le développement de ce thème dans les conseils accompagne la mise en place de nouveaux dispositifs de la politique de la ville, les « Contrats locaux de sécurité » qui ont suivi le « Diagnostic local de sécurité ».

[49]

Nous soulignons.

[50]

À l’instar d’un habitant lors de la réunion du conseil de quartier décrite précé-demment : « Qu’est-ce qu’il y a à faire d’autre que des conneries pendant l’été ? ! » Cette forme d’euphémisme constitue ainsi, dans le même temps, une forme de contestation de l’amalgame alarmiste entre « délinquance » et « origine étrangère » tout autant qu’une concession à l’évidente « réalité ».

[51]

Constat qui rejoint la définition du problème et les solutions à lui apporter, par des acteurs municipaux, au sujet des descendants de Maliens : « ils ne savent pas vivre en groupe ».

[52]

Danielle JUTEAU-LEE, « Les autres “ ethniques ” », Sociologie et sociétés, octobre 1983, vol. 15, n° 2, p. 3-8.

Résumé

Français

L’« implication citoyenne des habitants » que les pouvoirs publics locaux appellent de leurs vœux apparaît en décalage, voire en contradiction avec la figure idéale de la citoyenneté, qui renvoie en principe à l’exercice effectif de droits politiques. Fondée sur la comparaison entre deux communes de la péri-phérie bordelaise et parisienne, la perspective adoptée dans cet article interroge plus particulièrement les préconceptions ethnicisantes que les usages politiques ordinaires de la citoyenneté véhiculent. La partition ethnique des espaces publics urbains et la hiérarchisation sociopolitique des habitants en fonction de leurs origines se jouent dans un double mouvement : d’une part, dans l’injonction faite aux groupes minorisés de se saisir de ressources dépolitisées, d’autre part, au sein des espaces institutionnalisés de discussion entre majoritaires, dans l’omnipré-sence des problèmes que les « autres ethniques » poseraient.

English

Minorities and citizens ? Prove yourselves! A comparison of two counties, one on the outskirts of Bordeaux and the other on the fringes of Paris, reveals the ethnic division of public spaces and the sociopolitical hierarchies of the inhabitants in relation to their origins in a two-fold dynamic. On the one hand, minority groups are encouraged to appropriate de-politicized resources and, on the other hand, within institutionalized spaces majority groups discuss problems in constant relation to « other ethnicities ».

Plan de l'article

  1. 1. Une pédagogie de la citoyenneté dans des espaces circonscrits
    1. 1. 1. Rendre citoyens ceux qui « posent problème » et « ont des problèmes »
    2. 1. 2. Du voisinage comme « citoyenneté » : miser sur la proximité
    3. 1. 3. Normalisation des espaces, régulation des sociabilités : entre « instructions » et rappels à l’ordre
  2. 2. Clivages socio-ethniques et segmentation de l’espace public local
    1. 2. 1. Contrôler les espaces de démocratie locale
    2. 2. 2. La politisation ethno-nationaliste des débats : comment remédier au désordre qu’ils créent ?
  3. Conclusion

Pour citer cet article

Palomares Élise, Rabaud Aude, « Minoritaires et citoyens ? Faites vos preuves ! », L'Homme et la société 2/ 2006 (n° 160-161), p. 135-160
URL : www.cairn.info/revue-l-homme-et-la-societe-2006-2-page-135.htm.
DOI : 10.3917/lhs.160.0135


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