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Les Belles lettres

I.S.B.N.2251061010
64 pages

p. 3 à 13
doi: en cours

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Documentation générale

Volume 53 2001/1

 
Structure et dramaturgie : une tragédie du renversement
 
 
Ce serait une tâche ardue et discutable dans son principe même que de confronter systématiquement la tragédie d’Eschyle aux modèles élaborés plus d’un siècle après par la Poétique d’Aristote [1]. Quelques remarques s’imposent néanmoins, qui permettent d’éclairer la spécificité des Perses, la linéarité apparente de sa structure [2] et la richesse conjointe de sa matière : Aristote privilégie les œuvres fondées sur une intrigue complexe, dans lesquelles notamment la péripétie, le « coup de théâtre », s’accompagne d’une reconnaissance ; le texte tragique se trouve alors divisé en deux parties, la desis (le « nouement ») et la lusis (le « dénouement »), la péripétie servant de frontière entre les deux [3]. Ainsi, dans Œdipe Roi, la lusis débute au troisième épisode, avec l’arrivée du Messager Corinthien [4], se poursuit par la reconnaissance du fils par la mère [5], qui disparaît dans le palais à la fin du même épisode, puis par l’identification complète d’Œdipe au terme de l’épisode suivant [6].
Rien de tel, évidemment, dans les Perses : l’événement attendu, l’issue de la bataille de Salamine, est annoncé aux vieillards du Chœur et à la Reine dès la fin de l’épisode initial (249-255), qui constitue à peu près le quart de la pièce, et déclenche aussitôt le premier kommos, dont on admet souvent qu’il tient lieu de stasimon [7]. Tout est dit très tôt, donc, ou plutôt tout reste à dire du pathos attaché à la défaite. Car le renversement tragique dont parle Aristote (metabolê), le passage du bonheur au malheur d’un homme égaré par l’atê, s’opèrent à l’intérieur même du langage et vont investir la totalité du texte encore à venir, le réseau des images, l’irruption lancinante du cri au cœur du chant lyrique et, enfin, la personne même du Roi, Xerxès, dont l’apparition, vers quoi tout converge, est reléguée dans l’exodos (908 s.).
S. Saïd a montré comment les images de l’abondance initiale (abondance des hommes, des richesses, de l’or, splendeur des vêtements) [8] se trouvent – sur fond de références épiques – progressivement appliquées au nombre des maux et des morts, aux plaintes lancées par les femmes en deuil, pour aboutir au dénuement final du roi en haillons exposé aux regards [9]. En un sens, d’ailleurs, c’est l’immensité même de l’empire perse qui devient la cause de sa défaite dans la rade de Salamine [10], où les vertus odysséennes que sont l’habileté et le courage grecs la retournent contre elle-même : victoire du qualitatif sur le quantitatif, d’autant plus éloquente – tout ayant valeur à la fois symbolique et structurelle dans un texte aussi dense que celui d’Eschyle – que cette foule d’hommes, cette masse de forces n’existent que par et dans la volonté d’un seul homme, le grand Roi, sur la solitude duquel vont justement se concentrer les regards à la fin de la pièce. En filigrane, il faut lire l’éloge d’Athènes, où chaque citoyen, sur fond d’isonomia démocratique, incarne et porte en lui la cité dont il est co-responsable [11]. Ce motif du nombre victime de lui-même est évidemment à relier à celui de l’hubris, de la démesure [12], dont Xerxès est la meilleure incarnation puisque sa volonté de toute-puissance s’étend jusqu’aux éléments [une des ses fautes majeures sera d’avoir voulu juguler l’Hellespont [13]].
Il serait impossible d’étudier ici tous les plans sur lesquels se déroule ce processus de renversement : on ne retiendra qu’un procédé parmi d’autres. Le catalogue de la parodos décline, selon un mode emprunté au chant II de l’Iliade, la multitude des chefs perses, aux noms si étranges pour une oreille grecque que leur graphie variera au long de la pièce (21-58) ; mais d’autres catalogues, plus lugubres, suivront : celui du deuxième épisode, juste avant le récit proprement dit de la bataille (353-432), où le Messager énumère les chefs tombés au combat (302-330) [14] ; celui du quatrième stasimon, qui, suivant de près l’épisode consacré à l’apparition de Darius, glorifie les cités et les îles grecques conquises par le père du roi vaincu et désormais perdues (865-896) ; celui de l’ultime kommos, enfin, dans lequel le Chœur rappelle à Xerxès tous les philoi disparus à jamais (956-1002). S. Saïd constate que les deux derniers catalogues de guerriers additionnent quarante-trois noms en plus de soixante-dix vers tandis que la parodos n’en mentionne que dix-sept en trente vers. La balance penche évidemment en faveur de l’accumulation négative [15].
L’impression première de linéarité donnée par le texte doit être évidemment nuancée et même corrigée ; d’abord à cause de la complexité des différents registres de parole et des réseaux d’images entremêlés, caractéristiques de l’art eschyléen en général ; ensuite parce que l’économie des moyens à l’œuvre dans les Perses (prédominance donnée aux chants du chœur, présence de deux acteurs seulement, absence de scènes de débat) rend plus puissante encore l’orchestration savante des motifs et plus profondes les harmoniques suscitées chez le lecteur-spectateur. Comme il est de règle dans l’univers tragique grec, mais surtout chez Eschyle, la part de l’invisible occupe largement la scène théâtrale et devient du coup le reflet d’une autre scène, celle du psychisme humain. Le premier épisode, centré sur Atossa, est en grande partie consacré au rêve de la Reine : s’y trouvent inégalement associés deux types de rêves familiers aux Grecs, le rêve-vision, à travers les allégories des deux femmes, Europe et Asie, et de l’aigle vaincu par le milan ; mais aussi, plus discrètement, le rêve-visitation [16], puisque l’apparition furtive mais saisissante de Darius (197-199) annonce celle du quatrième épisode, suscitée par les libations et les prières conjointes de la Reine et du Chœur (dans le bref troisième épisode et dans le troisième stasimon). L’ombre de Darius a évidemment la fonction dramatique d’accentuer l’ampleur de la chute après la gloire conquise par la génération des pères, et d’accabler plus encore la responsabilité de Xerxès, qui va paraître dans l’exodos.
Référons-nous un instant au découpage de la pièce proposé par P. Demont et A. Lebeau dans leur Introduction au théâtre grec antique [17] : si l’on inclut le premier kommos dans un premier épisode, si l’on réunit le troisième épisode et le troisième stasimon dans une scène de nékyomancie précédant l’apparition de Darius au sein d’un deuxième épisode, la structure du drame apparaît plus monolithique encore : le premier bloc suivant la parodos (140-547) met au premier plan la Reine habitée par ses songes, puis la catastrophe advenue (son annonce provoquant le kommos entre le Chœur et le Messager, et seulement ensuite le récit) ; le premier stasimon (548-597) déplore les erreurs de Xerxès ; le deuxième épisode est centré sur Darius, et le kommos fait dialoguer le roi mort avec le Chœur ; le deuxième stasimon (852-907) célèbre, sur fond de nostalgie, la grandeur du père ; l’exodos, enfin, laisse apparaître Xerxès, avec lequel le Chœur chante le troisième kommos (908-1077). On peut constater que, dans un tel découpage, les trois grandes parties parlées de la pièce se trouvent successivement centrées sur une mère, un père et un fils, les deux stasima ayant pour fonction de creuser l’écart entre les deux derniers personnages. Certes, mère, père et fils sont d’abord reine et rois ; certes, le premier épisode est en grande partie consacré au récit de la défaite collective de l’armée (le kommos s’y engage, d’ailleurs, non pas entre la Reine et le Chœur, mais entre le Messager et ce dernier, alors que les deux autres kommoi font se répondre Darius, puis Xerxès, et le Chœur). Mais c’est jutement cet entrelacement manifeste qui paraît significatif : jamais la dimension collective du drame n’est oubliée, mais sa portée individuelle, générationnelle, humaine est également omniprésente, dans la construction de la pièce, comme on vient de le voir, dans le recours également à ces « ombres sacrées » dont parle J. de Romilly [18], qui hantent les rêves des personnages et, du coup, la scène même du théâtre [19]. Cette dimension singulière (ou générique, comme on voudra) du pathos était évidemment destinée à toucher le spectateur athénien comme elle réussit à nous toucher encore. C’est dans l’exploration de quelques-uns de ses aspects que nous voudrions à présent nous engager.
 
La part de l’oratorio : le thrène au cœur du logos
 
 
De nombreux travaux, ceux de J.-P. Vernant et de P. Vidal-Naquet notamment, ont mis à juste titre l’accent sur la dimension politique du théâtre grec : la scène tragique, pour reprendre le mot de W. Nestle, donne à voir le mythe « avec l’œil du citoyen » [20]. Ritualisé, officialisé au cœur de la cité, le spectacle renvoie au spectateur, mises à distance, déplacées dans les lointains, les représentations fondatrices de l’idéologie du Ve siècle athénien, quitte d’ailleurs à en faire jouer les polarités constitutives (grec/barbare ; homme libre/tyran ; jeunes/vieux ; hommes/femmes ; citoyen/esclave). On citera ici un seul indice de ce décentrement, souvent rappelé par P. Vidal-Naquet : la majorité des chœurs de tragédies, loin de représenter un groupe formé de ces adultes mâles qui constituent le corps actif de la cité (andres), se composent de catégories marginales dans l’espace civique (femmes, vieillards, enfants, étrangers captifs ou non). Le texte tragique (on tiendra ce point pour acquis) opère donc une « déconstruction » des structures sur lesquelles repose l’imaginaire de la cité [la comédie d’Aristophane le fait aussi à sa façon, qui relève du renversement carnavalesque [21]]. Mais il vaut la peine de franchir un pas de plus : c’est à quoi invite, avec succès, l’ouvrage récent de N. Loraux, La Voix endeuillée. Essai sur la tragédie (Paris, 1999), qui s’ouvre sur une lecture comparée des Troyennes d’Euripide et de leur récriture par Sartre, et se poursuit par une réflexion sur les Perses [22].
Pour N. Loraux, l’impact du message tragique reposerait aussi sur les voix de l’« antipolitique » qui, débordant le cadre étroit d’une réception purement civique auraient suscité et touché en chaque spectateur son appartenance au genre humain tout entier. L’étude se concentre notamment sur la manière dont les textes se laissent volontiers investir par la plainte, le chant de deuil (le thrène), la déploration sans fin des malheurs passés, présents ou pressentis, la plupart du temps dans la bouche de ces personnages féminins exclus par définition du champ politique ; en cela, la tragédie prend le contrepied des impératifs propres à un autre genre littéraire, également étudié par N. Loraux, celui de l’oraison funèbre, dont le discours de Périclès au livre II de Thucydide et l’insidieuse parodie du Ménexène de Platon sont les exemples les plus achevés [23].
Dans l’univers mâle du logos, l’excès du pathos, qu’il s’agisse de la crainte ou de la pitié, doit être sévèrement canalisé et le plus possible refoulé vers le silence ; on répondra que, dans sa distance constitutive, la tragédie est justement l’occasion d’un usage homéopathique, ou même « homopathique » dirait J. Pigeaud [24], de ces passions redoutables dans l’ordre du politique. La question est de savoir si leur mise à distance les exorcise chez le citoyen-spectateur ou provoque, dans les profondeurs de son individualité, une ouverture à une dimension plus large, qui lui permet de comprendre et de retrouver en lui toutes les formes de l’humain : c’est là le pari du livre de N. Loraux.
Certes, l’éloge d’Athènes et les manipulations de l’histoire qu’il suppose sont évidemment présents dans la pièce d’Eschyle : d’abord parce qu’on y retrouve cette « myopie » grecque largement partagée qui, selon les historiens de l’empire achéménide [25], a fait peindre sous les couleurs de la déroute la plus sombre une série d’échecs jamais vraiment menaçants pour le pouvoir de Xerxès. Juste après Salamine, le Grand Roi était tout de même capable d’écraser une révolte babylonienne beaucoup plus redoutable pour l’unité de l’Empire que les troubles égéens. Comme l’attestent les textes perses conservés, Xerxès a poursuivi et conforté l’œuvre de son père Darius et n’est jamais apparu comme un fils indigne. Inversement, pour mieux accentuer le constraste entre le roi défunt et son successeur, les expéditions grecques de Darius sont rappelées comme si elles avaient été couronnées de succès, et rien n’est dit du pont construit sur le Bosphore (entre Propontide et mer Noire) lors de sa campagne de 513 contre les Scythes, à quoi fait évidemment écho le joug imposé par Xerxès à l’Hellespont (les Dardanelles, entre mer Égée et Propontide), qui devient, lui, un motif essentiel de la symbolique des Perses [26].
De même, la place conférée à Athènes dans le triomphe grec est évidemment magnifiée par le texte d’Eschyle : au cours du dialogue qui, au premier épisode, s’insère entre le récit du songe et celui de la défaite, lorsque la Reine interroge le Chœur sur l’ennemi, c’est le nom d’Athènes qui, de manière indiscutablement réductrice, surgit pour incarner à lui seul l’essence de la Grèce et sa résistance (231 s.). La cité de Thémistocle apparaît comme le paradigme inversé de l’empire barbare : la qualité d’un petit nombre d’hommes s’oppose aux hordes de mercenaires ; l’épée et le bouclier de l’hoplite à l’arc perse ; l’argent du Laurion à l’or du Grand Roi ; le régime démocratique, fondé sur l’autarcie de chaque citoyen, à un peuple d’esclaves uniformément prosterné devant un monarque adoré comme un dieu ; la ruse et le courage mêlés, à la force brute et obtuse.
Dans son récit du désastre, le Messager reprend le motif : malgré l’occupation et l’incendie d’une partie de la cité, Athènes a gardé son « rempart », c’est-à-dire ses « hommes » (349 : andres) [27] ; l’« illustre Athènes » (474) s’est faite à elle seule le champion de la Grèce. Déjà, au v. 236, le Chœur rappelait la victoire de Marathon, occasion de réconcilier un moment dans l’imaginaire athénien deux batailles incarnant pourtant des valeurs souvent conflictuelles : celle de 490, la plus noble puisqu’elle consacre le triomphe des armes hoplitiques, réservées aux citoyens les plus aisés ; celle de 480, dont le récit va suivre, et qui glorifie le peuple des marins, plus représentatif du dêmos athénien [28] ; le Chœur comique des Guêpes d’Aristophane (en 422) ne procèdera pas autrement, lorsque les vieillards qui le composent rappelleront dans la Parabase leurs exploits passés [29]. Le mythe des guerres Médiques est né, centré autour d’Athènes [30].
Sans doute ne faut-il pas s’étonner de telles inflexions : n’oublions pas que le sujet des Perses est aussi singulier dans le corpus tragique que celui de Bajazet dans l’univers racinien. L’éloignement dans l’espace du drame justifie qu’on déroge à la distance qu’eût imposée le recours au mythe. Mais il y a plus : on sait que Phrynichos avait fait représenter une pièce évoquant, peu après l’événement, la prise de Milet par les Perses, qui eut lieu en 494 ; les spectateurs, nous dit Hérodote « fondirent en larmes ; le poète fut puni d’une amende de mille drachmes pour avoir rappelé des malheurs nationaux (oikêia kaka [plus exactement : des malheurs touchant des proches]), et défense fut faite à qui que ce fût de représenter ce drame à l’avenir » [31]. Impossible, en somme, de représenter dans le cadre solennel du théâtre de Dionysos des maux qui pourraient fragiliser de front la confiance qui fonde la cohésion civique et qui repose, évidemment, sur l’exclusion de ces affects relégués dans le lointain des fictions légendaires (à ce compte-là seulement, la Thèbes des Labdacides peut incarner le négatif d’Athènes).
La stratégie d’Eschyle sera donc complexe (et elle se doit de l’être, car jamais l’univers tragique n’est manichéen) : derrière le masque de la tragédie patriotique (car, dans les Perses, ce sont bien au premier chef les Barbares qu’on voit affectés par le deuil), le texte opère de subtils glissements qui, à tout instant, remettent en question le clivage obvie entre vainqueurs et vaincus.
 
La matrice tragique du cri
 
 
L’essai récent de N. Loraux montre, à travers un corpus varié, comment le cri plaintif, forclos par le logos civique, opère un puissant retour dans le texte tragique lui-même jusqu’à contaminer les mots-clefs du politique grec : ainsi, l’adverbe a(i)ei, « toujours » (ou, plus exactement, « sans cesse »), caractéristique de la rotation des charges comme du renouvellement des générations et fondateur de la pérennité civique, se voit recouvert ou même annexé par l’interjection aiai, « hélas », qui redouble et multiplie la communion déchirante du deuil. Parmi les exemples cités, se trouve un passage frappant des Perses [32] ; il s’agit des v. 256-257, tout au début du premier kommos : ani’ ania kaka neokota/kai dai’ aiai, diainesthe, Per-/sai. Il vaut la peine de commenter ces vers hors syntaxe, en rappelant tout de même que l’adjectif anios procède de l’un des noms de la douleur, ania (cf. 1055, 1061), que daios se réfère à la cruauté de l’ennemi et le verbe diainomai aux pleurs versés par les victimes. L’important est évidemment que, mêlé à une texture musicale hélas impossible à reconstituer, le jeu de la paronomase prenne le pas sur le pur sémantisme de la phrase : l’interjection aiai, elle-même formée par le redoublement du cri ai, constitue le noyau de ces effets disséminés dans le texte entier de la tragédie ; on aboutit ainsi à deux syllabes constituées des mêmes phonèmes, ai et ia.
Aux v. 270-271, la « terre ennemie » qu’est la Grèce pour les Perses se dit aian/daian ; l’interjection aiai revient en 283 puis, on l’a vu, à deux reprises dans la bouche de la Reine à la fin des deux premières tirades du Messager (331, 433). Or, à la faveur de ces occurrences, un curieux écho apparaît, dont on peut imprudemment penser qu’il n’est pas totalement fortuit : le récit du Messager appelle Salamine « l’île d’Ajax » (307, 368 : Aiantos nêson), occasion, dira-t-on, de réitérer l’éloge d’Athènes en rappelant le lieu de naissance d’un des plus valeureux héros de l’Iliade, dont par ailleurs tira son nom l’une des dix tribus forgées par Clisthène (la tribu Aiantis) [33] ; certes, mais on sait aussi que, trente ans après les Perses, Sophocle, héritier de sources multiples, épiques, lyriques et tragiques, mettra en scène Ajax sous les traits d’une victime tragique dont l’éponymie, de l’aveu même du personnage, procède désormais du cri de la plainte, aiai [34]. Le pari est risqué mais tentant de penser alors qu’ainsi, le deuil des vaincus contamine jusqu’aux mots qui célèbrent le triomphe des vainqueurs. Le verbe délocutif aiazdô (« se lamenter ») [35], dont usera à sa propre adresse l’Ajax de Sophocle (432), se retrouve d’ailleurs employé dans l’exodos à propos de la terre perse (922).
Dans cette même exodos, on relèvera quelques autres effets similaires, tout d’abord en son début (921-950) : aiai, aiai (928) [36] ; Asiagaiasainôs ainôs (929-930) ; aiaktos… (932 : Xerxès « pitoyable ») ; ian... (936 : la « plainte ») ; iakhan… (938 : le cri de souffrance) [37] ; aianê… (940 : « douloureux ») ; ianôn… ianôn (949-950 : les « Ioniens ») ; puis à la fin de la tragédie (1008-1074) : hoiai…aiônos tukhai... (1008 : une détresse sans fin) ; neai neai duai duai… (1010 : un « revers inouï ») ; Iaonôn… (1011 : les « Ioniens ») ; Ianôn (laos ou) phugaikhmas (1025 : « le peuple d’Ionie ne fuit pas le combat ») ; ataisi pontiaisin… (1037 : les « désastres sur mer ») ; diaine, diaineaiai aiai… (1038-1039 : les pleurs et les cris répétés) ; ani’ ania… (1055 et 1061 : la « douleur ») ; aiaktos… (1068 : Xerxès « gémissant ») ; aia (1074 : la « terre » perse).
La monotonie même est intéressante ici : différents mots pour qualifier la souffrance, les pleurs et les cris ; des noms variés de terres et de peuples (Grecs ou Mèdes) mais, à l’intérieur de chacun, la répétition lancinante de deux sons porteurs d’affect (ai/ia).
 
Le deuil des Perses en idiome grec
 
 
On peut donc avancer que les cris tragiques disséminés à l’intérieur du texte, dont nous venons de relever quelques exemples, tendent à transcender l’opposition fondamentale entre langue barbare et logos grec. Mais il est d’autres plans sur lesquels s’opère un mouvement analogue, notamment quand Eschyle multiplie les références à des représentations spécifiquement grecques ou athéniennes. Sans doute ne pouvait-il guère faire autrement, mais l’opération n’est pas innocente, et il vaut la peine ici de débusquer quelques exemples de l’étonnante proximité ainsi établie entre vaincus et vainqueurs.
Passons rapidement sur les qualificatifs de l’armée perse, d’abord conquérante et ensuite défaite : qu’il soit question de la « fleur » des guerriers partis pour la victoire puis voués à la mort (59, 252) relève certes de l’emprunt épique ; mais ce motif est étroitement lié à celui de la classe d’âge fauchée par la guerre (441, 544, 733) et, plus largement, à la hantise d’une cité vidée de ses hommes valides, livrée au deuil impuissant des vieillards et des femmes (118, 166/349, 289, 549, 718, 730, 914) [38]. Rien ici ne correspond à la réalité historique de l’empire achéménide, mais tout est fait pour susciter chez le spectateur athénien une crainte profonde, accentuée (nous y reviendrons) par la dimension généalogique du drame qui fait de Xerxès le fils indigne d’un père accompli.
L’image de la guerre subit elle-même, au moins en un endroit capital du texte, une étrange inflexion. La pensée grecque oppose volontiers la guerre étrangère, polemos, à la guerre civile ou intestine, stasis, qui menace l’essence même de la cité, surtout lorsqu’elle traverse la famille. La guerre contre l’ennemi extérieur (barbare ou même grec) est considérée comme une activité normale du citoyen mâle, de l’anêr. On connaît la formule célèbre de J.-P. Vernant : « le mariage est à la fille ce que la guerre est au garçon » [39]. Mais l’équation ainsi établie demanderait quelques nuances : dès l’Iliade, la pensée grecque a été sensible au versant noir de la guerre, incarné par Arès, le dieu de la tuerie acharnée, et souligne volontiers la proximité qui s’instaure entre celui qui frappe et celui qui est frappé, ramenant en quelque sorte polemos du côté du meurtre entre proches [40]. Il est vrai aussi qu’il suffit de considérer le cours de l’histoire des cités grecques pour mesurer que le conflit armé est le prolongement normal de l’activité politique. Stasis, en revanche, constitue pour les Grecs une menace et un cauchemar, souvent incarnés dans les faits : pendant la guerre du Péloponnèse, l’affrontement entre Athènes et Sparte provoqua à l’intérieur des cités des divisions violentes entre démocrates et oligarques, comme le montre le livre III de Thucydide à propos de Corcyre ; c’est alors à une forme extrême de la guerre, à la dissolution de tous les liens religieux, politiques, familiaux qu’on assiste. Le corpus tragique, dont Aristote soulignera qu’il privilégie et gagne à privilégier la mise en scène « violences au cœur des alliances » (hotan d’ en tais philiais engenêtai ta pathê) notamment au sein de la famille [41], illustre à sa façon cette hantise, et parfois tâche de l’exorciser : à la fin de l’Orestie, lorsque le cycle des vengeances s’achève, que les Érinyes sont sommées par Athéna d’accepter le verdict de l’Aréopage disculpant Oreste, et de remettre à la justice civique ce qui relevait du talion, la déesse poliade énonce la loi qui désormais prévaudra :
De ton côté… ni ne jette / d’aiguillons sanglants, ravages des entrailles jeunes, fous de fureurs sans vin, / ni, comme on excite le cœur des coqs, / ne dresse parmi mes citoyens l’Arès / de la lignée et une mutuelle audace. / Qu’au-delà des portes soit la guerre, sans peine à la portée / de qui a un terrible amour de la belle gloire. / Mais entre oiseaux de la volière, je ne parle pas de combats. [42]
Polemos ne risque donc plus d’entraîner à sa suite le sinistre cortège de stasis : il est le meilleur moyen de la conjurer.
J’en reviens aux Perses, dont on pourrait justement penser qu’ils célèbrent sans nuances les vertus de polemos : il suffit de relire le songe d’Atossa pour se convaincre qu’en filigrane le message est beaucoup moins univoque. Au début du rêve-vision de la Reine, Europe et Asie apparaissent, malgré la différence de leurs costumes et l’éloignement de leurs contrées, comme deux sœurs de même race (185-186 : kasignêta genous / tautou) [43] : le terme genos est important, car il revient fréquemment au cours de la pièce pour désigner la « race perse » ; entre ces consanguines, naît justement une « querelle » (188 : stasis), que Xerxès tentera en vain de réduire en les « jugulant » toutes deux à son char (191 : zeugnusi) ; la révolte d’Europe provoque la chute de Xerxès et l’apparition immédiate de son père ; un peu plus loin, l’image de l’épervier déchirant la tête de l’aigle évoque évidemment pour nous les « combats entre oiseaux de la même volière » dont parlera plus tard l’Orestie. Enfin, au v. 715, l’Ombre de Darius, apprenant l’ampleur des calamités, pense, dans un premier temps, à deux fléaux majeurs : la pestilence (loimos) ou la stasis, toutes deux familières non seulement à l’univers tragique, comme dans Œdipe Roi et dans les tragédies thébaines en général, mais aussi à l’historiographie thucydidéenne puisque les effets de la guerre civile à Corcyre au livre III entretiennent de subtiles correspondances avec ceux de la peste d’Athènes au livre précédent [44].
Ce retour des images de la stasis dans le rêve d’Atossa ne relève pas seulement du pur signifiant allégorique ou, plutôt, relève de l’écart ou de l’hiatus, propres à l’allégorie, entre ce que suggère l’image et ce qu’elle a pour fonction première de signifier [45]. Le postulat d’une commune origine est ainsi posé entre Grecs et Barbares, antérieure au geste violent de Xerxès, dont seuls la défaite et le désastre permettront que se renoue, entre les ennemis, une unanimité qui sera celle du deuil. C’est cette présence obstinante de stasis derrière polemos qui donne aux Perses leur dimension proprement tragique.
 
Un drame générationnel
 
 
Plus que l’hostilité réciproque ou les relations de pure neutralité, ce sont donc (on vient de le rappeler avec Aristote) les violences entre proches qui font les meilleurs sujets de tragédies. On a déjà souligné qu’entre Perses et Grecs, le texte d’Eschyle s’emploie subtilement à atténuer une distance qui semblait irréductible. Mais la dimension familiale du drame est également présente à travers les tensions entre la génération des pères (celle de Darius et du Chœur) [46] et celle des fils (Xerxès et ses guerriers décimés). Nous avons constaté que cet enjeu du drame s’incrit dans la structure d’ensemble de la pièce [47]. Nul doute qu’il ne constituât lui aussi un puissant vecteur d’identification pour le spectateur athénien, et d’abord parce qu’il illustre un motif que l’on retrouve ailleurs au sein du corpus tragique : la mise en scène d’un roi ou d’un héros conduit par le destin à se montrer, contre la norme épique, inférieur par excès [48] à l’exemple paternel se retrouvera, quelque trente ans plus tard, dans l’Ajax de Sophocle, où l’un des tourments du personnage principal, égaré par la folie que lui envoie Athéna, sera de ne pas avoir égalé à Troie les exploits de son père Télamon [49]. Dans les Perses, Darius, même parfois vaincu, se voit auréolé par ses campagnes ; à Salamine, on embroche des thons [50]. Mais (l’essentiel est là et concorde avec la tonalité d’ensemble de la tragédie) jamais Eschyle ne présente de manière manichéenne ou réductrice cette évidente infériorité du fils par rapport au père.
Certes, le roi défunt, lorsqu’il évoque le lignée de ses ancêtres, où les fils prennent dignement le relais des pères, en détache Xerxès [51], qui a ruiné la jeunesse de son pays et, interrompant la succession naturelle des générations [52], affaibli la race perse tout entière [53], tandis que les « enfants des Grecs », comme l’a rappelé précédemment le Messager, ont sauvé « (leurs) fils, (leurs) femmes, les sanctuaires des dieux de (leurs) pères et les tombeaux de (leurs) aïeux » [54]. Certes, les paroles de Darius comme celles de la Reine dans le premier épisode [55], impliquent que leur fils ne pourra jamais devenir un « héros sans pareil » (anêr thaumastos), même s’il demeure, dans son échec, roi légitime du pays. Mais deux remarques s’imposent ici. Signalons d’abord au passage les distorsions qu’implique ce transfert dans l’imaginaire grec de réalités historiques appartenant à un autre univers : comme le rappelle C. Meier, Xerxès, à l’époque de Salamine, a atteint la quarantaine ; par ailleurs, les compagnons de Darius passent, en l’espace d’une dizaine d’années de la position de jeunes adultes à celle de vieillards [56]. Insistons aussi sur l’attitude nuancée qui accompagne, chez les parents de Xerxès de tels jugements, peu propice assurément à susciter chez le spectateur grec un sentiment de triomphalisme sans nuages : dans son dialogue avec l’ombre de Darius, la Reine insiste fortement sur le rôle joué par les mauvais conseillers du prince, qu’elle accuse d’avoir mésusé de l’image prestigieuse du père pour en accabler le fils, et qu’elle rend responsables de l’idée conçue par Xerxès d’une nouvelle expédition en terre grecque (753-756). Darius, de son côté, termine son réquisitoire contre Xerxès par une touche de tendresse paternelle au moment où, juste avant de disparaître, il invite Atossa à tenter de l’apaiser par ses paroles (832-842) [57]. Tout se passe donc comme si les instances parentales omniprésentes dans la tragédie donnaient l’exemple au spectateur des sentiments mêlés qu’il convient de nourrir à l’égard d’un héros égaré par l’atê.
Sans doute, les couleurs émouvantes données à ce rapport entre les générations touchaient-elles, chez le spectateur adulte d’Athènes, le fils qu’il était un moment redevenu [58].
 
L’inflexion lyrique : du collectif au privé
 
 
De manière plus diffuse mais très concertée, le texte d’Eschyle suggère les effets psychiques qui, à l’occasion de la guerre puis du désastre collectif, relèvent de ce que l’on appellerait aujourd’hui le domaine privé, et qu’un genre littéraire comme l’oraison funèbre exclut sans appel de son champ discursif.
Déjà, à la fin du catalogue de la parodos qui coïncide avec celle de la partie anapestique, le Chœur évoque un sentiment puissant : le regret lié à l’absence des êtres chers (pothos) ; il n’est pas indifférent que cette nostalgie soit d’abord attribuée à la terre d’Asie tout entière, assimilée pour le coup à une nourrice (threpsasa), puis aux mères et aux épouses (59-64). Le même motif se retrouve dans la sixième antistrophe qui clôt la partie lyrique : les épouses perses sont ici singularisées grâce au distributif hekastos, et le terme pothos, répété deux fois, désigne très précisément le désir inassouvi des femmes esseulées (133-139 : cf. l’allusion au lit conjugal, lektron) [59]. Dans les deux passages, le mention des plaintes puis des pleurs anticipe le deuil que la nouvelle du désastre va provoquer. À la fin des récits du Messager, la même inflexion significative se retrouve (540-547) : le Chœur – rappelons au passage qu’il est composé de vieillards jadis compagnons d’armes de Darius – s’émeut des sanglots versés par les femmes sur le lit conjugal (eunê) à jamais déserté et privé pour toujours de la « volupté d’une jeunesse fastueuse » (khlidanês hêbês terpsin). Le motif de la classe d’âge (hêbê) est ici mentionné sous l’angle de la vie privée, à l’intérieur de l’oikos, et on le retrouve dans le stasimon suivant lorsqu’il est question des maisons (notons l’impact du singulier domos au v. 579) où gémissent des « géniteurs sans progéniture » (580 : tokees apaides) [60].
Il n’est pas jusqu’à la Reine qui ne se montre d’abord mère [61] : lorsque le Chœur lui rappelle qu’Athènes a su vaincre Darius (236) et juste avant que le Messager n’apporte la nouvelle de la défaite de Salamine, Atossa songe d’abord à l’angoisse des parents dont les fils sont partis en expédition sans qu’on puisse douter un instant qu’elle inclut ses propres sentiments de mère dans le pluriel du v. 245 (tois tekousin : que P. Mazon traduit d’ailleurs par « les mères »). Sitôt après que le Chœur, à la fin du kommos, a une nouvelle fois mis l’accent sur la souffrance des femmes perses privées d’enfants et d’époux (288-289) et malgré toute la peine dont elle convient qu’elle risque d’obscurcir la clarté du récit (294-295), Atossa accueille l’annonce que Xerxès est vivant avec une joie qui fait succéder la lumière aux ténèbres (300-301). Plus loin, le souci qu’elle montre des vêtements déchirés de son fils relève certes du registre de la gloire (cf. atimia au v. 847) [62]. Mais la suite de ses paroles met en avant l’amour et la compassion maternels (851-852) [63].
Cette dimension affective se retrouve dans la bouche de Darius lui-même : au v. 704, il s’adresse à Atossa comme à la « vieille compagne de son lit » et, juste avant que la Reine ne l’égale à un dieu pour la félicité qu’il connut de son vivant (709-711), souligne la communauté de destin qui unit les « mortels » exposés au malheur [706, 708 : brotois, thnêtois [64]]. À la fin de la tirade où sont pourtant énumérées les fautes de Xerxès, réapparaissent d’un même mouvement la compassion et l’affection privée lorsqu’il invite la « vieille mère chérie de Xerxès » à rentrer dans l’oikos (832-833) [65] pour y chercher une parure qui couvrira son fils dépouillé, en soulignant que seules ses paroles pourront adoucir son tourment (834-838). Le motif du vêtement réparateur est repris par Atossa dans le passage que nous commentions à l’instant (845-851) [66], mais entre-temps, deux vers du Chœur évoquent sa souffrance à la pensée des maux présents et à venir réservés aux Barbares (843-844) ; le jeu est ici complexe : parler des « Barbares », c’est, pour le groupe qui figure des vieillards perses, se donner pour ce qu’il est au premier chef, un chœur athénien de tragédie ; c’est donc admettre que la collectivité civique dont il est l’émanation peut ressentir au plus profond de lui-même la douleur de l’Étranger ; c’est donc abolir le clivage apparemment posé par son énoncé même et souligner l’efficacité pathétique des paroles conjointes de Darius et d’Atossa.
Il n’est pas sûr que cette privatisation du deuil et des affects en général amoindrisse l’effet proprement tragique. Un tel mouvement représente au contraire l’une des ruses par lesquelles le texte met en perspective le message qu’il a pour fonction officielle de formuler. Ce qui peut nous paraître évident n’allait guère de soi dans l’univers civique athénien, qui se réclamait certes de la première forme connue de démocratie, mais qui se fondait aussi sur une série d’exclusions en un sens nécessaires à son émergence historique. L’individualisation tragique supposait donc la référence à une communauté plus large, celle du genre humain, qui suspendait pour un temps les clivages qui définissent l’anêr athénien [67].
Y aurait-il donc deux figures de la katharsis tragique : celle que les tragédies thébaines, par exemple, mettent en œuvre et qui donnent à voir au spectateur athénien le portrait même de l’anti-cité, où les modèles de différenciation familiaux et politiques fonctionnent mal, sur fond d’inceste et meurtres consanguins [68] ; celle des Perses ou, beaucoup plus tard, des Troyennes d’Euripide, qui, loin de « purger le citoyen des passions de l’individu » et de le conforter, à sa sortie du théâtre, dans son appartenance à une collectivité close sur soi, faisait au contraire momentanément éclater les limites constitutives d’une identité purement politique pour l’ouvrir à un sentiment d’appartenance plus large à la « race des mortels » [69] ? Faut-il absolument déclarer contradictoires ces deux mouvements au lieu d’y voir des aspects alternatifs de l’effet dionysiaque : l’univers tragique, en recréant Œdipe et sa race, révèle ce que tout individu cache en lui de désirs impossibles et de résistance au vivant, qu’on ne saurait s’avouer sans menacer de front les structures familiales et politiques fondatrices de la civilisation ; mais l’altérité d’Œdipe, au même titre que celle, très différente, de Xerxès, suscite chez quiconque se laisse émouvoir par l’intimité lointaine du mythe, l’évidence d’une parenté profonde. L’isotopie tragique fonctionne dans la distance comme l’utopie comique dans la proximité [70].
On comprend pourquoi le texte tragique, d’Eschyle à Euripide, n’est jamais manichéen ni réductible à un message, humaniste ou pas. Le livre de N. Loraux montre avec talent les distorsions auxquelles Sartre a dû se livrer pour faire des Troyennes un procès des conquérants civilisés (Français ou Américains face aux pays du Tiers-Monde) [71]. Les Perses ont également été perçus ou même récrits dans un sens analogue, avec beaucoup plus de difficulté : En 1961, à une heure de grande écoute, la télévision française diffusait une excellente adaptation des Perses par J. Prat et J. Prodromidès, qui frappa le public et les mémoires, mais dont la réception fut nécessairement complexe, car si la victoire des petites cités soulevées contre un empire envahisseur évoquait le dénouement proche de la guerre d’Algérie, comment concilier cette lecture avec les accointances qui, de longue date, font de la tradition républicaine française l’héritière de la démocratie athénienne? Comment l’Athènes d’Eschyle pouvait-elle emblématiser à la fois l’Algérie du moment et la France de toujours ? [72] D’autres tentatives eurent lieu depuis, souvent avec moins de scrupules vis-à-vis de l’intégrité du texte. Il y a quelques années, au moment de la Guerre du Golfe, une mise en scène des Perses était donnée au théâtre de Bobigny par P. Sellars : en réaction contre l’information filtrée par les media américains et leurs tentatives, en effet saisissantes, de déréalisation du conflit, la pièce dressait le procès d’un Occident cynique et moralisateur, sûr de son bon droit. Ce qui, semble-t-il, gênait le spectateur, ce n’était pas tant la part la plus visible et somme toute légitime de l’anachronisme (le bruit des scuds déchirant la nuit élamite), mais l’impression, vite confirmée, que le texte d’Eschyle, tronqué, gonflé d’ajouts, modifié en profondeur, ne pouvait plus tenir en face d’un choix aussi univoque que celui du metteur en scène. Or c’est bien dans les nuances et même dans l’ambivalence, savamment concertée et entretenue, que se joue pour l’essentiel la cohérence d’un texte souvent réputé abrupt [73].
 
BIBLIOGRAPHIE
 

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·  Traduction et commentaire de R. Dupont-Roc et J. Lallot, Paris, 1980 (bilingue).
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·  —, « La main du dieu qui touche. Remarques sur l’emploi d’une maxime et sur le sens de SUNAPTESTHAI dans la tragédie grecque : Eschyle, Perses v. 742 et 724 ; Euripide, Hélène, v. 1444 ; Sophocle, Frg. 874 (Radt) », R.E.G., CVI, 1993/1, pp. 181-194.
·  N. Loraux, « Ce que les Perses ont peut-être appris aux Athéniens », Epokhè, III, 1993, p. 147-164.
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·  I. N. Papadopoulou, « Echoes of Homeric Style in Aeschylean Tragedy : the Catalogue of Ships in Iliad (2. 484-877) and the Third Stasimon of Persae (852-906/7) », communication au colloque Omero 3000 anni dopo, 6-8 juillet 2000, Gênes (à paraître).
·  P. Payen, Les îles nomades. Conquérir et résister dans L’Enquête d’Hérodote, Paris, 1997.
·  Ch. Pelling, « Aeschylus’ Persae and History », Greek Tragedy and the Historian, éd. Ch. Pelling, Oxford, 1997, p. 1-19.
·  J. Péron, « Réalité et au-delà dans les Perses d’Eschyle », Bulletin de l’Association Guillaume Budé, mars 1982, p. 3-40.
·  J. de Romilly, « Ombres sacrées dans le théâtre d’Eschyle », Le Théâtre tragique, éd. par J. Jacquot, Paris, 1962, p. 19-28.
·  G. Roux, « Eschyle, Hérodote, Diodore, Plutarque racontent la bataille de Salamine », Bulletin de Correspondance Hellénique, 98, 1974, p. 51-94.
·  S. Saïd, « Darius et Xerxès dans les Perses d’Eschyle et dans les Histoires d’Hérodote », Ktema, VI, 1981, p. 17-38.
·  —, « Tragédie et renversement : l’exemple des Perses », Métis, III, 1-2 (Théâtre grec et tragique), 1988, p. 321-341.
 
NOTES
 
[1]Voir les éditions de R. Dupont-Roc et J. Lallot, Paris, 1980 (bilingue) et de M. Magnien, Paris, 1990.
[2]Linéarité d’autant plus frappante que les Perses ne faisaient pas partie d’une tétralogie liée (entre la pièce et les autres œuvres, Phinée, Glaucos de Potnies et le Prométhée satyrique, les rapports se limitaient probablement à quelques échos).
[3]Voir Poétique, 1452a12-1452b13 ; 1454b19-1455b32. La traduction des termes aristotéliciens est celle de R. Dupont-Roc et J. Lallot.
[4]924 s. Cf. la réflexivité ironique du v. 921 : hopôs lusin… porêis (prière de Jocaste à Apollon).
[5]En 1016, le Corinthien confirme qu’Œdipe n’est pas du même sang que Polybe.
[6]1182-1185.
[7]On se réfère ici aux divisions proposées dans l’édition présentée et annotée par Ph. Brunet (Paris, 2000).
[8]« Tragédie et renversement : l’exemple des Perses », Métis, III, 1-2 (Théâtre grec et tragique), 1988, p. 321-341. Voir notamment les composés en pan-, en polu-.
[9]Le lien symbolique entre équipement militaire et habillement est exprimé par la polysémie des termes stolos et stolê : voir S. Saïd, p. 340-341, et infra, n. 62.
[10]Mais aussi ailleurs, selon Hérodote lui-même (S. Saïd, n. 59 p. 334) : aux Thermopyles, à l’Artémision et à Platées (VII, 177 ; VIII, 16 ; IX, 70).
[11]Pour s’en tenir à l’univers homérique, le catalogue du chant II de l’Iliade distingue et différencie ; dans le texte des Perses, la multitude ne trouve son unité fusionnelle qu’en Xerxès. Sur tout cela, voir S. Saïd, p. 329-330.
[12]On sait que le sens de ce mot-clef est discuté : dans Ajax, par exemple, il désigne la violence envers autrui plutôt que la démesure au sens strict (A. Garvie, « L’hybris, particulièrement dans Ajax », Sophocle. Le Texte, les Personnages, Études réunies par A. Machin et L. Pernée, Aix-en-Provence, 1993, p. 243-253). Force est toutefois d’admettre que cette dernière connotation est très présente dans les Perses.
[13]L’image du joug est centrale dans la tragédie : voir notamment 50, 191, 594 (le joug destiné aux humains) ; 71-72, 130, 722, 736 (le joug follement imposé à la mer). Cf. J Dumortier, Les Images dans la poésie d’Eschyle, rééd. 1975, Paris, p. 12-26 ; J. Péron, « Réalité et au-delà dans les Perses d’Eschyle », Bulletin de l’Association Guillaume Budé, mars 1982, p. 3-40, p. 33-36. Sur le rapport subtil entre la mention du joug aux v. 722 et 736 et l’emploi, en 724 et 742, du verbe sunaptesthai à propos du dieu qui égare l’esprit du roi, voir J. Jouanna, « La main du dieu qui touche. Remarques sur l’emploi d’une maxime et sur le sens de SUNAPTESTHAI dans la tragédie grecque : Eschyle, Perses v. 742 et 724 ; Euripide, Hélène, v. 1444 ; Sophocle, Frg. 874 (Radt) », R.E.G., CVI, 1993/1, pp. 181-194. Sur le lien entre l’image du joug et le motif du pont, voir infra n. 26.
[14]À chacune des deux tirades, la Reine répond par le cri même de la déploration endeuillée : aiai (331 ; 433). Sur cette matrice phonétique, voir infra, p. 7.
[15]art. cit., p. 332.
[16]Sur cette distinction, voir J. Jouanna, « Réalité et théâtralité du rêve : le rêve dans l’Hécube d’Euripide », Ktema, 7, 1982, p. 43-52. Pour une étude approfondie des différentes classifications et des différents types de rêves dans l’Antiquité grecque, voir E.R. Dodds, Les Grecs et l’Irrationnel, tr. fr., rééd. 1979, Paris, p. 107-139 (notamment p. 109-112 sur la coexistence de rêves symboliques et de rêves-visitations chez Homère ; p. 113-116 sur l’importance des pratiques de nékyomancie dans l’évocation de figures d’autorité, divines ou paternelles).
[17]Paris, 1996.
[18]« Ombres sacrées dans le théâtre d’Eschyle », Le Théâtre tragique, éd. par J. Jacquot, Paris, 1962, p. 19-28.
[19]On pourrait même aller plus loin, dans la mesure où la fiction théâtrale présente de manière dédoublée la manifestation posthume de Darius (d’abord dans le rêve de la Reine, ensuite sous les yeux mêmes des spectateurs) : E.R. Dodds souligne fortement que les pratiques de nékyomancie visant à provoquer un rêve divin avaient la plupart du temps un but prophétique ou thérapeutique (op. cit. supra, p. 116) ; c’est évidemment la première fonction qui occupe le premier plan dans le texte d’Eschyle (voir 787 s. et 800 s. : Darius, d’abord informé du désastre advenu, annonce la défaite perse à Platées), mais il est tentant de référer aussi son apparition aux effets purgateurs et libérateurs de la katharsis théâtrale sur le public : voir la possible réflexivité des v. 840-841, au moment où le spectre va disparaître (« Et vous, vénérables, soyez en joie [ou « adieu ! » : khairet’] : même au sein du malheur, / donnez à votre âme du plaisir jour après jour » ; tr. P. Judet de La Combe).
[20]Mythe et tragédie en Grèce ancienne (I, Paris, 1972, II, Paris, 1986) ; voir aussi La Grèce ancienne 3. Rites de passage et transgressions, Paris, 1992 ; C. Meier, De la tragédie grecque comme art politique, tr. fr. M. Carlier, Paris, 1991. D. Lanza, Le tyran et son public, tr. fr. J. Routier-Pucci, Paris, 1997.
[21]Voir J.-C. Carrière, Le Carnaval et la Politique, Besançon-Paris, 1979.
[22]Voir nos compte-rendus : La Quinzaine Littéraire, 763, 1-15 juin 1999, p. 20 ; R.E.G., 113, 2000/1, p. 255-256 ; et, de manière plus développée, « La politique de Dionysos », L’Inactuel, 3, automne 1999, p. 191-207. Sur les Perses dans La Voix endeuillée, voir notamment p. 64-78 ; cf., du même auteur, « Ce que les Perses ont peut-être appris aux Athéniens », Epokhè, III, 1993, p. 147-164.
[23]L’Invention d’Athènes, rééd. Paris, 1993.
[24]Folie et cures de la folie chez les médecins de l’Antiquité gréco-romaine, Paris, 1987, p. 162-188.
[25]Voir la mise au point, brève mais autorisée, de P. Briant dans Darius, les Perses et l’Empire, Paris, 1992, p. 95-126. Voir aussi Ch. Pelling, « Aeschylus’ Persae and History », Greek Tragedy and the Historian, éd. Ch. Pelling, Oxford, 1997, p. 1-19.
[26]Cf. Hérodote, IV, 83-144 (Darius) ; VII, 33-36 (Xerxès). Darius est même crédité de n’avoir pas franchi le fleuve Halys pour étendre son empire (864 s.). Pour l’armée de Xerxès, en revanche, l’ultime réponse du dieu à l’hubris sera le dégel subit du Strymon, (495-506), épisode qui laisse les historiens perplexes (l’action se situerait au début de novembre), mais à forte portée dramatique (voir Ch. Pelling, « Aeschylus’ Persae and History », p. 2-6 sur les jeux de contrastes entre ombre et lumière), et dont s’est peut-être souvenu Eisenstein dans Alexandre Nevski. Notons enfin qu’en 745-746, la terminologie eschyléenne – dans la bouche de Darius, qui plus est ! – confond Hellespont et Bosphore à propos de Xerxès. Sur le lien étroit entre le motif du pont et l’image du joug chez Hérodote (cf. le syntagme gephuran zdeugnunai), voir P. Payen, Les îles nomades. Conquérir et résister dans L’Enquête d’Hérodote, Paris, 1997, pp. 136-145 (p. 139 : la construction d’un pont comme acte de contrainte plus que de communication ; n. 20 p. 138 : sur 30 emplois du verbe zdeugnunai, 26 renvoient à une entreprise de conquête et 15 à la construction d’un pont ; p. 143-147 : le motif de l’ignorance du prince dont l’hubris n’écoute pas les bons conseillers). La probable origine eschyléenne de cette association entre le pont et le joug rend plus éloquente encore le silence des Perses sur le geste de Darius, sans parler de celui, plus ancien, de Cyrus lors de sa campagne contre les Massagètes (Hérodote, I, 201-204) : voir la mise au point très complète de S. Saïd, « Darius et Xerxès dans les Perses d’Eschyle et dans les Histoires d’Hérodote », Ktema, VI, 1981, p. 17-38.
[27]Allusion à l’oracle de Delphes (Hérodote, VII, 140-143), habilement interprété par Thémistocle : la « muraille de bois » désigne bien la flotte (et donc le peuple des marins) ; quant aux morts prédits par la Pythie, il ne s’agit pas des Athéniens, mais de leurs ennemis.
[28]On rejoint ici les remarques de Ch. Pelling (« Aeschylus’ Persae and History », p. 6-13) : le motif eschyléen du renversement implique une symétrisation qui exclut tout parti-pris dans la querelle idéologique entre les tenants de Marathon et ceux de Salamine. L’opposition entre la bataille hoplitique et les autres formes de combat (y compris celle qui étaient familières aux Perses : cf. 239) est elle-même transcendée dans l’épisode de Psyttalie, où ce sont les Grecs qui encerclent les Perses et les noient sous une pluie mortelle de pierres et de traits (447-464).
[29]Guêpes, 1071-1090 (1081-2 : Marathon ; 1086-8 : Salamine ; on retrouve au v. 1087 l’image des thons harponnés par les marins grecs : cf. Perses, 427 ; 1084 est peut-être une allusion aux Thermopyles : cf. Hérodote, VII, 226).
[30]Cf. 244, 475 : on notera toutefois, avec S. Saïd, la rareté des allusions à Marathon, destinée sans nul doute à préserver l’image de Darius (« Darius et Xerxès dans les Perses d’Eschyle et dans les Histoires d’Hérodote », p. 35 ; cf. Ch. Pelling, « Aeschylus’ Persae and History », p. 10).
[31]VI, 21 (traduction de Ph.-E. Legrand, C.U.F.).
[32]La Voix endeuillée, p. 64. Repris et commenté par les éditeurs de la collection G.-F. (Eschyle, Les Perses, présentation de D. Sonnier, traduction par D. Sonnier et B. Donné, Paris, 2000, p. 68 ; cf. p. 52).
[33]Cf. Hérodote, V, 66. Voir aussi VIII, 64 et 121 (Ajax invoqué au moment de Salamine).
[34]Ajax, 430 s.
[35]Sur ce type de procédé, voir F. Létoublon, « Dérivés d’onomatopées et délocutivité », Logopédies. Mélanges de Philologie et de Linguistique grecques offerts à Jean Taillardat, Paris, 1988, p. 137-154.
[36]Voir peut-être aussi 912 et 914 (geneai et hêlikian), qui disent la perte d’une race à travers le deuil d’une génération privée de celle qui la suit : cf. gennai gai…patrôiai (932) ; rappelons que l’iota souscrit était prononcé au Ve siècle (contra, l’édition G.-F., n. 1, p. 160, qui translittère néa néa dua dua au v. 1010).
[37]Sur les interférences à l’œuvre dans ce cri entre Dionysos et Apollon, voir La Voix endeuillée, p. 109-110.
[38]Ironie textuelle, c’est en grande partie le reproche d’anandria (de manque de virilité : 755) réitéré par les mauvais conseillers qui pousse Xerxès à une expédition dont le résultat est la kenandria (le vide laissé par les mâles) : voir 118 (kenandron), 166 (anandrôn), 289 (anandrous), 730 (kenandria).
[39]Mythe et société en Grèce ancienne, rééd. Paris 1981, p. 38 ; cf. p. 51 : « La guerre n’est pas seulement soumise à la cité, au service de la politique ; elle est le politique lui-même ; elle s’identifie avec la cité puisque l’agent guerrier coïncide avec le citoyen ».
[40]L. Slatkin, « Les amis mortels. À propos des insultes dans les combats de l’Iliade », L’Écrit du temps, 19 (Négations), 1988, pp. 119-132.
[41]Poétique, 1453b 14-22 (traduction de R. Dupont-Roc et J. Lallot).
[42]Euménides, 858-866. Traduction de N. Loraux, qui commente ce texte dans La Cité divisée, Paris, 1997, p. 11-40.
[43]Filles de Téthys et d’Océan, selon la Théogonie d’Hésiode (357, 359). On remarquera que Xerxès lui-même, qualifié de khrusogonos au v. 80, est intégré aux filiations de la mythologie grecque en tant que descendant de Persée, issu de Danaé et de la pluie fécondante de Zeus (Hérodote, VII, 150). L’opposition entre l’or perse et l’argent athénien est ici estompée.
[44]On retrouve le terme stasis en 738, précédé d’une négation, à propos de l’absence de « querelle » (de rumeurs divergentes) sur le fait que Xerxès a survécu à la bataille. Sur la tendance de Darius à « penser » grec, voir Ch. Pelling, « Aeschylus’ Persae and History », p. 14-16.
[45]L’interprétation de l’image est en effet complexe : la faute de Xerxès consiste à violer un partage intangible du monde (J. Jouanna, « Les causes de la défaite des Barbares chez Eschyle, Hérodote et Hippocrate », Ktêma, VI, 1981, p. 3-16, p. 5), mais, selon le point de vue d’Atossa (hôs egô ‘dokoun oran), il le fait pour mettre un terme à une querelle (cf. 188-190). Tout se passe donc comme si le premier élément comparant interne au rêve de le Reine (la stasis entre les deux sœurs) servait de matrice connotative à l’ensemble allégorisé (le conflit entre Perses et Grecs).
[46]Voir 681, 784 (/782).
[47]Voir supra p. 4. Ajoutons que la présence sur scène du tombeau de Darius, objet de prières et de libations et au-dessus duquel apparaît l’ombre du défunt évoque l’importance donnée à celui d’Agamemnon, le père assassiné, dans les Choéphores, deuxième pièce de la trilogie de 458.
[48]Voir v. 820-822.
[49]Voir notre étude « Éponymie et paternité dans Ajax : Sophocle dans l’ombre d’Homère », Gaia, 4, 1999-2000, p. 45-59.
[50]Sur l’opposition entre Darius et Xerxès, voir, notamment, 549-557, 652-653.
[51]765-786.
[52]Voir 730-733.
[53]Dans la tragédie, le mot genos et les termes apparentés s’appliquent également à la famille royale et à l’ensemble des Perses (cf. 145-146 et 516, 912) ; aux v. 932 et 946, Xerxès distingue les deux sans les opposer : nouvel indice d’intrication du politique et du familial.
[54]402-405.
[55]212-214.
[56]C. Meier, De la tragédie grecque comme art politique, p. 96.
[57]Voir infra, p. 11.
[58]Voir J. Alaux, Le Liège et le filet. Filiation et lien familial dans la tragédie athénienne du Ve siècle av. J.-C., Paris, 1995, p. 284-289 ; cf. J. J. Winkler, « The Ephebe’s song : Tragôidia and Polis », Nothing to Do with Dionysos?, éd. J. J. Winkler et F. I. Zeitlin, Princeton, 1990, p. 20-62.
[59]Dans cette acception, pothos s’oppose à himeros, qualifiant le désir de l’objet présent sous les yeux.
[60]Il est intéressant de remarquer que, si l’image du joug se trouve, dans de tels passages, positivement connotée comme métaphore du mariage (v. 137 et 542 : monozdux, artizdugian), c’est pour mieux souligner la rupture des liens privés provoquée par la guerre.
[61]Ce point n’est pas incompatible avec l’inversion des rôles convenus, qui montre la Reine accomplissant avec autorité et dignité les gestes rituels, tandis que les hommes (Xerxès et les membres du Chœur) s’abandonnent à un pathos d’ordinaire réservé aux femmes : un tel trait est à la fois générique (les textes tragiques tendent à brouiller les clivages de l’identité sexuelle) et particulièrement accentué lorsque sont présentés sur scène des Barbares, souvent pensés sur le mode de la symétrie négative (D. Wiles, Greek Theatre Performance, Oxford, 2000, p. 73).
[62]Il convient de le rattacher aux jeux polysémiques entre stolos et stolê étudiés par S. Saïd (l’équipement militaire / l’habillement : « Tragédie et renversement : l’exemple des Perses », p. 340-341, et supra n. 9) : cf. notamment 191-192, où le motif se trouve lié à celui du joug, et 1018, où l’on peut interpréter stolê dans les deux sens ; voir aussi les emplois de kosmos, l’ordre ou la parure. De tels glissements sémantiques relèvent à la fois de l’efficacité dramatique (tout converge à la fin de l’action sur la personne de Xerxès, devenu enfin héros tragique) et de la cohérence interne d’un texte qui, derrière le malheur collectif des Barbares, vise à provoquer chez le spectateur le sentiment d’appartenance au même genre humain, à tout instant menacé par les terribles retours du destin.
[63]Cf. l’évocation par le Chœur de ses philoi aux robes roulées par les flots (274-277).
[64]Sur les enjeux de ces termes, voir infra n. 67.
[65]En écho, le stasimon suivant rappelle les retours heureux dans les maisons durant les campagnes de Darius (863 : oikous), qui pouvait, lui, réussir ses conquêtes sans même quitter son foyer (866 : hestias).
[66]Signalons, avec S. Saïd (« Tragédie et renversement : l’exemple des Perses », p. 339) qu’il permet aussi d’accentuer le dépouillement de Xerxès au moment de son apparition dans l’exodos, puisque le spectateur pouvait s’attendre à ce que la tentative de la Reine aboutisse.
[67]Voir les analyses de N. Loraux autour des termes anêr (le mâle), brotos, thnêtos (le mortel) et anthrôpos (l’être humain) dans l’univers tragique en général (« Ce que les Perses ont peut-être appris aux Athéniens », p. 151-158) et dans les Perses en particulier (La Voix endeuillée, p. 80 : « Du héros (anêr) au mortel (brotos), pris dans les filets de la Calamité (Atê) parce que, sur son chemin, il s’est heurté aux dieux, telle est, dessinée à grands traits, la configuration de l’humain dans les Perses… où l’on ne saurait trop insister sur la rareté des occurrences d’anthrôpos »).
[68]Cf. notre article, « Autour d’Œdipe Roi », Bulletin de l’ARELAG/CNARELA (Académie de Grenoble), 17, juillet 2000, p. 47-71.
[69]N. Loraux, La Voix endeuillée, p. 130-133.
[70]Ainsi N. Loraux note qu’« il faut référer la katharsis à deux expériences simultanées et contradictoires : la réflexivité métatragique, qui suppose un spectateur bon entendeur, que ses affects ne possèdent pas tout entier, et le pressentiment d’un monde dont la loi terrible et séduisante est fort éloignée de la morale didactique de la cité » (« Ce que les Perses ont peut-être appris aux Athéniens », p. 163). Sur la réflexivité tragique, voir les analyses de La Voix endeuillée.
[71]La Voix endeuillée, p. 9-27.
[72]Là-dessus, voir N. Loraux, « Ce que les Perses ont peut-être appris aux Athéniens », p. 147-148.
[73]Je tiens à remercier chaleureusement K. Zieger, qui m’a invité à présenter les Perses aux agrégatifs de Valenciennes, et F. Létoublon, dont la relecture critique m’a été précieuse. Les termes grecs ont été translittérés à l’usage des étudiants de Lettres Modernes.
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Sur cette distinction, voir J. Jouanna, « Réalité et théâtr...
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Voir J.-C. Carrière, Le Carnaval et la Politique, Besançon-...
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[22]
Voir nos compte-rendus : La Quinzaine Littéraire, 763, 1-15...
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[23]
L’Invention d’Athènes, rééd. Paris, 1993. Suite de la note...
[24]
Folie et cures de la folie chez les médecins de l’Antiquité...
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[25]
Voir la mise au point, brève mais autorisée, de P. Briant d...
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[26]
Cf. Hérodote, IV, 83-144 (Darius) ; VII, 33-36 (Xerxès). Da...
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[27]
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