L'information littéraire
Les Belles lettres

I.S.B.N.2251061053
64 pages

p. 26 à 34
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Études critiques

Volume 54 2002/1

2002 L’information littéraire Études critiques

La Victoire de François de Bourbon, conte d’Anguien, à Cérizoles (Livre I, Ode V)

Commentaire grammatical et stylistique de la première triade

Claude Buridant Université Marc Bloch, Strasbourg
Texte de l’édition P. Laumonnier, Les quatre premiers livres des Odes (1550); Paris, Société des Textes Français Modernes, 1re édition 1914-1921. 2e édition 2001.
Texte reproduit par A. Gendre : L’esthétique de Ronsard, Anthologie, p. 193-198.
Cf. aussi Epistre envoyée par Clement Marot à Monsieur d’Anguyen, Lieutenant pour le Roy de là les Montz. La Mort n’y mort. 1544, dans Œuvres complètes de Clément Marot, éd. A. Grenier, 275-277.
 
I. Les circonstances
 
 
François de Bourbon-Enghien, fils de Charles de Bourbon et frère d’Antoine de Bourbon-Vendôme, dont dépend le domaine de la Possonière, remporte le 14 avril 1544 la victoire importante de Cérizoles sur l’armée de Charles Quint. Ce succès apparaît comme le pendant heureux de la défaite de Pavie (1525), dont la responsabilité incombe en partie à la trahison du connétable Charles de Bourbon. En 1546, François d’Enghien est tué accidentellement par un coffre (?) tombé d’une fenêtre du château de La Roche-Guyon.
 
II. Ronsard et Marot
 
 
Ronsard se situe par rapport à Marot, qui a composé une Epistre adressée au comte d’Anguien en 1543 :
Vertu qui est de l’heur acompaignée,
Prince sorty de royalle lignée.
C’est la seurté de victoire et d’honneur :
Or t’a donné le souverain donneur
Et l’un et l’aultre : il t’a donné fortune
A ta vertu prospere et opportune;
Vertu qui rien de jeunesse ne sent,
Vertu chenue en aage adolescent.
Qui ne sera, comme je croy, trompée
De la Fortune adverse de Pompée.
Ainsi, ayant ce que Caesar avoit,
Qui est celluy qui à l’œil bien ne voit
Qu’impossible est qu’en armes ne l’imites,
Et que, partant, passeras ses limites?
L’arbrisseau franc qui florist et boutonne,
D’en veoir le fruict esperance nous donne;
L’effect recent de tes premiers efforts
De tes haulx faictz advenir nous fait forts,
Qui puis un peu, en la plaine campaigne,
Rompis l’armée et la gloire d’Espaigne,
En fouldroyant de tes robustes mains
Nombre infiny d’Espaignols et Germains ;
Qui de leurs corps as la terre couverte,
Et de leur sang feis rougir l’erbe verte ;
Qui feis fuyr, de paour plus froid que glace,
Le vieil marquis devant ta jeune face.
Puis ramenas, sans faire pertes grandes,
Dedans ton ost les martialles bandes
Et les souldardz loyaulx et non mutins
Souillez de sang et riches de butins ;
Qui tost chassas Petre Columne
De Carignan, dont meritas corone
De verd laurier. Bien la merites certes,
Veu que tu es le recouvreur des pertes
Qu’a eu (helas!) en la terre italique
Depuis vingt ans la nation gallique.
C’est luy, c’est luy, n’en soyez mal contens,
Vieulx conducteurs, qui, seul depuis le temps,
Nous a gaigné et bataille et journée.
Courage, enfants, car la chance est tournée !
L’heur d’Hannibal par la fatale main
De Scipion, le jeune enfant romain,
Fut destourné : par prince de mesme aage
Se tourne l’heur de Charles en dommaige;
Entrer voyons noz bonnes destinées,
Et prendre fin les siennes declinées.
Dessoubz Bourbon fut son eur commencé,
Dessoubz Bourbon s’en va desadvancé.
….
La comparaison est mise en relief par Etienne Pasquier dans ses Recherches de la France (VII, vii) :
Pour vous montrer quel estat on doit faire de Marot, il fit un panégyrique sur la victoire obtenue par François de Bourbon, seigneur d’Anguien, à Carignan : victoire pareillement trompettée, depuis, par Ronsard… Je souhaite que le lecteur se donne patience de les lire tous deux, pour juger puis apres des coups : car encore que le style de Ronsard soit beaucoup plus élevé que celui de Marot, si trouvera-t-il sujet, louant l’un, de ne mettre en nonchaloir l’autre.
 
III. Versification :
 
 
 
Strophes de 12 heptasyllabes.
Choix du mètre : pour la métrique, « les érudits alexandrins restituent “ les plus petits éléments où soient groupés les pieds ou les dipodies, ceux que les anciens appelaient des côla, c’est-à-dire des membres… ” Ces membres sont courts, ne renferment pas toujours un sens complet et se terminent quelquefois au milieu d’un mot. Il a fallu le travail des érudits allemands du XIXe siècle pour parvenir à l’unité plus vaste du vers, qui regroupe plusieurs côla. On a sans doute cherché de façon empirique, au XIXe siècle, à déterminer des périodes pindariques, plus longues encore que les vers. Mais les éditions renaissantes où Ronsard a pu lire le texte de Pindare n’offraient que les côla alexandrins. Selon une imitation erronée, les côla deviennent des vers dans les odes, mais des vers courts, comme l’heptasyllabe ou l’octosyllabe. La grandeur de Pindare eût postulé pour le moins l’emploi du décasyllabe ou de l’alexandrin qui était en train de renaître; mais chez Ronsard elle s’enferme dans un moule que certains trouvent étriqué. Il est vrai que l’ampleur rythmique de Ronsard n’atteindra jamais dans les Odes, celle des grands poètes pindariques comme Hölderlin, Claudel ou Saint-John Perse. Il n’en est pas moins vrai qu’elle est à l’origine d’une écriture nouvelle, bien adaptée, dans son âpreté, à la rudesse d’une certaine grandeur élémentaire. » (Gendre 1997, 28)
C’est dire que « style et mètre ne sont pas liés de façon contraignante, bien qu’ils ne soient pas indépendants l’un de l’autre » (Gendre 1997, 49). Ronsard exprime sur le décasyllabe et l’alexandrin des avis changeants prouvant qu’un mètre ne détermine pas un style a priori (cf. première et seconde Préfaces de la Franciade, où il traite de l’alexandrin et des différents mètres). En gros, « un grand poète utilise telle ressource d’un mètre pour tel effet de style. Le décasyllabe de La Lyre n’est pas celui des Amours ; on n’assimile pas non plus l’alexandrin des Hymnes à celui des Continuations. … L’imitation des vers pindariques aurait dû amener l’usage d’un vers plus large que l’heptasyllabe ou l’octosyllabe de la triade ronsardienne, mais ces mètres de longueur moyenne soutiennent très bien les propos sublimes dans la mesure où leur resserrement concentre la force et la violence » (ibidem).
– La triade pindarique forme une unité de sens :
. Première triade : chanter la gloire de François de Bourbon après Marot.
. Deuxième triade : la gloire éclatante d’un jeune chef.
– Disposition des rimes dans les strophes.
Strophe et antistrophe : abab - ccdd - efef : il y a donc, dans chaque strophe, trois groupes de 4 vers ayant au moins une unité formelle, ce qu’on verra au cours du commentaire du poème.
Épode : la première épode présente une disposition abba - ccdd - effe. Mais ce n’est pas la disposition des autres épodes, qui présentent la disposition abba -ccdd - effe. C’est une anomalie que Ronsard a corrigée dans la variante : Voy voler mon dard etrange / Par la Muse emmiellé, / Qui vient frapper ta louange / De tes victoires ailé.
 
IV. Commentaire
 
 
Première strophe. Premier quatrain
Ronsard veut chanter un hymne après Marot. C’est un de ses mots de prédilection.
– Sur le plan formel :
. hinne rime avec dinne (I, V, 70-71, p. 87 ; de même I, VIII, 93-95, p. 106). Il faut considérer que dans les mots savants, au Moyen Âge, le groupe latin gn est rendu par n. La graphie, dès lors, a pu suivre la prononciation, comme dans dine (< dignum), rene (< regnum), rener (< regnare)
. hymne est habituellement masculin : Pour cela je chanterai / Ce bel hinne de victoire, I, III, 74, p. 77 ; Qu’on chante les nouveaux hinnes I, VIII, 93, p. 106), mais il peut être féminin, corrigé en 1571. Dans la liturgique catholique, le mot est féminin.
. Sur le plan sémantique, il peut encore avoir une connotation héritée du grec. Ne pas oublier que, en grec, humnos est un chant, un poème à la gloire des dieux, des héros : Hymnes orphiques, hymnes homériques, hymnes à Apollon, à Déméter, à Hermès.
Ronsard lui-même rappelle cette origine dans ses deux livres des Hymnes :
Les Hynnes sont des Grecs invention première.
Callimaque beaucoup leur donna de lumière,
De splendeur, d’ornement.
Dans la tradition chrétienne, il désigne un chant à la louange de Dieu, comme l’Ave maris stella.
Par extension, il désigne un chant, un poème lyrique exprimant la joie, l’enthousiasme, célébrant une personne, une chose. Ronsard l’a utilisé déjà au sens de chant de victoire dans l’ode I, III, à Marguerite de France, pour chanter sa victoire, comme princesse lettrée, sur l’obscurantisme médiéval; il s’inspire, ce faisant, de Pindare, dont il traduit le kallinicox.
La gloire que veut dépeindre Ronsard dépasse la célébration de Marot.
Le mot gloire est un mot-clé dans tout un premier ensemble de poèmes pindariques à la gloire de personnages illustres :
. Ronsard se déclare le saint harpeur de la gloire du roi (I, I, 19, p. 62), ce qui revient dans la strophe 3
. il sonne la gloire de la reine (I, II, 78, p. 70)
. il bastit une gloire au révérendissime cardinal de Guise (I, IV, 6, p. 79 ; il crie sa gloire en tout lieu (ibid., 46)
. il verse au monde la gloire du seigneur de Carnavalet (I, VI, 14, p. 91); l’Antiquité chante la gloire d’Automedon et Senelle, fameux conducteurs de chars de l’Iliade, au regard de celle de ce seigneur (ibid., VI, 95); sa gloire s’accorde avec le son de ses vers (I, VI, 123, p. 97) ; les vertueux ne mettent leur gloire en nonchaloir (ibid., I, VI, 129, p. 97).
. la gloire du seigneur de Jarnac se nomme par les peuples etrangers (I, VIII, 23, p. 102) ; il remet de sus le front de France / Ce qu’on embloit de sa gloire (ibid., VIII, 50) ; Ronsard a voué de faire croistre / Sa gloire contre les ans (ibid., VIII, 126, p. 108)
. il cornera la gloire de Du Bellay (I, IX, 5, p. 109); son trait par le ciel galopant / L’air angevin n’ira coupant / Sans que sa gloire en soit atainte (ibid., IX, 184, p. 119); ses vers honorent la gloire / De ceux qu’il sonne (ibid., IX, 23-24, p. 110-111); Sa gloire sufit pour borner / Les vers qui le veulent orner (ibid., 141-42, p. 116) ; mais cette gloire n’a rien de guerrier, c’est une gloire douce / Qui emmielle son renom (ibid., 15-16, p. 109) ; il parle plus loin du miel doucereus / Qui par tout tombe de son stile (ibid., IX, 186-87, p. 119).
. gloire rimant avec victoire revient dans le cours du poème : Muses ne vaut-il pas mieus / Que moi harpeur de la gloire / Aus vieux Bourbons ses aieus / Je face ouir sa victoire ? (ibid., 73-76). Mais c’est aussi une rime récurrente dans tout un premier ensemble de poèmes pindariques célébrant des personnages illustres : Tu remis de sus ton front / Ce qu’on embloit de ta gloire, / Et j’i gravai la victoire / Que mille ans ne deferont (I, VIII, 49-52). Le propos de Ronsard est de marier aux cordes les victoires / Et des grands Rois les honneurs et les gloires (I, XX, 35-36, p. 164). Et ailleurs : Tu n’as rien fait si telle gloire / N’est portraite en mes vers (II, XVIII, 33, p. 228). Les rimes sont aussi fréquentes avec memoire (I, X, 63-64…).
C’est que deux types de gloire se dessinent chez Ronsard :
  • les gloires belliques (II, XX, 29, p. 236)
  • la gloire douce (la gloire douce / Qui emmielle le renom de Du Bellay, mignardée par l’art de son pouce I, IX, 15, p. 109) chantée dans des emmiellées rimes (II, XXIX, p. 267) de l’inspiration rustique et lyrique, le miel succédant aux trompettes.
Se pressent ainsi chez Ronsard, dans son inspiration triomphale, des séquences étroitement liées victoire - vainqueur - gloire - glorieus, qui trouvent leur point culminant dans les derniers vers de l’ode VIII : Comme ta brave asseurance / Te fist marcher glorieus, / Vestu d’honneur & de gloire, / Aiant ravi la victoire / Par le fer victorieus (I, VIII, 132-134, p. 108). Vers « triomphants » d’ouverture, adressés au Prince vainqueur en apostrophe, avec un écho intérieur heur : vainqueur, heur ayant le sens de « bonne fortune », d’« heureux sort », qu’il a toujours au XVIe siècle, comme dans d’autres exemples : Terre pleine de grand heur (I, VIII, 3, p. 100), associé à bon ailleurs : le bon heur / Et la victoire honnorable (I, VIII, 71-72, p. 104) - Prelat de bon heur (I, XIII, 3, p. 131).
Le poète à l’égal des dieux, est un graveur d’éternité; c’est l’orgueil de Ronsard d’immortaliser la mémoire des héros qu’il chante, dans les odes pindariques, mais c’est aussi une thématique constante qu’on retrouvera dans toute son œuvre, dans la phase « rustique » et lyrique de son inspiration. Dans l’inspiration des odes pindariques, qui est le domaine de la grave heroïque muse (II, XXIX, 22, p. 266), c’est la gloire qu’il s’agit d’immortaliser, au regard de l’éphémérité du temps qui passe. S’accumulent ainsi les termes marquant l’éternité :
. Des artisans antiques ont ainsi immortalisé la gloire des héros de l’Iliade Dessus les piliers de memoire / Maugré la carriere des ans (I, XV, 45-49, p. 141)
. Par lui, ceux qu’il chante peuvent vivre eternellement (I, VIII, 114, p. 107). Il évoque ailleurs l’éternel bruit du tens supérieur (I, XX, 20, p. 235)
. La poincte de sa plume / Perpetue leur nom (I, VII, 7, p. 99).
Perpetuer, immortaliser, et ici eterniser, néologisme de Ronsard, que l’on retrouve en II, XX, 8, p. 234, où il s’agit d’éterniser le bruit des héros, et en II, XVII, 15, p. 220 : A toi, et a tes seurs compaignes / Il appartient par vos montaignes / L’eterniser en ce verd mois. Ronsard l’efface en 1555 : L’hinne qu’apres tes combas / Marot fit de ta victoire / Prince heureus, n’egala pas / Les merites de ta gloire.
De même dans le second cas :
Le celebrer à haute vois.
Des métaphores illustrent ce rôle éminent du poète, sonneur, harpeur, courrier des louanges :
. graver la victoire / Que mille ans ne deferont (I, VIII, 51, p. 103)
. engraver dans les cieus (I, VIII, 96, p. 106); engraver la victoire (II, I, 14, 168)
Le poète fait donc œuvre de mémoire en s’opposant au temps qui passe, propice à l’oubli
. qui met la gloire en nonchaloir (I, VI, 129-130, p. 97)
. en coupant l’aile du long silence endormi (I, VIII, 119-120, p. 107)
. en commandant à la memoire que la fontaine Bellerie vive par ses vers (II, IX, 20-21, p. 204). On notera que memoire prend une majuscule dans les éditions de 1571 et 1587).
L’inspiration des premiers poèmes pindariques est une inspiration héroïque, marquée par l’éclat, c’est l’inspiration de la grave héroïque muse évoquée en II, XXIX, 22, p. 266 : musique triomphale au regard de l’inspiration rustique et lyrique, que souligne l’expression la trompe de mes vers (I, X, 62, p. 125).
Deuxième quatrain
Ce second ensemble situe la poésie de Marot dans le temps et dans son style :
Je confesse : concession, qui répond à celle de la première préface des Odes, où Marot est caractérisé comme la « seulle lumière en ses ans de la vulgaire poësie ».
A l’heure au sens de « au moment », « alors », Ronsard le redoublant ailleurs sur le modèle de l’italien (à l’heure à l’heure) : Marot était le meilleur poète en son temps.
Métaphore de la plume pour désigner la manière d’écrire, le style, comme dans l’ode XIII : La fable elabourée / Decrite heureusement / Par la plume dorée / Nous trompe doucement. Dans l’ode I, XV, 73, p. 142, sa plume / Aime volontiers la coutume / De louer les bons comme Bertran, le berger de Poitiers. Ailleurs, il évoque d’Homère la tant fameuse plume (II, XX, 1, p. 234). Mais ici la figure est filée : desseiner - les trais.
Desseiner se présente chez Ronsard sous des formes hésitantes : desseigner (1560) –> designer (1571). Le passage de dessigner à dessiner s’explique de la façon suivante : dessigner est une altération, d’après le latin designare, d’une ancienne forme dessigner, empruntée à l’ital. disegnare. Dessigner est devenu dessiner au XVIIe siècle d’après dessein ou dessin, refaits eux-mêmes sur desseigner et dessigner, et sur le modèle de chagrin : chagriner, voisin : voisiner…
Dernier quatrain
Le style de Ronsard est qualifié de « simple »; en opposition au fort et puissant stile / Des poètes bien écrivans de l’ode II, XVIII, 25, p. 228. Son œuvre est ainsi ravalée au rang d’esquisse, attendant un ouvrier pour la parfaire, un artisan du vers comme il le dit en I, XV, 45, p. 140, en évoquant Homère : N’as tu oui parler d’Aenée, / D’Achille, Ajax, Idomenée ? / A moi semblables artisans / Ont immortalisé leur gloire… Le poète est donc un artifex de la plume, travaillant de sa main : il exerce un travail - C’est un travail de bon heur / Chanter les hommes louables (I, VI, 27, p. 91 –, se livre à un labeur (I, VIII, 81, p. 105), le labeur de ses dois (I, VI, 31-32, p. 92); il évoque ainsi l’art de son pouce (I, IX, 13, p. 109): une constellation se dessine ainsi pour désigner l’ouvrage du poète, qui n’est pas seulement d’inspiration, mais d’effort, fait de travail et de labeur que l’on façonne (II, XXIX, 27, p. 266). Les corrections apportées par Ronsard accentuent encore cette impression de labeur : Estant nay d’un meilleur âge, / Et plus que luy studieus, / Je veux parfaire l’ouvrage / D’un art plus laborieux. Cet ouvrier est ingenieus, i. e. « habile dans l’invention », l’engien désignant la capacité d’invention de l’esprit.
Ronsard a la conscience orgueilleuse de faire une œuvre supérieure, parce que plus durable encore, à celle du sculpteur ou du forgeron sur le marbre ou l’airain (I, VI, 31-32, p. 92). Ainsi, dans son Usure à lui-mesme : Ne pilier, ne terme dorique, / Ne marbre tiré de l’Afrique… Ne feront vivre ton renom / Comme la poincte de ma plume / Pourra perpetuer ton nom (I, VII, 1-8, p. 99). L’œuvre du poète relève de la peinture : au vers 68, il peint la gloire du héros. La rime pourtraire : traire se présente ailleurs. Il évoque les traits de la riche peinture dont Du Bellay émaille ses portraits (I, IX, 157-159). La supériorité de son œuvre par rapport à celle de Marot est marquée par un dernier vers hyperbolique où Ronsard emploie mieus comme un substantif précédé d’un possessif, dans un tour que l’on retrouve ailleurs :
Vous, Muses puisez de vos yeus,
Lamentez la coulonne ronde
Où s’apuioit tout vostre mieus
(II, III, 18-20, p. 180)
Ta majesté de même sorte
S’étudie affin qu’elle porte
Les siennes (ses vertus) au haut de leur mieus
(III, 4, 22 sqq.)
De même ici, au comble de son mieus, disparaissant comme on l’a vu, dans une version entièrement nouvelle.
Antistrophe
Dans cette antistrophe se développe ce que l’on pourrait appeler l’appareil pindarique doucement raillé par B. Aneau dans son Quintil Horatian, comme le rappelle en note P. Laumonnier : « Mais ce pendant il crespe les Muses bien peignées, et les arme d’un arc, comme nymphes de Diane, et du sien arc vise à frapper les princes. Gardez le coup ! ».
Ronsard va filer, dans cette strophe et dans la suivante, une double image :
  • celle de l’arc, ayant un écho dans les quatre premiers vers de l’Epode avec le dart qu’il fait voler pour ficher la louange du héros;
  • celle de la Lire, ayant un écho dans les quatre derniers vers de l’Epode.
Cette strophe est remarquable par la conjointure de sa syntaxe et de sa versification :
  • elle constitue une seule phrase construite en quelque sorte en cascade avec son centre constitué par la proposition principale amorcée par moi, et s’ordonnant hiérarchiquement par rapport à elle, une proposition participe Faisant bruire ta victoire et une succession de propositions subordonnées évoquant la vaillance du héros à partir du vers 19, qui constitue comme une relance à partir d’horreur.
  • l’ampleur de cette phrase est soulignée par une série d’enjambements, qui placent dans un vers une partie de phrase étroitement liée au vers précédent, avec un effet suspensif mettant en relief l’élément attendu. On remarquera que c’est Ronsard lui-même qui emploie le premier enjamber au sens de « prolonger au-delà de la fin du vers » (Kastner, « Histoire des termes techniques de la versification française », 1904, Revue des langues romanes, 57), et Ronsard l’emploie volontiers, comme les autres poètes de la Pléiade, à l’imitation de la poésie antique, qui en fait largement usage :
. le los de tes couronnes gaignées avec disjonction du substantif et de son complément (v. 15-16)
. l’horreur de ta vaillante fureur (v. 19-20), où horreur, en apposition à coups de masse en fin de vers prend un relief singulier.
. deux relatives : ta vaillante fureur / Qui tonnoit en ton jeune age (v. 20-21); les ennemis / Que le martial orage / Devant ta foudre avoit mis (v. 23-24), avec un dernier enjambement.
D’où l’impression d’ampleur de cette phrase, dont les heptasyllabes ne constituent jamais des unités autonomes.
Ores, sous sa forme la plus étoffée avec s adverbial, marque une rupture en soulignant le moment de l’énonciation, en opposition à lors : rupture avec l’ancienne poésie, le style simple de Marot, qui sera reprise dans l’Epode, au vers 29, dans un développement constituant comme un abrégé d’art poétique. Ailleurs ores… ores, qui peut se présenter sous les formes ore /or (ore du Grec, or du Latin I, XIII, 17-18) signifie « tantôt… tantôt ».
  • la métaphore de l’arc, héritée de Pindare, est largement reprise par Ronsard dans l’ensemble des odes pindariques, comme on l’a vu : Muse, bande ton arc dous, dit-il en I, I, 21, p. 62, bander étant concurrencé par enfoncer (I, I, 24, p. 62 et I, III, 20, p. 73), que Ronsard corrige ensuite en le remplaçant par entezer, ancien mot. Repren l’arc, Muse (I, IX, 135, p. 116). Le poète est l’archer de la mémoire (I, I, 19, p. 62). Mais ici, l’arc est celui des Muses bien peignées, qui est encore une expression pindarique. Le poète est un archer qui envoie plus loin (par sa flèche) la louange que mérite le gain des couronnes de la victoire. Ces quatre vers sont inspirés directement par les Olympiques (IX, 1-15), Ronsard rejoint ainsi la veine de ces poèmes, hymnes ou péans célébrant dans une atmosphère profondément religieuse les victoires des athlètes vainqueurs des jeux ou des héros victorieux auxquels on décerne des couronnes. Le trait décoché par l’arc est le support du los, de la renommée, Ronsard ayant une prédilection pour ce mot au sens de « réputation, renommée », en concurrence de louange : Moi qui suis le témoin / De ton los qui le monde orne (I, III, 78, p. 77) – Puissai-je entonner un vers / Qui raconte à l’univers / Ton los porté sus ton aile (I, XIV, 1-3, p. 135, et v. 15) – Sur deus Termes de memoire / J’engraverai ta victoire, / Ton los, & l’Anglois défait (II, I, 15, p. 168) – Fredonnant ton los evident (I, VII, 14, p. 100 ; de même I, IV, 22, p. 81; I, II, 99, 102, p. 173; I, VI, 35, p. 194, etc.) // louange : etrange (I, IV, 24, p. 81). C’est un mot qui a un parfum archaïsant, bien qu’il soit dûment enregistré par les lexicographes de l’époque, comme R. Estienne et plus tard Nicot, où il est traduit par « gloire ». L. Terreaux note que los est corrigé par Amyot dans la Vie de Philipoemen 254F et la Vie de Sertorius 398F (Terreaux 1968 : 510). Au XVIIe siècle, le mot est considéré comme vieux par Richelet 1680 : « Vieux mot qui signifie louange, et qui n’est proprement en usage que dans le burlesque, comme chez La Fontaine : Tous renonçaient au los des belles actions (XII, 1) ». Il figure parmi les mots dont La Bruyère regrette la disparition. Cependant, observe L. Terreaux, los ne paraît pas corrigé par Ronsard en tant que désuet. Il offre l’avantage, par rapport à louange ou à renommée, d’être monosyllabique et donc commode pour la versification.
De même bruire employé avec prédilection dans les Odes de 1550 à 1552 : ce n’est pas un hasard si le verbe bruire est volontiers employé par le poète dans ses premières œuvres, à l’époque où il célèbre avec enthousiasme la puissance de l’inspiration poétique. A bruire répond le substantif bruit au sens de « renommée » : le haut bruit de son sçavoir (I, XI, 21, p. 127). On sait comment il l’a corrigé dans certains emplois.
– Autre image : celle de la lyre, qui revient dans l’épode, le qualificatif étant également emprunté aux Olympiques de Pindare, faite d’ivoire, matière noble, avec dessus en emploi prépositionnel. Dans les Odes, la lyre est en concurrence avec le luth, la harpe, et même la guitare, instruments à cordes symboles de l’expression poétique, de la poésie harmonieuse, au regard des flageots aigrelets des vieux poètes, fustigés déjà par Jean Lemaire de Belge dans son Temple de Vénus, comme le rappelle P. Laumonnier (cf. la note 6, p. 164, au v. 40 de l’Ode I, XX). Ronsard lui adresse un poème en I, XX, p. 162.
Le vers suivant associe, dans une conjonction hardie, le concret et l’abstrait : les coups de masse et l’horreur, la masse étant une arme de choc formée d’un manche et d’une tête de métal souvent garnie de pointe ou évidée en ailettes. Quant à horreur, le mot désigne le frisson, le tremblement, le saisissement, que cause la vue ou la pensée d’une chose affreuse. On le retrouve dans le portrait d’une sorcière vendômoise : Tu sçais donner horreur et peine / Apparoissant’ ainsi (II, XXII, 56, p. 241). Mais aussi le frisson sacré de l’inspiration poétique que Ronsard évoque en I, II, 1-2, p. 65 : Je suis troublé de fureur, / Le poil me dresse d’horreur. Le mot est alors associé à fureur. La fureur est employée en deux sens par Ronsard, à partir du sens du latin furor « folie furieuse », d’où « passion folle » et plus spécialement « délire poétique ou prophétique » :
  • au sens de rage, appliquée à des êtres ou à des choses : fureur de l’horrible vent (I, IX, 90, p. 113); la fureur du courage (I, VIII, 57, p. 103). Lui répond l’adjectif furieus, appliqué aux lions : les fiers lions furieus (II, XXVI, 24, p. 253), ou aux soudards : le soudart furieus (II, VI, 33, p. 195). Elle est ici qualifiée de vaillante. C’est le courage intrépide au combat.
  • au sens de délire poétique, d’inspiration divine comme l’est celle d’Apollon, ainsi que le dit encore Richelet en 1680 : « Se dit aussi des mouvements de l’âme, des enthousiasmes qui la mettent hors de son assiette ordinaire. Ainsi on dit que les poètes sont transportés de la fureur d’Apollon, d’une fureur divine, qu’ils font des vers plus par génie que par art… » Exemple de Boileau : Apollon par des vers exhala sa fureur (Art Poétique, IV, 154). Ainsi dans l’adresse à son âme : Sus mon Ame, ouvre la porte / A tes vers plus dous que miel, / Affin qu’une fureur sorte / Pour la ravir jusque au ciel (I, III, 26-28, p. 73). Cette fureur afolle (I, IX, 162, p. 117), c’est la fureur de la bonté d’un Du Bellay (I, IX, 180, p. 118). Elle met hors du sens, on y forcene (ibid., IX, 164, p. 117).
Ce courage intrépide est celui de la jeunesse, qui sera opposé, dans la strophe 2 au dédain de son vieil adversaire.
Se pressent alors les métaphores :
  • la métaphore de l’orage : tonner - (martial) orage - foudre ; cette première métaphore est encore une fois calquée de Pindare, avec l’apparition d’un néologisme forgé sur le latin, à dire en diérèse, que l’on retrouve en II, VI, 37, p. 194 : Prince adroit, & instruit / Aus martiaus vacarmes. Ronsard conservera martial dans le premier cas, mais non dans le second –> Aus dangereus vacarmes. Le martial orage désigne ici le vacarme de la bataille. Foudre, notons-le, est féminin, comme il l’est en I, VIII, 32, p. 102, en II, I, 22, p. 168, où le roi élance sa foudre, en I, II, 48, p. 64, où tous les hommes creignent / L’horrible foudre des Rois, ou en I, IX, 57, p. 111, où il est encore question de la foudre du grand roi; mais son genre est flottant chez Ronsard comme chez d’autres, et encore au XVIIe siècle (cf. le foudre vengeur chez Corneille, Cid, 390). Il désigne évidemment, dans le langage poétique et élevé, le faisceau enflammé qui, dans la mythologie classique, est l’arme et l’attribut de Jupiter appliqué au Roi, à Henri II, auquel les poètes le comparent couramment, et ici au jeune et intrépide héros qui inspire l’horreur, comme le fait l’horrible foudre des rois.
  • la métaphore de la moisson : moissonner les ennemis…
Il n’est pas inutile enfin de relever la fréquence des possessifs qui soulignent la puissance triomphante du héros : tes couronnes - ta victoire - tes coups de masse - ta vaillante fureur - ton jeune age - ta foudre : accumulation de possessifs sur 12 vers.
Épode
L’Épode se divise en trois parties :
  • premier quatrain : le développement de la métaphore de l’arc, sous la forme du dart volant qui vient ficher la louange.
  • un abrégé ou condensé d’art poétique en deux temps :
. ce qu’il ne doit point être : ni simple ni populaire;
. ce qu’il doit être.
L’épode se terminant sur l’enjambement mettant en relief le dernier vers frappant en médaillon le héros.
Premier quatrain
En s’adressant à son héros, avec un impératif de deuxième personne sans s, comme ailleurs, Ronsard file la métaphore de l’arc sous la forme du dart, concurrent de trait, comme dans l’Ode à Madame Marguerite, où il s’adresse directement à lui :
Il ne faut ruer si loin / Que mon trait passe la borne : / Frape à ce coup Marguerite, / Et te fiche en son merite (I, III, 79-82, p. 77). Il parle ailleurs de son trait par le ciel galopant (I, IX, 182, p. 119). Ce dart est etrange : il faut prendre etrange au sens d’« étranger », sens fondamental qu’il a encore au XVIe siècle : Je ne porte aus gens étranges / Sinon la gloire et l’honneur (I, XII, 7-8, p. 129). Le dard est étranger en ce qu’il n’est pas une arme militaire et qu’il est adouci par la poésie. Il est à la fois emmiellé et ailé : autant d’images qui sont héritées des poètes antiques, Pindare en particulier : le lyrique grec dispose d’un carquois, de flèches, pour viser ceux qu’il célèbre. Son arc doit atteindre le but (Olymp. II, 91-93; 98-100). Armé de flèches, de l’arc à longue portée, Pindare se propose de couvrir Zeus des flèches que lui donnent les Muses, de faire voler ses traits vers Pythô. Ses paroles ou ses flèches ne risquent pas de tomber vainement à terre sans rencontrer leur but; les traits ailés reviennent également à tout moment chez Homère, autorité dont peut se réclamer Ronsard. La douceur du miel caractérise aussi les chants du poète (Ném. III, 4), et la voix des Muses (Olymp., VI, ép. 1), Ronsard parlant ailleurs des rimes emmiellées (II, XXIX, 38, p. 267). La flèche de l’inspiration viendra fixer la louange sur le papier ou dans le ciel de la gloire.
Ronsard développe la métaphore de l’arc de manière exubérante, comme il le fait ailleurs, mais il en atténuera le raffinement maniéré dans ses corrections. Il élimine ainsi ficher :
Il ne faut ruer si loin
Que mon trait passe la borne :
Frape à ce coup Marguerite,
Et te fiche en son merite
(I, III, 82, p. 77)
–> Par le but de son merite
(1555)
La même métaphore est corrigée en 1550 et en 1578 :
… décocher
Mes traits thebains pour les ficher
Dedans les raions de ta gloire
(III, 27, 25 sq.)
–> … Mes traits thebains pour les lacher
Mommorancy dedans ta gloire
(1560)
Ronsard a simplifié la seconde édition en supprimant les rayons de la gloire.
Ficher est également remplacé par frapper, mais contrairement à ce que pense A. Gendre dans sa note (Gendre 1997, 194, note 5), frapper ne saurait faire penser à la frappe d’une médaille. Il s’agit d’« atteindre le but », d’une flèche, sens attesté par le Dictionnaire françois-latin de Robert Estienne et dans celui de Nicot dans l’expression Frapper dedens le blanc « Collimare, scopum attingere », le blanc désignant le « but », comme l’emploie Ronsard en I, IX, 136, p. 116 : Mais repren l’arc, Muse, il est tens / Guigner au blanc où tu pretens.
Cette métaphore est considérée par Ronsard comme typique du « haut style », comme cette autre qui est largement suivie et tirée de loin sur un thème un peu différent, la vois des flèches étant leur sifflement :
J’ai sous l’esselle un carquois
Gros de fleches nompareilles,
Qui ne font bruire leur vois
Que pour les doctes oreilles :
Leur roideur n’est apparante
A telle bande ignorante,
Quand l’une d’elles annonce
L’honneur que mon arc enfonce…
(I, III, 13-20, p. 73)
Second quatrain
La rupture avec la poétique de Marot est encore rappelée par Ores en écho du premier Ores, ouvrant l’antistrophe; ce n’est plus maintenant qu’il faut mettre en avant un petit metre, mettre rimant encore avec mettre en II, XVII, 2-4, p. 226. Mettre en avant fait partie des syntagmes verbaux à particules séparées encore courantes au XVIe siècle et enregistré par le Dictionnaire françois-latin de Robert Estienne, suivi par Nicot : Mettre en avant quelque chose : Rem in medio proponere, In medium vocare, vel proferre, In medium adducere, Proponere, soit « proposer ». Le petit metre vise directement Marot, dans le poème de référence. Or Marot use du décasyllabe et Ronsard compose ici des heptasyllabes. Mais instructive est la variante qui constitue une glose de cette première version :
Ores il ne faut pas dire
Un bas ton dessus ma lyre,
Ny un chant qui ne peut plaire
Qu’aux oreilles du vulgaire,
Mais des tons braves et bons
Haut celebrant par ceste Ode
Dite à la Thebaine mode
François, l’honneur des Bourbons.
Comme cette variante l’indique, il faut en effet entendre le style bas et prétendument simple de Marot, que Ronsard bannit comme tout ce qui touche au populaire : c’est le stylus humilis de la roue de Virgile, qui ne convient pas en particulier à la célébration de la gloire des héros. Un autre poème À sa muse développe cette idée :
Et fai voir aux yeus de la France
Un vers qui soit industrieus,
Foudroiant la vieille ignorance
De nos peres peu curieus.
Ne sui ni le sens, ni la rime,
Ni l’art, du moderne ignorant,
Bien que le vulgaire l’estime,
Et en béant l’aille adorant
(II, XXI, 9-16)
Marot est classé dans la lignée des poètes médiévaux, médiocres rimeurs, satisfaisant le goût du vulgaire, au regard du poète novateur dont les œuvres ne peuvent être appréciées que par une aristocratie du goût. Ronsard poète se compare ailleurs, en compagnie de Du Bellay, à l’aigle, oiseau noble et symbole d’éternité au regard des corbeaux babillards qui caquettent :
Eus égualés à nos chants beaus,
Ils sont semblables aus corbeaus
Lesquels desous l’ombre quaquetent
Contre deux aigles, qui aguetent
(Portans la foudre du grand Roi)
Le tens de ruer leurs tempestes
Desus les miserables testes
De ces criards palles d’éfroi
(I, IX, 53-60, p. 111-112)
Dernier quatrain
À ce style bas s’oppose le haut style caractérisé par des vers parfais et bons et dans les variantes des tons braves et bons / des vers graves et bons, braves ayant l’avantage de l’allitération, constellation de qualificatifs ayant chacun leur sème spécifique. Ronsard évoque ailleurs le fort et puissant stile / Des poètes bien écrivans (II, XIX, 25-27, p. 228). Se dessine ainsi un réseau d’associations et d’oppositions entre le haut style et le style bas :
– gloire bellique –– chantée par les aigles –– en vers/tons
parfaits et bons
braves
graves
doctes
– gloire –– caquetée par des corbeaux –– en mètres petits
valetant bas tons
(I, IX, 36, p. 112)
Ces vers sont chantés sur la lyre. Mais le chant est ici rendu par le couple craqueter et dire, craqueter ayant un relief singulier, employé ailleurs pour les lames que l’on frappe sur l’enclume : On ouit … les lames assérées / Sur les enclumes férrées / Craqueter horriblement (I, XVII, 102, p. 153). Si le mot est absent du Dictionnaire françois-latin de Robert Estienne, il figure dans Nicot : Craqueter neutr. acut. Frequentatif de craquer, c’est craquer dru et menu. Saepe crepitare, comme le Lict craquete, quand un malade plein d’inquietude se retournant ça et là luy fait rendre ce craquetis. Le couple est éliminé dans la révision de 1555.
Haut celebrant par ceste Ode
Dite à la Thebaine mode
François, l’honneur des Bourbons
haut est en emploi adverbial, à la manière latine, comme le recommande Du Bellay.
Le terme se distingue, par son sémantisme, de fredon, qui désigne plus spécifiquement le son d’un instrument à corde, de la lyre en l’occurrence, comme en I, XV, 29, où le poète accorde son chant aux fredons de la vive corde (I, XV, 29, p. 140) ; à la fin de ce poème, célébrant Bertran, berger de Poitiers, il demande à sa lyre mignarde d’animer un fredon plus doux, sur une corde tendre, que le haut chant célébrant les hauts faits guerriers (I, XV, 107-109, p. 144).
L’image est plus concrète ici, avec la mention de la lyre : desus les nerfs de ma Lire, Lire alterne avec luc, qui se présente constamment sous sa graphie ancienne dans la première édition, constamment corrigée en lut ou luth ensuite. Et nerf est un latinisme plus relevé de corde, plus fréquent, sous la forme corde ou chorde : en I, XX, poème À sa Lire, v. 23, 56, p. 163 et p. 165 ; Ronsard l’ emploie ailleurs aussi à propos de son luth en évoquant le bruit de sa corde animée (I, VII, 13, p. 100). De même en III, IV, 29, p. 11 (La donc ami, de corde neuve / Ranime ton luc endormi); en II, XVI, 17-18, p. 220 (Là donc, que sa gloire s’épande, / Et sur les cordes on l’étande / Du luc qui bruit en Vendomois). Il trouve ce terme dans les Carmina d’Horace II, 11, 3-4 : Tuque testudo resonare septem / Calida nervis, qui est dès ses premiers poèmes l’une de ses sources d’inspiration, comme il le souligne en II, XXIX, 5-6, p. 265 : Horace, & ses nombres divers / Amusent seulement ma Lire…
Le poème conclut cette première triade sur un véritable vers-médaillon, égal d’une devise, Ronsard se plaisant à chanter, comme il le dit ailleurs
Les faits et les honneurs
De la celeste race
Des Bourbons nos seigneurs
(II, XVII, 58-60)
Honneur mérite aussi un commentaire : comme l’observe L. Terreaux, Ronsard emploie volontiers le mot avec l’acception de « parure », aussi bien matérielle que morale, comme son correspondant honorer, que les corrections remplacent par une pléiade de termes évoquant la beauté (Terreaux 1968, 206-207). Le sème de « parure » n’est pas absent de son emploi ici, François de Bourbon étant aussi l’ornement de sa race, son decus, selon l’une des acceptions donnée par le Dictionnaire françois-latin de Robert Estienne à l’article Honneur : L’honneur & reputation qu’a une personne d’avoir fait quelque chose, Decus, decoris.
 
Conclusion
 
 
Au total, on soulignera l’art extrêmement travaillé de Ronsard, sur tous les plans – versification, syntaxe, lexique, où il a recours à la fois au néologisme et aux mots vieillissants –, l’orgueilleux poète opposant au style simple de Marot un style plus « héroïque », maniant les métaphores directement inspirées de Pindare. Cette Ode est caractéristique de la « première manière » de Ronsard, condensant une esthétique tout imprégnée de Pindare, que d’aucuns ont trouvée « maniérée ». Dans l’Avertissement de 1550, Ronsard s’en prend précisément à « ceus qui miserablement épient le moien pour blasonner les écris d’autrui, courroussés peut estre, pour m’ouir souvent redire, le miel de mes vers, les ailes de mes vers, l’arc de ma muse, mes vers sucrés, un trait ailé, empaner la memoire, l’honneur altéré des cieus, et autres semblables atomes, par lesquels j’ai composé le petit monde de mes inventions. » Si, comme l’a montré L. Terreaux, les corrections montrent que, par la suite, il a fait disparaître un bon nombre de ces métaphores « souvent redites » (Terreaux 1968, 396), elles témoignent en l’état d’une imitation chatoyante et enthousiaste d’un brillant néophyte.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Gendre A. (1997) : L’esthétique de Ronsard, Paris, SEDES.
·  Terreaux L. (1968) : Ronsard correcteur de ses œuvres. Les variantes des Odes et des deux premiers livres des Amours, Genève, Droz, Publications romanes et françaises, 102.
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