L'information littéraire 2004/1
L'information littéraire
2004/1 (Vol. 56)
64 pages
Editeur
I.S.B.N. 2251061134
A propos de cette revue Site Web
Alertes e-mail

Recevez des alertes automatiques relatives à cet article.

S'inscrire Alertes e-mail - L'information littéraire

Être averti par courriel à chaque nouvelle parution :
d'un numéro de cette revue
d'une publication de Mathilde Bombart
d'une citation de cet article

Votre adresse e-mail

Gérer vos alertes sur Cairn.info

Cairn.info respecte votre vie privée
Études critiques

Vous consultezLa Querelle des Lettres de Guez de Balzac (1624-1630)

Écriture, polémique et critique[1] [1] Thèse soutenue publiquement à l’Université de Paris...
suite

AuteurMathilde Bombart du même auteur



Cette thèse porte sur la première œuvre de Jean-Louis Guez de Balzac, les Lettres, publiées en 1624, et sur la polémique qui suivit sa publication. L’œuvre de Guez de Balzac est bien connue, en particulier depuis le regain d’intérêt touchant ses écrits depuis les années 1970. Mais c’est essentiellement au Balzac modèle des classiques que s’est attachée la critique, au théoricien du style attique et de l’urbanité. Balzac est étudié pour ses relations avec les milieux littéraires et mondains parisiens des années 1640-1650, auprès desquels il est dépeint comme critique littéraire et passeur d’une culture humaniste, latine surtout. En même temps, retiré presque toute sa vie dans son domaine des environs d’Angoulême, l’« ermite de la Charente », comme on le surnomme au XVIIe siècle, est présenté fréquemment comme un sage solitaire, un moraliste d’inspiration volontiers chrétienne. En revanche, sa première œuvre et les remous qu’elle a suscités sont restés jusqu’à présent encore relativement peu explorés, obscurcis par l’enchevêtrement des conflits, dissous dans une série d’anecdotes sans réel intérêt.

2 Au premier abord, l’événement est en effet difficile à cerner. Son épisode le plus connu est, en 1627, l’attaque de Jean Goulu, alors supérieur de l’ordre des Feuillants, dans son pamphlet des Lettres de Phyllarque à Ariste. Emmenée par l’apologiste, la polémique montre les résistances suscitées par la modernité balzacienne, condamnée au nom de la fidélité à l’héritage antique et d’une économie religieuse du discours pour laquelle le culte du « bien dire » est signe d’orgueil, et la recherche de nouvelles formes, preuve de libertinage. Mais la querelle s’emballe et, au-delà du débat sur les Lettres, nourrit une dynamique d’édition qui suscite les vocations les plus diverses, mobilisant une vingtaine d’auteurs différents, bien connus pour certains (tels le P. Garasse, Théophile de Viau ou Jean-Pierre Camus), obscurs pour d’autres.

3 Pourtant, loin de représenter un événement insignifiant et incompréhensible, la querelle donne la mesure de la manière dont les Lettres sont en prise sur une période où le statut des œuvres et des auteurs est marqué par l’incertitude et l’instabilité. L’ouvrage s’inscrit dans le mouvement de légitimation d’une grande littérature nationale en vernaculaire qui caractérise le premier XVIIe siècle, où se mettent en place nombre des institutions destinées à régler la vie littéraire tout au long du siècle. Mais il retentit fortement des tensions qui marquent ce mouvement : celles suscitées par la mise en question de l’héritage rhétorique, comme cadre social et esthétique de production des discours ; celles soulevées par la politique volontariste de Richelieu à l’égard des hommes de lettres qui caractérise la période ; celles, enfin, provenant de la recherche par les écrivains d’une latitude entre les intérêts des pouvoirs politiques et les aspirations des pouvoirs religieux. L’image de Balzac se brouille, au profit d’un questionnement sur la complexité d’une écriture exemplaire des zones troubles présentes au cœur de l’âge classique.

4 *

5 Notre étude suit globalement la chronologie de la querelle, dont il importe de retracer dans le détail le déroulement précis des épisodes. Mais il s’agit aussi de comprendre les problèmes posés par les Lettres pour s’être trouvées à l’origine d’un tel événement. C’est l’objet de nos deux premiers chapitres. La polémique se caractérise par l’accumulation de lectures et d’interprétations contradictoires de l’ouvrage, car orientées soit dans le sens de la défense, soit dans le sens du blâme. Ce filtre conditionne pour une part notre approche des Lettres, mais, s’il est pris avec prudence, il peut ouvrir la voie à une interrogation pleinement historique de l’œuvre, c’est-à-dire une interrogation effectuée en fonction des questions qu’elle a soulevées chez ses contemporains. Notre premier chapitre propose ainsi une présentation des principales caractéristiques du recueil guidée par l’accusation de libertinage, dont il nous a fallu comprendre ce qu’elle révélait du livre. Celui-ci est resitué tout d’abord dans la tradition du genre épistolaire, genre ouvert et peu théorisé, mais riche d’importants ascendants antiques, et surtout en plein développement en Europe depuis le milieu du XVIe siècle, où il accompagne l’affirmation des langues vernaculaires. Il est probable du reste que ce soit l’exemple italien, dont il avait pu être le témoin direct par un voyage à Rome, au début des années 1620, qui ait inspiré Balzac dans le choix de ce genre. Mais Balzac semble plus s’ingénier à jouer avec ses codes et ses attendus qu’à produire un recueil de lettres de « secrétaire » ou de missives familières, pour reprendre les deux formes alors les plus communément représentées. Signées et datées, données pour authentiques, ses lettres s’adressent pour la plupart à d’illustres destinataires, personnages publics dont certains sont ses protecteurs ou ses patrons. Or, là où la louange est de rigueur, Balzac montre souvent un ton railleur et irrévérencieux, accumulant des médisances qui menacent d’atteindre ceux même à qui il s’adresse. Là où la qualité de ses destinataires ferait attendre un commentaire sérieux de l’actualité diplomatique ou militaire européenne, l’épistolier n’affiche que d’égotistes confessions, étale ses voluptés de sujet privé en proie à de doucereuses langueurs, complaisamment décrites dans un style maniériste, chargé d’images et d’hyperboles. Subrepticement, cette écriture outrancière, qui paraît parfois chercher à proposer une sorte de variation parodique des Essais de Montaigne, brouille le rapport du sujet à ce qu’il écrit et installe l’œuvre aux frontières entre vérité et fiction. Le rapport du langage à ce qu’il prend en charge est placé sous le signe d’une gratuité, d’un jeu dont la virtuosité paraît le seul but, non dénué de vertus critiques, toutefois, puisque ce jeu ébranle les fondements de l’éthique rhétorique et sert la mise en scène de gestes libertins comme autant de simulacres ironiquement offerts au divertissement distancié du lecteur.

6 Notre deuxième chapitre s’interroge sur les données de la publication du recueil, une publication conçue comme une provocation, par laquelle l’auteur montre sa maîtrise d’un monde des lettres alors en pleine transformation. Les Lettres sont l’objet d’une savante orchestration visant à en faire un événement majeur en son temps, un coup éditorial à destination du public susceptible de s’intéresser aux nouveautés littéraires. Publié chez Toussaint Du Bray, le libraire emblématique du développement d’une littérature d’agrément en vue du public « élargi », cultivé mais non « docte » qui se constitue au cours du premier tiers du XVIIe siècle, le volume est placé sous le double patronage du poète Boisrobert, qui représente pour Balzac un précieux intermédiaire avec les milieux curiaux et mondains, et du cardinal de Richelieu, dont l’épistolier livre au public une missive, insérée parmi les siennes, le complimentant pour les qualités de sa plume.

7 Mais les Lettres s’accompagnent aussi d’une importante réflexion sur l’éloquence et son état contemporain : à partir du constat que les conditions socio-politiques d’exercice de l’art oratoire ne sont plus les mêmes que celles qui ont permis la floraison de la grande éloquence antique, les Lettres sont présentées comme la mise en œuvre d’une parole publique qui s’y substituerait idéalement, remplaçant la harangue par la lettre, le discours de « remontrance » ou de délibération par la parole de louange ou de divertissement. En ce sens, l’éloquence se fait art de l’écriture raffinée, et Balzac est donné comme celui qui saura hisser la prose française à une gloire au moins égale à celle des anciens, dans un rôle au sein de la littérature nationale que l’on devine déterminé par l’ombre de Malherbe. À cela s’articule une critique de l’héritage antique au profit de l’affirmation d’une imitation sans invention : récusant tout modèle ancien comme moderne, l’épistolier donne libre cours à la revendication de la « nouveauté » d’une inspiration seulement indexée sur la puissance de son énonciation personnelle. En écho à l’éloge de la liberté d’inspiration poétique qui caractérise l’œuvre de Théophile de Viau, cette recherche de nouveauté sera, elle aussi, sera au cœur de la querelle. Pour ses adversaires, en effet, la corrélation entre son libertinage et ses prises de positions esthétiques est manifeste. Rejeter les modèles antiques et donner libre cours à l’expression de ses humeurs revient à chaque fois à affirmer une dangereuse indépendance à l’égard des cadres esthétiques et moraux de l’autorité.

8 Notre troisième chapitre présente une première phase de la réception des Lettres. Tout d’abord, le succès de l’œuvre éclate, marqué par un nombre important de rééditions jusqu’en 1630. A première vue, les Lettres atteignent leur but, celui de séduire un public mondain, dont elles semblent emporter l’adhésion. Pourtant, ce moment est aussi celui des premières polémiques. D’une manière ou d’une autre, la plupart des débats autour du livre vont interroger la posture adoptée par Balzac et discuter les principes mêmes qui la fondent : quel rapport entretenir avec le passé, la tradition et l’autorité ? Qui a le droit ou le pouvoir de décerner la palme de meilleur auteur ? Ces débats des années qui suivent les premières éditions des Lettres sont cruciaux car ils mettent en jeu le fonctionnement de la collectivité littéraire, du point de vue des relations des écrivains les uns avec les autres et de celui de leurs liens aux différents espaces de pouvoir.

9 La première trace imprimée de réaction au recueil consiste en une réplique de François Garasse aux critiques railleuses que Balzac, dans ses Lettres, avait énoncées contre la Doctrine curieuse des beaux esprits de ce temps, le pamphlet anti-libertin (et visant directement Théophile) qu’avait publié le jésuite en 1623-1624. C’est à son style violemment « satyrique » et à sa virulence passionnelle que s’en était pris Balzac, dans une missive prudemment cantonnée sur le plan de la critique de la forme et de l’expression, non sans écho avec l’actualité, cependant, puisque au moment où paraissent les Lettres, Théophile est encore en prison. Balzac entreprendrait-il de défendre le poète, qu’il avait bien connu ? Sa démarche est complexe car loin de rejoindre les partisans de celui-ci, les Lettres donnent au contraire à lire, parallèlement aux attaques contre Garasse, deux lettres qui le prennent violemment à parti. En fait, dans le contexte d’inquiétude qui marque les milieux lettrés au moment où la menace qui pèse sur Théophile laisse penser que la littérature mondaine est sous le feu d’une violente offensive catholique, il apparaît que l’épistolier cherche une voie qui mettrait ses écrits et sa personne à l’abri, sans pour autant renoncer à une certaine forme de liberté critique. L’attaque conjointe de Garasse et de Théophile paraît en dessiner les contours. La réponse du jésuite pouvait être dangereuse, puisque c’est lui qui met le premier en évidence la potentielle portée libertine des Lettres. Mais l’épistolier et lui se réconcilient rapidement. La polémique, apparemment sans suite, reste une escarmouche, où se fixent cependant un certain nombre de motifs critiques qui reviendront ensuite de manière récurrente contre les Lettres.

10 Au cours de cette première phase de réception des Lettres, sont aussi interrogées les répercussions de leur succès ainsi que du mouvement d’institutionnalisation de leur auteur qui en est la conséquence. La republication de certaines missives dans l’important recueil collectif réalisé par Nicolas Faret, et dédié à Richelieu, le Recueil de lettres nouvelles (1627), signale le statut de modèle pour la littérature nationale rapidement pris par Balzac. La même année, une réédition des Lettres profondément remaniée, sous un nouveau format, plus prestigieux, dans un ordre qui met en évidence le patronage de Richelieu, et sous le nouveau titre, chargé symboliquement, d’Œuvres, parachève le mouvement. Cette consécration ne va pas sans contestations, pourtant : la plus importante d’entre elles se trouve dans la seconde édition de l’Histoire comique de Francion, où Charles Sorel entreprend de se moquer du style chargé en figures et en pointes qui est celui des Lettres, s’en prenant toutefois moins directement à leur auteur qu’à ses lecteurs et admirateurs, prompts à applaudir, voire à imiter, la prose de Balzac, sans suffisamment en considérer les défauts, l’outrance et le risque d’extravagance, notamment. C’est le phénomène suscité par l’œuvre, son public aussi, identifié aux « ignorants », que Sorel épingle, pour interroger avec une grande finesse les rapports complexes entre style et langue à une époque marquée par la recherche de canons stables pour la littérature nationale.

11 Dans le courant de l’année 1625 ou 1626, cependant, une nouvelle charge s’était faite jour, centrée sur l’accusation de « larcin » des auteurs anciens et modernes. Nous l’étudions dans notre quatrième chapitre, avec la réponse qu’y apporte le principal ouvrage alors publié en défense de l’épistolier, l’Apologie pour Monsieur de Balzac. Ce texte, dont l’attribution est elle-même objet de débat, puisqu’on en donne pour auteur tantôt François Ogier, tantôt Balzac lui-même, vise à clore les contestations en légitimant l’esthétique des Lettres, ressaisie a posteriori par un commentaire valorisant, qui transforme leurs possibles défauts en autant d’occasions de louange. L’urgence est en premier lieu de répondre à la nouvelle offensive, lancée par un ouvrage manuscrit du à un moine feuillant, la Conformité de l’éloquence de Monsieur de Balzac avec celle des plus grands personnages du temps passé et du présent. A partir d’un relevé de citations confrontant les Lettres et leurs sources supposées, la « nouveauté » tant proclamée par l’épistolier est ramenée à la norme d’une conventionnelle pratique d’imitation, mâtinée du soupçon d’avoir tenté d’usurper la gloire d’autrui. A cela, l’Apologie répond en réaffirmant au contraire la profonde originalité de l’invention balzacienne. La défense s’organise en trois pôles argumentatifs principaux : le premier repose sur la définition de la bonne imitation par opposition au larcin ; le deuxième consiste cependant à montrer que Balzac réussit à dépasser toute forme d’imitation, bonne ou mauvaise, et que son rapport au passé est celui d’une émancipation de tout modèle ; le troisième temps, enfin, s’applique à réfuter la lecture des Lettres proposées par la Conformité : en dénonçant les erreurs du moine d’une part, mais surtout, en mettant les similitudes qu’elle constate sous le signe de la « rencontre », soit d’un rapprochement inévitable entre grands esprits. Le texte défend ainsi une idée de la création littéraire qui rompt avec l’âge de l’imitation, au profit de la valorisation de ce qui, dans une œuvre, est attaché à l’expression singulière d’un individu, d’une expérience propre.

12 En même temps, l’élégance de la prose de Balzac est louée à nouveau, une élégance dont l’auteur de l’Apologie met en évidence les caractéristiques de grandeur et d’élévation en les rattachant au modèle du sublime. Formidable argument pour répondre aux attaques contre les outrances qui, selon ses premiers contradicteurs, caractériseraient la prose de Balzac, le sublime permet de retourner les accusations d’extravagance ou d’enflure en éloge de l’extraordinaire. La référence au traité de Longin, dont l’Apologie est un important jalon dans la diffusion en France, sert ainsi à émanciper l’épistolier des contraintes imposées par le système des convenances de la rhétorique classique. C’est aussi comme art de l’effet que le sublime est sollicité, la puissance de l’œuvre se trouvant fondée sur une tradition oratoire avec laquelle Balzac renouerait pour la porter à un nouveau point de perfection. Pourtant, la quête d’une « grande éloquence » sublime laisse percevoir des ambiguïtés que les démonstrations de l’Apologie ne masquent pas complètement, et dont les polémiques autour des Lettres vont continuer de révéler tous les dangers. Le texte ne clôt pas toutes les questions soulevées par le haut style et ses moyens, l’hyperbole en particulier, figure au fonctionnement proche de l’ironie, qui implique d’en passer par des fictions, des mensonges mêmes, aux effets peut-être pas aussi simples que l’Apologie voudrait le faire croire.

13 Loin du but recherché, pourtant, l’ouvrage relance la polémique, qui prend de nouvelles proportions avec l’intervention contre Balzac de Jean Goulu, supérieur d’un ordre fer de lance de la réforme catholique, la congrégation des Feuillants, mais aussi érudit gallican, professeur d’éloquence grecque au Collège Royal : ce sont, à l’automne 1627, les Lettres de Phyllarque à Ariste, que nous étudions dans notre cinquième chapitre. Présenté comme une réponse aux attaques contre le moine auteur de la Conformité, le pamphlet de Goulu se révèle en fait porteur d’un propos moral et rhétorique d’une ampleur bien plus importante. Le problème que pose l’œuvre de Balzac est celui de la place du sujet dans l’écriture et dans la langue – ce que, à l’aune de l’anthropologie augustinienne dans laquelle il est baigné, Goulu ressaisit dans les termes de la critique de l’amor sui, qui oriente le choix du sobriquet satirique de Narcisse par lequel il désigne l’épistolier. Le style des Lettres est critiqué pour son raffinement et la recherche poétique dont il témoigne, où le feuillant ne voit que l’expression de la vanité d’un auteur sans éthique et surtout soucieux d’éblouir ses lecteurs. A contrario s’affirme l’idéal d’une énonciation transparente, d’une écriture sans amour-propre et même en quelque sorte sans sujet, où parlerait la pure voix de la doctrine ou du « Verbe ».

14 La charge témoigne de l’inquiétude suscitée par le succès d’une littérature mondaine qui, sans toujours être ouvertement irréligieuse, ne montre qu’indifférence à l’égard des choses de la foi, tout en bouleversant l’ordre des discours hérité de l’institution rhétorique. Goulu juge l’œuvre de Balzac à l’aune d’un idéal prestigieux de l’orateur indépendant de toute compromission envers les pouvoirs, celui qui animait encore Guillaume Du Vair, par exemple. De ce point de vue, l’éloquence balzacienne est monstrueuse parce qu’elle prétend se substituer à cet idéal, qu’elle va jusqu’à moquer en donnant complaisant à ses viles préoccupations de particulier oisif une dignité publique et en détournant, par la flatterie et le divertissement, ses interlocuteurs de leurs devoirs de serviteurs de l’Etat. L’accusation de libertinage trouve un nouveau terrain : celui de l’usage du langage et la définition de l’éloquence.

15 Notre dernier chapitre traite des différents développements de la querelle entre 1628 et 1630. L’année qui suit la publication de la première partie des Lettres de Phyllarque à Ariste est celle de l’explosion polémique. On compte alors treize ouvrages, auxquels se rajoutent deux recueils qui rassemblent certaines pièces déjà parues, avant que la production ne retombe brutalement avec seulement trois publications en 1629 et deux en 1630. Du point de vue des Lettres elles-mêmes et des problèmes que l’œuvre de Balzac soulève, cette phase de la polémique apporte peu de nouveautés. La manière dont l’éloquence est redéfinie par l’épistolier, son amour-propre ou les caractéristiques de son style, restent des thèmes majeurs, mais les différents ouvrages publiés après 1627 ne font que proposer des variations plus ou moins approfondies sur ces questions. En revanche le conflit s’étend aux enjeux soulevés par l’Apologie et la censure de Goulu, puis les nouveaux ouvrages encore publiés. Dans un mouvement réflexif d’ensemble, les problèmes posés par la polémique elle-même passent au premier plan, et d’abord parce que l’objet que les textes se donnent ne sont plus les Lettres en tant que telles mais les commentaires déjà produits sur elles. De la querelle des Lettres surgissent d’autres querelles, des « querelles dans la querelle ».

16 Tout d’abord, se superposent d’autres voix aux critiques déjà exprimées, et sans lien direct avec elles, qui interrogent à nouveau le succès même de Balzac. L’Apologie est soumise au soupçon, comme éloge excessif où se manifesterait la tentative de se couronner soi-même et de confisquer le libre-arbitre des lecteurs. Ensuite, l’ouvrage de Goulu entraîne de vives réactions, et pas seulement parce qu’il s’agirait de défendre Balzac. Le ton satirique et passionnel qui le caractérise se retrouve sous le feu de critiques qui en mettent en question la virulence. Surtout, le principe même d’une censure religieuse des ouvrages est violemment contesté. Les vices moraux et esthétiques épinglés par le feuillant dans les Lettres sont déniés, au profit d’une lecture qui privilégie les aspects fictionnels de l’œuvre, au nom surtout de l’émancipation d’une « raison » esthétique qu’un religieux pédant serait incapable de juger. Peu de temps après le procès de Théophile, l’enjeu de la critique de Phyllarque n’est pas anodin : un espace de relative liberté discursive paraît se dégager, dont la traduction immédiate pourrait être la prolifération des textes publiés.

17 Pourtant, contrairement à ce qu’on aurait pu attendre, la polémique ne prend pas l’allure d’un conflit entre deux partis, entre défenseurs de Balzac, d’un côté et de Goulu, de l’autre. Peu nombreux, finalement, sont les ouvrages qui énoncent une prise de parti claire et univoque, alors que des positions plus complexes se dessinent, déterminées par les intérêts de chacun des nouveaux auteurs en lice. De surcroît, l’événement polémique représente une occasion de publication susceptible de permettre, à qui saurait la saisir, de profiter de sa dynamique éditoriale pour prendre place dans le milieu des auteurs de la capitale. Le cas se présente exemplairement avec Javerzac, écrivain débutant qui choisit la querelle pour faire son entrée sur la scène littéraire parisienne – non sans risque, puisqu’il se trouve victime d’un coup de main et raillé de toute part, infortunes riches d’enseignement sur la manière dont se structure l’espace littéraire du point de vue à la fois imaginaire et institutionnel dans les années 1620-1630. Autour de lui, la polémique s’emballe, les pamphlets se multiplient. A contrario, la querelle semble rapidement abandonnée de ses principaux acteurs. Goulu ne poursuit pas la polémique et de plus, il meurt en janvier 1629 ; Balzac ne répond ouvertement à aucun de ses détracteurs, et entreprend de camper au contraire le personnage du grand auteur, à distance de la scène polémique, tout entier absorbé dans le polissage d’une grande œuvre à venir. Mais autour d’eux, les querelles autour des Lettres prennent l’allure d’une série de réactions en chaîne qui font place aux auteurs et aux ouvrages les plus divers. L’unité n’en est pas toujours perceptible, ni même nécessairement reconstituable, du reste. Pamphlets de toutes longueurs, publiés sous les modalités les plus diverses, composés par un seul ou à plusieurs mains, et donnant lieu à des formes de signature et d’engagement auctorial bien différents les un des autres : la querelle est l’occasion d’une confrontation d’écritures qui, pour peu qu’on les observe attentivement, prennent à chaque fois un sens singulier.

18 *

19 L’hétérogénéité des interrogations que la querelle des Lettres soulève au fur et à mesure de son déroulement, son éclatement en plusieurs phases, son creusement en plusieurs querelles dans la querelle, en font ainsi un événement pluriel. Du fait de la durée et de la diffraction de l’événement en plusieurs moments polémiques, ses enjeux se télescopent. Ouverte comme débat sur l’héritage rhétorique, sur le sens politique de l’éloquence, elle touche à la question des formes de l’autorité. Parallèlement, d’autres questions se soulèvent, comme une conséquence de l’activité polémique, portant cette fois sur les jugements en eux-mêmes et les principes qui les sous-tendent. L’activité commune à la plupart des textes qui sont alors publiés est celle de « critique », comprise dans le sens que le mot commence à avoir au XVIIe siècle, de jugement et d’analyse d’un ouvrage de l’esprit. Mais la diversité des manières dont elle est mise en œuvre (de l’invective à l’examen raisonné), comme celle des fonctions qui lui sont données (de l’apologie personnelle à la défense du bien public), rend compte de l’étendue, entre exercice d’une mission de contrôle religieux et moral, et revendication d’une liberté esthétique qui soustrait l’éloquence à ce contrôle, de ce qui peut se jouer dans la fixation de la « bonne » appréciation d’un livre.

 

Notes

[ 1] Thèse soutenue publiquement à l’Université de Paris III/la Sorbonne nouvelle le 13 décembre 2003, devant un jury composé de Mesdames et Messieurs les professeurs Delphine Denis, Hélène Merlin-Kajman, Jean Serroy, Alain Viala (directeur) et Jean Vignes.Retour


POUR CITER CET ARTICLE

Mathilde Bombart « La Querelle des Lettres de Guez de Balzac (1624-1630) », L'information littéraire 1/2004 (Vol. 56), p. 41-45.
URL :
www.cairn.info/revue-l-information-litteraire-2004-1-page-41.htm.