L'information littéraire 2004/2
L'information littéraire
2004/2 (Vol. 56)
64 pages
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I.S.B.N. 2251061142
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Vous consultezLe trope. En relation avec le De tropis de Charisius essai de mise en perspective historique du concept depuis l’Antiquité gréco-latine jusqu’à la fin du XXe siècle[1] [1] Cet article est le résumé d’une thèse préparée sous...
suite

AuteurHélène Fuzier du même auteur



L’ouvrage s’inscrit dans une perspective diachronique très large et vise à cerner, dans l’histoire de la pensée occidentale, essentiellement gréco-latine et française, l’évolution du concept de trope, depuis Aristote jusqu’à la fin du XXe siècle.

2 L’introduction définit d’abord, à partir d’un corpus de quelques textes théoriques remarquables, les types de réaction que suscite le trope. Celui-ci est rarement abordé de façon neutre et distanciée. Souvent défini en termes élogieux par une longue tradition rhétorique, littéraire et grammaticale, qui va de l’Antiquité jusqu’à Fontanier au moins, il est pourtant très fréquemment ignoré du grand public, quand il n’est pas rejeté avec mépris, soit au nom d’une esthétique de la simplicité et de la vérité, ou de la libération de l’art refusant les contraintes et les stéréotypes de la langue classique, soit – dans une période plus récente – au nom des exigences d’une linguistique qui se revendique science du langage et qui ne saurait s’appuyer sur des concepts jugés dépassés.

3 D’ailleurs la notion de trope reste éminemment problématique : si les différentes définitions proposées ne varient guère et si les exemples fournis pour ses diverses espèces sont maintes fois repris dans la tradition rhétorique, la saisie du concept est loin de s’imposer de manière définitive : ni le statut de trope, ni sa division en espèces ne font l’objet d’un consensus. À cela s’ajoute le fait que la notion a parfois reçu d’autres appellations : avant que le mot n’apparaisse, le terme metaphora désignait chez Aristote une réalité très voisine ; à l’autre extrémité de la chaîne historique, ont été créés au XXe s. d’autres termes ou locutions, comme « métasémème » ou « figure de niveau sémantique » dont la signification est la même.

4 Cependant l’utilité du concept semble difficilement contestable : il est nécessaire de rendre compte des différents aspects de l’expression figurée. Celle-ci sollicite l’attention de tous ceux qui s’intéressent au langage, quel que soit le courant de pensée auquel ils se rattachent.

5 D’un point de vue pragmatique, les tropes sont un moyen de rendre la parole plus efficace, un procédé technique qui peut conférer à son usager un pouvoir sur autrui, et cela d’autant plus facilement qu’il est insidieux et agit notamment par son charme. À ce titre le trope a relevé du champ de la sophistique, puis de la rhétorique et peut maintenant être exploité dans le domaine de la publicité et du marketing.

6 Mais le trope peut également être envisagé d’un point de vue purement spéculatif. Il retient l’attention de tous les esprits curieux, désireux d’élucider le fonctionnement de cet objet complexe qui témoigne d’un usage particulier du langage et qui met en jeu une technique susceptible d’être étudiée méthodiquement. À ce titre, son étude trouve sa place dans des œuvres de caractère encyclopédique, aussi bien chez Aristote que plus tard chez Cassiodore, Isidore de Séville ou Jean de Salisbury.

7 Enfin, d’un point de vue esthétique, le trope intéresse tous ceux qui, pleins d’admiration pour les grandes œuvres littéraires, veulent approfondir le plaisir qu’ils goûtent à leur lecture. C’est cette motivation qui a conduit les critiques à jeter les bases d’une réflexion stylistique et cela dès l’Antiquité. Des ouvrages comme le traité Du Style de Démétrios, les opuscules rhétoriques de Denys d’Halicarnasse, le traité Du Sublime de Ps.-Longin ou le texte Vie et poésie d’Homère de Ps.-Plutarque participent de cette tendance. Cette démarche amène nécessairement à réfléchir sur la métaphore ou sur le trope dont les critiques s’efforcent de dégager les effets ainsi que les règles de bon usage.

8 Ainsi, l’étude des tropes répond-elle à des motivations très diverses qui correspondent à trois formes d’intelligence complémentaires, orientées l’une vers l’action, l’autre vers la connaissance pure, la troisième vers l’art et la jouissance qu’il procure. Cette étude se réalise dans des cadres variés : la rhétorique à orientation soit pragmatique, soit philosophique, mais aussi la poétique et la critique littéraire. En outre, dès la fin du IIe s. av. J.-C. et de manière plus marquée encore à partir du Ier s. de notre ère, dans le domaine de la culture latine, l’étude du trope vient s’inscrire dans une discipline qui a conquis son autonomie à une date relativement tardive, la grammaire, et dont les finalités sont pour le moins complexes. Si elle relève de l’esprit scientifique dans la mesure où elle prend en charge l’étude méthodique de la langue, et de la recherche esthétique et critique, en ce qu’elle a aussi pour objet l’étude des textes, elle procède également, pour une large part, d’une tendance normative, puisqu’elle vise aussi à prescrire les règles d’une expression correcte. L’étude du trope s’insère dans l’enquête grammaticale, semble-t-il, dès la fin de la période alexandrine, comme en témoigne la célèbre définition de la grammaire proposée au début de la Technè de Denys le Thrace. Plus tard, chez Quintilien, les tropes, s’ils relèvent normalement de la rhétorique, doivent cependant être abordés dès que l’étudiant suit les cours du grammaticus : leur relevé est en effet un auxiliaire indispensable de l’explication de texte.

9 Dans les Artes grammaticae qui fleurissent entre le IIIe et le Ve s. et qui prolongent sans doute celle du maître de Quintilien, Palémon, la réflexion sur les tropes s’inscrit bien souvent dans une section consacrée aux défauts et aux qualités de l’expression entre lesquels se trouve posée une correspondance, explicite ou implicite : à l’étude des barbarismes, solécismes et autres défauts répond celle des métaplasmes, figures de mots et tropes. Dans la mesure où deux des ensembles de défauts, les barbarismes et les solécismes, sont des fautes contre la correction de la langue, leur étude prend place normalement dans le cadre de la grammaire ; les autres défauts, ainsi que les qualités qui font pendant aux trois ensembles de uitia, se trouvent ainsi attirés dans l’orbite de la grammaire qui, de fait, comporte une partie très proche de la stylistique.

10 Ainsi, l’analyse des tropes se maintient-elle durant toute l’Antiquité gréco-latine, sous plusieurs appellations et à travers des cadres variés, rhétorique, poétique et grammaire, entre lesquels les chevauchements sont loin d’être exclus. Cette diversité d’approche ne disparaît pas ultérieurement. Au Moyen Âge, on retrouve l’enquête sur le trope aussi bien dans des œuvres de caractère encyclopédique que dans des traités de grammaire ou dans des Arts poétiques. À l’époque moderne, nombreuses sont les rhétoriques qui abordent le sujet, mais Dumarsais écrit son traité Des Tropes en qualité de grammairien qui, étudiant « les différents sens dans lesquels on peut prendre un même mot dans une même langue » pose, sans le savoir, les premières bases des études sémantiques ; Fontanier, pour sa part, donne à son étude une orientation plus proche de ce que sera la stylistique. Quant au XXe s., il est marqué par une prolifération de théories sur le trope ou sur la métaphore, abordés dans des perspectives extrêmement diverses. Remettant en cause la rhétorique classique, il étudie le trope en faisant appel à des disciplines nouvelles : sémantique, stylistique, linguistique, néo-rhétorique, sémiotique, disciplines souvent fragmentées en écoles d’orientations diverses, parfois antagonistes.

11 La première partie de la thèse aborde les problèmes généraux posés par la théorie du trope, après la traduction du chapitre que Charisius consacre à ce sujet (IV, II, 358-365 Barwick). Ce texte en effet laisse apparaître de façon très nette les difficultés que pose la réflexion sur le trope dans l’Antiquité : les rapports du trope et de la métaphore, souvent sentis comme très proches (les deux concepts sont définis par Charisius en des termes rigoureusement identiques), le degré d’extension que l’on doit attribuer au trope qui peut porter sur le simple mot ou toucher des unités plus complexes, voire la phrase entière (le trope est défini initialement par Charisius comme une dictio – un mot – mais dans l’étude détaillée de certaines de ses espèces, il est présenté comme une oratio – un propos –).

12 Les quatre chapitres de la première partie abordent successivement le trope antique (étudié à partir de textes grecs et latins de l’Antiquité et du haut Moyen Âge jusqu’au IXe s.), le trope « classique » (de la fin du Moyen Âge au XIXe s.), puis proposent un bilan sur la réflexion conduite jusqu’à ce terme, avant d’envisager les analyses proposées au XXe s., souvent en rupture marquée – et voulue – avec les théories antérieures. La réflexion s’appuie pour l’Antiquité sur le commentaire des auteurs et des textes rhétoriques majeurs : Aristote, la Rhétorique à Hérennius, Cicéron, Quintilien, mais aussi sur des études stylistiques ou des œuvres littéraires comme le traité Du Style de Démétrios, les opuscules rhétoriques de Denys d’Halicarnasse, le traité Du Sublime de Ps.-Longin, les Allégories d’Homère d’Héraclite, le texte Vie et poésie d’Homère de Ps.-Plutarque. Elle est complétée par l’étude des rhéteurs grecs, des artigraphes latins et de leurs continuateurs, Isidore de Séville, Isidore le Jeune et Bède le Vénérable, ainsi que par la littérature patristique. Pour le Moyen Âge, sont envisagés les ouvrages généraux (Hugues de Saint Victor, Jean de Salisbury), les traités de grammaire d’Évrard de Béthune et d’Alexandre de Villedieu, les Arts poétiques de Matthieu de Vendôme, Geoffroi de Vinsauf et Évrard l’Allemand. Pour la Renaissance, deux textes sont privilégiés : la Rhétorique de Fabri, premier ouvrage en français et celle de Fouquelin qui introduit le mot trope dans la langue. Pour la période classique, des jalons sont posés : D. de Colonia, B. Lamy, Dumarsais, Beauzée, Condillac, Fontanier. Pour le XXe s., la réflexion s’appuie sur les travaux de néo-rhétorique littéraire (groupe de Liège, J. Cohen, T. Todorov), sur l’approche sémantique et stylistique, ainsi que sur la sémiotique (R. Barthes, U. Eco), la pragmatique (C. Kerbat-Orecchioni, J.-M. Klinkenberg) et la grammaire philosophique (M. Prandi).

13 L’étude diachronique du concept de trope montre qu’à aucun moment, la réflexion à laquelle il donne lieu ne peut être séparée d’une théorie – ou tout au moins d’une amorce de théorie – de l’expression et du sens. Il convient d’abord de préciser l’origine de la notion.

14 Le terme tropos est un mot d’un emploi assez répandu en grec. Formé sur le radical du verbe trepein « tourner », il possède de multiples acceptions, parmi lesquelles celles de « direction », « tournure », « manière d’être », « mode ». Dans son emploi rhétorique, il n’est attesté qu’à partir du 1er s. avant J.-C. La notion est fréquemment définie comme le transfert d’un mot d’un emploi qui lui est propre vers un autre emploi qui lui est en principe étranger, soit par souci d’embellissement stylistique, soit pour répondre à une nécessité linguistique. Elle se situe ainsi clairement dans le prolongement de la metaphora aristotélicienne qui, dans son sens le plus large, correspond à différents modes d’expression – métaphore, synecdoque, hyperbole et autres figures – qui s’écartent de l’usage habituel des mots.

15 Mais le concept de trope pourrait aussi remonter à une réflexion stoïcienne sur l’origine du langage. Celle-ci malheureusement n’est connue que par des témoignages tardifs. Dans cette théorie, le terme trope, s’il a été utilisé par les philosophes stoïciens, a vraisemblablement servi de mot générique renvoyant aux différents modes de création lexicale dégagés par leur analyse.

16 Ainsi le trope de la tradition rhétorique résulterait du croisement entre la metaphora aristotélicienne et le trope stoïcien ; à la première il emprunterait sa fonction d’embellissement et d’expressivité stylistique, au second son rôle proprement linguistique.

17 Ce mode d’expression, souligne Quintilien dès la fin du 1er s. après J.-C., tend rapidement à être considéré comme « l’ornement principal et presque unique du discours ». Il fait couple avec la notion de figure. Tropes et figures constituent deux des éléments majeurs de l’elocutio dans la mesure où ils participent de manière essentielle à l’ornatus, vertu fondamentale du discours.

18 Chez les artigraphes, à partir du IVe s., les tropes forment le premier des quatre ensembles de qualités de l’expression, tropes, métaplasmes, figures de mots et figures de pensée.

19 La notion de trope est non seulement située par rapport à d’autres qualités du discours, mais elle est également appréciée, dans une perspective paradigmatique, par rapport à d’autres modes d’expression concurrents. Les premiers rhéteurs grecs opposent, dans le cadre d’un système binaire, les tropes, emploi des mots en un sens détourné, à la kuriologiva, emploi des mots avec leur valeur propre. D’autres systèmes, plus complexes, mettent en regard, face à une norme neutre, la correction du langage, deux pôles opposés, l’impropriété (ajkurologiva) qui est un défaut, et le trope, qui détourne les mots de leur emploi propre, mais pour conférer au discours plus de noblesse ou d’expressivité, et qui est bien sûr une qualité.

20 Mais le trope ne se limite pas à un usage particulier du langage, il s’inscrit dans le tissu même du discours et participe ainsi au sens global de l’énoncé ; il permet d’interpréter le texte dans son ensemble.

21 L’herméneutique chrétienne aborde plus particulièrement ces questions de lecture interprétative. Les premiers exégètes distinguent deux niveaux de lecture possible pour un texte donné : celui-ci offre toujours un sens littéral sur lequel peut se greffer un sens second, le sens spirituel. Les tropes qui emploient les mots en les détournant de leur usage premier, sont aptes à faire apparaître cette portée symbolique du texte, d’ordre spirituel. Dès lors, la dichotomie propre/ figuré, qui se substitue à l’opposition plus ancienne propre/ non propre, devient particulièrement importante. Cette dichotomie, malgré quelques hésitations par exemple chez Augustin, est en général placée sous la dépendance du sens littéral. On a donc un schéma complexe : le sens littéral (comprenant l’opposition propre/figuré) complété par le sens spirituel (souvent analysé en trois composantes, tropologie, allégorie, anagogie). Ce schéma se maintient au moins jusqu’au XVIIIe s. Il est repris dans ses grandes lignes par Fontanier au début du XIXe s. Toutefois ce dernier modifie sensiblement la perspective en réduisant la composante spirituelle du sens à la simple interprétation intellectuelle d’un texte, dans une approche purement laïque.

22 Au XXe s., l’opposition propre/figuré est fréquemment remise en question. Cependant sont introduits d’autres couples antithétiques qui, malgré des perspectives théoriques nettement plus complexes, sont en définitive assez proches de l’analyse classique, par exemple sens littéral/ sens figuré ; sens virtuel/sens actuel ; sens potentiel/sens effectif ; sens (ou degré) perçu/sens (ou degré) conçu ; sens donné/sens construit.

23 Toutes ces paires supposent peu ou prou la notion d’écart entre deux modes d’expression, idée déjà dégagée par l’analyse aristotélicienne et reprise au XXe s. sous des appellations diverses : déviance, prédication impertinente, anomalie sémantique, incongruité conceptuelle…

24 La théorie du trope suppose aussi, outre une réflexion de caractère sémantique, une élucidation de ses diverses fonctions. Le trope possède, au-delà de son rôle linguistique et de sa motivation stylistique, bien dégagés dès l’Antiquité, des fonctions impressives et surtout expressives, pressenties à date ancienne, mais mises en lumière plus nettement à la période moderne. Il est un puissant moyen d’explicitation de la pensée. La métaphore donne à voir, comme l’avait déjà souligné Aristote ; elle repose sur une saisie intuitive des analogies et sert à exprimer la fulgurance de cette perception. Par suite, elle est apte à communiquer rapidement une connaissance au destinataire du discours. Pour Cicéron, elle permet de révéler la pensée du locuteur dans toute sa complexité et constitue un facteur de clarté et même d’intelligibilité.

25 Plus tard, au XVIIe s., Lamy approfondit ce point de vue de manière originale, en partant de l’idée capitale que toute saisie du réel est subjective, dans une large mesure. Sur une réalité donnée, il existe une multitude de points de vue différents. Pour rendre avec exactitude son propre point de vue, pour présenter l’objet sous la face qui lui paraît pertinente, le locuteur est obligé de se servir de tropes ; en recourant non pas à la désignation directe, mais en employant des termes qui, grâce à un processus d’association mentale, excitent l’idée principale par le biais d’idées accessoires plus expressives, il assure à la communication son efficacité maximale.

26 Cette intuition est reprise au XVIIIe s. d’abord par Dumarsais qui souligne l’importance de l’imagination dans la création des tropes. Si nous les utilisons, ce n’est pas pour pallier une carence de la langue, c’est qu’ils s’imposent à notre esprit. Quelques années plus tard, Condillac développe la réflexion en mettant l’accent sur la nécessité d’une expression parfaitement adéquate à la pensée. Le trope est pour lui un moyen d’atteindre les deux qualités essentielles du style, la netteté et le caractère, c’est-à-dire l’adaptation exacte de l’écriture à l’idée, mais aussi au sujet et aux sentiments du locuteur ou de l’écrivain. Ces mots pris dans un sens emprunté correspondent à la vision originale de celui qui s’exprime.

27 Les théoriciens du XXe s. retrouvent ces intuitions et les intègrent dans leur système. Pour P. Ricœur, la métaphore est l’expression d’un autre regard sur la réalité ; pour G. Lakoff et M. Johnson, elle constitue un principe fondamental pour comprendre l’expérience humaine, qu’elle soit le reflet sur le plan linguistique d’une pratique préexistante, dans le cas d’une métaphore d’usage, ou qu’elle renouvelle notre compréhension du monde, s’il s’agit d’une métaphore plus originale. Pour D. Sperber et D. Wilson enfin, la métaphore répond au principe de pertinence dans la mesure où elle condense en une seule expression un vaste réseau d’effets sémantiques contextuels que l’auditeur peut aisément dégager.

28 Mais étudier le trope suppose aussi une démarche qui aborde les tropes dans leur diversité. Comment donc les classer ?

29 Il importe tout d’abord d’opérer une distinction fondamentale entre tropes vifs et tropes lexicalisés. Le trope vif ou trope d’invention est une création originale qui donne de la réalité une image inédite ; à l’inverse, le trope lexicalisé a perdu son pouvoir évocateur et peut même ne plus être senti du tout par l’usager de la langue. Certes, entre ces deux extrêmes, il existe toute une gamme d’emplois intermédiaires. Mais la distinction entre les deux types est capitale, même si elle n’a été mise en lumière que tardivement ; c’est Fontanier en effet qui, en opposant les tropes vraies figures, fondés sur un choix du locuteur, aux tropes d’emploi contraint qui pour lui ne sont pas des figures, a mis en place ce principe d’analyse essentiel.

30 En revanche, la répartition des tropes en espèces est beaucoup plus ancienne. Rhéteurs et grammairiens de l’Antiquité rivalisent d’ingéniosité pour distinguer les différents tropes. Cette activité classificatoire se prolonge au cours de la période moderne. Selon les théoriciens, le nombre de tropes varie beaucoup : dans l’Antiquité, on en distingue de 9 (Ps.-Plutarque) à 41 espèces (Ps.-Tryphon). À partir du XVIe s. certains rhéteurs opèrent un travail de réduction drastique du nombre des tropes, 4 (Fouquelin, Sanctius, Vossius, Vico) ou même 3 à partir de Beauzée et au XXe s., pour certains au moins, seulement 2, désignés plaisamment par Genette en ces termes : « le couple figural exemplaire, chien de faïence irremplaçable de notre propre rhétorique moderne : Métaphore et Métonymie ».

31 Les douze chapitres de la seconde partie sont consacrés aux douze espèces de tropes répertoriés par Charisius : métaphore, catachrèse, métalepse, métonymie, antonomase, synecdoque, onomatopée, périphrase, hyperbate, hyperbole, allégorie, homoïose. Ces chapitres traitent autant de l’histoire des mots dont le sens fluctue, parfois largement, en fonction des époques et, pour une période donnée, en fonction des théoriciens, que de l’histoire des idées, domaine où ils s’efforcent de montrer dans quels contextes les concepts se forgent et comment ils évoluent sous l’influence de différents courants de pensée. Par exemple la catachrèse dans la Rhétorique à Hérennius comme chez Cicéron, consiste dans l’emploi extensif d’un mot, emploi qui peut ne pas être dépourvu d’effets stylistiques. Pour d’autres théoriciens, Quintilien, les rhéteurs grecs ou les artigraphes latins, elle est un simple outil de création lexicale : elle s’oppose à la métaphore en ce qu’elle est employée pour pallier une carence de la langue, quand il n’existe pas de terme spécifique correspondant à l’idée à dénommer, tandis que, dans le cas de la métaphore, ce terme existe. Certains spécialisent même la catachrèse dans l’utilisation d’un terme avec une valeur contextuelle en contradiction avec sa signification première. Ces divergences de conception sont renforcées par les différences d’orientation des théoriciens qui assignent à ce trope des statuts très divers. Pour les grammairiens ou les sémanticiens, la catachrèse revêt une importance toute particulière : chez Dumarsais, c’est le premier des tropes ; Darmesteter en fait « l’acte émancipateur du mot » et « une des forces vives du langage ». À l’inverse, les travaux de rhétorique ou de stylistique tendent à marginaliser la catachrèse : pour Fontanier, elle est un trope d’emploi contraint et, par conséquent, n’est pas une véritable figure ; Bally remplace l’appellation catachrèse par celle d’« image morte » soulignant ainsi qu’elle est pour lui dépourvue de tout caractère expressif.

32 Plus grande encore est l’incertitude au sujet de la définition et du statut de la métalepse : celle-ci est conçue soit comme un jeu de mots fondé sur le phénomène de l’homonymie ou de la polysémie (chez les rhéteurs grecs et chez Quintilien – elle s’apparenterait alors à notre moderne calembour), soit comme l’expression simplement allusive d’une idée (chez les artigraphes), soit comme l’expression du conséquent par l’antécédent (chez Isidore le Jeune). De semblables fluctuations se retrouvent à la période moderne : G. Genette fait même de la métalepse une figure du récit consistant à brouiller les différents plans de la diégèse, par exemple au moyen des intrusions du narrateur dans l’histoire ou aux apostrophes fictives qu’il adresse à son lecteur.

33 Certains tropes, définis à l’origine de manière assez restrictive, acquièrent à l’époque moderne de nouvelles valeurs. C’est le cas de l’antonomase qui, à date ancienne, consiste à remplacer un nom propre par un nom commun ou par un équivalent périphrastique ; à partir du Moyen Âge, avec Geoffroi de Vinsauf, se fait jour une nouvelle conception selon laquelle l’antonomase remplace un nom commun par un nom propre, désignant habituellement le porteur le plus illustre d’une qualité. Ces deux formes d’antonomase se trouvent associées à partir de Lamy qui pour la première fois présente pour ce trope une définition à deux volets symétriques et en fait ainsi une figure bifrons.

34 L’évolution du concept d’allégorie est encore plus curieuse et complexe. Le terme, qui signifie « parole différente, autre manière de parler », est attesté pour la première fois chez Démétrios pour lequel il désigne un propos allusif reposant sur un sous-entendu, utilisé pour frapper l’esprit, pour impressionner et faire frissonner ou pour conférer plus de verve à l’expression. La Rhétorique à Hérennius, sous l’appellation permutatio, voit dans l’allégorie un propos reposant sur une discordance entre le plan de l’expression littérale et celui de l’idée. Cicéron introduit pour présenter ce trope une formule (continuae plures tralationes) qui donnera naissance à la définition la plus communément admise de l’allégorie pendant des siècles : la métaphore continuée. Mais à côté de cette forme majeure de l’allégorie, se développe, chez Quintilien et plus encore chez les artigraphes, une nouvelle conception de la figure qui en fait un trope composite, procédant, selon la formule de Charisius, soit d’une similitude obscure, soit d’un contraire. Les artigraphes sont ainsi conduits à la décomposer en sept espèces, ironie, antiphrase, énigme, charientisme, parémie, sarcasme, astéisme, espèces qui, à l’origine, étaient indépendantes et qui dans la tradition ultérieure ont souvent retrouvé leur autonomie. Mais la notion d’allégorie est aussi utilisée pour faire référence à une méthode d’interprétation textuelle, soit dans le monde païen pour amender les mythes, pour corriger ce qu’ils ont de choquant et tout particulièrement pour proposer une relecture d’Homère, soit dans le monde chrétien, à la suite de l’apôtre Paul et de l’auteur de l’épître aux Hébreux, pour fournir une clé permettant d’accéder à l’intelligence de l’Écriture sainte, notamment de l’Ancien Testament. Mais à la période moderne une évolution sémantique se dessine pour le mot allégorie qui, dans la majorité de ses emplois, en vient à désigner, à partir du XVIIe s., la représentation personnifiante de réalités abstraites. Une telle évolution résulte sans doute de deux facteurs : d’une part l’utilisation du terme dans le domaine iconique, comme substitut de l’appellation plus ancienne hiéroglyphe, pour renvoyer à une représentation concrète à contenu symbolique, d’autre part l’apparition de la locution « métaphore filée » comme équivalent de la notion ancienne d’allégorie.

35 Le dernier des tropes de la liste artigraphique, l’homoïose (assimilation) apparaît tardivement, est assez peu attesté et disparaît à la fin du Moyen Âge. C’est un trope complexe comportant trois variétés, l’icon (image), la parabole (parallèle) et le paradigma (exemple). L’existence même d’un concept associant des notions à première vue hétérogènes comme des formes de la comparaison (icon, parabole) et l’exemple (paradigma) pose problème. Certes, les trois concepts sont connus depuis longtemps mais leur regroupement ne s’est opéré que progressivement. Chez Aristote, les deux formes de la comparaison, la parabolè et l’eikon, sont traitées dans des cadres tout à fait indépendants : la première ressortit à l’invention et elle est subordonnée au paradeigma qui désigne à la fois l’exemple proprement dit (le précédent historique) et l’exemple fictif comprenant le parallèle et la fable. La seconde prend place dans l’étude de la lexis (style) et elle est placée sous la dépendance de la métaphore. Entre ces deux notions, aucun lien n’est établi. Il faut attendre la Rhétorique à Hérennius pour qu’une amorce de rapprochement apparaisse : dans l’énumération des figures de pensée (et non des tropes), la similitudo (équivalent de la parabolè grecque), l’exemplum (pendant du paradeigma) et l’imago (qui correspond à l’eikon) sont classés respectivement dixième, onzième et douzième figure. Certes, on n’a là qu’une simple juxtaposition d’études des trois notions, aucun terme générique ne vient coiffer l’ensemble, mais l’auteur souligne plus ou moins explicitement les liens qui s’établissent entre les trois figures, sans cependant dégager clairement la parenté entre la similitudo et l’imago. C’est dans une œuvre chronologiquement très proche, le De inuentione de Cicéron, que, pour la première fois, sous la désignation de comparabile, qui traduit vraisemblablement le grec homoiosis, sont présentées dans une visée synthétique trois formes d’assimilation comparative, l’imago, la conlatio (parallèle) et l’exemplum. Dans ce texte, le comparabile a un statut ambigu : il relève de l’inuentio, mais a aussi sa place dans l’elocutio ; il est à la fois ornement et élément de preuve.

36 Mais c’est chez Quintilien que l’on trouve l’étude la plus fouillée de la comparaison que l’Antiquité nous ait léguée. Sans doute s’appuie-t-il sur l’opposition établie par Aristote entre une comparaison-preuve (sous la dépendance de l’exemplum) et une comparaison-ornement (du ressort de l’elocutio), mais, alors que son prédécesseur faisait de ces deux types des concepts distincts, Quintilien a le mérite de les réunir dans la notion de similitudo qui répond à ces deux motivations, étudiées chacune dans un texte différent. D’ailleurs, dans le second, il souligne que la ligne de démarcation entre les deux types est parfois très ténue : certaines similitudes de preuve contribuent aussi à l’embellissement de l’expression. Le mot similitudo a donc chez Quintilien une valeur générique et ce terme lui-même apparaît comme un hyponyme d’exemplum, qui dans son acception la plus large, subsume l’exemple historique (exemplum au sens restreint) et la similitudo de preuve. On est tout près de la notion d’homoïose, telle qu’on la trouve chez certains rhéteurs grecs ou chez les artigraphes latins.

37 Pour les premiers, l’homoïose est un concept très élastique : il suppose à l’origine une opération mentale de mise en relation entre deux réalités rapprochées en vertu d’une analogie : ce processus peut s’exprimer sous la forme d’une comparaison (au sens grammatical du terme), mais aussi d’un parallélisme plus ou moins formalisé. Toujours dans le domaine grec, il faut mentionner, en marge de cette approche essentiellement techniciste, l’étude de Ps.-Plutarque sur les comparaisons homériques, réparties en trois espèces (eikon, homoiosis et parabolè) et présentées selon un classement thématique assez souple : les images ne sont plus vues comme de simples procédés rhétoriques, mais elles sont un mode d’expression poétique et une forme de langage particulièrement expressif.

38 Chez les artigraphes, si la notion d’homoïose est définie de manière homogène, la distinction des espèces pose problème, elle comporte des variations d’un auteur à l’autre et surtout le principe de structuration du concept manque de clarté. Ce sont ces fluctuations et ces incertitudes qui expliquent sans doute que l’on ne retrouve plus l’homoïose dans la rhétorique classique française.

39 Le travail de réflexion sur les espèces de tropes s’efforce aussi de faire percevoir, outre les évolutions propres à chaque catégorie, les rapports que l’on peut établir entre elles ainsi que le principe générateur à l’origine de chacune d’elles. Dans ce domaine encore, les positions sont extrêmement divergentes. À date ancienne, les différents tropes sont la plupart du temps traités isolément. On peut tout au plus considérer qu’ils forment deux ensembles : les sept premiers tropes (métaphore, catachrèse, métalepse, métonymie, antonomase, synecdoque, onomatopée) correspondent sans doute à la liste primitive, d’origine stoïcienne ; ils sont employés en tant que « mode de désignation » ou d’expression de la pensée. Les autres, produits d’adjonctions ultérieures à cet ensemble originel, ont plutôt une fonction ornementale et sont utilisés, selon le témoignage de Quintilien, « non pour désigner quelque chose, mais seulement pour embellir un discours ou lui donner de l’ampleur ». Certaines catégories sont reliées à un principe générateur, mais sans aucun esprit de système. Ainsi la métaphore est associée à la notion de similitudo en ce qu’elle repose sur une ressemblance entre deux objets : certains théoriciens, à la suite d’Aristote, soulignent le lien entre les deux figures de la métaphore et de la comparaison. La métonymie, elle, est parfois associée à la notion de proximitas (ou de uicinitas) en ce qu’elle suppose un rapport de contiguïté entre deux objets ; mais le plus souvent, rhéteurs et grammairiens se contentent d’énumérer les différentes formes que peut prendre cette relation : contenant pour contenu (ou l’inverse), cause pour effet, inventeur pour objet inventé…

40 À l’époque moderne, à partir de la Renaissance, un travail de systématisation commence à s’opérer. Appliquant les principes de la division ramiste, Fouquelin subordonne la catachrèse, l’allégorie, l’énigme et l’hyperbole à la métaphore et place l’antonomase sous la dépendance de la synecdoque. Il ne retient que quatre principes qui fondent son système : transfert de cause à effet, ou de sujet à accident (ou l’inverse) pour la métonymie, transfert de contraire à contraire pour l’ironie, de semblable à semblable pour la métaphore, du tout à la partie (ou l’inverse) pour la synecdoque. Si des analyses plus traditionnelles se maintiennent encore longtemps, cet esprit de système trouve aussi des prolongements et se manifeste notamment de façon éclatante au XVIIIe s. avec Beauzée qui, lui, ne retient que trois principes : similitude, correspondance et connexion.

41 Au XXe s., les théories explicatives se multiplient. Ainsi, pour Jakobson et ses disciples, la métaphore s’oppose à la métonymie en ce qu’elle opère un transfert sur l’axe paradigmatique du discours, tandis que la seconde opère une substitution sur l’axe syntagmatique. D’autres théoriciens voient dans la métaphore le produit de deux synecdoques (le groupe de Liège) ou de deux métonymies (A. Henry). D’autres s’efforcent de l’intégrer dans une théorie plus générale, par exemple celle de la connotation (C. Kerbrat-Orecchioni), ou d’en rendre compte en faisant appel à une approche syntaxique (I. Tamba-Mecz, J. Gardes-Tamine) ou encore pragmatique. Mais l’effort de théorisation, pour intéressant qu’il soit, paraît impuissant à fonder un système parfaitement complet et cohérent.

42 L’étude des motivations des tropes ainsi que des effets qu’ils produisent semble en revanche plus féconde. Les travaux de Le Guern sur la métaphore et la métonymie, ceux de M. Bonhomme sur la métalepse et la métonymie sont examinés en détail. Ils ouvrent la voie à une approche stylistique des textes qui rend à ceux-ci la première place. Ainsi Le Guern analyse l’usage fait de la métaphore en s’appuyant sur les trois fonctions du langage mentionnées par la rhétorique latine : docere, placere, mouere. La première est réalisée par la métaphore, d’abord dans la mesure où elle propose une formulation synthétique d’une idée complexe et où elle insiste sur l’élément essentiel grâce à la mise en relief de l’attribut dominant. Mais elle permet aussi, en poésie, de briser les frontières du langage et de « dire l’indicible ». Elle résulte de la démarche du locuteur « qui veut traduire en mots une saisie de l’univers qui dépasse la logique commune et le langage commun ». La fonction expressive de la métaphore est ici largement pressentie. Son rôle esthétique, correspondant à la deuxième motivation, placere, est en revanche minoré par Le Guern qui refuse de voir dans la métaphore un simple ornement de style. Le troisième rôle, mouere, consiste, selon Le Guern, à émouvoir, à atteindre la sensibilité du lecteur ou de l’auditeur. La métaphore, qui offre moins de prise logique à la réfutation que la comparaison, constitue une stratégie efficace pour la persuasion. D’autre part, quand elle est spontanée, elle exprime une émotion ou un jugement de valeur qu’elle parvient à transmettre parce que l’image associée qu’elle introduit appelle une réaction affective. Cette analyse de caractère général est complétée par l’étude du rôle particulier assigné à la métaphore dans un texte donné. Celle-ci, selon Le Guern, fait alors apparaître le texte comme « la manifestation d’une personnalité particulière ».

43 Dans son ouvrage consacré à la métonymie, M. Bonhomme distingue pour cette figure quatre fonctions pragmatiques qui sont à l’origine d’effets stylistiques variés. Par exemple, dans sa fonction diégétique, elle peut produire un effet d’animation et de caractérisation, ou encore de concrétisation ; elle est aussi un puissant moyen de dramatisation. Employée dans les descriptions, elle est apte à exprimer « notre perception du monde en le réorganisant par des contaminations de proche en proche ». Dans la mesure où elle met l’accent sur un élément particulier de la réalité, elle joue un rôle de « filtrage thématique » et constitue un excellent révélateur de la subjectivité du locuteur.

44 La conclusion de la thèse se propose de montrer la pertinence du concept de trope. Celui-ci peut être tenu pour une notion susceptible d’éclairer utilement le fonctionnement du langage, écrit ou oral, conventionnel ou plus original, constitué ou en cours de création. Mais il est nécessaire de le redéfinir plus précisément, de délimiter la catégorie et de présenter les grandes classes qui le constituent ainsi que les fonctions qu’il remplit. Cela suppose de traiter certains problèmes préalables, de caractère théorique (extension du phénomène tropique, mode de fonctionnement, opposition entre sens propre et sens figuré, validité de la notion d’écart) ou méthodologique (angle d’approche utilisé pour cerner le concept).

45 Le trope doit être considéré comme un phénomène linguistique d’extension variable. Si le trope lexicalisé peut se localiser dans le mot simple, il touche assez souvent des unités plus complexes, syntagmes nominaux ou verbaux, expressions figées phrastiques. Quant au trope d’invention, il est par nature de caractère discursif. S’il se réalise parfois dans un mot-foyer, il prend souvent la forme d’une périphrase ou peut se trouver développé par plusieurs termes, s’étendre à l’ensemble d’un texte, voire à une œuvre entière.

46 Dans son mode de fonctionnement, le modèle substitutif, qui fait du trope un phénomène de remplacement d’une expression propre par une expression figurée, doit être absolument écarté. Ce modèle amène trop souvent à « traduire » le trope en langage non figuré, ce qui est dans bien des cas impossible et, de plus, toujours appauvrissant. Le sens figuré n’est pas la négation ou le reniement du sens propre, mais se construit précisément à partir du sens propre. Le mot tropique ne change pas de sens, mais il est l’expression d’un changement du regard porté sur la réalité par le locuteur. Il fait apparaître une vision focalisée du réel.

47 Cependant la notion d’écart peut difficilement être récusée, même si elle est d’un maniement délicat. Elle implique en effet l’existence d’un point de référence que l’on peut appeler « degré zéro » de l’expression et dont il convient de préciser la nature. La détermination de l’écart par rapport à une hypothétique écriture transparente, parfaitement objective, semble échapper à l’esprit humain et, d’autre part, elle ferait du trope un élément négatif, une imperfection. L’écart par rapport à un usage conventionnel du langage est plus facile à préciser, mais le concept ne peut s’appliquer qu’aux tropes vifs, qui constituent d’authentiques actes de parole ; dès l’instant où le trope est intégré dans la langue, il devient stéréotypé et perd son caractère d’écart. Cependant la notion reste pertinente, au moins pour expliquer la genèse du trope.

48 Pour cerner le concept de trope, plusieurs angles d’approche ont été proposés : rhétorique, sémantique, stylistique, syntaxe, pragmatique… Mais il est peut-être plus intéressant de chercher à préciser l’opération mentale qui sous-tend le trope. Celui-ci peut être tenu pour un détournement de la fonction référentielle du langage au profit de sa fonction expressive : l’expression tropique, support de ce détournement, met en jeu les relations complexes qui se tissent entre le monde extérieur dont rend compte le locuteur, ce dernier et son ou ses récepteurs.

49 La catégorie du trope mérite d’être maintenue, même si elle doit être épurée de quelques éléments qui lui sont étrangers. L’onomatopée figurait à juste titre au premier rang des tropes chez les Stoïciens, dans la mesure où ils concevaient ceux-ci, non comme des détours d’expression, mais comme des modes de création lexicale. Dans une perspective moderne, l’onomatopée ne peut être tenue pour un trope, même en donnant au terme le sens étendu de mot expressif : les phénomènes de symbolisme phonétique et d’harmonie imitative concourent sans nul doute à renforcer le pouvoir évocateur des images, mais ils ne sont pas en eux-mêmes créateurs de sens. De même, si, dans l’Antiquité, l’hyperbate a pu être rangée parmi les tropes, c’est parce que, perturbant la construction de la phrase, elle a pu être regardée comme un détour dans l’expression de la pensée ; mais, quelles que soient ses qualités, son aptitude à reproduire le parcours sinueux de la pensée ou le bouleversement de l’esprit en proie à l’émotion ou à la passion, elle n’a qu’un rôle expressif ; elle est en elle-même dénuée de tout pouvoir de référenciation.

50 Les tropes issus de la tradition antique et que l’on conservera dans la catégorie redéfinie comme précédemment peuvent être répartis en quatre ensembles, en utilisant un critère logique :

51 1) Tropes fondés sur l’assimilation entre deux réalités hétérogènes, sur la base d’une relation de ressemblance ou d’analogie (métaphore, antonomase et périphrases métaphoriques, allégorie et figures associées : comparaison, proverbe métaphorique, exemplum, parabole) ;

52 2) Tropes reposant sur un glissement notionnel entre deux réalités appartenant à un même domaine conceptuel (métonymie, synecdoque, métalepse, ainsi que les antonomases synecdochiques ou de type métonymique et beaucoup de périphrases) ;

53 3) Tropes rapprochant deux concepts ou deux pensées qui présentent à des degrés divers une qualité donnée, sur la base d’un travail de variation dans l’intensité de cette qualité (avec amplification, dans le cas de l’hyperbole ; avec minoration, dans celui de la litote) ;

54 4) Tropes rapprochant deux idées ou deux pensées par inversion de la relation attendue (antiphrase, ironie).

55 Tous les tropes participent à un projet de communication et, dans ce cadre, ils répondent à des fonctions particulières qu’il est intéressant de préciser. Les tropes qui reposent sur une analogie peuvent avoir un rôle pédagogique : ils rendent accessible une réalité complexe en introduisant une image, plus simple à comprendre. C’est le cas de la métaphore et surtout des tropes plus développés comme l’allégorie ou la parabole chrétienne. Les tropes peuvent avoir également un rôle logique. Ils permettent d’ordonner le réel, de faire apparaître des correspondances entre éléments analogues et d’éclairer une structure en la rapprochant d’une autre qui lui est semblable. La métaphore, quand elle est filée, est utile pour faire progresser le raisonnement. Employés dans des textes narratifs, les tropes, notamment la métonymie et la métalepse, ont un rôle diégétique très net : les divers transferts qu’ils supposent ont pour résultat d’effacer un des pôles de la diégèse et du même coup de valoriser un autre pôle (l’agent responsable, l’antécédent, le conséquent…) plus déterminant ou plus caractéristique.

56 Dans d’autres contextes, les tropes peuvent avoir un rôle poétique. L’énonciateur recrée le monde par sa parole. L’image, comparaison ou métaphore, mais aussi certains transferts métonymiques, certaines périphrases, ont une valeur descriptive et suggestive très marquée, que renforce souvent la densité de l’expression. Ils introduisent des rapprochements hardis ou font percevoir des correspondances restées inaperçues. Fruits de l’imagination du locuteur, ils éveillent celle du récepteur et déclenchent le rêve ou stimulent la curiosité, lorsqu’ils proposent des associations étranges. Ils peuvent alors devenir énigmes et remplir ainsi une fonction ludique. Ils permettent de cultiver l’ambiguïté d’un propos et d’amuser le lecteur ou l’auditeur grâce au jeu sur le double sens possible.

57 Sur le plan social, le trope facilite la communication et est un élément non négligeable d’intégration dans un groupe. Certains tropes apparaissent comme caractéristiques d’un sociolecte ; ils créent, entre les membres d’une communauté donnée, une complicité et cimentent les liens qui les unissent. Les périphrases euphémiques, les compliments hyperboliques sont susceptibles de détendre l’atmosphère, d’apaiser les tensions et d’améliorer les relations interpersonnelles.

58 Ainsi le trope, qui dans son principe est une création propre à un locuteur donné, désireux de trouver la formule la plus adéquate pour rendre compte de sa pensée de façon originale et nuancée, n’en répond pas moins à des motivations très variées, tant individuelles que relationnelles.

 

Notes

[ 1] Cet article est le résumé d’une thèse préparée sous la direction de M. le Professeur J. Daude et soutenue en décembre 2002 à l’Université Paul-Valéry (Montpellier III).Retour


POUR CITER CET ARTICLE

Hélène Fuzier « Le trope. En relation avec le De tropis de Charisius essai de mise en perspective historique du concept depuis l'Antiquité gréco-latine jusqu'à la fin du XXe siècle », L'information littéraire 2/2004 (Vol. 56), p. 26-33.
URL :
www.cairn.info/revue-l-information-litteraire-2004-2-page-26.htm.