2001
La clinique lacanienne
Actualité d’un symptôme féminin : la stérilité psychique
Claude-Noële Pickmann
La clinique analytique nous oblige à prendre acte d’un effet
symptomatique sur la maternité de la récente maîtrise de leur fécondité par les
femmes, en soulignant la fréquence d’un symptôme de stérilité psychique chez la
seconde génération de femmes à en bénéficier. Médecins et psychanalystes y sont
quotidiennement confrontés, alors que les cas sont de plus en plus
nombreux.
Prévenons d’abord les malentendus possibles : je précise donc
que ce constat ne signifie pas que je veuille remettre en cause les acquis
obtenus par les femmes de ma génération grâce au combat féministe, ni contester
les bénéfices considérables que cette libération a engendrés pour leur
sexualité comme pour leurs possibilités de se réaliser. Mais, on le sait, il
n’existe pas d’avancée, dans quelque domaine que ce soit, qui ne s’accompagne
des effets symptomatiques que cette avancée engendre dans le même temps. C’en
est le prix à payer.
« Un enfant si je veux, quand je veux » ?
Avec la liberté de la contraception et la dépénalisation de
l’avortement, sexualité et maternité se sont trouvées, pour la première fois,
déconnectées l’une de l’autre. Que la maternité ait cessé d’être le paradigme
d’un destin féminin accablant au profit d’un choix librement consenti,
correspondant à un désir conscient d’enfanter, a donné potentiellement aux
femmes, en plus d’une sexualité libérée du risque de grossesse, un pouvoir à la
fois nouveau et en même temps considérable. Car elles ont ainsi, du moins en
apparence, pris en main les rênes de la procréation. À ce titre, c’est l’un des
premiers changements de sociétés ayant contribué au bouleversement actuel de
l’édifice générationnel traditionnel, fondé sur les règles du patriarcat. De
plus, la promesse de maternité ouverte par les techniques de procréation
médicalement assistée ayant fini de la séparer de la sexualité, le choix de
mettre un enfant au monde peut sembler relever de la seule responsabilité des
mères. Les femmes ayant alors toute la charge de la décision, cela leur
donnerait, du moins fantasmatiquement, les rênes de la filiation en plus de
celle de la procréation. Cela n’est sans doute pas étranger au fait que, dans
certains pays dont la France, la loi se charge de tempérer cette possibilité de
toute-puissance phallique des femmes en n’autorisant que les couples
hétérosexuels stériles à user de la procréation médicalement assistée.
Remarquons, cependant, que l’édifice générationnel traditionnel
est, aujourd’hui, bien plus grandement menacé par les nouvelles techniques de
procréation qui, en se passant de l’acte sexuel pour féconder les femmes,
élimine déjà les pères de leur rôle de géniteurs et ne tarderont pas, dès
qu’elles en seront capables, à éliminer aussi les mères, laissant à la seule
technique la fabrication des générations futures, avec la chosification des
êtres humains que cela implique.
Ajoutons, cela a déjà été maintes fois souligné, que ces
techniques qui, au départ, semblaient bien répondre à une demande des femmes,
s’avèrent s’intéresser surtout à leur capacité procréatrice, en conformité avec
une idéologie techniciste de la science pour laquelle l’échec n’a pas de place.
C’est pourquoi ce pouvoir des femmes, parfois si fortement dénoncé, est-il plus
virtuel que réel. Il a été immédiatement récupéré par les techno-sciences, non
sans que les femmes y collaborent, souvent à leur insu, en continuant de
s’offrir à l’expérience alors même qu’elles disent parfois y être réduites à un
« corps matrice
[1]
».
Alors que la contraception, en donnant aux femmes la liberté de
remettre à plus tard, voire de refuser de devenir mère, avait eu, entre autres
effets, d’inscrire la maternité dans une parole féminine, la médecine de la
procréation a eu vite fait de la faire taire, soutenue en cela par le social,
en la recouvrant du « projet parental » au nom duquel on justifie souvent
l’acharnement des procédures supposées conduire une femme à « avoir » un
enfant, bien au-delà du désir d’enfanter qu’elle peut reconnaître pour
sien.
S’il est vrai que cette potentialité de maîtrise de la
fécondité donnée aux femmes par la contraception ne pouvait manquer de
rencontrer chez toute femme une correspondance inconsciente fantasmatique,
celle-ci a trouvé dès l’origine son expression la plus spontanée dans le slogan
« un enfant si je veux quand je veux » par lequel les femmes ont revendiqué le
droit de décider librement de leur maternité. Alors même qu’il s’agissait
surtout, à l’époque, de défendre l’idée qu’une femme serait libre de refuser
d’être mère, pour certaines, cela a donné prise à un fantasme de
toute-puissance qui trouve toujours à s’actualiser dans une figure de mère
phallique à laquelle rien ne peut manquer et dans laquelle les femmes sont
supposées retrouver l’authenticité qui manque aux liens sociaux organisés par
le patriarcat.
Quant aux hommes, ils n’ont cessé de témoigner de leurs
questions et de leurs difficultés à faire face à la demande d’enfant au moment
où elle leur est adressée par leur femme. Ils témoignent également largement de
leur embarras à trouver leur place dans les techniques de procréation
artificielle par lesquelles ils se sentent, non sans raison, évincés dans leur
désir d’homme, de père, et réduits à une fonction de sperme.
Cependant, comme on le vérifie le plus souvent, le « vouloir »
d’un sujet ne coïncide pas nécessairement avec son désir inconscient. Le
rabattement de l’un sur l’autre provoque le sujet du désir et le laisse aux
prises avec ce qui reste irréductible dans la structure, ne lui laissant
souvent que le symptôme comme expression. C’est là que le psychanalyste se
trouve parfois convoqué dans l’espoir de réussir à faire coïncider les deux. À
charge pour lui de savoir répondre à côté.
Le dressage de la femme par la mère
Il n’y a pas si longtemps, la génération de nos mères ou de nos
grands-mères en font encore partie, la sexualité des femmes était largement
contrariée par le risque de tomber enceinte qu’elles couraient lors de chaque
rapport sexuel. La maternité trop souvent répétée était bien des fois vécue
comme une contrainte ou comme un destin auquel il était difficile d’échapper.
Les premières féministes de ce siècle, d’ailleurs, ne s’y sont pas trompées, et
loin de promouvoir la maternité comme l’un des fleurons de la féminité, elles
ont, au contraire, violemment dénoncé cette pensée comme relevant d’un point de
vue masculin, conservateur et restrictif pour les femmes. Ainsi de Simone de
Beauvoir qui, en 1948, osait déclarer « absurde » la fécondité de la femme
puisque cela faisait, selon elle, qu’une femme est moins naturellement sujet
que l’homme, en dépit de l’universalité apparente du concept de sujet. Ses
paroles
[2] qui, avec
celles de beaucoup d’autres féministes, ont contribué à révolutionner la
condition des femmes occidentales pourraient bien étonner, voire choquer les
jeunes femmes d’aujourd’hui « conditionnées » au « désir d’enfant ».
Car la maternité trouve aujourd’hui dans ce que le social nomme
« désir d’enfant » un préalable obligatoire sans lequel, sauf accident, elle
n’est pas réalisée. Elle est ainsi devenue le résultat d’une décision dans
laquelle s’énonce la volonté d’un sujet, d’un « je veux », auquel répondent un
certain nombre d’actes volontaristes devenus nécessaires pour qu’une grossesse
soit possible : on en parle dans le couple – si couple il y a –, on fixe la
date idéale à laquelle l’enfant doit arriver, on arrête la contraception, et,
enfin, quand le moment est venu, l’on passe à l’acte… de procréation qui – on
se sent presque obligé de le rappeler – reste encore, de nos jours, dans la
plupart des cas, un acte sexuel – je veux dire par là qu’il garde sa part
érotique tout en retrouvant exceptionnellement sa dimension fécondante. Cela a
pour conséquence que tout enfant, aujourd’hui, se doit d’être un « enfant
désiré », à défaut d’être un « enfant du désir » comme on le disait jadis des
enfants « surprises » supposés être le fruit d’une passion, surtout si elle
n’entrait pas dans la norme sociale du mariage.
Aujourd’hui, on assiste tous azimuts à une valorisation de la
notion de « désir d’enfant », mais promu comme tel, comme un désir conscient
qui peut se manifester indépendamment de la sexualité avec un homme, voire de
toute sexualité. Désirer un enfant est pris, dans cette logique de clivage,
pour l’expression la plus sûre d’une part maternelle censée être inhérente à la
féminité bien qu’indépendamment de la part dite alors « sexuelle ». On voit le
paradoxe puisqu’il n’est pas rare que des hommes aient le désir de devenir père
et qu’ils le disent, manifestant ainsi qu’ils sont, eux aussi, sujets de ce
fameux « désir d’enfant ».
Cela n’a pas empêché que des psychanalystes se prêtent
activement à ce forçage par le social de la notion freudienne de « désir
d’enfant », en forgeant la notion de « féminin maternel » censée s’opposer à
celle d’un « féminin érotique » (ou parfois la complémenter, au gré des
théorisations). Il s’agit alors de faire entendre qu’une femme qui ne désire
pas d’enfant scotomiserait de ce fait une moitié de sa féminité
[3], version postémancipation de
l’école des femmes. Cependant, l’équivalence forcée femme = mère, elle, n’est
pas neuve : n’a-t-on pas toujours cherché à domestiquer la femme par la mère
?
Rappelons donc quelque chose que l’on oublie souvent : Freud,
chaque fois qu’il traitait de la féminité, ne manquait jamais d’insister sur la
« répression » et « l’étiolement » que l’ordre social impose à la sexualité et
aux choix de vie des femmes. Ce constat s’imposait à lui à partir de son
expérience clinique de la névrose féminine. Chaque fois qu’il parle des femmes,
il tente donc de faire la part des choses entre ce qui serait propre à leur
féminité et ce qui est à mettre au compte de ce qu’il désigne en terme de «
dressage social » dont il dénonce ainsi les formes en usage à son époque. Dans
chaque exemple, cela lui permet à la fois de mettre en cause les formes
sociales de l’inégalité entre les sexes et en même temps d’en situer la cause
au niveau d’un conflit fondamental entre le féminin et la
Kultur – on pourrait dire entre une
jouissance étrangère dont les femmes seraient les seules dépositaires et la
norme phallique supposée devoir la contenir.
Or, s’il n’arrive pas à penser la maternité en dehors d’une
réalisation – bien que phallique – de la féminité, il n’en reste pas moins
qu’il nous donne l’occasion de repérer la place particulière que le désir
d’enfant occupe dans la structuration du désir féminin.
De l’enfant pulsionnel au désir œdipien
Sans doute n’est-il pas superflu de revenir au texte freudien
pour y saisir l’émergence du désir d’enfant dans l’économie désirante… non pas
de la femme, mais de la petite fille. Cela nous oblige donc à le distinguer
radicalement de la place d’objet que prend un enfant réel dans l’économie
libidinale d’une femme.
Car le désir d’enfant, tel que Freud le repère dans la
psychologie féminine, est d’abord un désir infantile. C’est pourquoi il ne
vise, à proprement parler, aucun objet ayant « existence et consistance
réelle
[4] ». Bien au
contraire, il émerge dans le rapport originaire de la petite fille à sa mère,
comme désir de lui faire un enfant, avant de devenir, sous l’effet du
Penisneid, désir de recevoir un enfant
du père, comme manifestation privilégiée de l’Œdipe féminin
[5]. Ainsi le désir d’enfant est-il de part
en part supporté par l’exigence du phallus qui sous-tend le désir féminin,
d’abord, celui de la mère que la fille, tout comme le garçon, veut
combler.
« S’il n’est pas toujours facile de déceler la formulation de
ces désirs sexuels précoces, dit-il, celui qui s’exprime le plus clairement est
le désir de faire un enfant à la mère, tout comme celui, correspondant, de
mettre au monde un enfant pour elle. Ces désirs appartiennent tous deux à la
phase phallique et sont très déconcertants, mais ils sont attestés par
l’analyse, sans que subsiste le moindre doute
[6]. » Sans doute est-il déconcertant, en effet, que tout
parte de « l’existence d’un phallus imaginaire
[7] » que l’enfant, qu’il soit fille ou garçon, donne à
la mère pour prix de sa propre « existence ».
La petite fille veut « avoir fait un enfant à la mère
[8] » en réponse à l’exigence du désir
maternel pour le phallus, en tant qu’il est l’objet par excellence du
wunch féminin. C’est donc, d’abord,
une réponse signifiante à l’énigme du désir maternel, qui permet de lui donner
un sens. Mais, ce faisant, cela donne aussi une représentation signifiante –
sexuelle, phallique – à une excitation jusque-là sans but et envahissante pour
l’enfant. À ce titre, désirer « faire un enfant à la mère » est une production
de sens ordonnant le hors sens de la poussée pulsionnelle qui traverse le corps
d’un enfant lorsqu’il est érotisé par le désir maternel. C’est pourquoi, si le
désir vise un objet réel
[9], le phallus, en tant qu’il ne saurait manquer à la
mère, l’enfant, comme signifié de ce désir, reste dans le registre de la
pulsion, c’est l’enfant pulsionnel qu’il faut donner à la mère pour satisfaire
sa demande. Lorsqu’une femme en reste là, l’enfant d’une grossesse réelle
devient la « monnaie vivante
[10] » qui a cours dans le commerce mère/fille. C’est
pourquoi, comme on le sait, bien des femmes ne peuvent s’empêcher de sacrifier
leur enfant, surtout s’il est le premier, au paiement de cette dette insoluble
: enfants avortés, enfants maltraités, enfants-phallus imaginaires, mais aussi,
plus banalement, tous ces enfants « donnés » à leur grand-mère pour toutes les
bonnes raisons que les difficultés, voire la simple organisation de la vie
quotidienne, offrent comme alibi.
Cependant, sous l’effet structurant du
Penisneid en cela qu’il implique, pour
se manifester, que l’Autre maternel primordial soit castré, « la fille glisse –
on devrait dire : le long d’une équation symbolique – du pénis à l’enfant, son
complexe d’Œdipe culmine dans le désir longtemps retenu de recevoir en cadeau
du père un enfant, de mettre au monde un enfant pour lui… Les deux désirs
visant à la possession et d’un pénis et d’un enfant demeurent fortement
investis dans l’inconscient et aident à préparer l’être féminin pour son futur
rôle sexuel
[11]
».
Or, le transfert de la demande de la fille, en passant de la
mère au père, produit un changement de registre dans la demande. C’est, pour
Freud, ce qui marque que la petite fille a bien renoncé à la posture phallique
caractérisant le rapport à la mère, pour entrer dans une position qui ouvre un
accès à la féminité. Car la situation féminine ne se trouve véritablement
instaurée que lorsque le Penisneid
(envie du pénis), qui ponctue comme un point d’orgue la fin de la relation
d’exclusivité de la fille à sa mère, s’est transformé en
Peniswunch (désir de pénis), après le
transfert de la demande de la mère au père. C’est pourquoi Freud n’utilise plus
le terme de Penisneid, mais celui de
Peniswunch, pour désigner la dimension
du désir de la fille dans l’Œdipe. Car sa demande, alors, ne porte pas tant sur
un objet réel que sur un objet qui symbolise qu’elle est aimée de l’Autre.
L’enfant, comme don symbolique du père, peut ainsi faire suppléance du phallus
dont elle a été privée originairement, en fonction du déplacement métonymique
de l’objet repéré par Freud, qui inscrit la possibilité que l’objet puisse
manquer. C’est pourquoi cet objet n’a pas d’autre statut que celui d’être
demandé et c’est par là qu’il peut prendre sa valeur de don.
Voilà pourquoi, selon Freud, le désir d’enfant œdipien peut «
aider l’être féminin pour son futur rôle sexuel », c’est-à-dire à être aussi
bien la femme d’un homme que la mère d’un enfant.
Le terme de don est celui qui vient sous sa plume dès les
Trois essais sur la théorie sexuelle,
pour qualifier la relation d’une mère à son enfant. « La mère fait don, dit-il,
à l’enfant de sentiments issus de sa propre vie sexuelle, le caresse,
l’embrasse et le berce, et le prend tout à fait clairement comme substitut d’un
objet sexuel à part entière
[12]. »
Dans le même paragraphe, Freud souligne le caractère hautement
humanisant de ce « faire don » en rappelant aux femmes que, ce faisant, elles
ne font « que remplir leur devoir en apprenant à l’enfant à aimer
[13] ».
Il faudra donc attendre ses grands textes du début des années
trente sur la féminité pour poser que ce « faire don » ne provient nullement
d’un « instinct maternel » censé être inhérent aux femmes et miraculeusement
advenu avec l’enfant, ni d’une transmission de mère à fille comme le laisse
entendre une théorisation maternante de la psyché féminine. Ce « faire don »
résulte de l’apprentissage logique qu’une fille peut faire dans son
questionnement œdipien quant au père, du fait de la demande qu’elle y soutient,
dans laquelle il est autant question de donner ce qu’on n’a pas que de
consentir à ce dont on est privé. Cela pourra la conduire à reconnaître et à
accepter que l’Autre soit castré, ce qui la poussera le plus sûrement hors de
l’Œdipe. C’est la voie par laquelle le « désir d’enfant » comme désir
inconscient œdipien peut ouvrir, dans le désir d’une femme, l’enclave d’un
assentiment du sujet à sa fonction procréatrice
[14]. Il lui devient alors possible de «
mettre un enfant au monde », ce qui veut dire être capable d’accueillir une vie
neuve. Neuve d’une subjectivité à venir qui demande, pour advenir, qu’une mère
consente à inscrire son enfant non seulement dans son désir, mais aussi dans le
symbolique et dans la filiation. N’est-ce pas cet assentiment-là qui devrait
être requis d’une femme au moment où, devenant mère, elle ne devient rien moins
que l’Autre de la demande primordiale ?
Le « projet parental », ou quand le désir d’enfant devient un
droit à l’enfant
Ainsi, suivre la conceptualisation du « désir d’enfant » dans
la théorie freudienne nous a conduits aux antipodes de ce qui est pensé de nos
jours en terme de « projet parental ». Car ce dernier, parce qu’il s’appuie sur
la volonté consciente « d’avoir » un enfant, rabat, sans le savoir, la
maternité sur le désir œdipien et fait qu’un individu peut se sentir
frustré
[15] si la loi
de la nature ou celle qui régit la société dans laquelle il vit ne le lui
accorde pas. Par ce biais, le « projet parental » légitimise la revendication
tant des femmes que des hommes d’un droit à l’enfant, avec pour conséquence,
que l’enfant est devenu un objet exigible de droit
[16]. D’où la nécessité de le protéger de ce
statut par la reconnaissance de ses propres droits, par quoi il est bien
reconnu, mais comme sujet de droit.
La revendication de certaines féministes a été dans ce sens, en
voulant transformer la maternité en un droit féminin, un droit nouveau que
toute femme peut donc logiquement exiger. On a vu ainsi le droit de refuser le
« devenir mère » revendiqué par les femmes dans les années soixante se
retourner, en l’espace d’une génération, en l’exigence inverse, celle d’avoir
un enfant « à tout prix », le « vouloir être mère » étant devenu l’un des
signes, sinon le signe le plus patent, de ce que l’on est une femme.
On parle donc maintenant très communément de ce fameux « désir
d’enfant » des femmes, en dehors de toute sexualité
[17], comme étant une sorte de demande
particulière, indissociablement liée au sexe féminin. Les femmes reconnaissent
parfois, coupables, ne rien ressentir de tel. Jeunes filles, elles l’attendent
comme quelque chose qui va bientôt leur pousser. Devenues femmes, elles
l’espèrent lorsqu’il ne vient pas en se demandant si elles sont « normales » et
elles finissent par l’éprouver, souvent d’autant plus cruellement que ce que
l’on appelle aujourd’hui l’« horloge biologique » n’est pas loin de sonner la
fin de leur capacité féconde.
Nous retrouvons ici une modalité du
Penisneid tant décrié par tous les
féminismes confondus, montrant que la nouvelle norme donnée par le social au «
désir d’enfant », loin d’éradiquer le désir œdipien, n’obtient pour résultat
que de l’y fixer d’autant plus violemment. Encore faudra-t-il préciser cas par
cas, lorsque cela débouche sur une maternité, s’il s’agit de l’enfant
pulsionnel qu’une fille désire faire à sa mère ou de celui qu’elle attend
symboliquement du père comme signe de son amour, la place de l’enfant dans
l’économie du désir de la femme en étant radicalement changée.
Mais si le désir d’avoir un enfant relève du désir du phallus
que la fille veut, à l’origine donner à la mère, une autre question se pose,
celle de savoir si le désir d’enfant ne peut pas être, par excellence, le
leurre de la féminité, s’il ne manifeste pas, plutôt, le choix de rester fille,
en déniant toute castration ?
Pour un psychanalyste, il y a là une question à soutenir chaque
fois qu’il est question du désir d’enfant dans une cure.
La stérilité psychique : un symptôme de la féminité
Sans parler des cas de plus en plus nombreux où des femmes,
ayant attendu les dernières années de leur fécondité pour décider d’être mère,
se trouvent, du fait de leur âge, confrontées à la difficulté de le devenir, il
arrive de plus en plus fréquemment que de très jeunes femmes nous apportent le
symptôme de leur stérilité. Elles veulent avoir un enfant. Elles en ont éprouvé
le fameux désir, elles se sont préparées à enfanter, mais il s’avère qu’elles
ne tombent pas enceintes pour des raisons qui ne relèvent pas de la
physiologie. Elles ont, bien sûr, fait tous les tests et examens médicaux
possibles. Reconnaissant le caractère psychique de leur impossibilité à
enfanter, elles viennent alors nous demander pourquoi et chercher la réponse à
un « comment faire ? » Comme si la question qui se posait encore hier à nos
mères et nos grand-mères sur le mode d’un « comment faire pour ne plus avoir
d’enfant ? » s’était retournée à la génération de nos filles en un « comment
faire pour enfanter ? ».
Or, ces jeunes femmes en âge d’être normalement mères
aujourd’hui ont hérité de la maîtrise de la fécondité, d’une certaine façon
directement de leur mère. Je veux dire que ce sont leurs propres mères qui se
sont battues et ont obtenu le droit à l’avortement et la liberté de
contraception. Il reste alors à ces femmes à faire la preuve que leur corps
leur appartient, et qu’elles maîtrisent l’usage qu’elles en font. Remarquons
que le slogan « mon corps m’appartient », s’il était pris au pied de la lettre
– ce qui n’était pas le cas dans la revendication féministe des années soixante
–, relèverait de la paranoïa féminine.
Cependant, en écoutant ces femmes parler de leur féminité, on
s’aperçoit que leur symptôme relève d’un refus inconscient d’enfanter que l’on
ne peut pas mettre au compte d’un refus de la féminité. Au contraire, le
symptôme montre que c’est justement pour préserver leur féminité que le refus
d’enfanter se manifeste inconsciemment. Ces femmes refusent la maternité pour
rester l’Autre du désir, faisant ainsi le choix de l’homme et de la féminité
contre celui de la mère, selon une logique de résistance par rapport à la
pression exercée sur leur féminité par ce qu’elles supposent que la demande
maternelle leur réclame.
Lorsque le travail de la cure permet de repérer puis de
destituer la référence toute-puissante que la mère, comme idéal, incarnait
encore, pour poser dans le cadre du rapport à un homme la question de la
féminité, le symptôme, souvent, tombe de lui-même. La maternité devient
possible lorsque la jouissance de l’Autre maternel qui fixait le symptôme cesse
de menacer le sujet. Une femme peut alors risquer de devenir mère à son tour
sans pour autant s’identifier à la toute-puissance phallique maternelle et sans
renoncer à être une femme pour un homme.
Ainsi, une fois ce travail psychique fait, il s’avère que le
motif actif de leur choix n’était autre que la haine inconsciente envers
l’exigence de complétude que le rapport à la mère idéale impose à une fille.
C’est cette complétude de la mère qu’elle refuse pour elle-même au nom de la
féminité. Cela permet de vérifier que ce type de stérilité se met en place pour
préserver la mère de la castration, tout en témoignant du refus de la fille de
lui céder son désir de femme. C’est pourquoi elle est à mettre au compte du «
ravage » de la relation mère/fille.
La fréquence de ce symptôme tient, me semble-t-il, aux
nouvelles modalités que présente l’Œdipe féminin contemporain. Avec la
multiplication des familles monoparentales dans lesquelles seuls le discours et
le désir de la mère servent de référence pour se repérer dans le monde,
d’autres solutions que celle qui consistait traditionnellement à prendre le
père comme objet sont convoquées pour oser être infidèle à la mère. Le symptôme
est l’une de ces modalités, la plus fréquente même, en cela qu’il permet de
tenir à distance la demande maternelle tout en lui concédant la jouissance. Or,
la relation mère/fille dans sa configuration contemporaine présente une version
particulière du « ravage » dans laquelle le fantasme de toute-puissance
maternelle qui prévaut semble être le suivant : la mère, en tant qu’elle
incarne pour la fille l’Autre tout-puissant de la demande, est supposée exiger
de sa fille un enfant comme preuve que son corps n’appartient qu’à elle (dans
l’équivoque de ce « à elle »). L’équivalence mère/femme se réalise alors
imaginairement, colmatant ainsi la disjonction nécessaire au désir, laquelle ne
pourra être obtenue qu’au prix du symptôme.
C’est pourquoi, avec ce type de stérilité, il ne s’agit pas
seulement pour la femme de maintenir la non-équivalence inconsciente de la mère
et de la femme, mais aussi de maintenir la condition même de son désir en
n’accordant pas à la demande maternelle l’enfant idéalement désiré que toute
femme libérée est, aujourd’hui, supposée devoir posséder.
Ainsi, si la question de la maternité se pose à chaque femme,
ce symptôme nous montre que lorsqu’elle advient comme solution à la féminité,
ce ne peut être que dans le déni de cette dernière.
[1]
« Je ne peux pas y renoncer, mon médecin y croit tellement ! »,
me disait une patiente alors même qu’elle était venue me voir parce que : « Un
jour j’ai compris que l’acharnement de mon médecin sur mon corps n’avait rien à
voir avec mon propre désir d’enfanter. »
Peu de temps après le début du travail d’analyse, alors que la
date de la énième
fiv approchait,
elle me confia : « Plus l’échéance approche et plus j’ai peur. J’ai peur de me
planter. J’ai peur de souffrir. Les gens ne s’imaginent pas ce que c’est qu’une
ponction d’ovocytes. C’est à la limite de m’évanouir bien que je sois sous
anesthésie locale. C’est une douleur physique tellement intense !
L’insupportable, c’est d’entendre dans la pièce à côté la technicienne qui
compte tout haut les ovocytes, quand il y en a : « 1, 2, 3. » C’est inhumain.
Le lendemain, j’apprends qu’il n’y a pas d’embryon, c’est ça le pire moment.
Mais là, quand je suis sur cette table d’opération et qu’ils prélèvent les
ovocytes, c’est le concentré de tout. Jusqu’à maintenant, je voulais le vivre.
Ma mère quand elle a accouché de moi, elle était endormie parce qu’elle ne
supportait pas la douleur. Je voulais pas faire comme elle. Je voulais pas être
coupable comme elle. Aujourd’hui je me dis que je ne veux plus souffrir ni
psychiquement ni physiquement. J’ai l’impression d’avoir assez donné.
J’arrêterai tout quand je sentirai que je ne peux plus relever la tête… Je
crois que je vais demander une anesthésie générale, aujourd’hui je peux
m’offrir cette limite. » Après trois ans d’analyse, alors qu’elle avait cessé
tout traitement depuis plus de deux ans, elle est tombée enceinte. La grossesse
a nécessité qu’elle ne bouge plus dès le 6
e mois. À la naissance, j’ai reçu un
faire-part, mais la patiente, je ne l’ai pas revue.
[2]
« Son malheur, écrit-elle des femmes, c’est d’avoir été
biologiquement vouée à répéter la Vie, alors même qu’à ses yeux mêmes la vie ne
porte pas en soi ses raisons d’être, et que ces raisons sont plus importantes
que la vie-même. ».
Simone de Beauvoir,
Le Deuxième
Sexe, tome 1, Livre de poche, p. 114
[3]
On peut alors se demander ce qu’est devenu cet élément inhérent
à la « libération des femmes » et soutenu comme tel par les féministes de
l’époque : le droit pour chaque femme de refuser d’être mère. Dans un article
intitulé « Mettre au monde », la philosophe et féministe Françoise Collin écrit
: « La “maîtrise” de la maternité et, plus généralement, de la parenté, qui
devait permettre l’exercice de la chaque liberté singulière, s’est ainsi
transformée en un champ de possibles balisés par la technique, et la liberté en
capacité de choix entre ces possibles. » (
Maternité, affaire privée, affaire d’État, sous
la direction d’Yvonne Knibiehler, Bayard, 2001, p. 173.)
[4]
Dictionnaire de la
psychanalyse, sous la direction de R. Chemama, article : « Désir
d’enfant », Larousse, p. 78.
[5]
Clémentine, 4 ans et demi, petite fille de mon entourage qui a
pris l’habitude, chaque fois qu’elle me rencontre, de me faire part de ses
soucis de petite fille, me déclare : « Moi, quand je serai grande, je ne veux
pas avoir d’enfant. » Comme je lui demande pourquoi, elle me répond : « Je n’ai
pas envie que maman meure. »
Ici se disent à la fois, sur le mode de la dénégation, son vœu
œdipien de mort à l’égard de sa mère, et en même temps, la théorie infantile de
l’enfantement qui peut en découler : une femme n’enfante qu’à la condition de
la mort de sa propre mère.
Je lui fais remarquer que ses deux grand-mères sont en vie, en
énonçant les liens de parenté entre les grand-mères et ses parents, puis avec
elle-même, puis en répétant la filiation à partir des grands-pères. Elle me
montre immédiatement qu’elle a compris en ajoutant à la lignée une
arrière-grand-mère toujours vivante, précisant même de qui elle est la mère.
Fière de la mise en place importante (et structurante) qu’elle vient de faire,
elle me déclare : « Comme ça, quand je serai grande, je pourrai faire un enfant
avec maman ! » Et elle ajoute : « Et puis je me marierai avec papa ! »
[6]
S. Freud,
Nouvelles conférences
d’introduction à la psychanalyse, « La féminité »,
nrf, p. 161.
[7]
J. Lacan :
Le séminaire, livre
IV, « La relation d’objet », Le Seuil, 1994, p. 190. Pour Lacan, ce
n’est pas tant « déconcertant » que « stupéfiant » : « Cela peut paraître
littéralement stupéfiant, dit-il. Eh bien, il faut partir du stupéfiant. La
première vertu de la connaissance, c’est d’être capable de s’affronter à ce qui
ne va pas de soi. Que ce soit le manque qui soit ici le désir majeur, nous
sommes peut-être un peu préparés à l’admettre si nous admettons que c’est aussi
la caractéristique de l’ordre symbolique. En d’autres termes, c’est en tant que
le phallus imaginaire joue un rôle signifiant majeur que la situation se
présente ainsi. Le signifiant, ce n’est pas chaque sujet qui l’invente au gré
de son sexe ou de ses dispositions, ou de sa folâtrerie à la naissance. Le
signifiant existe. Que le rôle du phallus comme signifiant soit sous-jacent ne
fait pas de doute puisqu’il a fallu l’analyse pour le découvrir, mais il n’en
est pas moins essentiel. »
[8]
S. Freud, « Sur la sexualité féminine », dans
La Vie sexuelle,
puf, p. 151.
[9]
On peut même dire que c’est cette visée qui constitue l’objet
comme tel, en cela qu’elle fait exister le phallus dans le réel. Dès lors, le
phallus qui, pourtant, n’existe pas ne saurait cependant manquer à sa place :
c’est ce que nous appelons, avec Lacan, le phallus imaginaire.
[10]
Klossowski,
La Monnaie
vivante, éd. Payot et Rivage, Paris, 1997. « Nul ne songerait à
confondre un ustensile avec un simulacre. À moins que ce ne soit qu’en tant que
simulacre qu’un objet en est un d’usage nécessaire », écrit-il p.
11.
[11]
S. Freud, « Le déclin du complexe d’Œdipe », dans
La Vie sexuelle,
puf, p. 122.
[12]
S. Freud,
Trois Essais sur la
théorie sexuelle,
nrf,
Gallimard, Paris 1987, p. 166.
[14]
Dans ce cas, le désir d’enfant « permet le passage de l’amour
de soi-même à l’amour d’objet » : S. Freud, dans « Sur les transpositions de
pulsions… »,
La Vie sexuelle,
puf, p. 109.
[15]
« L’objet entre à ce moment dans ce qu’on pourrait appeler
l’aire narcissique des appartenances du sujet ».
J. Lacan,
Le Séminaire, La
relation d’objet, livre IV, Le Seuil, Paris 1994, p. 101
[16]
Cette logique donne toute sa légitimité à la revendication de
l’homoparentalité, et l’on ne voit pas très bien au nom de quoi, dans notre
société telle qu’elle fonctionne, on refuserait aux personnes homosexuelles, de
quelque sexe qu’elles soient, le droit d’être parents. Rappelons aussi que les
homosexuels, jusqu’à aujourd’hui, n’ont pas eu besoin, pour être père ou mère,
que les lois les y autorisent.
[17]
Sauf lorsque cette sexualité comporte un choix d’objet
homosexuel. Mais se pose-t-on les mêmes questions à propos d’une femme
célibataire vivant avec sa propre mère, et se demande-t-on quelles sont ses
motivations ?