La clinique lacanienne
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I.S.B.N.2-86586-898-2
208 pages

p. 11 à 16
doi: en cours

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no 5 2001/1

2001 La clinique lacanienne

Le malentendu du symptôme

Jean-Paul Hiltenbrand
Rien n’est plus familier à l’expérience quotidienne de l’analyste que le symptôme sous ses diverses expressions. Pourtant, il n’est de concept plus délicat à préciser dans son ensemble, dans sa généralité, dans sa structure et dans son interprétation. Cette situation n’est pas exclusivement liée au fait que son énonciation est subjective et qu’elle reste toujours solidaire d’un sentiment, d’un éprouvé, d’une souffrance singulière. La difficulté ne réside pas non plus dans l’appréciation qui tiendrait compte d’un relativisme individuel ou du degré de tolérance sociale, ni de l’importance variable des limitations qu’impose le symptôme dans la vie du patient, ni de phénomènes concomitants qui peuvent l’accompagner tels que l’angoisse qui parfois aggrave et dramatise le contexte.
À cette difficulté s’ajoute immédiatement une question d’une autre nature, laquelle a des répercussions concrètes et pratiques : le psychanalyste doit-il limiter son action au droit fil de la plainte du patient et en rester là une fois l’hypothèque du « désagrément » levée ou lui est-il permis, voire recommandé, d’étendre sa conception du symptôme, et par conséquent son action, aux effets de l’automatisme de répétition, par exemple ? Car le procès de la répétition peut, dans certaines cures, très vite apparaître comme la véritable source d’invalidation dans l’existence du patient, alors que le refoulement n’aura, en même temps, que des effets bénins.
Par ailleurs, une autre interrogation peut être ouverte sur la question du symptôme : existe-t-il une sexualité asymptomatique ou qui pourrait se dire comme telle, lorsque nous savons – et observons – que ce qui lui donne son assise est l’autorisation conférée par le Nom-du-père et que, de mémoire d’analyste, nous ne connaissons pas de Nom-du-père qui ne soit un symptôme ?
Au travers de ces interrogations et considérations préalables, nous percevons très rapidement que nous analystes, avec nos patients, sommes menacés de tomber insidieusement dans une dialectique de type platonicien ou pire, dans un syllogisme aristotélicien du Bien souverain, ou alors dans une version plus moderniste de l’idée d’une norme qui serait celle du « meilleur des mondes », sauf… Sauf à marteler ce fait : le symptôme est de structure ; et à ajouter cette remarque : quiconque refuse cet axiome est un utopiste dangereux (qu’il nous soit permis d’écrire ce néologisme orthographique par allusion à tous les mystagogues du bonheur : qu’ils distribuent leur opium en privé ou sur la place publique, sous forme de paroles ou de cachets, que leur statut soit religieux ou politique, mystique ou psychologique, qu’ils préconisent les vieux remèdes à base de phronesis ou le culte vachard du progrès).
Donc, le symptôme est de structure. Toutefois, à l’énoncer ainsi, parlons-nous encore du même que de celui dont souffrait le patient et qui était à l’origine de la demande d’analyse ? Assurément non. Voilà sans doute la source d’un malentendu qui peut porter ses conséquences fort loin. Car, si nous sommes bien d’accord pour recevoir un patient à partir de ce qui est éprouvé comme « n’allant pas » dans sa vie personnelle ou relationnelle, un peu de perspicacité dans la cure nous laisse très rapidement entrevoir qu’il existe des symptômes où « cela ne va pas mal » et que même ils permettent de vivre dans un certain confort pourvu que le social y contribue de par sa participation et son accord. Autrement dit, un symptôme qui relève d’un refoulement collectif peut se développer à son aise, sans désagrément aucun pour celui qui en est le support, puisqu’au contraire, il constitue pour le sujet l’estampille et la garantie de son intégration sociale. Faudrait-il bousculer cela et au nom de quoi ? La psychanalyse ne saurait se prévaloir d’une idéologie fanatisée de l’hygiène mentale ni d’aucune politique de prévention. « Va te faire soigner » : l’équivoque dans la langue française portant sur le terme « soigner » est trop évidente à l’oreille pour que l’injonction ne suscite une légitime révolte chez celui à qui elle s’adresse.
Quelle est la nature du malentendu en ce point ? En ces temps où se mène un débat fort confus sur le statut et la fonction de psychothérapeute en France, y consacrer un paragraphe pour déplier la question et introduire des références indispensables pour marquer une ligne de partage n’est peut-être pas superflu. La question ne tourne pas autour de la distinction du normal et du pathologique, telle que l’a fournie le développement toujours valable de Georges Canguilhem. Pour nous, la discrimination à faire s’exerce sur un autre registre. Lorsqu’en médecine, un malade présente un symptôme, le trouble pour l’essentiel désigne la perturbation, le déficit, l’arrêt d’une fonction ; fait qui va se traduire par un faisceau de signes. Si pour un symptôme donné, l’attribution à une fonction peut faire problème, il n’en restera pas moins qu’au terme de l’investigation diagnostique, ce sera toujours sur une fonction et son support organique que portera la suspicion ou la confirmation. Or, pour nous, à un symptôme ne correspond pas une fonction définie, bien que l’on parle de fonction psychique. Cette dernière n’existe pas. Ce n’est que par abus de langage ou par analogie déplacée avec le symptôme médical que s’instaure la confusion. Il y a plus grave : une telle confusion prête à croire qu’il y aurait une fonction à soigner, comme dans le champ de la médecine, et donc viendrait à légitimer l’entreprise d’une psychothérapie. La supposition d’une fonction à ce niveau, à l’identique de l’organique, est une erreur induite par une conception scientiste et positiviste du psychique, alors que le symptôme dit psychique est un trouble relevant du statut de « parlêtre », c’est-à-dire lié à la parole et au langage, qu’il serait abusif de considérer sur le modèle d’un organe.
Il est vrai que la tâche de définir le symptôme au sens analytique offre quelques difficultés, comme on vient de le suggérer, et que Freud lui-même au départ de la psychanalyse avait parfois dû partir de sa conception médicale et psychiatrique. Mais en rester là revient à effacer toute son élaboration ultérieure, et ce à partir de 1900 avec la Traumdeutung.
Avec ce débat sur les psychothérapies et le statut de leurs praticiens, l’on se trouve de la sorte subrepticement ramené à une conception préanalytique du symptôme. Concernant le statut des psychothérapeutes, certes il est possible de réduire le problème à des préoccupations corporatistes, mais l’on peut et doit souligner également, in fine, qu’il y a là une dérive de la conception du symptôme dans son acception médicale, bien que des tenants s’en défendent vigoureusement. Même si une telle théorie du symptôme, reposant sur une fonction psychique de modèle médical reste voilée, c’est cependant là-dessus que repose toute leur politique pour définir un thérapeute.
Les années cinquante nous avaient déjà vanté la conception organo-dynamique de H. Ey, lequel avait construit un étagement de fonctions psychiques différenciées et que Lacan avait sévèrement critiqué pour son peu de réalité. Dès lors, la pratique de la psychothérapie, ou bien reconnaît sa dette vis-à-vis de la psychanalyse (et dans ce cas, elle doit abandonner toute idée de fonction psychique et sa conception médicale du symptôme et, du même coup, tout fantasme hygiéniste), ou bien poursuit le maintien de fonctions psychiques et, dans ce cas, elle verse toujours plus avant dans la vieille erreur pseudo-scientifique dont les nouvelles percées de la science ne vont certes pas la détourner.
Il est par conséquent essentiel pour nous analystes de parvenir à une clarification du statut de ce que nous nommons un symptôme dans notre pratique, puisque c’est cette notion qui, sous-jacente au débat actuel, se trouve également posée au principe de notre action dans les variantes de nos cures. Toutefois, il convient de rester attentif à ce fait que la psychanalyse ne s’oppose pas à une conception grâce à une autre conception, mais bien au nom de ce qu’il nous est permis d’observer de la structure subjective, de sa dynamique et de ses conditions. Il y a donc deux types de malentendus sur le symptôme : un premier qui consiste en la confusion avec le modèle médical et un second, plus subtil, qui tient à la différence d’appréciation entre ce que le patient ressent, perçoit et ce que nous devons persister à considérer comme symptômes même s’ils s’avèrent être notablement des faits attachés aux caractéristiques de la structure.
Dans cette dernière acception de la notion de symptôme, la distinction est relativement aisée à instituer grâce à l’élaboration de Freud et à la reprise par Lacan qui en a formalisé la structure. Il s’agit d’abord du procès métaphorique dont très tôt (autour de l’année 1893) Freud avait souligné que le symptôme était une jouissance substitutive résultant d’un « défaut de traduction ». De quoi s’agit-il ?
La Traumdeutung, de rédaction postérieure, en établit la structure : à savoir que le langage est organisé selon deux figures de style prédominantes. Le travail du rêve opère au travers de ces deux supports dont la métaphore est l’un d’eux. Or le symptôme hystérique tel qu’il s’est présenté dans les Études sur l’hystérie se révèle être de structure métaphorique, c’est-à-dire qu’il joue sur le registre de la substitution signifiante, mais ici, le libre jeu de celle-ci est bloqué sous l’effet du refoulement. Ce « défaut de traduction » qui est entravé dans le libre jeu de substitution métaphorique engendre alors ce phénomène révélateur du symptôme : le surgissement dans le champ de la subjectivité d’un élément signifiant erratique lequel impose alors, par exemple, une réminiscence traumatique qui n’a pas lieu d’être à ce moment-là. Ce modèle qui conjoint les effets du refoulement à la structure de l’un des deux tropes, qui sous-tend le fonctionnement naturel du langage, est, à quelques nuances près, généralisable à l’ensemble des névroses. Et l’on comprend dès lors, s’agissant d’une fonction naturelle du langage où les glissements signifiants sont perpétuels et d’une richesse infinie, que l’introduction d’une malfaçon dans la traduction soit inévitable, d’autant plus que la poussée au refoulement n’est pas seulement individuelle, mais qu’elle résulte du fait civilisateur lui-même.
Le second modèle de symptôme, dont nous avons dit qu’il est d’une appréciation plus délicate, car à vrai dire peu dérangeant et par conséquent peu perçu par le patient, relève de la structure métonymique qui est l’autre grande figure de style qui régit le langage. Là encore, Freud en a donné une description princeps dans son article sur « Les transpositions de la pulsion dans l’érotisme anal ». Cet aspect symptomatique devrait intéresser l’analyste encore plus puisqu’il concerne plus concrètement les déterminants du désir humain dans ses quatre modalités objectales (le regard, la voix, le sein, les fèces) en tant qu’elles viennent représenter des métonymies de l’instance phallique centrale dans la subjectivité. À la différence de ce que l’on observe pour le symptôme de nature métaphorique qui se traduit essentiellement par de l’inhibition, de l’arrêt, de la suspension, voire de la fuite, ici on assiste au contraire à un phénomène de prolifération (dont l’image de l’épidémie bactérienne ou virale est sans aucun doute l’analogie la plus exacte et dont les grandes frayeurs populaires de l’Antiquité à nos jours, comme la peste, le sida, la fièvre aphteuse, sont très probablement la transcription). Ce phénomène de prolifération contaminante, grâce au glissement signifiant perpétuel métonymique dans la chaîne signifiante, est d’autant mieux reçu dans la subjectivité que le sujet peut y installer sa jouissance de manière extensive, indéfinie et, dès lors, se trouver dans ce symptôme comme un poisson dans l’eau. Ajoutons à cela que le discours social sur la science et la technologie va fournir un supplément de justification à ce symptôme en suggérant une expansion sans limite du progrès dans la jouissance que vient d’ailleurs confirmer un état de surexcitation objectale favorisé par le développement économique, par une consommation sans frein et la pullulation de gadgets toujours plus perfectionnés (cf. les téléphones portables). Comme on le devine, l’extension de cette dernière forme de symptôme, celle désignée plus haut par un « ça ne va pas si mal du tout ! », vient poser un problème nouveau dans notre époque contemporaine : non seulement le fait d’être porteur de ce symptôme est en fin de compte la meilleure manière d’être intégré dans le social : il suffit d’apprendre à tourner les manivelles dans le bon sens de la jouissance pour être dans la norme, mais ce symptôme qui n’est pas récent (c’est seulement sa multiplication asymptomatique qui l’est) interroge toutefois sur ce que Freud avait posé comme principe au malaise dans la civilisation. Devrions-nous considérer que notre modernité serait parvenue à résoudre ce malaise grâce à cette prolifération objectale et que nous, analystes, serions à nous reconnaître comme une formation symptomatique qui résiste au progrès social ? L’on voit à quelle béance nous expose cette réflexion sur le symptôme.
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