2001
La clinique lacanienne
De la spécificité de la notion de symptôme chez l’enfant et de ses
conséquences sur la conduite de la cure. L’enfant pas sans les parents
Robert Lévy
Nous pourrions envisager dans un premier temps la question de
savoir ce qu’est un symptôme chez un enfant, question sur laquelle Freud s’est
penché avec précision en espérant que la réponse permettrait d’éclairer du même
coup la formation de tous les symptômes névrotiques
[1] : « Il est fort possible que l’oubli
infantile nous livre le moyen de comprendre les amnésies qui, d’après nos
connaissances les plus récentes, sont à la base de la formation de tous les
symptômes névrotiques. »
Freud définit donc dès le début de son œuvre le symptôme comme
l’étape ultime de la maladie ; c’est une fonction de compromis résultant d’un
conflit ayant donné lieu à une défense non réussie. Ce qui est à refouler
s’impose ou bien fait retour. Tout le problème se trouve alors posé en terme de
capacité du refoulement à faire son œuvre. Freud distingue deux périodes de la
vie : de 8 à 10 ans et de 13 à 17 ans environ, qui sont des époques de
transition au cours desquelles le refoulement se produit en général
[2].
En même temps, le principe de base en est : « La fuite devant
la douleur nous présente le modèle et le premier exemple de refoulement
psychique
[3] », sans
oublier que Freud envisage le symptôme sur le principe du rêve ou de l’acte
manqué, c’est-à-dire d’une formation de l’inconscient où les mécanismes de
déplacement et de condensation sont à l’œuvre au même titre que dans les autres
formations de l’inconscient. Ainsi : « Les symptômes névrotiques et les actes
manqués ont ceci de commun qu’ils se ramènent à des matériaux psychiques
incomplètement refoulés, et qui, bien que refoulés par le conscient n’ont pas
perdu toute possibilité de se manifester et de s’exprimer
[4]. »
Enfin : « L’enfant ne connaît pas le dégoût qui résulte d’un
refoulement
[5]. » Tout
cela nous permet de forger l’hypothèse que, ce à quoi nous avons affaire avec
les enfants, ce sont des symptômes qui n’ont pas encore été refoulés et qui ne
demandent justement qu’à l’être. C’est cela la spécificité du symptôme chez
l’enfant et certainement la raison pour laquelle nous avons souvent des succès
thérapeutiques rapides. Mais cela n’est pas suffisant, car on peut alors se
demander comment se constitue ce type de symptôme. C’est à partir de la
demande, amenée bien souvent par les parents que l’on peut envisager comment se
constitue le symptôme chez un enfant. En effet, nous ferons l’hypothèse que le
symptôme est une réponse de l’enfant construite à partir de l’angoisse de l’un
ou des deux parents, angoisse résultant de la position idéale infantile
parentale ; entendons par là, la position qui renvoie chacun des parents à sa
propre castration, dans cette idée déjà développée d’une interrelation entre le
symptôme de l’enfant et les parents qui l’amènent consulter. Nous proposerons
la définition suivante : l’enfant n’est pas, comme on l’a trop souvent énoncé,
le symptôme des parents, mais leur sinthome ou plus exactement le symptôme de
l’enfant fait sinthome des parents.
Il est le quatrième rond dans le nœud borroméen, sorte
d’addition forcée, comme l’indique Lacan. Ce sinthome est un maillon
supplémentaire dont la fonction est de réparer une faille chez l’un ou les deux
parents. C’est-à-dire un maillon nécessaire dans les cas où un événement, par
exemple la présence du père, a échoué, carence paternelle donc. En ce sens,
l’enfant par ses symptômes se révèle bien être le sinthome des parents.
D’ailleurs il est courant que lorsque le couple va mal, il s’imagine que la
naissance d’un enfant viendra réparer quelque chose, ce qui s’avère la plupart
du temps une catastrophe.
Même s’il construit des symptômes – énurésie, encoprésie,
troubles du sommeil, de la nourriture ou bien hyperactivité –, ces symptômes
ont valeur de sinthome pour les parents. C’est donc toute la question du
refoulement qui se trouve de nouveau posée dans la mesure où jusqu’à un certain
âge, il n’y a pas encore refoulement, ou tout au plus refoulement partiel.
C’est justement parce qu’il n’y a pas encore refoulement complet que se
produisent un certain nombre de symptômes chez l’enfant, lesquels ne sont donc
pas l’effet d’un refoulement, mais au contraire le résultat d’un manque de
refoulement. La tâche de l’analyste sera justement de rendre possible le
refoulement. Toute la question des pulsions partielles et par conséquent du
sexuel infantile se trouve par là même posée sur le modèle que Freud nous livre
: « La sexualité infantile ne connaît pas encore l’objet sexuel
[6]. » De là à supposer qu’il n’y
a refoulement intégral qu’à partir du moment où il y a objet ou constitution
d’un objet total, il n’y a pas loin. Mais on doit ajouter à cela que l’économie
psychique repose justement sur le fait qu’il n’y a pas de pulsion génitale ni
d’objet pulsionnellement défini autre que l’objet partiel. Or, comme le fait
remarquer fort justement C. Conté : « Quelque chose assurément vient lier en un
faisceau plus ou moins convergent l’assemblage hétéroclite des pulsions
partielles, mais ce quelque chose est d’ordre symbolique, c’est-à-dire qu’il
n’appartient pas comme tel au champ de la pulsion
[7]. » Cela nous permet de mieux appréhender
en quoi le conflit psychique n’est pas le résultat d’un sexuel à refouler parce
qu’il serait contraire à la loi, mais l’inverse, et, ainsi, s’apercevoir que
c’est la loi qui intervient comme médiation, artifice et recours et permet que
le sujet trouve dans l’ordre symbolique de quoi structurer et abriter sa
sexualité en tant que désir.
Les parents sont tout à fait partie prenante de cette opération
et la façon dont chacun pris séparément aura intégré ou non cette question de
loi, représentée par le nom du père, aura pour effet un certain nombre de
conséquences chez l’enfant. Enfant que l’on retrouve en consultation porté si
l’on peut dire par les failles de cette question du nom du père.
Rappelons brièvement que le nom du père se substitue à
l’absence maternelle et signifie à l’enfant qu’elle désire autre chose,
l’énigme, l’inconnu du phallus maternel. En ce sens, le père est toujours
incertain dans la mesure où il est toujours une question de foi, de crédit ou
de créance, de garantie ou d’allégeance qui règle l’opération. Par conséquent,
l’attribution de la procréation n’est pas ici d’ordre biologique, mais dépend
essentiellement du cas qui est fait du signifiant. L’importance dans cette
opération métaphorique, c’est le fait qu’un homme n’est pas père parce qu’il
fait (génitoirement parlant) un enfant à une femme, mais parce qu’elle le fait
père en reconnaissant qu’il pourra répondre de cet acte devant un enfant. Il
nous faut là évoquer pour plus de précision la séance du séminaire de
Lacan
[8] : « … le nom,
c’est ce qui appelle, mais à quoi ? C’est ce qui appelle à parler et c’est bien
ce qui fait le privilège du phallus, c’est qu’on peut l’appeler éperdument, il
ne dira toujours rien. […] Si j’ai écrit quelque part que le nom du père c’est
le phallus – et Dieu sait quels frémissements d’horreur ceci a évoqué dans
quelques âmes pieuses ! – c’est précisément qu’à cette date je ne pouvais
l’articuler mieux. Ce qui est clair, c’est que c’est le phallus bien sûr, mais
que c’est tout de même le nom du père. Ce qui est nommé père, le nom du père,
si c’est un nom, lui, qui a une efficace, c’est précisément que quelqu’un se
lève pour répondre. »
Par conséquent toute consultation d’enfant suppose d’être
confronté d’emblée avec l’enjeu du nom du père dans le couple qui l’amène.
Autant dire que si les échos que l’on a souvent des consultations d’enfant en
présence des parents font état d’une grande férocité, c’est que la demande des
parents les renvoie d’entrée de jeu à la férocité de leur propre castration au
sens de la métaphoricité, mais aussi férocité dans la mesure où, comme nous
venons de l’envisager, toucher au symptôme de l’enfant, c’est faire courir le
risque au sinthome des parents d’être déstabilisé. On rencontre souvent un
exemple frappant de symptôme que l’on désigne du nom d’hyperactivité ou
d’instabilité psychomotrice, chez des enfants auxquels on ne peut pas mettre de
limites. Cette absence de limites posées témoignent de l’incapacité du père
d’énoncer un non. En effet, pour
pouvoir dire non à un enfant (un non du père), il faut pouvoir courir le risque
en tant que parent non seulement d’être éventuellement désapprouvé par la mère
de l’enfant, mais aussi d’accepter de perdre (momentanément) l’amour de
l’enfant. Cette opération renvoie les pères inévitablement à leur propre
castration et leur rend bien difficile la rupture de cette complicité qu’ils
préfèrent parfois ne pas rompre avec leur enfant, laissant alors la mère
assumer le rôle de censeur, ce qui engendre nombre de perversions.
Car l’enfant est toujours pour ses parents le « paradis du
leurre
[9] ». C’est un
fait qu’il apporte à la mère le plaisir et, en ce sens, le sinthome ne peut
être traité hors la dimension qui implique que le supprimer, c’est supprimer
quelque chose du plaisir pour une mère.
Ainsi, « c’est dans la relation à la mère que l’enfant éprouve
le phallus comme étant le centre du désir de celle-ci. Et lui-même se situe là
dans différentes positions par lesquelles il est amené à maintenir,
c’est-à-dire très exactement à leurrer, le désir de la mère
[10] ».
L’enfant se trouve par conséquent en place d’assumer le phallus
en tant que signifiant. C’est ce que, par exemple, le petit Hans ne cesse pas
d’interroger, c’est-à-dire à la fois interroger sa mère sur la présence du
phallus chez elle, chez le père, et, bien sûr, chez les animaux. Le virage
important se situe lorsque l’enfant commence à se masturber car le phallus
devient alors réel et, comme le dit Lacan à propos du petit Hans, celui-ci est
confronté dès lors « au point de rencontre de la pulsion réelle et du jeu
imaginaire du leurre phallique
[11] ».
Ainsi, toute consultation d’enfant suppose qu’on ait
préalablement repéré la valeur sinthomatique de cet enfant, c’est-à-dire de
quelle façon il renvoie systématiquement l’un ou l’autre des parents se
confronter à la castration.
N’oublions pas, non plus, que Freud situe l’enfant avant tout
comme une castration de la mère qui se produit à la naissance et qu’il envisage
le processus même de la castration ultérieure de l’enfant sur le modèle de la
castration de la mère. C’est le sevrage qui, à la naissance, sépare l’enfant de
la matrice, séparation prématurée d’où provient un malaise que nul soin
maternel ne peut compenser. C’est en ce point que Lacan situe « cette tendance
psychique à la mort, sous la forme originelle que lui donne le sevrage
[12] », où « l’on retrouve
toutes les connexions établies entre la mère et la mort
[13] ». Dès lors, il devient très important
de savoir où se situe l’enfant par rapport au phallus que désire la mère. Car «
ce n’est pas tout à fait la même chose si l’enfant est par exemple la métaphore
de son amour pour le père, ou s’il est la métonymie de son désir de phallus,
qu’elle n’a pas et n’aura jamais
[14] ».
Cette distinction est capitale, car elle nous mène à penser les
choses dans les termes suivants : dire que l’enfant est métonymique du désir de
phallus de la mère, ça veut dire que ce n’est pas son pénis qui intéresse la
mère, mais que c’est l’enfant dans sa totalité qui est métonymique. C’est lui
tout entier qui est en cause, et l’on voit bien avec Hans que c’est précisément
lorsqu’il commence lui-même à faire l’épreuve de son propre pénis comme objet
de satisfaction que surgit l’angoisse, angoisse qui, fait remarquer Lacan, «
tient à ceci, qu’il peut mesurer toute la différence entre ce pour quoi il est
aimé et ce qu’il peut donner
[15] ». Donc, l’enfant en tant que métonymie éprouve ce
que c’est que « n’être rien », c’est-à-dire rien d’autre que métonymie :
quelque chose qui en même temps n’est rien. C’est autour de ce point d’angoisse
que se construit la phobie, la phobie n’étant elle-même qu’une défense contre
l’angoisse.
Par conséquent, le drame de tout enfant, c’est qu’il « est
amené progressivement à s’apercevoir qu’il doit se glisser en tiers, s’enfoncer
quelque part entre le désir de sa mère, qu’il apprend à expérimenter, et
l’objet imaginaire qu’est le phallus
[16] ».
Ces questions essentielles qui concernent la conduite de la
cure avec les enfants nous semblent de nature à rappeler que l’analyste –
fût-il d’un enfant – ne se doit aucunement d’aimer les enfants pour les
entendre. Mais, bien plus, s’il s’agit d’amour, nous dirons plutôt que
l’analyste aime le sujet de l’inconscient et en ce sens, il se trouve
accueillir par son écoute ce petit sujet porté par le discours des parents ou
des institutions. Ce qui n’est pas une mince affaire, puisque ce discours
constitue souvent le nœud de signifiants que représente le symptôme de l’enfant
pour lequel ils viennent consulter. Donc, la conduite de la cure avec un enfant
nous oblige à travailler d’abord cette particularité de prêter notre écoute à
un symptôme porté par le discours de quelques autres auxquels l’enfant sert de
sinthome. Les conditions de lecture du texte inconscient seraient-elles
possibles pour un enfant sans que ces prolégomènes soient respectés ?
Évidemment, respecter ce premier temps de la cure ne se conçoit
pas sans quelques risques qui peuvent mener parfois à une demande sans suite ou
bien à l’écoute d’un des parents et dans quelques cas, à la continuité du
travail engagé, mais cette fois avec l’enfant seul.
Autant dire que la conduite de la cure implique qu’il y ait un
certain nombre de conditions requises pour que celle-ci soit possible, ce qui
pose la question suivante : qu’en est-il de la règle fondamentale avec les
enfants ?
Le désir d’analyste ne constitue pas une catégorie à part qui
concernerait les enfants d’un côté et les adultes de l’autre, et peut-être
qu’il est nécessaire d’insister sur le fait que, tout spécialement avec les
enfants, le désir d’analyste est une fonction et non un désir particulier qui
s’adresserait à l’enfant. Ainsi, spécialement avec les enfants, cette fonction
ne peut s’entendre que comme un « être là sans raison d’être », car toute
raison d’être de l’analyste renverrait les protagonistes inévitablement à une
relation adaptative, pédagogique ou bien même thérapeutique, mais assurément
pas analytique.
Nous soutiendrons que ce qui permet de créer les conditions des
jeux d’associations verbales qui permettent de faire place à la lettre et à la
logique du signifiant, c’est avant tout que l’analyste puisse faire fonction
comme désir de place vide pour cet enfant, enfant déjà tellement rempli de tous
les désirs que ses parents, éducateurs et autres institutions sociales, école,
médecine, etc., promeuvent « pour son bien ». Par conséquent, pas plus qu’un
analyste ne se doit d’aimer particulièrement les enfants, pas plus se doit-il
de vouloir leur bien, chose déjà suffisamment partagée par beaucoup
d’autres.
Pour faire un pas de plus, l’analyste ne veut pas le bien de
l’enfant, puisque son éthique est tout à fait autre : il s’agit du « bien dire
».
C’est ainsi que le travail analytique avec les enfants nous
rapproche, contrairement à ce que l’on voudrait croire, de ce qui « dans le
malaise du sevrage humain est la source du désir de la mort
[17] ».
Donc, pas d’analyse d’enfant sans les parents et pour
l’analyste : l’enfant pas sans/passant les parents.
[1]
S. Freud,
Psychopathologie de la
vie quotidienne, Payot, 1973, p. 59.
[2]
S. Freud,
La Naissance de la
psychanalyse,
puf, 1956,
p. 145.
[3]
S. Freud,
L’Interprétation des
rêves,
puf, 1967, p.
511.
[4]
S. Freud,
Psychopathologie de la
vie quotidienne, Payot, 1973, p. 317.
[5]
S. Freud,
L’Interprétation des
rêves,
puf, 1967, p.
513.
[6]
S. Freud,
Essais,
Gallimard, « Idées », p. 76.
[7]
C. Conté,
Le Réel et le
sexuel, éd. Point Hors Ligne, p. 89.
[8]
J. Lacan,
D’un discours qui ne
serait pas du semblant, séance du 16 juin 1971.
[9]
J. Lacan,
La Relation
d’objet, Le Seuil, p. 226.
[12]
J. Lacan,
Télévision,
p. 33.
[14]
J. Lacan,
La Relation
d’objet, Le Seuil, p. 242.
[17]
J. Lacan,
Télévision,
p. 40.