2001
La clinique lacanienne
Le toit du symptôme
Christine Dal Bon
« La dépendance à l’égard du désir de l’Autre constitue une série que Lacan compare aux aveugles de Breughel se tenant par la main […] De la loi imposée par le père, il n’y a rien d’autre à dire si ce n’est qu’elle est la loi de son propre père et transmise en son nom. La chaîne se boucle d’un symptôme à un autre symptôme, d’un nom à un autre nom. »
Jean Clavreul, L’Ordre médical, Le Seuil 1978, p. 282.
La mort, la maladie, la vieillesse ne se laissent pas habiter. Face à l’absurde, le symptôme devient une incurable stratégie de survie. Rien ne l’élimine. Il se façonne et façonne tous les âges de l’existence. Lutte furieuse ou stoïque contre le déclin, il en appelle à une subjectivation présente et immédiate que le sujet, jusqu’au bout, attend de l’amour et par conséquent du transfert. Cette dépendance à l’égard du désir de l’Autre constitue la limite supérieure du symptôme, son toit dans le toi, en quelque sorte. De la même façon, nous ne sommes cliniciens que parce que quelque chose dépasse la clinique. C’est ce trait que je vais essayer de dégager.
Un homme de 85 ans vient me consulter dans un cadre hospitalier. Seul et debout sur un banc, monsieur B. récitait les philosophes grecs quand je le rencontrai. Il avait amené à la première séance un volumineux curriculum vitae qui faisait encore de lui ce qu’il n’était plus. C’est dans une clameur qu’il avait mesuré cet écart, passant du paroxysme du discours à la solitude de l’énonciation. « Oui, mais après ? Oui, mais encore ? D’accord, mais à quoi sert tout cela ? », me demandait-il souvent à la fin de la séance. Après avoir pratiqué les discours jusqu’à l’usure, monsieur B. attendait de sa parole une autre réponse : celle qui lui permettrait de se saisir lui-même, dans l’incorporel du transfert, loin de toute discipline savante.
Animé de hautes valeurs morales, monsieur B. pourrait résumer sa plainte ainsi : l’amour toujours déçu et un Dieu qui toujours, dans les pires moments, se dérobe. Quatre-vingt ans après, à l’évocation d’un souvenir d’enfance, il sanglote. Une scène très violente avait eu lieu entre ses parents. Il en avait entendu le fracas de sa chambre. Penché à sa fenêtre, il vit ensuite son père s’éloigner. « J’ai vu mon père partir, il partait, partait… À ce moment-là, j’ai ressenti un vide atroce. »
Second enfant et second fils, monsieur B. s’est toujours senti délaissé au profit de l’aîné. Très tôt, il subvient lui-même à ses besoins et à ses études. Ses parents avaient envisagé de le faire entrer dans les ordres, « en raison de la gratuité » ; il avait préféré quant à lui entamer une carrière scientifique. Il la réalise très brillamment dans le milieu militaire, tant par ses découvertes scientifiques que par son dévouement. Il sauve de nombreuses vies humaines dans un camp de concentration, se mettant en péril lui-même. Mais toujours il reste déchiré entre les impératifs logistiques de la guerre et sa fonction humanitaire.
Un premier mariage se solde par une catastrophe : Charlotte qu’il aimait passionnément le quitte pour un autre. Il sombre alors dans une dépression qui laissera des traces indélébiles : « Depuis lors, j’ai quelque chose qui me manque. Non pas que je l’ai perdu, mais ça a été perdu. Il me manque quelque chose que je ne saurais même pas définir, quelqu’un que je puisse mettre à l’intérieur de moi-même, quelqu’un d’absolu. Je cherche l’introuvable. »
À la suite de cet événement de la trentaine, animé d’un vague sentiment religieux, il se rend sur le tombeau d’un saint, dans un pays lointain. Il lui semble alors y recevoir la grâce par une lumière qui l’inonde et lui accorde quelque répit. Fort de cela, il essaie à son retour de faire annuler son mariage par le pape et, pour mettre fin à son tourment, décide rapidement de se marier avec une femme qu’il n’aime pas, enceinte d’un autre homme. Il dira de cet acte : « J’ai pensé que si je l’épousais alors qu’elle était enceinte d’un autre, elle me serait reconnaissante et m’aimerait en retour, pour le prix de sa faute que je réparais. »
Il se passe l’inverse : cinquante ans de haine et de ressentiments. Le plus douloureux étant, malgré tout, de supporter l’éloignement géographique de son épouse, celle-ci préférant le calme de la campagne. « Ce furent des souffrances intolérables. Je rentrais le soir, Pauline n’était pas là. Je ne pouvais pas supporter de me retrouver seul. Pauline me manquait terriblement. J’avais besoin d’affection et de tendresse. Et mon rêve d’avoir une épouse douce et présente restait inassouvi. J’ai passé ce temps-là tout seul. » Amour absent, mais dont il ressent pourtant la blessure et la déception. Brûlures manifestes de sa soif d’absolu : « Si je profite d’une chose au temps présent, cela ne me suffit pas, il me faut l’instant d’après. » La phrase d’un poète donnait à cet aspect sa mesure. Il se plaisait à l’évoquer : « Goethe a écrit : “Ô instant présent, arrête-toi.” Pour moi, c’est tout le contraire, je dis : “Ô instant présent, poursuis ton chemin, passe, passe, afin qu’arrive un autre instant.” »
Il en était là de ses séances lorsqu’une agression sur la voie publique l’immobilisa quelques semaines (fracture du col du fémur). Je mesurai alors à quel point le transfert l’aidait. Il traversa cette période d’angoisse grâce à la permanence de sa parole que lui assurait ma présence : « De toute façon, maintenant, même quand vous n’êtes pas là, je sais que je peux intérieurement vous parler, vous êtes ma béquille. Avec vous, il me semble être sur une mer immensément calme. Je m’avance vers vous, tranquille. » Après une courte rééducation, nous reprenons notre rythme habituel d’un rendez-vous par jour, d’une heure environ. Lui qui a tant de mal à marcher revient à ses séances, en courant.
L’âge avançant, monsieur B. décide de se retirer dans une maison de retraite. Il est réhospitalisé peu de temps après, submergé par une tristesse insurmontable. « Le plus dur dans tout cela, c’est qu’à chaque fois que je perds quelque chose, il me semble que je perds tout. Je n’arrive même plus à prier, ce qui d’habitude m’apporte un peu de sérénité. Je ne sais plus où est Dieu, je ne sais plus où adresser mes prières. Dieu n’est plus là, la foi m’a abandonné. Je cherche à être dans le positif absolu. Un positif absolu, blanc et lumineux, auquel ne s’opposerait plus aucun négatif. Comment se désanéantir ? » Il se remet de ce moment difficile grâce, dit-il, « à Marie, mon nouvel amour, la femme que j’ai toujours attendue. Au crépuscule de ma vie, ce cadeau, enfin, qui va me permettre de vivre la plénitude. D’ores et déjà, Marie me comble. Avec elle, il ne se passe rien de sexuel, mais de la tendresse. Marie a cinquante ans de moins que moi. Je suis en train de vivre non pas une seconde, mais une première jeunesse ».
Il mesurait que cette vie de harangues, d’ordres et de suppliques avait contribué à le désanéantir autant qu’à l’anéantir. L’amour, la science, la patrie, tous ces idéaux véhiculaient à bon prix cette part morte du langage. Ils en étaient la négation même. « Mais à quoi sert-il de le savoir, car moi qui ai toujours rêvé de la mort, maintenant qu’elle arrive, j’ai peur ? » Et c’est le visage d’une femme qui se présentait une nouvelle fois, coïncidant par son vide avec l’idéal lui-même.
Il part alors pour un pèlerinage. À son retour, il me fait part, dans un état de grande exaltation, en pleurs, d’une rémission de symptôme : ses mains, qui tremblaient beaucoup, ne tremblent plus. Ce que je constate. Il interroge alors ce miracle : « Dieu et Marie-Christine se sont mis ensemble pour m’aider et me guérir, je sanglote, mais ce sont des larmes de joie. » Il me dit alors vouloir « épouser Marie, pour occuper une place de mari » et annuler son mariage avec Pauline, en raison du mensonge initial, « puisque Pauline, je ne l’aimais pas. Inutile d’attendre sa mort pour me remarier ». Gêné par le spectre de l’adultère, il me livre son interprétation de l’histoire d’Adam et Ève. Selon sa lecture, si Ève est sortie de la côte d’Adam, « on peut conclure, en toute logique, qu’Ève est la femme d’à côté ». La veille d’une opération de la prostate, il est agité par le désir de conserver son sperme « afin de féconder Marie ». Cet amour qu’il perçoit comme final est pour lui « la communion absolue », l’amour enfin réalisé lui permettant d’envisager sa fin de manière plus sereine : « Ni le bonheur, ni la paix et quelque chose qui ne soit pas non plus la mort. »
Il me demandera aussi « pourquoi, avec ce lien qui est le nôtre, un lien si total, ce n’est pas vous que j’aime, mais Marie. Je crois que c’est parce qu’avec vous je parle, Marie, ça concerne tout le reste ». Il repère que cette course effrénée est la tentative, depuis longtemps amorcée, de faire contrepoids aux questions sans réponses qu’il se pose concernant l’être. Ni Dieu ni l’amour, même l’ultime, ne le soulagent : « Quand je suis à ses côtés, je mets ma tête sur son épaule, je prends ses mains dans les miennes, mais parfois, il me semble que Marie se transforme en vide. »
Pourquoi ce qui a toujours soutenu cet homme est aussi ce qui l’a toujours rendu malheureux ? L’amour déçu ne faisait qu’exalter l’idéal d’un amour parfait.
Son élan vers Dieu devenait chute en abîmes. La prière elle-même contenait sa fin : la parole donnée devenant parole perdue.
L’idéal lui avait été nécessaire pour résumer presque tout ce que l’on porte en soi de sublime, labile, indigne, de contradictoire et d’inactivé. L’idéal prêtait sa mesure à ce qui dans le langage prête ses oripeaux au néant. Compassionnel ou létal, il devait permettre, jusqu’à la mort, de tromper l’attente, afin de connaître la vraie vie. Disparu ou concrétisé, il était pour lui une façon d’avoir affaire à la réalité et, au-delà de ce désert, à l’être.
Et c’est cette coïncidence entre l’idéal de l’être et le moi qu’il cherchait à atteindre.
Par quelle parole, dès lors, les prendre ensemble, c’est-à-dire les abstraire, pour se fonder soi-même et ne plus être le mort dans la partie ?
D’être désormais prononcée et cessible, la parole devenait ouverture.
Alors, il était possible que les mots soient ce qui reste de toutes ces contingences sensorielles, aveuglément juxtaposées en amas de lettres.
Nés du meurtre de la chose, ils continuaient leur alliance traîtresse, s’organisant en un discours qui n’était que cortège funèbre. L’Amour, la Science, la Patrie, tous ces idéaux véhiculaient à bon prix cette part morte du langage. Ils en étaient la négation même. Exprimables grâce à l’être, certes, mais grâce à sa seule réalité de verbe. Dès lors, le langage n’est que le faible ornement du néant, pire : il nous jette en lui. La vérité ne console pas quand la vie s’échappe.
Jusqu’au terme de la vie, l’amour était resté le dernier rempart contre la chute de l’idéal et, par conséquent, il était la fondation du transfert : l’acte analytique garde sa pertinence jusqu’au dernier moment.