La clinique lacanienne
érès

I.S.B.N.2-86586-898-2
208 pages

p. 163 à 168
doi: 10.3917/cla.005.0163

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no 5 2001/1

2001 La clinique lacanienne

« Transparence » : bon prétexte pour petits meurtres d’âmes

Gérard Pommier
Les psychanalystes ne semblent pas concernés par le laminage effectué par les programmes de santé gouvernementaux. Pourtant un grand nombre d’entre eux sont psychiatres ou psychologues, et ils travaillent souvent en institution. Ils voient donc se resserrer peu à peu cet étau qui présente des particularités dans le secteur de la santé mentale : outre la réduction de tous les coûts qui ne cadrent pas avec le libéralisme, les travailleurs « psy » voient peser sur eux une tâche d’adaptation aux normes en vogue. Il s’agit par exemple de dénoncer de simples suspicions d’inceste, qui apparaissent dans des fantasmes. Il s’agit plus généralement de ramener les souffrances occasionnées par la précarité sociale à des problèmes psychiques individuels. Les chômeurs, les drogués, les déviants etc., auront leur « psy ». Si cette tendance devait se conjoindre à une réglementation des psychothérapeutes, les psychanalystes seraient amenés à faire des choix ou à être marginalisés.
C’est dans ce climat que se succèdent les « conférences de consensus » et les « programmes d’évaluation », qui se développent sous un mot d’ordre lénifiant : celui de la « transparence ». Il faut pouvoir quantifier et programmer. Ce qui ne pourra pas être évalué dans des statistiques sera supprimé ou marginalisé. Il en ira ainsi de la psychanalyse, par principe inévaluable : il sera toujours impossible de cadrer son effet sur les critères habituels de la santé, puisque la notion de soin d’une « maladie » suppose un retour à un état de bonne santé antérieur. Or, la cure psychanalytique ne restitue pas un état antérieur : elle invente un sujet nouveau, auquel elle fait gagner une position qu’il n’avait jamais connue auparavant. La psychanalyse échappe ainsi aux critères quantifiables qui régissent le libéralisme. Elle leur échappe d’autant plus que l’énoncé lui-même d’un diagnostic lui pose un problème incontournable.
Ce problème n’existe pas pour les médecins formés aux méthodes américaines de quantification du dsm 4 : ils cochent les cases correspondant au comportement de l’usager, écrivent le numéro du diagnostic correspondant, et savent aussitôt de quels médicaments il aurait besoin. On peut ainsi étiqueter chacun : « Toi : tu es schizophrène ; toi : tu es paranoïaque, etc. ». Ces nouvelles méthodes de transparence bénéficieront sans doute jusqu’à un certain point de la complicité de l’usager : sur un certain tableau, il y gagne, car s’il pâtit de « maladies » dont la science lui affirme qu’elles sont semblables à des rougeoles, ou à des grippes, sa subjectivité et sa responsabilité s’en trouvent désengagées. Simple victime d’une maladie et comme s’il n’y était pour rien dans ses symptômes, il pourra prétendre ainsi à l’innocence en renonçant à son engagement subjectif, c’est-à-dire, en quelque sorte, à son âme. La religion prétend que l’on perd son innocence en vendant son âme au diable. Mais c’est le contraire ! « On » gagne son innocence en vendant son âme. Il suffira à l’usager de croire au diagnostic des nouveaux docteurs pour être assuré de son innocence. Il est dès lors perdu. Car comment pourra-t-il ensuite se désengager de cette niche ségrégative ? L’enfer n’est pas seulement pavé de bonnes intentions, il est peuplé d’innocents.
La pratique de la transparence est en cours d’application. C’est ainsi que certains psychiatres, formés au dsm 4, annoncent à leurs patients qu’ils sont soit schizophrènes, soit paranoïaques, soit un autre de ces termes à consonance hellène. L’on entendra tel interne demander à une jeune fille nouvellement admise dans son service, si elle a bien compris comment fonctionne son automatisme mental. On n’en finirait pas d’accumuler les exemples de ces violences de vocabulaire, aussi feutrées que définitives, perpétrées au nom de la transparence. Voici, par exemple, l’histoire de ce jeune homme qui confie à son médecin, sous le sceau du secret absolu, qu’il souffre d’impulsions homosexuelles angoissantes. Mais pourquoi le secret ? La parole libère, non ? Et voilà le médecin qui, non seulement, dévoile l’affaire à la réunion d’équipe, mais qui, de plus, demande à ce patient d’assister à cette réunion ! Plus administrative, la transparence est même déjà devenue la règle dans certains pays européens. En Allemagne, où la réglementation des psychothérapies s’est imposée selon des normes dont on espère qu’elles ne s’appliqueront jamais en France, la transparence est la règle : ainsi de ce patient qui, après avoir rencontré brièvement un psychiatre, s’est vu délivrer une liste de médicaments impressionnante. Jointe aux prescriptions, la feuille de soins recommandait vingt-cinq séances d’ergothérapie, dont il put lire le motif en la déposant chez son assureur : schizophrénie. C’est une maladie comme une autre, n’est-ce pas ?
Mais posons maintenant la question sur le fond : pourquoi, après tout, serait-il si scandaleux que le détenteur d’un savoir en informe le patient, qui est le premier intéressé ? Remarquons d’abord que la révélation du diagnostic est un problème qui ne concerne pas seulement le champ de la souffrance psychique. Tant que la médecine a donné la priorité à la personne totale par rapport à une maladie dont cette personne souffre temporairement, une telle discrétion a souvent prévalu. Le médecin qui éprouve des réticences à annoncer à un patient le nom de sa maladie a simplement l’intuition que la maladie – quelle qu’elle soit – a une portée subjective plus grande que sa réalité organique. Et il faut préserver la valeur psychique de ce mystère, respect dont la guérison peut dépendre. Car nul ne peut préjuger à l’avance des interactions qui existent entre le corps psychique et le corps physiologique (même pour les maladies les plus graves). Il s’agit du sens le plus profond du « secret médical », qui ne concerne pas seulement les personnes extérieures, mais d’abord la valeur inconsciente du mal pour celui-là même qui le subit. Ce n’est pas par plaisir d’exercer un pouvoir de spécialiste que la plupart des médecins restent discrets sur les diagnostics. C’est plutôt parce qu’ils mesurent plus ou moins clairement la dimension inconsciente de toute atteinte subie par le corps.
Naturellement, cette dimension inconsciente reste seule en scène lorsqu’il s’agit de souffrances psychiques. Le « secret » n’est alors rien d’autre que leur dimension inconsciente. Il devient donc exorbitant de désigner le sujet par le nom de son symptôme, qui représente la partie visible de l’iceberg et, de plus, une partie déformée. Ranger, par exemple, un amateur de drogue dans le fourre-tout des « toxicomanes » masque complètement qu’il puisse être névrosé, pervers ou psychotique (et ce n’est pas la même chose).
Ce n’est pas simplement que le fait d’annoncer un diagnostic à un patient serait inutile au progrès de la cure. Ce n’est pas seulement non plus qu’une telle révélation ressemblerait à une explication : car une fois un diagnostic délivré, il donnera au patient l’impression de connaître la cause de ses désordres. L’étiquette va cacher le pot, alors que la dénomination n’explique rien. Elle risque d’arrêter le travail d’investigation sur la causalité. « Pourquoi êtes-vous triste ? Mais c’est parce que vous êtes déprimé ! » Évalue-t-on la redondance de cette phrase ? La souffrance sera désormais considérée comme une conséquence de la psychose, de la névrose ou de la perversion. Or le patient ne souffre pas, par exemple, d’une hystérie, mais l’ensemble des difficultés dont il se plaint rentre secondairement dans le cadre de ce qui s’appelle hystérie. Il souffre d’abord de tel ou tel traumatisme précis procédant d’une histoire qui ne concerne que lui, et dont la solution n’intéresse que lui.
Ces motifs de discrétion sont sérieux, mais ils ne suffisent pas à expliquer le profond malaise que ressentirait un analysant, si son analyste énonçait un diagnostic. Car c’est pour une raison beaucoup plus profonde que la transparence du diagnostic obscurcirait tout l’horizon de la cure. Par définition, « je » est toujours un autre. Le « je » n’est pas schizophrène, hystérique, pervers, etc. Il s’y refuse. Son nom est dans le non à tout ce qui le diagnostique. Il n’apparaît jamais sur sa radiographie. La mise en place de la structure qui pourrait faire diagnostic suppose qu’un sujet lui préexiste, sujet qui fait le choix de répondre dénégativement au désir de ses parents et cela en acquérant de ce fait une certaine structure. Le sujet parle contre ce qui le détermine, non parce qu’il serait écrasé par le poids de son passé, de sa famille, des oracles qui assistèrent à sa naissance, mais parce qu’il existe comme sujet préalablement à son destin et au prix de ce travail de la négation, sans lequel sa liberté et son éthique n’auraient pas de sens. Le sujet est plus grand que la somme des termes qui le composent. Le symptôme n’est pas le nom propre, mais le négatif du nom propre. Psychose, névrose et perversion constituent des réponses qui disent non, chacune à sa manière, à la demande de l’Autre : ce sont des réponses qui permettent au sujet d’exister en niant ce qui lui est imposé de l’extérieur. Le sujet n’est devenu ce qu’il est qu’en luttant contre ce qui lui était imposé, de sorte que son existence transcende n’importe laquelle des étiquettes cliniques que l’on pourrait lui attribuer. Remarquons que cette position subjective est si forte que la plupart des analysants seraient bien incapables de s’attribuer à eux-mêmes une étiquette clinique, quand bien même ils seraient déjà très avancés dans leur analyse, ou même déjà analystes : tant qu’ils parlent comme sujets, leur structure leur échappe.
Le sujet est plus grand que tout ce qui peut l’étiqueter. Quels que soient les déterminismes, un angle mort permet d’apercevoir celui qui nous parle comme notre frère en train de se débattre contre ce qu’il est devenu et en train de lutter pour un autre devenir. Nous ne pouvons l’entendre qu’en oubliant le résultat de ses déterminations, ses symptômes, son diagnostic, qui sont secondaires relativement à cette grandeur. De quoi s’agit-il, sinon des conditions de possibilité pour qu’un sujet puisse commencer à parler à un autre sujet ? Car si nous ne reconnaissons pas celui qui nous parle à cette place fraternelle, si nous l’identifions à ses symptômes, cela signifie que nous ne lui donnons pas la moindre chance de négocier avec ses déterminismes. Nous prenons le parti de ce qui l’objective : nous avalisons son destin, ou encore, nous participons plus ou moins activement à sa mort subjective (d’ailleurs et par chance, si cet exercice de tueur nous amusait, nous n’y arriverions pas : ce sujet a l’habitude, il est plus fort que nous. Pourtant nous renforcerions ainsi ses symptômes, qui sont sa dernière ligne de défense).
L’analyste, comme simple sujet qui n’a pas plus besoin d’être étiqueté « analyste » que son patient ne porte le nom de son symptôme, ne peut l’entendre que s’il considère le diagnostic comme une sorte de négatif de ce qui importe (quand bien même aurait-il à disposition cette radiographie, non seulement elle n’annonce la couleur qu’à l’envers, mais de plus elle permet seulement de deviner la place d’une causalité qu’elle n’inclut pas). Avant une séance, le regard qui s’échange entre celui qui entre et celui qui l’attend s’assure de cette reconnaissance, qui conditionne non seulement l’analyse, mais n’importe quelle approche thérapeutique (car la psychanalyse modélise ici un problème qui intéresse tout le secteur « psy » et même, pour une part, la médecine). Elle reconnaît le préalable d’une absence de détermination, ou encore, écrivait Hegel, cette nuit qui éclaire le regard de tout homme : « C’est cette nuit qu’on découvre lorsqu’on regarde un homme dans les yeux. On plonge son regard dans une nuit qui devient effroyable, c’est la nuit du monde qui s’avance ici à la rencontre de chacun [1]. »
 
NOTES
 
[1]Hegel, La Philosophie de l’esprit, puf, 1983, p. 13.
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Hegel, La Philosophie de l’esprit, puf, 1983, p. 13. Suite de la note...