La clinique lacanienne
érès

I.S.B.N.2-86586-898-2
208 pages

p. 17 à 37
doi: 10.3917/cla.005.0017

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no 5 2001/1

On considérera le retour du refoulé comme le cadre le plus extensif dans lequel prend place le symptôme. Cette définition large du symptôme comme l’une des espèces du retour du refoulé réclame un bref examen du concept de refoulement, étagé en deux temps. Au moment du refoulement « originaire », la pulsion s’emploie à réaliser le désir de l’Autre, qui cherche à transformer le corps en son phallus (à titre de conséquence du Penisneid de la mère). Dans cette mesure la pulsion est source de plaisir jusqu’à un certain point (le sujet jouit du bien que l’Autre lui veut) et de déplaisir au-delà (tout cela finit par l’aliéner considérablement). La pulsion est alors rejetée au dehors [1]. Se produit ensuite un refoulement secondaire, et l’enveloppe formelle du symptôme varie selon l’agencement de ces deux étapes. Elle se modifiera au cours de l’existence au moins une fois de fond en comble, puisque le refoulement secondaire (Verdrangung) n’atteint sa pleine efficacité qu’à la fin de la phase de latence. Le symptôme va changer de régime et prendra une allure que l’on peut qualifier d’« adulte », date à laquelle rétroactivement, le symptôme de l’enfance prend sa valeur prémonitoire.
 
Écriture du symptôme en fonction de l’ouverture ou de la fermeture de l’inconscient
 
 
Le symptôme ne constitue qu’une présentation particulière des formations de l’inconscient dont on peut définir la temporalité, les conditions d’apparition et de disparition, en fonction de l’ouverture ou de la fermeture de l’inconscient. À plusieurs reprises, Lacan a décrit l’inconscient comme une entité qui s’ouvre ou se ferme, propriété qui rend compte d’un phénomène banal : un lapsus se produit à un moment d’ouverture de l’inconscient. De même, la production de rêves est importante pendant une certaine période de la vie, alors qu’ils deviennent difficiles à mémoriser à une autre période, qui correspond à un moment de fermeture. Comment comprendre ce qui provoque cette fermeture ou cette ouverture de l’inconscient ?
Les psychanalystes sont bien placés pour savoir que le transfert engendre une ouverture de l’inconscient (il est par exemple courant que les analysants arrêtent de rêver pendant les vacances). Et comme le ressort efficace du transfert est le jeu des identifications, on en conclura que c’est par rapport à la mise en jeu des identifications que l’inconscient s’ouvre : dans la mesure où l’analyste ne représente aucune identification particulière et que sa neutralité permet de supporter n’importe laquelle, l’inconscient s’ouvre. Parler à l’inconnu découvre un savoir caché. Le premier paramètre de l’ouverture de l’inconscient dépend de la plus ou moins grande fermeté des identifications du moi.
C’est dans la mesure où le « moi » est mis en question dans le transfert que des formations de l’inconscient apparaissent et que, par conséquent, la position du symptôme se remanie. Cette baisse du régime de l’identification du « moi » a une valeur thérapeutique pour autant que, dans sa défaillance, une formation de l’inconscient discursive, un lapsus, une faute de logique ou de grammaire, etc., vient à la même place qu’une formation de l’inconscient écrite sur le corps selon une modalité symptomatique.
Ce moment d’ouverture a une importance technique pour la conduite de la cure et son effet thérapeutique, mais il permet, de plus, de déduire comment fonctionne la fermeture. Si l’ouverture correspond à une mise en question des identifications par le transfert, on en conclura qu’a contrario l’inconscient se ferme lorsqu’une identification « forte » accapare le moi. On peut parler de la variabilité et de la « force » des identifications car elles changent en fonction de l’interlocuteur à qui l’on s’adresse : par exemple, le même homme est père avec son fils, alors qu’il est fils avec son père, etc. Elles présentent, de plus, un certain degré de flexibilité car, pour le même exemple, un fils peut ne pas trop tenir à être un fils, le rôle de père peut ne pas convenir à un père, etc. La conséquence de la fixité de l’identification peut être une écriture d’un symptôme sur le corps. En effet, le refoulement engendré par la fermeture va se traduire régressivement par l’écriture du retour du refoulé sur le corps. Cette ouverture et cette fermeture de l’inconscient, si importantes pour la conduite de la cure, sont donc commandées par le problème de l’identification.
Mais cette identification n’est pas un problème simple, puisqu’il existe plusieurs types d’identification. Non seulement certaines correspondent à des places où le sujet se reconnaît, mais de plus elles peuvent être « aliénantes ». Ces dernières, névrotiques, résultent du recouvrement d’une identification actuelle par une identification passée. C’est le cas, par exemple de la femme qui s’identifie à la petite fille qu’elle a été lorsqu’elle rencontre un homme qu’elle aime, qu’elle confond avec son père. Le recouvrement de ces deux identifications est « aliénant » et générateur de symptômes dans la mesure où l’amour du père (qui interdit les conséquences sexuelles) va jouer sa partie avec l’homme aimé (qui les requiert). L’identification de cette femme à une fille refoule le désir sexuel ; et comme le père qui contamine l’homme apparaît potentiellement violeur, le père déchoit et une régression se produit dans l’espace maternel : c’est dans cet espace que s’écrit le symptôme sur les territoires pulsionnels du corps (maternels), à titre de remplacement de la jouissance sexuelle du corps, et à titre de punition pour le meurtre du père (double face du symptôme).
Le passage de l’endogamie à l’exogamie impose un certain type de rupture avec les figures parentales, faute de quoi le symptôme s’écrit régressivement sur le corps. On comprend à partir de là l’incidence thérapeutique du transfert : comme l’analyste est investi d’une figure parentale, sa présence libère l’identification des autres figures masculines exogamiques. L’analyste va d’abord être l’objet d’un même type de recouvrement névrotique, jusqu’à ce que le transfert laisse apparaître cette duplicité de personnes. Lorsqu’il devient certain que le psychanalyste n’est pas le père (alors qu’il l’a laissé croire), une telle découverte aura comme conséquence que cette femme diffère d’une fille (et les conditions du passage à l’exogamie sont réunies). Il va de soi que la même chute identificatoire se produit pour un homme qui prend sa femme pour sa mère.
 
Le symptôme comme effet de la théorie sexuelle infantile
 
 
La première tâche psychique de l’enfant est d’échapper à son état d’aliénation. D’où sa question : comment faire un enfant (afin de cesser d’en être un lui-même) ? C’est ce qu’il tente d’accomplir grâce aux théories sexuelles infantiles : elles visent à la reproduction (avoir un enfant) par les mêmes voies que celles de la jouissance qui l’instrumente lui-même, c’est-à-dire celle des pulsions (enfant oral ou anal, auquel s’adjoignent les territoires pulsionnels dérivés). L’échec répété de ces théories a comme conséquence une régression pulsionnelle sur le corps propre, avec formation de symptômes sur la sphère orale ou anale, symptômes qui ont comme signification « avoir le phallus (l’enfant) plutôt que de l’être », et donc notamment la procréation. On a, en ce sens, une définition du symptôme comme résultat de la théorie sexuelle infantile. Naturellement, un tel symptôme donne le jour à un enfant qu’il ne faudrait pas, puisqu’il s’obtient par les voies incestueuses de la pulsion, et cette culpabilité se purge par la souffrance (accouchement avec douleur de l’enfant symptomatique). Une conception aussi étendue présente l’intérêt de conserver le concept de symptôme pour désigner les somatisations des psychoses (d’ailleurs, quel autre terme employer ?). De plus, dans la mesure où la demande de l’Autre perdure tout au long de l’existence, ce type de symptôme régressif continuera de se produire régulièrement (y compris dans les névroses). Sa souffrance purge la faute de ne pas répondre complètement à la demande maternelle.
La structure de ces symptômes de premier genre (infantiles) n’est pas équivoque (au sens de S2) : elle donne seulement un point de butée à la signification phallique, elle borne un territoire pulsionnel en fonction de cette signification. Cette univocité ne facilite pourtant pas l’interprétation, parce qu’elle est portée par une contradiction, celle de l’être ou du néant de la signification phallique. Comme le dispositif analytique signifie cette contradiction, il facilite, sans interprétation particulière, la sortie de la régression infantile.
 
La fin de la phase de latence
 
 
Il se produit un changement de régime du symptôme lorsque l’échec répété des théories sexuelles infantiles est confronté avec la question de la reproduction sexuée : avec elle, le rôle du père s’explicite enfin. Mais alors, ce père lui-même devient menaçant pour le sujet : jusque-là, ce dernier cherchait à se reproduire pulsionnellement, comme sa mère, croyait-il. Et maintenant, comme c’est le cas de sa mère (pense-t-il), il craint la violence sexuelle du père. D’où ses fantasmes amoureusement violents à l’égard de ce père dont il découvre la fonction. Il faut prendre la mesure de la séduction paternelle et renoncer aux théories sexuelles infantiles (à dire vrai, elles seront seulement refoulées et serviront de base à la formation régressive du symptôme). C’est cette séduction qui est interdite et, par conséquent, elle interdit d’aller plus loin sans en passer par un meurtre fantasmatique, qui subjective la pulsion. La crise mystique de l’adolescence correspond à ce moment où il faut s’affronter à ce père sexuel, le supprimer et l’envoyer aux cieux afin de s’ouvrir un espace érotique exogame, quoique coupable. C’est en ce sens que le symptôme devient « adulte », et que son écriture va croiser une jouissance par son interdit (proposant ainsi une autre jouissance, celle de l’interdit).
Mais prenons un exemple clinique de cette éclosion du symptôme de second genre. Cet homme d’une quarantaine d’années exerce la profession de traducteur de l’anglais au français. Il est également écrivain. Mais il ne peut écrire qu’à une condition : celle d’aller vivre dans des pays anglophones. Lorsqu’il est dans l’ambiance de la langue de Shakespeare, il arrive à écrire en français. Ce fait est d’autant plus remarquable qu’il n’a aucun ascendant anglo-saxon, et il n’a jamais séjourné dans un pays anglophone avant sa majorité. Le travail analytique est à peine entamé qu’il remarque qu’il lui arrive souvent de penser en anglais avant ses séances et d’avoir à traduire mentalement ensuite en français ce qu’il veut me dire. Il se trouve aussi qu’un certain nombre de ses rêves sont sous-titrés en anglais.
Je lui demande alors à partir de quel âge il a commencé à penser et à rêver dans cette langue. Il est tout d’abord incapable de répondre, sinon que cela a débuté dès son jeune âge, bien avant qu’il ne sache parler correctement dans la langue en question. En fait, il n’a commencé à apprendre vraiment sérieusement l’anglais que longtemps après que le processus se soit déclenché. Mais il ne peut d’abord préciser quand exactement. Il repense alors à une petite chansonnette qu’il avait entendue il ne savait plus bien quand, chansonnette dont le refrain est « Je suis une poupée de cire, une poupée de son ».
Lorsqu’il avait entendu cette chanson, il lui avait fallu absolument la traduire aussitôt dans une langue étrangère. Et il avait alors choisi la langue anglaise, qu’il commençait à peine à apprendre au lycée. On obtient ainsi une première indication sur la date d’apparition, aux alentours de son entrée dans la classe de sixième. Comme ce n’est pas au lycée lui-même, mais alors qu’il était en vacances que la compulsion à traduire s’était déclenchée, il devait avoir douze ans. Cet été-là, sa mère l’avait envoyé faire une cure thermale à cause de crises d’asthme (symptôme de premier genre). Ces séjours lui déplaisaient profondément, parce que cela médicalisait ses vacances. Et puis il y avait peut-être autre chose, parce que son patronyme ressemble à celui d’une ville d’eau. C’est pendant cette cure qu’il avait entendu pour la première fois cette chanson, et qu’il lui avait fallu la traduire aussitôt dans une autre langue, exercice qu’il faisait à longueur de journée.
Sans doute impressionné par cette coïncidence entre le début du symptôme et la mise en jeu du nom paternel, je fis alors une erreur. Je voulus lui demander s’il avait été seul ou avec sa famille dans cette ville thermale de « X », et au lieu de prononcer « X », j’attribuai à la ville le même nom que celui de l’analysant. Il me fit alors remarquer que justement, sa mère se gardait bien de l’envoyer dans la ville dont le nom était le même que le sien, et que d’ailleurs, elle avait toujours manifestement eu des difficultés avec ce patronyme. Outre qu’elle disait sans doute une vérité sur le cas que cette mère faisait du nom du père, cette erreur eut le don de le faire rire et de l’amener à se souvenir que c’était également pendant cet été qu’il était, pour la première fois, tombé amoureux d’une jeune fille de son âge.
Avec l’énamoration narcissique, on a tout aussitôt l’ensemble du symptôme qui se met en place. On assiste ainsi à la précipitation du symptôme « adulte » : la question du sujet est celle qu’il s’est posée pendant toute son enfance : comment échapper au désir de l’Autre maternel ? Il s’en était sorti jusque-là grâce à la production du symptôme « infantile » : cet asthme qui devait occasionner ses vacances dans une ville thermale. Mais cette ville thermale était aussi celle dont le nom posait avec l’insistance de son évitement la question du nom du père, que les débuts de l’adolescence lui font découvrir sous le jour du rôle du père dans le rapport sexuel. Il entend alors la chanson : « Je suis une poupée de cire, une poupée de son », au moment où il doit se défendre contre la position où le situe sa mère. À ce moment, le symptôme infantile ne lui est plus d’aucun secours : sa mère l’a envoyé à l’endroit où la question du trauma sexuel par le père se pose avec brutalité. Il en passe à un nouveau symptôme organisé selon deux versants : d’une part son amour d’une langue étrangère qui lui permet de se défendre d’être une « poupée de son » (jouissance de l’Autre) et d’autre part il tombe éperdument amoureux d’une jeune fille, qui est ici un autre lui-même : elle tient à sa place le rôle de la poupée de cire (sir), identification contre laquelle il se défend.
 
Le symptôme comme écriture du « non rapport » sexuel
 
 
Dans la mesure où elles ont comme objectif un engendrement par les voies pulsionnelles, les théories sexuelles infantiles ne connaissent pas le rapport sexuel : pas de masculin ni de féminin pour la pulsion (c’est vrai pour l’inconscient originaire seulement !). Cependant, ces théories résultent de l’angoisse de la castration maternelle, et si la mère est castrée, il faut bien qu’il existe un agent de cette castration, soit le père. L’angoisse de castration par le père fait rupture dans les rapports incestueux des pulsions, en même temps qu’il apparaît comme un violeur potentiel. L’intrusion brutale de ce personnage à la fin de la phase de latence pose la question de l’acte sexuel, en tant qu’opposé au rapport sexuel (qu’il n’y a pas dans la théorie sexuelle infantile). Après être longtemps resté latent, le père passe au premier plan, mais la violence sexuelle auquel sa présence est liée active le fantasme de son meurtre. L’ambivalence pose ici un problème nouveau, propre à l’adolescence, car le père est aussi aimé, dans la mesure où il offre le point de symbolisation pratique de l’inceste et de son interdit. De sorte que ce père doit être anéanti, mais tout aussitôt ressuscité : c’est la fonction du symptôme selon cette deuxième enveloppe formelle (adulte) que de témoigner d’une part de l’absence de rapport sexuel (qu’il remplace), et d’autre part de la survie du père sous une forme symbolique (le symptôme est un Nom-du-père).
Cette nouvelle présentation du symptôme est équivoque, au sens où elle relève de la duplicité du complexe paternel (S2). Elle comportera toujours une double face : le versant d’annulation du père (un père violeur n’est plus un père) entraîne une régression dans des territoires pulsionnels du premier type (de l’espace de la demande de l’Autre) qui restent ainsi les lieux privilégiés d’écriture du symptôme. Ce biface « adulte » de la symbolisation du symptôme entre dans le cadre de la jouissance phallique, et sa souffrance purge la culpabilité du meurtre fantasmatique.
Les deux faces du symptôme sont contradictoires, mais non symétriques puisque l’une des faces : l’amour du père – s’appuie sur l’autre qu’elle contredit selon une dialectique serrée : s’il y a bien un appel au père, ce dernier risque d’être un violeur et il faut le supprimer. À ce moment se déclenche la série de symptômes régressifs « maternels », oraux, anaux, etc. Mais la culpabilité à son tour déclenche une autre série de symptômes articulés au fantasme de séduction. Par exemple la douleur oculaire : strabisme, diplopie ou encore les évanouissements, l’obésité, etc., qui fonctionnent comme la punition d’avoir séduit ce malheureux père, et fonctionnent comme s’il était toujours vivant.
Il est difficile de comprendre la jouissance d’un symptôme qui fait aussi souffrir. La « réaction thérapeutique négative » indique qu’il existe une jouissance du symptôme, sans laquelle on ne verrait pas pourquoi les patients s’accrochent tellement à leur souffrance. Le premier problème est celui de la jouissance de la douleur, que l’on peut considérer d’une manière très générale presque indépendamment de la jouissance du symptôme : à chaque fois qu’il y a un malheur, public ou privé, ou une douleur physique, un accident quelconque qui n’est pas forcément un symptôme au sens psychique du terme, cette douleur peut toujours être reprise sur le mode du fantasme « un enfant est battu ». La punition prouve que l’inceste a déjà été commis et fonctionne comme une jouissance. Mais cette généralité ne décrit pas encore la jouissance du symptôme, que l’on peut aborder selon ses deux versants contradictoires, c’est-à-dire l’inceste et son interdit. Le versant incestueux provoque une souffrance qui est une jouissance, bien qu’il s’agisse alors de celle de l’Autre. Quant au versant paternel du symptôme, il sert à faire renaître un père alors qu’il a été fantasmatiquement tué. Dans cette deuxième occurrence, la souffrance du symptôme correspond à la jouissance d’avoir tué le père en étant puni de cela. Cette souffrance permet de payer pour le meurtre du père, et le paiement en général en constitue un bon équivalent.
 
Les conditions de la régression symptomatique
 
 
Après la fin de la phase de latence, le symptôme a constamment sa place réservée dans l’institution même du « moi » : ce dernier s’élabore comme il peut (c’est une affaire de circonstances historiques) entre ce qu’il aurait dû être pour satisfaire la demande maternelle (le moi idéal) et ce qu’il voudrait être, non seulement pour se sortir de cette aliénation, mais encore pour payer sa dette à l’égard du père qu’il doit tuer pour franchir cette porte de sortie (l’idéal du moi). Le « moi » est par définition symptomatique, mais cela ne se voit pas lorsque son identification trouve des objets qui l’assurent de cette place. Le symptôme psychique résulte de la mise en tension contradictoire qui se produit entre « moi idéal » et « idéal du moi ».
La place du symptôme est réservée, latente tant que se maintient une tension entre moi idéal et idéal du moi, mais il faut ajouter qu’il n’y a pas de symétrie entre ces deux termes. En effet, le moi idéal précède génétiquement l’idéal du moi. La pulsion est le premier occupant de la maison du corps, et elle est éventuellement mise en tension, métabolisée par l’idéal du moi, qui éponge sa part de pulsion de mort (dont le meurtre du père est un exutoire pratique).
Si les circonstances veulent que l’identification vacille, ou que les idéaux du moi deviennent obsolètes, il y aura régression sur le moi idéal (les territoires pulsionnels du corps) et le symptôme seulement psychique devient physique. En revanche, un idéal du moi rédempteur quelconque (même s’il s’agit d’une guerre, ou d’une révolution) rétablira une mise en tension du moi, rendant le symptôme inapparent. Les idéaux du moi possèdent de façon générale une vertu thérapeutique du symptôme [2]. Le trauma paternel est trafiqué par le fantasme selon un gradient progressif, selon différentes scénographies qui exhibent et cachent le meurtre du père. Les « idéaux du moi » ont comme fonction d’assurer une rédemption par rapport à ce crime inaugural. Lorsqu’un échec se présente dans les idéaux du moi, le symptôme régresse et s’écrit sur le corps.
Les symptômes deviennent apparents lorsqu’ils s’écrivent régressivement sur certains territoires pulsionnels : ils constituent une tentative d’écriture du corps sur le corps. Le symptôme construit le dernier bastion de la subjectivation de la jouissance. La régression voudrait que le corps tout entier soit pris comme objet de jouissance de l’Autre, auquel cas il chuterait en abîme jusqu’à sa disparition. Le fait que, avec le symptôme, seule une partie du corps soit l’objet de la jouissance constitue une façon de subjectiver cette jouissance extrême. L’expression « tentative d’écriture du corps sur le corps » correspond aux théories sexuelles infantiles dont l’objectif est d’avoir un enfant par des moyens pulsionnels, procréation qui cherche à échapper à l’enfance. C’est, par exemple, lorsqu’une femme va être abandonnée par l’homme qu’elle aime qu’elle va présenter régressivement des symptômes de vomissement ou de diarrhées, ou n’importe quel autre symptôme régressif sur la voie orale (maternelle), etc. Ces symptômes de la sphère digestive, les vomissements, nausées, colites, si courants dans l’hystérie, procèdent d’une régression à la théorie sexuelle infantile. Dans la névrose adulte, ce genre de symptômes se déclenchent par exemple dans l’hystérie (masculine ou féminine) au moment d’un abandon soit réel soit psychique. Il suffit par exemple qu’une femme pense qu’un homme ne l’aime plus pour qu’elle produise de tels symptômes, c’est-à-dire qu’elle régresse, qu’elle retombe dans la jouissance d’une mère à laquelle elle se dépêche de faire un enfant symptomatique. Les femmes aiment les hommes plutôt que leurs mères parce qu’ils sont susceptibles de les sortir de cette régression dans un espace maternel qui les rend malade. On peut comprendre ainsi cette bizarrerie de l’envie du pénis, dont l’attraction paraîtrait étonnante si l’on ne voyait pas qu’elle est proportionnelle à la crainte de tomber dans la jouissance maternelle.
Les conditions de la régression sont plus spécifiquement réunies dans la névrose à chaque fois qu’un événement actuel (manifeste) recouvre au moins sur un trait un événement passé (par exemple recouvrement de l’image de l’homme par celle du père, ou bien de l’image de la femme par celle de la mère). Il existe une actualisation régressive du symptôme lorsque ces conditions névrotiques sont réunies : soit parce qu’il est impossible de répondre à la demande de l’Autre (régression au premier type), soit que les événements entraînent une mise en activité du fantasme du meurtre du père (deuxième type). Il s’établira en conséquence un certain circuit symptomatique avec fixation régressive, ou au contraire progression vers d’autres types de formations de l’inconscient, et cela selon les identifications mises en jeu à chaque instant. Naturellement ces identifications varient pendant la vie : celle d’un enfant n’est pas la même, par exemple, que celle d’un jeune homme, d’un père ou d’un grand-père (on y reviendra).
Comment comprendre qu’à la fixation d’une identification aliénante va correspondre la prise dans le corps d’un symptôme ? Pour cela, il faut d’abord concevoir que la pulsion s’oppose au fantasme : la première a été rejetée du corps et cherche à retourner vers lui afin de faire de ce dernier l’objet de la jouissance maternelle. En revanche, le fantasme se projette en avant, hors du corps : il cherche à réaliser la jouissance lui aussi, mais pour plus tard et par les voies de ce qui l’interdit, c’est-à-dire un père (la jouissance devient une jouissance de la transgression, œdipienne). Le désir – comme opposé à la pulsion – cherche à se mettre en acte grâce au fantasme, et ce faisant, il tient le sujet à distance de son corps (qui lui est ainsi opaque et même à certains égards étranger).
Il peut se faire que ce fantasme ne puisse se mettre en acte parce que le sujet est aliéné dans un autre désir qui l’empêche d’agir. En ce cas il risque de se produire une régression à titre de conséquence de l’inhibition.
Mais le plus étonnant est qu’une régression peut se produire aussi à cause de la réalisation du fantasme. En effet, le fantasme montre une petite histoire jouée par quelques personnages, et si cette mise en scène aboutit, elle va identifier le sujet à son rêve. Tant que le fantasme cherche à se réaliser au futur, il protège de la pulsion. Mais s’il se réalise, cette effectuation entraîne une identification qui sera aliénante si elle est névrotique, d’où la régression symptomatique. Le fantasme forme un écran qui protège du réel pulsionnel en remettant à plus tard sa réalisation. Quand le fantasme se réalise, une identification quitte la scène du rêve pour se concrétiser : elle correspond au personnage de ce fantasme.
Dans les névroses, on peut voir apparaître un symptôme lorsque le fantasme se réalise : par exemple, au moment où un homme est sur le point de faire l’amour avec une femme qu’il aime, il peut être brusquement saisi de crampes, de migraines, ou d’autres désagréments, pour peu que cette femme recouvre une image maternelle. Ou encore, la femme qui rencontre son prince charmant rejoint les limbes de la « belle au bois dormant » (à moins que le prince n’ait la bonne idée de se transformer en crapaud). De même dans les psychoses l’homme qui devient père peut se mettre à délirer (etc.).
Lorsqu’une identification aliénante se fixe par réalisation du fantasme, l’inconscient se ferme, et par conséquent le symptôme s’écrit sur le corps. On peut encore schématiser ce processus, en disant que, dès que le fantasme cesse de projeter le désir du sujet hors du corps, la pulsion écrit le symptôme sur le corps (comme un élastique qui ferait retour sur son point d’origine).
On comprend que le symptôme s’écrive sur le corps, puisqu’il régresse par le biais de la pulsion, qui a son origine sur certains territoires organiques et leurs dépendances métonymiques (par exemple, l’estomac est métonymique de la bouche, mais cela peut aussi être le cas de l’œil dans une métaphore comme « manger du regard », etc.).
Le soubassement de la théorie sexuelle infantile reste la base de la constitution régressive du symptôme après la phase de latence, c’est-à-dire postérieurement au traumatisme de ce qui la clôture : la question de la reproduction sexuelle et de la séduction paternelle. Le symptôme change alors de sens, il est toujours écriture d’un corps enfantin sur le corps pulsionnel, mais la pulsion vient justement d’être interdite, frappée par le traumatisme paternel. « Interdite » veut dire que la croyance en la capacité de la pulsion à engendrer un enfant, et à se libérer ainsi du désir de l’Autre, se révèle obsolète. Mais elle reste inconsciente et renaît facilement de ses cendres.
 
L’écriture du symptôme
 
 
Il se pose alors une nouvelle question : pourquoi le symptôme s’écrit-il sur le corps, et cela d’une manière littérale, puisque la lecture littérale faite au niveau de la parole peut guérir le symptôme écrit sur ce corps ? Il existe une équivalence généralisée entre les diverses formations de l’inconscient telles qu’elles se produisent au niveau de la parole (lapsus, fautes de grammaire, de logique, etc.) et celles que l’on peut lire sur le corps ou dans les rêves. Ce système communicant permet d’attribuer aux secondes une valeur littérale (qui explique l’efficacité de cette cure de parole qu’est la psychanalyse).
Comment s’expliquer la littéralité ? C’est que les lettres ont d’abord eu la même valeur que le corps : toutes les représentations graphiques ont d’abord eu pour l’enfant une valeur anthropomorphe (par exemple, le dessin d’une maison avec des yeux à la place des fenêtres, un arbre avec des bras, etc.). Les lettres que nous écrivons sont des représentations de notre corps méconnaissables après le processus du refoulement (mais leur style nous ressemble bien mieux que des photos). Comme le corps lui-même, la lettre a été investie par la pulsion, et l’on comprend alors pourquoi l’écriture du symptôme est littérale, au moment de la régression pulsionnelle. Les lettres telles qu’elles servent à former les signifiants possèdent la même matérialité que le corps psychique. Dans cette mesure, le symptôme aura une valeur littérale lorsqu’il s’écrit sur des territoires pulsionnels précis ou leurs prolongements métonymiques.
L’écriture des lettres diffère de la parole. Leur formation résulte d’une déformation de l’image du corps. La lettre rature l’image du corps pulsionnel. Cette caractéristique pulsionnelle distingue la lettre de la signification phallique de la parole. Il existe une tension de la signification phallique de la parole qui s’accomplit dans la mise en tension des phrases, dont chacune d’entre elles s’organise autour du verbe être, selon la structure d’un « ceci est cela ». Elles tendent vers l’identification au phallus grâce à la complétude de ce verbe être, bien qu’elles gardent comme instrument d’expression le matériel pulsionnel (les sons des mots). On voit de cette façon, la position relative de la pulsion et de la signification phallique des phrases (elle est exactement homothétique de la position de la pulsion et du corps). La pulsion peut réapparaître littéralement à la suite de son refoulement au travers de la signification phallique des phrases, qui est constituée par l’ensemble des lettres qui permettent de la former. C’est pourquoi peuvent se produire à l’intérieur de chaque parole des lapsus, qui se distinguent entièrement de la signification que cette parole cherche à atteindre. Il y a, en ce sens, de « l’écrit » au sein de la parole.
Dans la mesure ou la tension vers la signification phallique n’aboutit pas à la complétude de l’identification du sujet à son moi (c’est-à-dire de l’identification au phallus), il existe une aspiration régressive constante vers la pulsion : le retour du refoulé est potentiel au sein de chaque phrase. La musicalité de la parole évoque autre chose que ce que cette parole cherche à dire. Les phrases cherchent à communiquer un message spécifique, mais quel que soit son contenu et dans la mesure où il est adressé à un semblable, il obtient, grâce à ce semblable, une signification. Cette signification constitue un « moi » réflexif. La pulsion en revanche est régressive sur le corps. On en déduira qu’à chaque raté important dans le rapport au semblable, à chaque fois qu’il y aura un échec de l’amour, une régression pulsionnelle sur le corps se produira, avec comme résultat une écriture symptomatique, littérale, du symptôme sur le corps.
Par le biais d’une signification commune, le corps du semblable se présente en miroir par rapport à la personne qui lui parle, et dans cette mesure, la parole est en premier lieu un instrument de jouissance. Elle recouvre et éponge le symptôme. S’il y a échec de la signification, ce qui ne fait plus symptôme seulement psychique dans la relation spéculaire au semblable (à son corps) va venir faire écriture sur le corps du sujet. Le point de fuite régressif, pulsionnel qui fait point d’appel de l’écriture du symptôme sur le corps est dans tous les cas l’identification au phallus, passée au crible de la littéralité pulsionnelle [3].
Lorsque la jouissance qui était recherchée auprès du semblable se rabat régressivement sur le corps, le symptôme s’écrit sous son espèce la plus élémentaire, non contradictoire. Il correspond simplement à l’écriture symptomatique du refoulement originaire et de l’échec de ce qu’il cherche à atteindre grâce à la spécularité. Cette catégorie de symptômes régressifs existe dans la psychose, mais elle se rencontre aussi dans la névrose, surtout dans le cas des symptômes régressifs tels qu’ils apparaissent dans les affaires d’amour (par exemple les vomissements hystériques, les crampes, les paralysies ou n’importe quelle sorte de douleurs sur la sphère orale constituent ce type de régression). Le raptus suicidaire passionnel correspond au point extrême de l’identification phallique (disparaître par défaut de spécularité avec l’autre de l’amour).
Ce type de symptômes simples et non contradictoires est régressif en fonction d’un rapport narcissique à une certaine personne, qui représente le « moi idéal », soit directement par rapport à la lignée (spécialement lorsqu’il s’agit d’un enfant), soit indirectement parce qu’une personne actuelle évoque une personne de cette lignée (identification aliénante). Un échec narcissique du rapport à cette personne engendre la régression symptomatique. En effet l’identification au phallus ne s’actualise que grâce à des médiations qui sont celles de l’amour endo ou exogamique.
Car il n’y a pas d’identification phallique « en général » (sauf à l’instant où le corps se rejoint dans la mort). L’identification phallique est d’abord médiatisée dans le rapport aux ascendants afin de satisfaire tel ou tel membre de la lignée, qu’il s’agisse de la mère, de la grand-mère, ou de leurs relations par rapport au père ou aux hommes de la famille. Cette médiation de la demande d’amour, imaginaire si l’on veut, indique assez la nécessité des repères historiques qui sont sans doute secondaires à la structure, mais représentent le seul biais d’accroche du symptôme. Il s’agit par exemple de la place où l’enfant a été désiré comme phallus, correspondant à des positions spécifiques par rapport à la castration des parents. C’est en fonction de cette identification qu’il est désiré comme garçon ou comme fille, ou comme venant par exemple à la place d’un autre membre de la famille, décédé [4].
Ces déterminismes engendrent de fortes fixations identificatoires qui ne se déduisent pas mécaniquement puisque l’enfant se bat contre ce qui lui est attribué (il se bat de deux façons : par le biais de la négation. Et il se bat aussi au sens de « un enfant est battu »). Les identifications sont ainsi violentes, quoique finalement surdéterminées. C’est le cas en particulier à propos du choix du genre « garçon » ou « fille [5] ». En effet, le choix du genre masculin ou féminin répond à la demande d’amour de l’Autre, qui spécifie une place, et cela bien avant que ce genre ait un sens quant à une activité sexuelle qui correspondrait à l’anatomie. La fixation de ces identifications est très forte, puisqu’elle évite la régression jusqu’au terme de l’identification phallique, c’est-à-dire la mort. Le genre, le choix du sexe, s’oppose au néant d’être, liant indissolublement Éros et Thanatos.
 
« Savoir y faire » avec son symptôme
 
 
La psychanalyse a d’abord été inventée pour soulager le symptôme, et c’est toujours dans cet objectif que viennent les analysants (même s’ils ont souvent des difficultés à le décrire exactement).
Lorsqu’on se trouve devant un symptôme physique quelconque, surtout lorsqu’il se présente de manière intermittente, il est toujours intéressant d’enquêter à son propos et de s’informer de ses conditions d’apparition : quand, comment, à quel endroit, en quelles circonstances a-t-il commencé à faire des siennes ?
Il est régulier de s’apercevoir qu’il est difficile pour un analysant de retrouver les conditions d’apparition du symptôme, quand bien même serait-il bien délimité temporellement et territorialement : le patient s’est par exemple brusquement aperçu qu’il souffrait de migraine, mais à quel moment cela s’est déclenché, il ne s’en souvient plus. Il en va ainsi justement parce que le symptôme est là pour occulter les circonstances de sa propre apparition. Sa fonction procède d’un refoulement. Il représente le retour du refoulé d’une circonstance qu’il est là pour occulter. Lorsqu’il s’agit d’un symptôme intermittent, il devient possible à la longue de retrouver les circonstances de ses apparitions successives, lorsqu’on dispose d’un nombre suffisant de recoupements (il ne faut pas omettre d’enquêter à chaque fois). On s’aperçoit alors que le symptôme succède le plus généralement à un moment d’aliénation à une personne précise, par rapport à laquelle se manifestait une position névrotique, c’est-à-dire un recouvrement de sentiments propre à l’enfance et de sentiments liés à la période présente.
Le symptôme se déclenche comme retour du refoulé dans l’après-coup de l’aliénation, et cela à cause du recouvrement du présent par le passé. La position contradictoire qui en résulte entraîne le refoulement et finalement l’engendrement après-coup du symptôme. Par exemple, un monsieur peut avoir une migraine parce qu’il vient d’avoir une altercation avec son chef du bureau, dans la mesure où ce chef lui rappelle son père qu’il aime certes, mais non sans arrière-pensée moins avouable : le symptôme exprime la valeur contradictoire de l’amour et de la haine. Le jour où il s’aperçoit de son ambivalence, son symptôme va se déployer en fantasme, et, plutôt que de souffrir, il rêvera de jeter ce chef de bureau par la fenêtre (ce en quoi l’analyse présente le risque de provoquer des passages à l’acte). Il se produit en ce cas une désaliénation de l’identification qui a provoqué le symptôme, et une désobjectivation du sujet, ou encore une subjectivation du symptôme grâce au fantasme, avec la potentialité d’un passage à l’acte.
Le recouvrement d’une identification présente par une identification passée définit la névrose et nous ne sommes pas tous des névrosés : on peut définir ainsi un concept de « normalité » qui ne veut pas dire adaptation à la norme, mais normativation du vouloir au désir. La cure analytique dégage le sujet de sa névrose, mais une part de folie demeure, celle qui tient à la structuration du désir : « Vouloir ce que l’on désire » expose à une sorte de folie, parce que le désir reste toujours au-delà de ce qui se réalise (c’est le cas dans l’amour).
On peut établir ainsi une distinction qui intéresse la fin de l’analyse et départage la névrose et la folie. La névrose se soigne grâce à l’analyse : elle dégage le recouvrement du présent par le passé. La folie ne se soigne pas, elle résulte de la guérison, telle qu’elle procède de l’interprétation. L’interprétation analytique porte sur la contradiction du symptôme qu’elle élève à la dignité du paradoxe. Ce qu’il y a de paradoxal dans la réalisation du désir amène à jouir de ce dont on souffrait avant, mais avec les mêmes éléments. Lorsque le symptôme se retourne comme un gant en fantasme, le passage à l’acte correspondant permet d’en jouir.
Il est intéressant de poser le problème de cette façon, parce que l’on comprend ainsi qu’il puisse y avoir dans la subjectivation du symptôme une jouissance du symptôme (« savoir s’en servir »), alors que, auparavant, le sujet était joui. Il avait par exemple une migraine et elle disparaît lorsqu’il fantasme ou passe à l’action, au moment de la subjectivation du symptôme. Dans l’un et l’autre cas, on retrouvera les mêmes invariants, mais ils ne sont pas vectorialisés de la même façon. Dans le cas de la migraine, le symptôme fait souffrir, alors que dans celui du passage à l’acte, il s’agit d’un moment subjectivement jubilatoire. Jeter un adversaire par la fenêtre est une folie, mais ce n’est plus un symptôme physique. Selon le même dispositif d’inversion de la vectorisation, le mot d’esprit est un plaisir, alors qu’avec les mêmes invariants, il engendre une souffrance s’il est vectorialisé de façon telle que le sujet se trouve objectivé.
Prenons un exemple clinique un peu moins primaire que celui de l’employé de bureau. Il s’agit d’une jeune femme qui venait de présenter une infection gynécologique douloureuse et brutale. Elle était en analyse depuis suffisamment longtemps pour se demander s’il ne s’agissait pas d’un symptôme (c’était là le signe d’un travail assez avancé, car la plupart des analysants et même des analystes se contentent d’aller voir un médecin). Sur mes incitations, elle retrouve les circonstances de survenue de ce symptôme : elle venait de rompre une fois de plus avec son mari et puis, cette séparation (dont elle était coutumière) l’ayant inspirée, elle avait refait l’amour avec lui. C’est à la suite de ce rapport sexuel que l’infection s’était déclarée. Au moment où elle arrive à se remémorer ces circonstances, une pensée bizarre lui vient brusquement : « Le pénis me fait mal… et puis je pense : punie = pénis. »
Elle était en quelque sorte punie d’avoir refait l’amour avec son mari, en dépit de ses bonnes résolutions, et tout se passait comme si la douleur lui faisait pousser un pénis. Elle en était là de ses réflexions quand une autre pensée bizarre se présenta brusquement, une pensée d’abord vide, qui consistait seulement à penser à sa mère. Mais que pensait-elle à propos de sa mère ? Impossible tout d’abord de le retrouver ! Et puis cela lui revint : c’est qu’elle lui avait annoncé qu’elle était malade, et elle avait toujours cette impression que sa mère était ravie lorsqu’elle était souffrante ou qu’elle rencontrait une difficulté. « Ma mère est contente quand je vais mal et elle va mal quand je vais bien. » Cette série d’associations avait été suffisamment courte pour que la conclusion s’impose aussitôt : si elle devenait phallique en ayant mal, et si le fait d’être phallique faisait jouir sa mère, il fallait en conclure que, en faisant l’amour avec un homme dont elle se séparait, en réalité elle copulait avec sa mère. À l’instant où elle se séparait de son mari – et à travers lui de son père – elle s’accouplait tout œdipiennement avec la femme de son père. C’est le deuil du mari-père qui, par identification au disparu, lui avait fait pousser un pénis. Mais malheureusement, cette opération conjoignait la jouissance incestueuse et sa punition. Auparavant au moins, avec son mari elle était sans doute frigide, mais elle n’était pas malade.
Dans les séances ultérieures, les associations de souvenirs d’enfance à partir de la « punition » devaient la mettre sur la piste de son père, en même temps que de sa mère qui, déjà à l’époque, la consolait délicieusement quand elle devait subir le courroux paternel. Parallèlement, la situation actuelle avec son mari s’était aggravée. Et quelques semaines plus tard, alors qu’elle était de nouveau installée dans un état de séparation virtuelle – mais sans se séparer – de son mari-père, elle s’engagea dans une aventure avec un homme qui, cette fois-ci, n’avait plus aucune caractéristique paternelle. C’était du nouveau, car il lui fut possible non seulement de jouir avec cet homme, mais, de plus, de ne pas en tomber malade. On peut remarquer que, dans cette deuxième présentation où elle s’était lancée activement dans l’aventure, on retrouve les mêmes invariants que dans le premier cas, dans lequel la conjonction homme-père avait comme conséquence la frigidité et la maladie (forme de jouissance du symptôme). Cette fois-ci, la même duplicité de l’homme et du père avait été l’occasion d’une jouissance sans souffrance, cette dernière étant reprise dans les embarras d’avoir un mari avec en supplément un amant. Auparavant, les mêmes invariants cantonnaient cette personne dans la frigidité, maintenant ils lui permettaient une sexualité sans symptôme, si ce n’est qu’elle avait honte de cette jouissance qu’il n’aurait pas fallu. La honte de la transgression remplace le symptôme, non sans qu’elle en tire bénéfice.
Toutefois, il semble manquer un invariant dans la nouvelle présentation : si dans le premier cas, cette analysante est frigide et s’accouple à sa mère en souffrant, dans le deuxième cas, on se demande où est passée cette mère. C’est justement de cette aliénation à la mère qu’elle s’est séparée, en se faisant prendre comme femme par un homme qui n’est plus son père. Les invariants père et mère n’ont pas disparu, car on ne sort pas de l’endogamie sans continuer à s’appuyer sur ses termes. Le père est toujours là, mais cette fois-ci à titre de père mort, de père exécuté dans l’acte et faisant honte à sa fille. Mais si ce père n’est pas content, qu’il aille donc enfin copuler correctement avec la mère, qui est ainsi présente de cette façon ! Le père est en quelque sorte toujours aussi impuissant et indigne, mais les conditions de son indignité ont changé. Dans le premier cas le père était un impuissant parce qu’il était incapable d’aller au bout de sa séduction avec sa fille. Et dans le deuxième cas parce qu’il n’est pas capable de faire en sorte que la mère se tienne un peu tranquille. Le symptôme remplaçait un rapport certes sexuel, mais incestueux. Dans le deuxième cas, le rapport sexuel représente ce qu’il ne faudrait pas : il appartient au domaine du transgressif, de l’incroyable, du rêve, de ce qui sort de l’inceste avec la mère. Le transgressif s’oppose au régressif.
Le changement de position subjective résulte d’une identification différente de cette analysante par rapport à la constellation familiale, et il est clair que de telles modifications se produisent tout le long de la vie.
En règle générale, le rapport du sujet au symptôme organique est sporadique ou cyclique. Il est fonction de la mise en tension de l’idéal du moi, et c’est dire qu’il peut être traité au niveau du signifiant (de ce seul point de vue, d’ailleurs, la psychanalyse n’est que l’un des modes possibles de traitement du symptôme). Mais, pour être traité, il doit tenir compte des identifications actuelles, qui varient au cours de la vie. On en tirera la conséquence suivante : l’enveloppe formelle du symptôme évolue, et chaque nouveau degré comporte au moins un trait entièrement nouveau, qui peut dans cette mesure réclamer un complément d’analyse. Par exemple, un père est qualitativement différent d’un fils, et cette position n’aura jamais pu être analysée auparavant (quand le fils était sur le divan). Le « complément d’analyse » implique seulement la déflation de la nouvelle position identificatoire, à ramener aux dimensions du sujet.
La fin de l’analyse est ainsi relative à la position du symptôme, qui est elle-même dépendante de l’identification actuelle. À chaque étape de la vie, le sujet fantasme l’étape suivante. Par exemple un jeune homme veut se marier, une fois marié, il veut être père, etc. À chaque fois la tension de l’idéal du moi entraîne une certaine stabilisation du symptôme, qui devient inapparent, mais peut resurgir à l’étape suivante. D’où l’utilité de ne penser la fin de l’analyse que relativement à une telle variation de présentation. Ni Freud ni Lacan n’ont jamais considéré la fin de l’analyse comme un terme absolu.
 
NOTES
 
[1]« Rejeter » traduit le mot Austossung, que l’on peut lire dans La Dénégation, terme plus précis que celui de refoulement pour comprendre ce destin de la pulsion.
[2]On peut comprendre ainsi que dans une société où les idéaux du moi sont considérés comme inutiles ou obsolètes, la régression sur le moi idéal est facilitée.
[3]Que cette littéralité du symptôme vienne s’écrire sur un territoire pulsionnel spécifique ne demande pas de démonstration : toute la clinique le démontre.
[4]Cette programmation pourrait amener à situer l’enfant comme le symptôme de ses parents. Mais dans la mesure où cet enfant cherche à échapper à cette position d’enfant-symptôme, il va lui-même vouloir avoir des enfants et il aura des symptômes. Il passe de la position « d’être » à celle « d’avoir » des symptômes. Ce passage de l’enfant symptôme au symptôme de l’enfant n’est pas temporel : la division propre à l’infantile comporte en même temps ces deux versants. Pratiquement il amène le psychanalyste recevant un enfant à écouter aussi les parents, mais sans considérer que l’enfant n’est que leur objet, qui n’aurait pas sa propre production symptomatique.
[5]Il est au-dessus des forces de l’analyse de modifier ces identifications.
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