2001
La clinique lacanienne
Livres
• Actualité de l’hystérie, sous la direction
d’André Michels. Avec des articles de J. Birman, N. Braunstein, R. Chemama,
J.-R. Freymann, R. Harari, P.-M. Johansson, N. Kress-Rosen, C. Lacôte, P.
Landman, J.-P. Lebrun, R. Major, C. Mathelin, P. Mieli, H. Morris, M.-T.
Orvananos, C.-N. Pickmann, G. Pommier, O. Renik, H. Rey-Flaud, M. Schneider, I.
Vegh, P. Verhaeghe. Éd. Érès, janvier 2001
• La
Célibataire, n° 4, « Lacan a-t-il fait acte ? », automne-hiver 2001
et La Célibataire, n° 5, « Êtes-vous
ressentimental ? », été-automne 2001,
Éditions edk, 10, villa d’Orléans,
75014.
• Psychanalyse
du sujet à l’adolescence. Sortir :
l’opération adolescente, J.-J. Rassial (dir.), Toulouse, Érès, 2000,
L’Agir adolescent, C. Hoffmann (dir.),
Toulouse, Érès, 2000, Le Féminin : un concept
adolescent, S. Lesourd (dir.), Toulouse, Érès, 2001,
Le Sujet en état limite, J.-J.
Rassial, Paris, Denoël, 1999, Tomber en
amour, D. Lauru (dir.), Toulouse, Érès, 2001
• Lacaniana, Les séminaires de Jacques Lacan,
1953-1963, M. Safouan, Paris, Fayard, 2001, Dix
conférences de psychanalyse, M. Safouan, Paris, Fayard, 2001
Critique
de la raison psychiatrique. Éléments pour une histoire raisonnée de la
schizophrénie. David F. Allen, Toulouse, Érès, 1999
David F. Allen fait ici un travail d’historien qui n’est pas
vain, dans la mesure où sa méthode est solidement adossée à un véritable projet
épistémologique, projet qui fait parfois défaut dans de nombreux travaux
portant sur la schizophrénie. Il s’agit bien sûr d’un travail de
déconstruction, mais on trouve dans ce livre sans doute plus encore que
l’édification d’un mode de connaissance critique d’une des notions phares de la
psychiatrie.
David F. Allen sait exposer les incidences des positions
subjectives sur la pratique et sur sa théorisation. En ce sens la consistance
de la psychiatrie se trouve explorée, dans ses modes de construction dogmatique
et par rapport aux modalités d’engagement de chacun dans la rencontre avec le
patient. Nous ne saurions alors tenir pour naturelles les diverses modalités
d’évolution et de maniement des conceptions nosologiques.
David F. Allen, jouant d’une érudition peu commune (qui vaut
ici, fort heureusement, présence d’argument et non administration de preuve)
démontre en quoi la cristallisation de la nosologie qui a donné longue durée à
la notion de schizophrénie participe le plus souvent d’une attitude peu
rigoureuse et peu critiquée. Cette attitude consiste à affirmer
a priori le caractère pathologique de
tel ou tel trait, de tel ou tel phénomène, repéré en fonction d’une adhésion
plus ou moins floue à des conceptions éparses et préétablies des supposées
césures entre normal et pathologique. L’auteur repère avec précision et bonheur
en quoi la volonté de réduire au morbide des sujets en exclusion ou en
déstructuration des rapports sociaux et/ou de parenté vient superposer de façon
abusive la variété des modes de situations de l’individu dans le social et
l’économique à du tableau clinique. Il n’en fallait pas moins pour permettre à
l’auteur de s’insurger, avec une plume prompte à batailler avec style – grand
style, parfois ! – contre la réduction idéologique de la psychiatrie. À
entendre sans doute l’idéologie au sens que lui donne K. Marx dans
L’Idéologie allemande : prendre un
état de fait pour un état de droit.
Retraçant une « Petite archéologie d’un trou épistémologique »,
l’auteur interroge les modes de contournement des problématiques inhérentes à
la construction d’un objet clinique et psychopathologique, repérant, comme il
se doit, quelques continuités dans les modes de succession et de répétition des
impasses heuristiques et herméneutiques, souvent recouvertes par des certitudes
dogmatiques. En ce sens il lui fallait encore mettre en lumière le tour de
passe-passe qui consiste à faire de la chronologie à rebours, et qui a voulu
légitimer une catégorie de la nosologie en la faisant fonctionner sur un
personnage littéraire. Ce grand « seigneur latent » (Mallarmé) qu’est Hamlet
s’est proposé à de nombreux essais psychopathologiques et diagnostics des
personnages littéraires. Stern et Whiles ne se privent pas de le réduire à un
cas princeps de schizophrénie. Lisant
sur ce dernier point de démonstration de David F. Allen, je n’ai pu manquer de
rencontrer ici deux auteurs, peut-être ignorés de lui, P. Bayard d’une part,
qui à partir d’une très vaste recension des études psychopathologiques et
psychanalytiques (de Jones à Green) sur le héros shakespearien, a su montrer
comment il servait de caution transhistorique, C. Wacjman d’autre part qui,
dans son érudit et désopilant Fous de
Rousseau, informe le lecteur des broderies psychobiographiques les
plus effarantes à propos de Jean-Jacques. D.F. Allen n’oublie pas que ce qui
fait la consistance d’un personnage et revient à démontrer alors, en incidente
très justifiée, en quoi c’est le travail de l’écriture – et non une psychologie
du héros – qui dévoile les modes de nouage et de dénouage des dialectiques du
désir, voire de la fixité du fantasme.
Ce livre qui donne donc beaucoup a presque contre lui la
qualité et la particularité de son écriture qui trahit un goût parfois immodéré
de l’auteur pour le bon mot, la flèche qui tombe juste, la bataille de plume.
Tout cela s’appelle du style et nous voilà changés bien agréablement des modes
si raisonnablement fades et académiques sous lesquels on écrit aujourd’hui,
alors que les débats à mener s’annoncent rudes. Mais, si le ton polémique
séduit et l’érudition impressionne, le lecteur aurait tort de rester sur ce
genre de sentiment devant une telle somme. J’aimerais en quelques lignes
esquisser les raisons qui permettent de compter ce texte au nombre des rares
éléments actuels dans le débat psychiatrie/psychanalyse. Il va de soi que son
titre « Critique de la raison psychiatrique » ne s’atteint et ne se dévoile
qu’en raison du sous-titre « Éléments pour une histoire raisonnée de la
schizophrénie ». Ou, plus exactement, s’il semble qu’il y ait un pont
difficilement franchissable du sous-titre au titre, dans la mesure où il n’y a
pas à parier que l’existence d’une seule « raison psychiatrique », il n’en
reste pas moins que le projet de ce livre ne peut que se prolonger chez chaque
lecteur attentif par une réflexion sur l’actuel de la psychiatrie. Les fautes
cliniques et épistémologiques qui conduisirent à cet usage facile, factice et
totalitaire du mot de schizophrénie, ne signalent pas un moment d’accident de
la théorisation psychopathologique. Si la « fétichisation » de la marchandise
conceptuelle de cette notion amphibologique de schizophrénie devait être
démontrée et démontée, c’est aussi, et surtout, parce qu’aujourd’hui, l’incurie
scientiste venant promouvoir et imposer un mode de diagnostic standard en
faisant l’impasse sur la réflexion et la discussion (plus de
disputatio clinique !) régnera plus
encore si est admise, sans qu’il y ait à s’opposer et à répliquer, la pensée
unique des dsm III et IV.
Le projet de retracer l’histoire d’une notion trouve ici sa
pleine légitimité, nous éclairant sur nos propres fortunes et infortunes de
conceptualisation du réel clinique et du fait psychopathologique, aujourd’hui.
Ce livre a bien pour lui des vertus de cohérence et un retentissement
actuel.
Olivier Douville
Ce que
Lacan dit de l’être, François Balmès, puf, 1999
La notion de Réel est une source d’inextricables confusions dès
lors qu’elle est plus ou moins implicitement confondue avec celle de l’être. Ce
n’est pas l’un des moindres mérites du livre irremplaçable de François Balmès
que de lever cette incertitude qu’amène si souvent le concept lacanien de Réel
: il engendre d’inépuisables hypothèses philosophiques sur l’être. Car l’être
est affaire de parole : c’est le « je suis » qui se joue dubitativement dans
l’apophantique du dire. « Cette révélation de la parole, c’est la réalisation
de l’être », a pu dire Lacan dans les Écrits
techniques. Mais cet être lui-même – on le voit, langagier – occulte
dans le même mouvement ce qu’il désigne.
Qu’est-ce que cette occultation que l’on peut philosophiquement
appeler Réel, mais dont on voit bien que le ressort n’est autre que l’angoisse
de castration ?
Toute pensée ontologique masque ainsi la division du sujet, et
cela bien au-delà de la dimension philosophique de cette pensée. Aucune pensée
ne peut s’en dégager, sauf à se débarrasser du moi qu’elle fonde, remis en
je par le transfert. « Le discours du
sujet, pour autant qu’il n’arrive pas jusqu’à cette parole pleine où devrait se
révéler son fond inconscient, s’adresse déjà à l’analyste et se supporte de
cette forme aliénée de l’être qu’on appelle l’ego » (Jacques Lacan,
Les Écrits techniques).
L’être nous leurre donc et couvre la certitude d’un Réel qui
n’est par principe pas celui des philosophes (et ajouterions-nous, qui devrait
être le même que celui du sujet de la science).
« Il n’est pas du tout question de dire que le Réel
n’existait pas avant. Mais rien n’en surgit qui soit efficace dans le champ du
sujet ».
(Jacques Lacan, Le Moi dans la
théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse)
Le livre de Balmès déplie soigneusement toutes les
articulations qui montrent l’épure progressive du concept psychanalytique de
Réel. Comme la plupart des livres qui s’attachent à une exégèse sérieuse, on
pourrait croire que Balmès nous a seulement éclairés sur l’apport lacanien.
Ici, ce n’est pas le cas : en développant la progression de la pensée
lacanienne, Balmès apporte des distinctions qui font son originalité.
Gérard Pommier
Actualité de l’hystérie, sous la direction
d’André Michels. Avec des articles de J. Birman, N. Braunstein, R. Chemama,
J.-R. Freymann, R. Harari, P.-M. Johansson, N. Kress-Rosen, C. Lacôte, P.
Landman, J.-P. Lebrun, R. Major, C. Mathelin, P. Mieli, H. Morris, M.-T.
Orvananos, C.-N. Pickmann, G. Pommier, O. Renik, H. Rey-Flaud, M. Schneider, I.
Vegh, P. Verhaeghe. Éd. Érès, janvier 2001
Ceux qui pensaient que l’hystérie n’était plus d’actualité, ou
que tout avait déjà été dit à son sujet, s’étaient trompés.
Cet ouvrage collectif, en faisant le pari courageux de
l’hétérogénéité des auteurs, nous démontre non seulement qu’elle continue
d’inspirer les psychanalystes, mais aussi qu’elle demeure un point solide
d’ancrage de la clinique analytique quel que soit l’endroit géographique ou le
cadre institutionnel de sa pratique. On ne peut que s’en réjouir, compte tenu
de l’éradication du corpus médical et psychiatrique dont elle a fait
l’objet.
Cependant, en un siècle de psychanalyse, l’hystérie a changé.
Ce changement est-il d’ordre structurel ou de simple présentation ? L’hystérie
comme discours promue par Lacan laisse-t-elle inchangée la question de
l’hystérie comme névrose ? En quoi, mieux que tout autre guide, peut-elle nous
conduire dans le malaise actuel, que ce soit dans celui qui touche la
subjectivité postmoderne, comme dans les transformations provoquées par
l’hégémonie du discours de la science dans l’édifice générationnel traditionnel
? Autant de questionnements présents dans ce livre qui témoignent des «
rapports multiples et variés entre hystérie et moder- nité » tout en « mettant
à l’épreuve les opérateurs cliniques et théoriques dont nous disposons
».
La nouveauté viendrait de ce qu’elle ne fait plus de sa cause
l’objet de sa quête, laissant apparaître la béance structurelle que le
phallique s’emploie à recouvrir. Ainsi réussit-elle, encore et encore, à «
s’inscrire, de manière inédite, à l’envers des discours dominants, dont les
enjeux lui paraissent à la fois si éloignés, si inquiétants et si dérisoires
».
La densité des textes qui composent ce volume, la nouveauté des
thèses défendues et la qualité des questionnements qui y sont soutenus ne
manqueront pas de faire de ce livre un ouvrage de référence sur
l’hystérie.
Rappelons que notre revue a, elle aussi, naguère, réalisé deux
excellents numéros consacrés à l’hystérie, auquel nous ne pouvons que renvoyer
également le lecteur : La clinique
lacanienne, n° 2, juin 1997, rééd. 2000 et
La clinique lacanienne, n° 3, juin
1998, rééd. 2000.
C.-N. Pickmann
Papiers
psychanalytiques. Expérience et structure, Pierre Bruno,
pum, coll. « Psychanalyse & »,
2000
Ces Papers sont le
work in progress d’un psychanalyste.
Car si, dans le réel de l’acte, l’analyste est un sans papiers, ça ne le
dispense nullement d’avoir à penser la psychanalyse, d’avoir à
intellegere sa raison. Pierre Bruno
est de ceux qui la pensent avec intelligence : il sait lire entre les lignes de
Freud et de Lacan.
Structure et
expérience : la structure a beau être ce qui ne s’apprend pas de la pratique,
il n’en reste pas moins vrai que la structure sans l’expérience, c’est
l’inhibition, celle de l’intellect pris dans la « géométrie des anges » où le
cogito pense débile. Pour la lever,
Lacan n’a pas trouvé mieux que la topologie, comme réalisant, dans l’usage
qu’il en avait, la conjonction de l’expérience avec la structure. Ce qu’aussi
réalise « À côté de la plaque. Sur la débilité mentale », conjoignant à
l’explication des thèses de Lacan sur la débilité (comme entre deux discours ou
comme non-questionnement du rapport sexuel) un déchiffrage lumineux du cas Hem,
l’enfant qui s’était fait transparent.
À l’autre bord de l’éventail temporel qu’ouvre, de 1985 à 1999,
le choix de ces écrits se trouve un remarquable examen de la doctrine
lacanienne du Nom-du-Père, en particulier du moment de sa révision borroméenne
où Lacan fait du symptôme (que le débile excelle à réduire en empêchant
l’analyste de la compléter) le quart terme activateur de la structure. Faire du
symptôme, comme d’aucuns ont pu le faire, un super-Nom-du-Père à même de
réussir là où même Dieu-le-Père échoue, est une lecture erronée, soutient
Pierre Bruno, de la thèse de Lacan sur Joyce, le « tout mais pas ça » du
symptôme étant au pas tout ce que le Nom-du-Père est au côté non féminin des
formules de la sexuation. Distinguo qui se répercute jusque dans l’analyse que
Pierre Bruno fait de l’autre Œdipe, ainsi que dans celle où il oppose la
possession sans partage de l’exception paternelle qui pousse Haizmann à
diaboliser la père en femme et le partage des jouissances, dans l’expérience
mystique de Thérèse d’Avila et de Jean de la Croix, entre ravissement du corps
et déréliction chez l’une, envol extatique de l’âme et poésie chez
l’autre.
Tout cela s’ordonne à partir de l’élucidation qu’apporte le
chapitre central, intitulé « Rappel de la jouissance », au concept fondamental
du champ lacanien qu’est la jouissance, Pierre Bruno l’articulant, tout en
prenant soin de bien la distinguer de la libido, à celui de satisfaction, le
texte suivant « Le dit. Sur la schizophrénie » qui conceptualise son rappel
hors discours venant magnifiquement éclairer la clinique du schizophrène, avec
entre autres le cas Iago.
Michel Bousseyroux
La
Célibataire, n° 4, « Lacan a-t-il fait acte ? », automne-hiver 2001
et La Célibataire, n° 5, « Êtes-vous
ressentimental ? », été-automne 2001,
Éditions edk, 10, villa d’Orléans,
75014.
La revue La
Célibataire tient le pari de faire connaître l’enseignement de la
psychanalyse auprès d’un public plus large que celui des seuls spécialistes. Si
elle n’est pas la seule à afficher cette ambition, la teneur des quatre
premières livraisons (à raison de deux par an) montre qu’elle a su trouver un
ton et un projet rédactionnel qui lui donnent son style, et devraient lui
assurer l’audience qu’elle mérite. Le numéro de l’automne-hiver 2000 est
intitulé « Lacan a-t-il fait acte ? », question que reprend l’éditorial signé
par Charles Melman, directeur de la revue. La qualité des contributions
rassemblées fait de l’ensemble une très bonne introduction contemporaine à
l’œuvre de Lacan, et tranche sur la médiocrité avec laquelle a pu être évoqué
dans les médias, à de rares exceptions près, le centenaire de sa
naissance.
Le n° 5, intitulé « Êtes-vous ressentimental ? », rassemble de nombreuses
contributions qui permettent de cerner, de façon originale, l’un des effets de
la crise qui affecte notre symbolique sur la subjectivité contemporaine :
comment le bonheur enfin gagné de vivre dans une société assez tolérante pour
permettre à chacun l’expression et la réalisation à peu près libre de son
fantasme débouche-t-il sur la généralisation du ressentiment ? Une mise au
point nécessaire de H. Frignet sur « différence des sexes » et « ordre
symbolique », en réponse à l’article de M. Tort, paru naguère dans un dossier
sur le même thème dans Les Temps
modernes, clôt ce numéro fort intéressant.
La Célibataire, dans
ces numéros comme dans les précédents, parvient à rendre compte des questions
actuelles de la psychanalyse, et montre en quoi ces questions permettent aussi
d’éclairer les difficultés contemporaines de la cité.
Elle le fait dans un style sobre et lisible, qui devrait la
recommander à l’attention des lecteurs. Ajoutons une présentation élégante et
soignée, ce qui est toujours bienvenu. Précédents numéros parus :
Comment ça va ? (automne 1998),
Les Mutations de la jouissance
(été-automne 1999), Que serait être progressiste
aujourd’hui ? (hiver 1999-2000).
E. Ghibert
L’Équation des rêves et leur déchiffrage
psychanalytique, Gisèle Chaboudez, Denoël, 2000
Centenaire, la Science des
rêves n’est pas restée un livre mort. Au fur et à mesure que
s’étendait l’expérience des psychanalystes, ce livre s’est enrichi. Le relire
aujourd’hui avec Lacan réclame des prolongements : c’est ce qu’apporte ce livre
qui renouvelle une dimension de l’inconscient que bien des psychanalystes ont
malheureusement tendance à considérer comme dépassée. Comme si de nouveaux
instruments théoriques changeaient la nature de ce à quoi ils s’appliquent ! On
lira donc avec intérêt ces propositions dont le moindre mérite n’est pas
d’introduire dans la lecture du rêve des concepts aussi importants que ceux de
jouissance ou de logique du fantasme. Ce balisage de l’œuvre de Freud grâce à
des concepts et des mathèmes qui ne pouvaient pas avoir été inventés avant son
frayage mérite à lui seul la lecture. Mais il resterait un exercice scolaire
s’il n’était nourri par de nombreux exemples cliniques. Là encore, ce livre
remet les pendules à l’heure autant qu’il innove : il permet au lecteur de
comprendre la pertinence de la théorie. Sans théorie, impossible de distinguer
les faits. Voilà plus de un siècle que Claude Bernard a montré, dans le champ
pourtant tellement physiologique de la médecine, qu’il n’existe que des « faits
abstraits » et jamais de faits bruts. C’est ce que les critiques modernes de la
psychanalyse oublient un peu vite, et ce que ce livre dégage.
Philippe Cave
Les noms
de Joyce – Sur une lecture de
Lacan, Roberto Harari, L’Harmattan, 1999
Nous présenterons ce livre tout d’abord comme un ouvrage, au
sens de la « belle ouvrage » qui désigne ces travaux d’aiguille ou de
tapisserie nécessitant un nombre considérable de fils de différentes couleurs
ou de différentes teneurs ; ou bien encore, comme un ouvrage au sens
architectural qui désigne un ornement de sculpture et qui nécessite de toutes
les façons de la patience. Et de la patience, il en a fallu à Roberto Harari
pour nous conduire sur ce chemin d’introduction au séminaire qu’il avait déjà
ouvert à propos des
Séminaires X et
XI
[1].
Pourtant, dire qu’il s’agit seulement d’une introduction au
séminaire « Le Sinthome » serait un peu court car il s’agit plus dans ce livre
de nous donner les moyens d’aborder le Séminaire de Lacan dans ses fondements que d’une
simple introduction. L’auteur touche à l’essentiel de ce que Lacan nous apporte
en tissant par le dénouage du Séminaire les fils d’un autre discours sur les
rapports de la psychanalyse avec l’art, et en particulier comme il l’écrit : «
En particulier celui qui la lie à la littérature, la discipline la plus proche
de l’expérience analytique » (p. 19). C’est à notre avis l’un des points les
plus intéressants de ce livre car, au-delà du Séminaire de Lacan, Harari
analyse l’œuvre de Joyce lui-même qu’il fait parler pour nous et dont il
remarque « qu’il existe chez Joyce et grâce à Joyce une rupture à la conception
de l’art et de la littérature qui va bien au-delà des rapports de la
psychanalyse avec l’art » (p. 71). En effet, il y a un avant et un après-Joyce
que Harari ne se contente pas de décrire, mais qu’il considère en analyste en
nous faisant remarquer que la rupture joycienne ne s’adresse pas à notre
inconscient, car le lecteur ne peut pas se sentir identifié, mais interdit (p.
171) dans le sens d’empêchement de l’identification imaginaire, puisque ce qui
est suscité par Joyce est « ab-sens ». Donc pas d’identification hystérique
possible, mais peut-être « l’alternative lacanienne au sujet de la fin de
l’analyse, l’identification du sinthome » (p. 172).
L’auteur nous introduit ainsi à toute la dimension du réel,
c’est-à-dire à cette « apparition d’un vécu qui ne parvient à habiter l’être
que sous la forme de la lettre » (p. 65). Le grand mérite de ce livre donc,
c’est de serrer au plus près le réel et de nous approcher par ce détour de ce
que l’on appelle la création. En effet, l’auteur nous amène à penser la
question suivante : peut-on créer depuis et à partir de rien ? Question qui
subsume celle de la création artistique, puisque c’est tout autant celle de
savoir comment faire dans « les cas où un événement, par exemple la présence du
père, a échoué ; ainsi une œuvre comme celle de Joyce obéirait à ce défaut de
la présence du père ; c’est-à-dire obéirait à la carence paternelle » (p.
61).
Ce que tire donc Harari de l’œuvre de Lacan, c’est un espoir ;
en effet, il insiste sur le fait que « la singularité, le propre de chaque
sujet ne repose pas seulement sur le mythique de sa père version, mais aussi
sur ce qu’il attend des 4e à venir » (p. 61).
4e, d’une addition forcée, maillon supplémentaire dont la
fonction est la réparation d’une faille. Donc « une œuvre comme celle de Joyce
obéirait à ce défaut de la présence du père, c’est-à-dire obéirait à la carence
paternelle » (p. 60).
Pour nous renseigner sur cet aspect capital du sinthome, Harari
nous amène à considérer ce que pour ma part j’ai trouvé le plus intéressant,
c’est-à-dire la différence entre créer, nommer et nominer. Il tire cette
différenciation bien sûr de Lacan en nous faisant remarquer qu’il y a là un
passage très important entre le passage du nommer au nominer et l’idée du
créationisme du signifiant ; en effet, si nous nous passons du signifiant, il
n’y a pas de création à ce que Lacan concevra ensuite dans
rsi (p. 43) : « Le nouveau concept de
nomination est précédé par la création appelée divine. Ici le symbolique fait
surgir le réel, situant la nomination en un temps second. Ainsi il distingue
maintenant le créer du nominer. »
Évidemment, vous pouvez entendre tous les bénéfices que nous
pouvons tirer de ces distinctions que Harari cisèle par rapport aux questions
complexes de nominations dans la passe : en nous servant maintenant de ce qu’il
tire du travail de Lacan en trois catégories :
ni, Inhibition,
ns, Symptôme,
nr, Angoisse (p. 44).
Enfin, nous insisterons sur un point qui a attiré tout
particulièrement notre attention. C’est celui qui concerne la mise en lumière
que fait Harari de la différence entre singulier et particulier. En effet,
cette distinction nous semble extrêmement importante pour appréhender ce que
l’on appelle un acte en psychanalyse et ce qui en fait un irréductible,
l’irréductible singularité de l’acte qui, telle que peut le souligner l’auteur,
se rapporte au sinthome dans la mesure où le « sinthome est singulier
[2] » (p. 37), ce qui nous amène à formuler
cette question à l’auteur en guise de conclusion à la présentation de son livre
: ne croyez-vous pas, à la lumière de votre travail sur ce Séminaire, que, pour
être analyste, il faut un sacré sinthome ?
Robert Lévy
Psychose, Perversion, Névrose –
La lecture de Jacques Lacan, Philippe
Julien, Toulouse, Érès, 2000
Le livre de Philippe Julien trace à travers l’œuvre de Jacques
Lacan des diagonales qui ont le grand avantage de montrer comment des concepts
aussi importants que ceux de psychose, névrose, perversion se sont entièrement
dégagés des conceptions médicales et psychiatriques et ont pris la valeur d’une
position subjective. La lecture de Philippe Julien radicalise cette
subjectivité, bien que ce soit toujours à partir d’une référence textuelle
minutieuse.
En dépit de ce soin, les hypothèses de Philippe Julien ont
l’intérêt de susciter la discussion. Par exemple, l’extraction du discours de
l’hystérique à partir des Quatre
discours permet-elle d’avancer que l’hystérie ne serait plus une
névrose ?
Autre exemple de ce qui devrait susciter la discussion : est-il
certain que la psychose désigne « ce qui peut advenir en chacun, en chacune
d’entre nous, dans la mesure où les désirs sont, à proprement parler, fous »
?
La folie est certes inhérente au paradoxe du désir lui-même, et
c’est bien pourquoi ce terme est distinct de ceux de psychose, névrose et
perversion.
Une analyse terminée ne réduit sans doute pas ce noyau de
folie, mais bien plus, l’inscrit dans l’ordre du discours.
Quoi qu’il en soit, et à travers les discussions mêmes qu’il
soulève, ce livre apporte nombre d’éclaircissements irremplaçables.
Christine Dal Bon
Anatomie
de la troisième personne, Guy Le Gaufey,
epel, 1998
Par principe, le transfert dédouble la personne de l’analyste,
et il introduit l’inconnu de cette troisième personne qui fait par méprise
l’efficacité de la cure. On peut mesurer à partir de là que le « s’autoriser de
soi-même » de Jacques Lacan, loin de fonder l’infatuation lacanienne, donne au
contraire la mesure d’un paradoxe dont la résolution sera la solution même du
symptôme lui aussi duplice. Le cristal du symptôme est soluble dans le
transfert, et Guy Le Gaufey nous en montre les arrière-plans philosophiques
avec Hobbes, législatif avec la structure duplice des
Deux corps du roi de Enrst
Kantorovitch et médicaux avec l’hypnose d’un dispositif que Freud a repris sur
son envers. On sait comment Lacan a systématisé une intuition que Freud a
longtemps expérimentée à ses débuts, souvent sous l’injonction des hystériques
elles-mêmes.
Guy Le Gaufey apporte dans le même sens les prolongements
cartésiens et hégéliens qui font désormais de cette intuition un dispositif
qui, pour peu que l’analyste n’y oppose rien de sa personne et se laisse
diviser, pour peu qu’il reste une personne neutre (au sens de la troisième
personne du grammairien), permet que « s’ouvre la brèche du tiers en l’autre »
(page 243).
Gérard Pommier
L’Éthique hors la loi. Questions pour la
psychanalyse, Jeanine Le Poupin-Pirard, Pascal Mettens, Léandre
Nshimirimana, Régnier Pirard, Bruxelles, De Boeck-Université (Raisonnances),
1997, 160 p.
Ce livre ne devrait pas manquer de susciter une certaine
étrangeté. Elle s’explique par les circonstances de son écriture.
L’éthique hors la loi émane d’un
groupe de recherche qui, à partir d’une réflexion contemporaine sur le langage,
a tenté de reformuler de manière plus déconstruite les notions de loi et de
désir que la psychanalyse met au cœur de son dispositif. Comment concevoir
l’éthique dans son ordre propre, comment spécifier ce processus structurant du
manque, ce qu’il doit à l’Autre, et ce qui l’en distingue ? Telle est la
question centrale que les auteurs abordent sous différents angles, historique,
épistémologique et clinique. On y trouvera la tentative de poser les bases
d’une éthique où il s’agit de prendre sur soi le manque plutôt que l’assigner à
la loi du surmoi (J. Le Poupon-Pirard), l’analyse de sa défaillance chez le
névrosé obsessionnel qui ne se vit qu’assujetti à un garant (R. Pirard), une
revisite historique du projet freudien dans sa foncière intention axiologique
(P. Mettens), ainsi qu’une mise à l’épreuve interculturelle du désir et des
codes sur l’exemple de rituels thérapeutiques burundais (L. Nshimirimana).
Autant de questions, moins à la
psychanalyse que pour la
psychanalyse.
Véronique Lefèvre
Hypothèse Amour, Jean-Jacques Moscovitz, Paris,
Calmann-Lévy, 2001, 208 pages
Dix ans après D’où viennent les
parents, Jean-Jacques Moscovitz propose avec
Hypothèse Amour de considérer l’actuel
du travail du psychanalyste, dans notre époque dite de postmodernité. Le
psychanalyste est alors aussi celui qui peut penser le lien qui existe entre
les modifications du lien social et l’enveloppe formelle du symptôme.
Il y a une tradition clinique qui, depuis Burton, souligne le
lien entre les aléas de la vie amoureuse et les troubles que la modernité
installent au sein du corps social. Dans la période post-Renaissance, ces
troubles étaient dus à la présence des guerres et au triomphe du discours
scientifique.
Jean-Jacques Moscovitz est en partie un héritier de cette
tradition. Mais en partie seulement, puisque son livre tente d’écrire, sinon
une somme, du moins un point de vue sur un événement sans précédent qui a eu
lieu dans l’histoire mondiale, universelle : la Shoah.
Attaque des effets de nouage du nom et attaque des pouvoirs de
la parole. Le psychanalyste ne peut pas alors ne pas rencontrer la question
suivante : « Peut-on avec le langage réparer quelque chose lorsque le stock des
Noms a été attaqué ? » Le Nom se transmet comme manque, mais comment alors,
s’il y a eu meurtre du Nom, transmettre l’absence de manque ?
Il y a eu une fracture du Néant à partir de quoi la mort comme
signifiant serait devenue l’objet, l’objet consommable. Il n’y aurait à ce prix
que du discours, mais sans qu’aucun ne tienne.
Par là, on voit qu’à partir d’un intérêt souverainement
freudien pour la dimension psychique de la parole (sa source, ses trajets, ses
pouvoirs et ses conditions de réception), les questions actuelles que ce livre
nous expose situent l’enjeu psychanalytique dans la culture (le lien social
dans son ampleur et sa fragilité modernes). Le point de vue de l’auteur, parce
qu’il traduit une inquiétude contemporaine, convient bien à situer la place du
discours et de la rationalité psychanalytique dans l’épistémè actuelle. C’est ainsi qu’il apporte du
neuf à la question de savoir comment la psychanalyse, comme méthode et comme
épistémè, se tient en retrait de toute
démarche qui objective la cause ou qui ne la maintient que par le truchement de
l’hypothèse.
Le psychanalyste a affaire à de la rencontre. Une parole nouée
au corps témoigne de l’actuel. Les névroses viennent-elles au monde aujourd’hui
comme hier ? On sait que, dans des champs connexes, des auteurs proche de la
psychanalyse, dont P. Legendre surtout, ont mis en avant l’hypothèse selon
laquelle la Shoah avait attaqué radicalement les montages mythologiques qui
donnaient efficacité symbolique aux dispositifs de mise en scène généalogique,
la conception bouchère de la filiation ayant contredit, radicalement,
frontalement, les montages juridico-fictionnels caractéristiques de la pensée
occidentale de la généalogie. Le neuf qui mobilise l’écriture de l’auteur et la
porte à une qualité formelle peu commune consiste dans l’architecture du livre.
Qu’est alors l’« hypothèse amour » ?
L’hypothèse amour serait ce qui entrave l’assignation
historique. Elle concerne ce qui dans les ruptures permet encore de vivre avec
l’autre : pouvoir entendre un troisième terme possible que cette mise en miroir
spéculaire qui refoule un temps la haine propre à la connaissance paranoïaque.
Que le Réel soit aussi du nouveau et non seulement du traumatique, et il
importe alors que le sujet « passe » et invente. Qu’il passe de la surface à la
profondeur : il lui faut traverser des couches, historiser les couches du
trauma, s’inventer comme un héritier inédit.
Ce qui tresse le don de parole au don du féminin.
Ce livre a pour lui d’avoir une forme, d’inventer un style
d’écriture et de tenir à une hypothèse. Son titre lui sert comme son mode
d’emploi. Sans hypothèse amour, sans cette hypothèse que le don du féminin
permet un refleurissement d’un imaginaire non narcissiquement voué à la
célébration traumatique, nous ne pouvons véritablement nous laisser saisir par
le texte de Jean-Jacques Moscovitz. Et ce serait dommage…
Olivier Douville
Les
Corps angéliques de la postmodernité, Gérard Pommier, Calman-Lévy,
2000
Gérard Pommier s’interroge dans ce livre sur le devenir des
corps dans une société qui prétend se dispenser d’idéaux, selon la définition
de la postmodernité apportée par Jean-François Lyotard. L’enjeu est
d’importance puisqu’il s’agit des modalités de présentation actuelle des
symptômes qui comme toujours se disposent en fonction des idées d’une
époque.
On trouve donc là des thèses qui devraient permettre d’élargir
notre horizon de la psychanalyse. La question de la relation entre les idéaux
et le corps est essentielle.
De tout temps, ils ont été tirés en avant par le rêve d’un
avenir meilleur, soit sur cette terre, soit après la mort. La science a mis un
terme à cette idéalisation du futur en la ramenant à des lois dont les hommes
sont les jouets plutôt que les acteurs. Aujourd’hui, les experts nous somment
d’abdiquer notre liberté au nom des lois du fonctionnement de la matière, de
l’organisme, de l’économie, etc.
Il en procède une nouvelle représentation d’un corps
autistique, génétique, avec sa pathologie, son art, sa politique violente,
hanté par le rêve totalitaire d’un retour du père. D’autant que la science
fonctionne à son insu comme une nouvelle religion, aussi intolérante que ses
aînées.
Mais cette angélisation à marche forcée annonce aussi la
naissance d’une subjectivité inédite qui, comme toujours, advient par des voies
que l’on n’attendait pas. C’est déjà la nôtre quand nous l’osons.
Dans un style qui lui est propre, Gérard Pommier pose des
questions qui ne se contentent pas de défendre la psychanalyse à l’heure où
elle paraît liée avec les derniers bastions du patriarcat. (À ne pas confondre
avec le Nom-du-Père.)
Ce livre ouvre au contraire une perspective relativement
optimiste pour la psychanalyse.
Christine Dal Bon
Jacques
Lacan, un psychanalyste. Parcours d’un enseignement. Erik Porge,
Toulouse, Érès, 2000
Après les Nom-du-Père, Erik Porge nous invite de nouveau à
voyager dans l’œuvre de Lacan.
Loin d’être un balayage des concepts psychanalytiques, cet
ouvrage, d’une grande érudition, s’attache à retrouver l’enchaînement logique
et historique qui a présidé à la naissance des concepts chez Lacan, l’accent
étant mis sur la problématique resituée dans son contexte, véritable creuset
d’où naîtra ce que l’on nomme une « trouvaille ».
Ces « inventions » (l’objet a, le
réel, inventions reconnues comme telles par Lacan et auxquelles
l’auteur consacre un long développement) apparaissent dans toute leur
complexité, voire dans leurs contradictions, signant ainsi, par le biais de
nombreux allers et retours, le caractère vivant d’une pensée en pleine
élaboration.
Si la pensée est vivante, le clinicien génial que fut Lacan est
lui aussi vivant sous la plume de Porge, un clinicien qui s’est laissé
enseigner par Aimée qui le conduisit à l’analyse, par les malades qu’il
rencontrait à Sainte-Anne, par ses analysants, mais aussi enseigné par la
lecture de Freud, acceptant de se laisser modifier par elle.
En taillant dans l’étoffe du transfert, Lacan opère un
brouillage des frontières dans la nosographie classique, le repérage des
symptômes se faisant alors en fonction de la place de l’analyste dans l’adresse
qui lui est faite. À partir de là, le symptôme n’aura plus le même statut au
début de l’analyse et à la fin.
Les enjeux de la fin de l’analyse sont dépliés, tels qu’ils se
présentèrent à Lacan après Freud et tels qu’ils se présentent pour les
psychanalystes aujourd’hui, fin articulant dans toute sa complexité la
psychanalyse en intension, mais aussi
en extention.
Puisse chacun se laisser porter par la lecture de ce livre, en
se promenant dans l’une ou l’autre des cinq grandes allées tracées par
l’auteur.
Françoise Decant
Les
Voix, Solal Rabinovitch, Toulouse, Érès, 1999
Dans l’Esquisse pour une
psychologie scientifique, Freud évoque le cri du nourrisson qui
remémore le souvenir d’autres cris, plutôt que la souffrance actuelle. Il est
donc déjà signifiant : sa sonorité est toujours déjà masquée par une
antériorité de la voix. C’est cette naissance immémoriale du signifiant que
Solal Rabinovitch cherche à entendre. Elle l’attrape au vol à travers ce qui
dans la psychose figure ce passage : « Les voix hallucinées trouent le bruit du
monde. Où s’entendent-elles ? Dans la tête, dans le ventre ou au dehors ? »
(page 14).
Non seulement cette voix n’est pas celle de l’origine, non
seulement elle est atemporelle, mais on ne peut pas non plus l’assigner
spatialement.
« Car, seule des quatre objets petit
a, la voix est en même temps à
l’intérieur et à l’extérieur, proférée au-dedans elle s’entend au dehors
».
(page 21)
Cette voix n’est pas non plus ce que je peux penser, car elle
me fait penser au contraire. « La pensée n’a pas de bouche ni de voix, même si
on l’entend ; la pensée n’a pas d’encre et ne s’imprime pas, même si on peut la
lire ; la pensée c’est juste une pensée ; il faut le Réel du corps pour lester
l’imaginaire de la pensée » (page 45).
La voix n’en finit pas de poser une question insoluble, car
peut-on seulement la mettre en mots : « Mais le bruit peut-il se passer du
signifiant si mot et signifiant ne sont pas équivalent ? » (page 79).
La voix reste l’éclaireur de la pensée « parce que le bruit est
résidu d’entendus du langage, il appelle une signification apportée par une
voix qui donne forme au bruit, qui transforme le bruit de mot en mot qu’apporte
le bruit ou qui le trouent » (page 95).
La voix échappe ainsi au temps, à l’espace comme à la pensée,
qui ne s’actualise que grâce à sa modélisation. Il faut donc avoir su
s’interroger soigneusement sur cette modélisation, comme le fait Solal
Rabinovitch tout au long de son livre, pour en mesurer les implications
cliniques, notamment dans les psychoses. Mais ce serait encore trop peu dire,
puisque c’est la subjectivité dans son rapport à cette modélisation qui
commande indirectement toutes les autres modélisations pulsionnelles, non
seulement dans la musique, mais aussi dans la peinture. « Il n’y a pas que dans
la psychose que peut se saisir une telle voix, à la fois doublure de l’être et
sa perte absolue, objet radicalement détaché du sujet : elle se saisit aussi
dans la peinture et dans le chant » (page 188).
Ce livre est celui d’une clinicienne qui est plus qu’une
clinicienne : on comprend qu’elle écoute avec quelque chose qui est d’avant sa
clinique : cette voix sans voix qui peut reconnaître les autres sujets de cette
voix.
Gérard Pommier
Psychanalyse
du sujet à l’adolescence. Sortir :
l’opération adolescente, J.-J. Rassial (dir.), Toulouse, Érès, 2000,
L’Agir adolescent, C. Hoffmann (dir.),
Toulouse, Érès, 2000, Le Féminin : un concept
adolescent, S. Lesourd (dir.), Toulouse, Érès, 2001,
Le Sujet en état limite, J.-J.
Rassial, Paris, Denoël, 1999, Tomber en
amour, D. Lauru (dir.), Toulouse, Érès, 2001
Le premier (J.-J. Rassial, dir.), Sortir, inaugure une nouvelle collection
psychanalytique consacrée à l’adolescence. Le Bachelier, institut de
psychanalyse de l’adolescence, réunit à l’initiative des sept fondateurs,
signataires de ce livre (P. Delaroche, O. Douville, C. Hoffmann, D. Lauru, S.
Le- sourd, J.-P. Mouras, J.-J. Rassial), des psychanalystes lacaniens pour qui,
au-delà de la clinique, l’adolescence constitue un concept psychanalytique.
Dans ce livre est examiné le maître mot du passage adolescent :
sortir, le sujet devant sortir de son
mode d’être infantile, sortir de l’espace familial, pour sortir avec les
copains, avant de sortir avec quelqu’un de l’autre sexe.
Le deuxième (C. Hoffmann, dir.) traite de
l’Agir, propose une nouvelle approche
de l’acte sur le fil de l’enseignement de J. Lacan. Si le langage est marqué de
l’impossible d’y inscrire le rapport des jouissances de l’acte sexuel dans une
totalité, le passage à l’acte sexuel ne peut venir qu’à la place de cet
impossible, en y retrouvant la signification de la castration. Le sujet de
l’acte se trouve ainsi divisé entre l’illusion de la complémentarité des sexes
et le réel de son impossible conjonction à la mère. L’adolescent(e) se heurte à
cette butée du sexuel, d’où seul l’acte lui permet de se tirer d’affaire, à la
condition de pouvoir réaliser sa castration. Mais l’acte est toujours à la
merci de l’acting-out et du passage à
l’acte, ce qui est traité dans cet ouvrage.
Le troisième (S. Lesourd, dir.), Le Féminin, réarticule dans notre actualité
cette question du féminin. Il s’agit ici de croiser la question du féminin avec
son surgissement à l’adolescence, ses effets ne sont pas sans conséquences sur
le devenir des rapports homme/femme, notamment le devenir de cette part de
l’être sexué qui échappe à la logique phallique.
En restant dans le même champ clinique de l’adolescence, mais
avec une autre adresse, J.-J. Rassial s’attaque à partir de son solide ancrage
lacanien à ce bastion de la spp, à
savoir la notion d’état limite. En
s’appuyant sur L’Homme aux loups et
sur le Sinthome, il propose une
conception de cet état limite du sujet comme un état de la structure, et non
comme une structure clinique spécifique. Sa clinique des adolescents et des
jeunes adultes n’est pas en reste dans cet ouvrage. Notons que J.-J. Rassial
nous livre également dans ce livre sa théorie de l’opération adolescente comme
passage à l’adolescence du Nom-du-père aux Noms-du-père, passage de l’Œdipe au
social sexué.
Le lecteur pourra poursuivre sa curiosité par la lecture de
Tomber en amour, où D. Lauru, A.
Masson, F. Marty, S. Lesourd, J.-J. Rassial et C. Hoffmann proposent d’examiner
les effets des transformations des rapports sociaux entre les sexes sur les
modalités subjectives de la rencontre amoureuse à l’adolescence.
Christian Hoffmann
Les
Formations du psychanalyste, A. Tardits, Toulouse, Érès,
2000
Le pari d’Annie Tardits dans ce livre sur
Les Formations du psychanalyste,
qu’elle situe après le travail de M. Safouan
[3] sur cette question, est de soutenir l’hypothèse que
Lacan a également opéré un retour à Freud concernant la formation du
psychanalyste. Une des trouvailles est d’avoir entendu dans cette formulation
de Lacan : « Je n’ai jamais parlé de formation psychanalytique. J’ai parlé de
formations de l’inconscient », qu’il n’a justement pas dit : « Je n’ai pas
parlé de formation du psychanalyste. » Cet écart permet justement le distinguo
entre la formation professionnelle quelconque et l’analyse qui ne devient
didactique « […] que quand pour le sujet s’y dévoile de quel savoir articulé il
est l’effet ». L’interrogation peut alors porter sur la préférence supposée à
la transmission par rapport à la formation.
Le lecteur pourra suivre le développement de cette thèse
appuyée sur une re-visitation de l’histoire de la formation du psychanalyste,
pour se laisser gagner par les conséquences indispensables aujourd’hui de cette
contribution dans le débat sur les psychothérapies, je cite : « Si la
psychanalyse ne pouvait pas garder le rapport tendu et paradoxal qui est le
sien avec la psychothérapie (ce qui implique qu’elle n’y soit pas incluse),
elle serait tout aussi menacée (qu’aux États-Unis). Faire entendre cela
requiert de faire entendre comment, par sa visée propre de résoudre le
transfert, la pratique de la psychanalyse porte la contradiction la plus
rigoureuse aux manœuvres et appropriations sectaires du sujet supposé savoir.
Ce n’est pas seulement le sujet que cela concerne, mais aussi la civilisation.
»
Voilà on ne peut plus clair.
Christian Hoffmann
Lacaniana, Les séminaires de Jacques Lacan,
1953-1963, M. Safouan, Paris, Fayard, 2001, Dix
conférences de psychanalyse, M. Safouan, Paris, Fayard, 2001
Depuis ses Études sur
l’Œdipe, Moustapha Safouan offre à ses lecteurs, psychanalystes et
autres, une pensée, celle d’un psychanalyste, dont la propriété essentielle,
comme le dit P. Valéry, est ce pouvoir qu’elle a de traverser d’autres pensées
sans s’y confondre. Sa trajectoire vise maintenant, après
La Parole ou la mort, directement ce
qu’il appelle le « chef émissaire », ce substitut paternel qui résulte de la
méconnaissance de la division du sujet et par conséquent de celle de l’identité
de la loi et du désir, permettant à chaque membre du groupe d’assurer de la
sorte la jouissance de sa castration. Force serait alors de pouvoir reconnaître
qu’une telle société forgée autour de quelques causes communes à défendre, à
faire appel au père-sévère, à appliquer sans complexe cette
Realpolitik, que ces émissaires ne
sont que de « cyniques ventriloques ». On l’aura entendu, il y a dans cette
dernière des dix conférences de quoi clarifier les liens inconscients entre le
père, le maître et le chef. Si ce trait de l’Œdipe décoché par M. Safouan
atteint ici la cible de ce qu’on appelle la philosophie politique, l’analyse et
ses conséquences n’en restent pas moins valables pour les analystes et leurs
sociétés.
Il nous faut, une fois cette visée dégagée, revenir sur les pas
des écrits de M. Safouan et présenter Lacaniana. Entre sujet de la connaissance et
sujet de l’inconscient, l’objet et l’être, désir et narcissisme, vérité de
l’énoncé et vérité du sujet, analyse du discours et analyse des résistances, le
choix ne peut se faire qu’à partir d’une redéfinition de la psychanalyse comme
expérience de discours. M. Safouan nous en rappelle le début en 1951 lorsque J.
Lacan a présenté son enseignement sous l’égide d’un retour à Freud. Si cette
thèse devait être explicitée à l’époque, ce dont témoigne le séminaire de
Lacan, il n’en reste pas moins aujourd’hui que cet enseignement cerne des
difficultés que cet ouvrage de M. Safouan contribue à surmonter. Il en donne
comme exemple le fameux : « Tu ne céderas pas sur ton désir », ou encore «
l’analyste ne s’autorise que de lui-même », dont la visée était d’interdire à
l’analyste de faire l’économie de son désir. L’entendre comme pouvoir se passer
de toute reconnaissance, n’en prend que plus de relief aujourd’hui où le
législateur promet de s’en occuper. Il s’agit, pour M. Safouan, de « […] suivre
le déroulement de l’enseignement de Lacan au fil des ans afin de montrer de
quelle façon il répond aux problèmes posés par l’expérience freudienne, par
rapport à laquelle les autres théories s’avèrent souvent peu satisfaisantes –
quand elles ne dénaturent pas cette expérience elle-même ». Parcours d’une
formation, la sienne, et son prolongement par ce travail, accompagné du vœu
qu’il contribue à transmettre la psychanalyse comme expérience de discours. Ce
qui s’illustrerait par exemple de cette citation de V. Novarina,
Devant la parole : « Qu’est-ce que les
mots nous disent à l’intérieur où ils résonnent ? Qu’ils ne sont ni des
instruments qui se troquent, ni des outils qu’on prend et qui se jettent, mais
qu’ils ont leur mot à dire. Ils en savent sur le langage beaucoup plus que
nous. »
Il n’y a pas meilleur exemple que Le Rêve de l’injection d’Irma pour confirmer
cette thèse qu’il n’y a pas d’autres mots que le mot qui puisse apporter la
solution. Dès les premiers séminaires, Lacan prépare son auditoire à dégager du
moi la production du sens pour le restituer dans son lieu d’origine,
c’est-à-dire le langage. La parole peut alors jouer pleinement ses fonctions de
médiation et de révélation, réalisation, de la vérité du sujet, à distinguer
soigneusement de la vérité d’une proposition dans son rapport au réel.
L’antinomie freudienne entre le moi et la fonction symbolique ne doit pas nous
faire oublier que dans la cure, nous avons affaire au moi du sujet avec ses
symptômes. Il est par conséquent nécessaire de s’interroger sur la fonction du
moi dans la cure. Le schéma L, de Lacan, distribuera les places et les
fonctions du moi et de l’Autre. Reste à examiner la fonction de la parole dans
le transfert où se signifie le désir comme désir de reconnaissance. Si la
parole a la charge dans le transfert de dire l’être du sujet dont le cœur est
le désir inconscient, alors l’expérience du transfert est marquée par la limite
interne à la parole, c’est-à-dire la distinction de l’énoncé et de
l’énonciation. Un progrès est repérable dans l’approche du transfert où le
désir qui s’y signifie est déjà une analyse de ce transfert, mais, remarque M.
Safouan à la fin du Séminaire I, la
question de la place de l’analyste dans le transfert et celle de la
contradiction de sa fonction comme progrès et obstacle à la réalisation de la
vérité, c’est-à-dire du désir inconscient, du sujet, restent irrésolues. On
retiendra que l’application de ses trois instances du Symbolique, de
l’Imaginaire et du Réel, établies dès le début de son enseignement en 1951, lui
servent ici à préparer la réponse à ces questions, notamment après avoir montré
la part prise du symbolique et de l’imaginaire dans la constitution de la
réalité. Enfin, on l’aura compris, l’effort initial de Lacan a consisté à
libérer la pratique de l’analyse en distinguant l’analyse du discours de celle
du moi.
Le chemin s’amorce ainsi vers une théorie du désir, où le désir
n’est plus un simple jeu de concurrence, mais se situe dans la chaîne des
symboles (cf. La lettre volée) où le
moi lui-même se trouve pris (cf. le schéma L : le moi et l’Autre). Si la
satisfaction du désir est hallucinatoire dans le fantasme, il reste désir de
rien dans l’inconscient, et sa non-réalisation dans l’ordre symbolique relève
de la pulsion de mort.
Le lecteur pourra suivre et estimer l’application de ces
avancées sur la psychose et la relation d’objet, figées jusque-là dans un
dualisme entre le sujet et l’objet. Le Séminaire
V, Les formations de
l’inconscient, développe une théorie nouvelle de la subjectivité,
autour de L’instance de la lettre (cf.
les Écrits), à partir de la métaphore
et de la métonymie, figures du discours responsable de la production de la
signification en son sein. On mesurera, encore aujourd’hui, la distance qui
sépare la psychanalyse de la philosophie sur cette question du sens.
L’élaboration d’une écriture conceptuelle sous la forme d’un graphe (du désir)
pour rendre compte de cette nouvelle subjectivité se poursuivra dans le
Séminaire VI,
Le désir et son
interprétation.
La Théorie du désir
prend naissance dans la réponse de l’Autre (maternel) par le don de signifiants
à l’appel de l’enfant. Cette réponse signifiante de l’Autre rend son désir
opaque, ce qui se traduit chez l’enfant par la détresse à son égard, ce qu’on
désigne par le traumatisme. C’est là que s’introduit le changement par rapport
à Freud : « Si le désir est selon Freud, ce contre quoi se motive la défense,
il est d’abord, selon Lacan, défense contre cette détresse. » Le fantasme est
le lieu de cette défense, de cette solution. La fixation du désir, par le
fantasme, à un objet, nommé a par
Lacan, en tant qu’élément prélevé sur l’autre, par exemple le regard. Voilà,
comme l’indique M. Safouan, le désir humain est fixé à un fantasme. Cette
première étape du graphe du désir est celle d’un infans inconscient. Les deux étapes suivantes
mettent en œuvre un sujet parlant dans son rapport à l’Autre de la demande.
C’est dans ce rapport à l’Autre que nous allons trouver la découverte
freudienne de l’inconscient, en tant qu’il est comme lieu du langage, troué par
un signifiant qui manque à l’appel. Ce signifiant n’est autre que le
phallus. La « dérobade de l’être » du
sujet et le désir qui est sa métonymie, en seront la conséquence structurale
directe.
Si le rêve soustrait les signifiants refoulés de son texte,
comme Freud l’a montré à propos du fameux rêve du
père mort selon « ses vœux », celui du rêveur, alors il suffisait à
Lacan de préciser que l’interprétation ne consiste nullement à restituer ces
signifiants, mais doit porter sur le rapport du sujet à ces signifiants
refoulés. Ce qu’il désignera par la suite dans l’effet de signifiant comme
effet de sujet, par la production de signification inconsciente par leur manque
même. Le sujet se compte,
s’annonce, se
nomme dans l’acte de parole, comme
l’indique la phrase : « J’ai trois frères, Paul, Ernest et moi. » Pour que
l’enfant puisse trouver la bonne formule, qui nécessite la bascule de l’avoir à
l’être : « Nous sommes trois… », il faut que la distinction du sujet de
l’énoncé et du sujet de l’énonciation soit faite. M. Safouan développe ici
cette distinction qui relève de l’usage du futur antérieur à partir de la
proposition « À telle époque, je serai devenu son mari. » Cette duplicité, du
temps, est toujours présente dans l’acte de langage. Qu’il n’y ait pas
d’énoncé, pas de demande, sans énonciation, implique que le sujet de
l’énonciation ne peut s’en soustraire qu’en l’emportant avec lui. D’où la
conclusion du refoulement comme disparition du sujet de l’énonciation (p. 116).
Ce sujet annulé par le signifiant, lui-même refoulé, donc manquant, trouvera
son support dans l’autre, celui de la rivalité, comme le montre encore
le rêve du père mort. Par conséquent,
c’est au niveau du fantasme que le sujet peut trouver son peu d’existence. Dans
ce rêve, on perçoit fort justement que si le désir du rêve est « de ne pas se
réveiller au message le plus secret […] à savoir que le sujet est désormais
confronté à la mort, ce dont jusque-là la présence du père le protégeait », se
pose alors la question de savoir si le désir du sujet est, ou pas, de se
réveiller au message, « s’il est dans l’interprétation ou bien dans cette image
de l’objet comme support d’un voile, d’une ignorance […] alibi du désir. » Nous
sommes maintenant en mesure de saisir que cette théorie du désir implique un
sujet qui peut ou non prendre en compte ce désir. C’est à propos justement de
l’aphanisis de Jones, que M. Safouan
nous rappelle que le sujet peut exister en dehors de son désir.
Que le désir se satisfasse du fantasme ou de son
interprétation, l’une comme l’autre solution, appelle une clarification du
statut de l’objet du désir, ce que Lacan va faire dans la suite du séminaire à
partir de la dialectique de l’avare et
de sa cassette et d’Hamlet.
Les séminaires sur L’Identification, véritable métapsychologie
lacanienne, et sur L’Angoisse sont,
avec Le Désir et son interprétation,
les trois séminaires où Lacan définit l’objet a comme cause du désir et par conséquent de la
division du sujet. Sans revenir ici sur ce parcours de M. Safouan, qui passe
aussi par l’Éthique, lecture après
laquelle il ne subsiste plus de doute qu’il y a bel et bien une éthique de la
psychanalyse, le lecteur trouvera dans la lecture par M. Safouan du séminaire X
: L’Angoisse, un véritable condensé
des avancées doctrinales, de ces dix années, et des conséquences pratiques. M.
Safouan y indique d’emblée le distinguo entre les objets d’échanges et l’objet
a, la livre de chair qui n’entre pas
dans le partage des biens. L’angoisse surgit justement lorsque l’objet a entre
dans l’échange. On peut ici croiser sa lecture avec celle de l’article sur
Le regard dans les
Dix conférences, pour s’éclairer de
l’Unheimlich du
Marchand de sable. Comme son nom
l’indique, il est un marchand qui vend des yeux. L’épouvante, dans cette
nouvelle d’E.T.A. Hoffmann, de l’étudiant Nathanaël, ne se produit pas devant
la perte des yeux, synonyme de castration pour Freud, mais, insiste Lacan,
devant l’offre marchande : « J’ai aussi de beaux yeux… » Autrement dit, lorsque
l’œil, lieu de l’invisible de l’être dans la schize avec le regard, qui peut
devenir le support de l’être, lorsque l’œil vient compléter la poupée Olympia,
en saturant le manque dans l’image du corps, là où le phallus symbolise la
castration, alors surgit l’angoisse. D’où la déduction de la formule de
l’angoisse comme manque du manque, que M. Safouan énonce ainsi :
« Tu veux voir ? Regarde donc tes propres yeux qui te
regardent. »
Cette dernière année de séminaire à Saint-Anne a permis à Lacan
de préciser l’objet de la psychanalyse. M. Safouan annonce la suite du
séminaire de Lacan, à l’École normale supérieure, qui sera le prolongement de
sa doctrine, que le lecteur connaît maintenant, et l’exposé des questions
qu’elle génère.
En attendant Lacaniana 2, annoncé pour 2002, il
nous reste à indiquer l’existence d’un Glossaire dans le premier volume, ce qui nous
permet de conclure cette présentation de ces deux publications de M. Safouan
par un :
Christian Hoffmann
Psychanalyse et politique – symptôme
et lien social
[4], Marie-Jean Sauret, Toulouse,
pum, collection « Psychanalyse &
», 2000.
Le livre de Marie-Jean Sauret n’est pas une application de la
psychanalyse à la politique. Il s’agit plutôt pour l’auteur de dégager
l’intérêt et l’impact politiques de la psychanalyse elle-même. Il vise même
mieux et au-delà, soit à considérer la politique comme un constituant éventuel,
et enfin une composante essentielle, de la psychanalyse : pour autant que
celle-ci ne se soutient que d’un discours, destiné comme tel à ne pas rester
sans suite. Ce qui revient à dire que la psychanalyse ne se présente comme
étant – et ceci de manière indissociable – une expérience de vérité, une
expérience de savoir, et une expérience éthique, que parce qu’elle est aussi
une expérience, à proprement parler, politique (et peut-être surtout, et même
s’il n’en est ainsi qu’« au bout du compte » : c’est-à-dire là où l’expérience
rejoint sa fin et s’égale à son principe). En tout état de cause, on le sait
bien, comme expérience originale impliquant à la fois la vérité, le savoir et
la jouissance, la psychanalyse entretient des affinités, des accointances, des
connexions, mais aussi des antagonismes, des coupures, des séparations avec des
pratiques aussi opposées que la magie, la religion, et bien sûr la science.
Sans parler de ses relations malaisées, pas toujours très amènes, avec la
philosophie, le droit et la morale, mais sans oublier non plus son rapport tout
à fait privilégié – quasiment de filiation – avec la science, puisque le sujet
de la psychanalyse, c’est le sujet de la science. Nulle chance pour la
psychanalyse de se décontaminer de ces voisinages tantôt compromettants et
tantôt encombrants, mais seulement la tâche d’en retrouver et d’en retourner
les impasses.
Car la passion de la vérité, pas plus que l’amour du savoir et
les arrangements avec la jouissance, à supposer d’ailleurs qu’ils aient à
intéresser en priorité et à préoccuper le psychanalyste, ne dérange ni ne
mobilise guère quiconque, quoi qu’on en dise. Le psychanalyste, sans avoir
certes à les mépriser aucunement, n’y trouvera pas sa véritable raison d’être,
ni celle de son intervention spécifique : puisqu’au bout du compte, il n’est et
ne se veut ni maître de vérité, ni professeur, ni directeur de conscience.
C’est que tant la recherche de vérité que l’accumulation du savoir et que la
course après la jouissance peuvent très bien, et quoi qu’on en pense,
s’accommoder du goût et du culte du pouvoir ainsi que de leurs abus, et aussi
de toutes les formes de domination et de soumission conjuguées. Et pour abonder
en ce sens dans la cure elle-même, il suffit de laisser aller à leur pente
naturelle le travail de l’inconscient et celui du transfert. À cet égard,
certaines voies suivies après Freud comme après Lacan, le sort subi et mérité
çà et là par la psychanalyse, en tant que doctrine et pratique, montrent à
l’évidence que les psychanalystes peuvent parfaitement se comporter comme les
complices sinon les agents d’une nouvelle servitude volontaire, et renforcer
donc les pouvoirs existants, jusqu’aux pires parmi eux. Et principalement, il
faut bien avoir le front de le dire tout haut, avec et après Lacan lui-même, à
l’époque du triomphe du discours capitaliste, alors que le pouvoir est d’autant
plus virulent qu’il est de plus en plus invisible, et d’autant plus violent
qu’il se rend de plus en plus anonyme : puisque le sujet souverain est
désormais réductible au pur pouvoir du signifiant, tandis que l’on assiste à
une domination sans partage ni entrave de l’objet de consommation courante (le
gadget, la « lathouse »).
Aussi se pourrait-il que le psychanalyste ne soit tel, comme le
laisse entendre Marie-Jean Sauret, qu’à la condition de se faire non pas tant
le support d’un manque à combler, au nom et par la vertu d’un pouvoir, que le
point d’appui d’une perte à assumer, comme départ d’une
cause à se faire. Autrement dit, il
n’y a du psychanalyste que si celui qui s’y colle se fait ni plus ni moins que
l’agent d’une organisation de la perte du
pouvoir, de tout pouvoir. Il s’agit bien de « mettre la psychanalyse
au chef de la politique », ou encore de mettre enfin au poste de commande
l’objet a, cet objet « sans idée,
insensé », et non pas l’objet comme propre à consommer, voire comme bon à tout
faire. Cela consiste à faire venir au premier plan l’ingouvernable, à mettre en
avant l’objection au savoir, à faire primer l’irrécupérable, et ce comme il
convient : sachant que l’ingouvernable, l’objection, l’irrécupérable, c’est ce
à quoi chacun est appelé à se résumer, et amené à se résoudre par la
psychanalyse, au travers de la cure. Cela suppose d’ouvrir la carrière à
l’effet révolutionnaire du symptôme, si celui-ci est bien cette invention
spéciale qui permet de solidariser la singularité de chacun comme inéliminable
(son être de jouissance, sa valeur d’objet a, et surtout son consentement à en faire usage
à d’autres fins que celles qui lui sont propres), et le renouvellement
incessant du lien social, comme lieu d’une logique collective à réinventer
constamment. Le psychanalyste est symptôme, dit Lacan, il est ainsi et aussi
celui qui donne chance au symptôme comme maniement du nœud indissoluble du
sujet, de chaque sujet sans exclusive ni privilège, et du lien social, dans son
ensemble.
C’est grâce à cette place faite et laissée au symptôme par le
psychanalyste que la psychanalyse peut non pas certes légiférer, mais n’être
pas sans influences dans un certain nombre de domaines. Ceux-ci ne relèvent
peut-être pas de sa compétence directe, mais de ses
conséquences – là où justement la
psychanalyse porte à conséquences à l’intérieur et à l’extérieur d’elle-même –,
et du champ même que ces conséquences en viennent à constituer : soit les
réponses à l’exclusion, à la ségrégation, à la violence, mais aussi concernant
les modes de l’institution, les voies de l’acte (autant de chapitres de
l’ouvrage ici présenté). C’est en tant qu’elle n’est ni charité, ni humanisme,
ni « humanitairerie de commande » que la psychanalyse n’est pas du tout
étrangère à ce qu’Hannah Arendt situait comme la question, aussi insoluble
qu’incontournable, du « vivre ensemble », de même qu’elle n’est absolument pas
indifférente à l’exigence, toujours reconduite bien que sans cesse contredite,
de « fraternités discrètes » et de « solidarités inconcassables ». C’est
qu’elle est bien la seule à conjoindre la considération de l’autre comme sujet,
le souci du monde comme transformation, et le soin du lien social comme
création. Telle est la démonstration de ce livre où l’auteur met la
psychanalyse à l’épreuve des questions de notre temps, et dans l’objectif de
permettre à l’analyste actuel et, au-delà, à l’homme « postmoderne » de «
rejoindre la subjectivité de leur époque
[5] ».
Michel Lapeyre
[1]
Buenos Aires Amorortu Editores, 1993 et Nueva Version 1987
Buenos Aires respectivement.
[3]
Cf.
Jacques Lacan et la question
de la formation des analystes, Seuil, et
Malaise dans la psychanalyse : le tiers dans
l’institution et l’analyse de contrôle, Arcanes.
[4]
À propos de l’ouvrage de Marie-Jean Sauret,
Psychanalyse et politique. Huit questions de la
psychanalyse au politique, Toulouse,
pum, collection « Psychanalyse & »,
2000.