2001
La clinique lacanienne
Le père, ce n’est pas si simple
[1]
Arlette Pellé
Sur la scène amoureuse, sur celle de son fantasme, sur la scène familiale, sur celle qu’il écrit, ce jeune homme s’applique, non pas à endosser, mais à refuser les habits d’homme. Il affirme négativement, à la fois l’irruption du sexuel – j’ai pas de désir sexuel – et son appartenance sexuée – je suis pas un homme. Il se dira homosexuel au nom d’une haine des femmes et de son attirance pour les garçons qui se révèle au moment de l’adolescence. Cette homosexualité est revendiquée comme un choix forcé, un camp retranché où ses amours pourraient être à l’abri du sexuel.
Freud s’intéresse au choix de l’objet et au but recherché par les sujets dits à cette époque « invertis » et propose de dissocier jusqu’à un certain point, la pulsion et l’objet
[2]. L’apparition de la pulsion sexuelle « n’est pas déterminée par des excitations venant de l’objet ». Les sujets, nous dit Freud, choisissent leur objet « hors du sexe » qui normalement devrait les attirer… Hors du sexe, paraît être l’orientation de ce jeune homme, il aime platoniquement. C’est farouchement un non-pratiquant.
Au nom de quelle instance fonctionne l’interdit porté sur l’acte sexuel, et la fascination pour une identité « sexuée » du genre neutre ? Quel père en porte la charge, le père de l’Œdipe ou le père du nom, le père de la Horde ou le père sauveur ?
Roman familial et mythe du père
Ce jeune homme subjective ainsi son histoire familiale : depuis toujours son père en position de démérite, une pièce rapportée, un étranger, un intrus à la tradition familiale maternelle, est rejeté par cette famille, la seule qui compte pour le sujet. C’est ainsi que ce patient me rapporte des éléments de son roman familial. Cette position de démérite du père soutenue par le clan maternel est proportionnel à l’amour porté au fils : il sera l’enfant chéri, adulé et admiré des grands-parents maternels. Cette contradiction : le père en position de démérite, le fils en position d’objet phallique, mettra rapidement ce sujet devant un choix douloureux : quel camp choisir ? Celui du père ? Mais alors il risquerait d’être rejeté, comme lui, par la famille maternelle tant aimée. Ou celui de la mère ? Mais alors il restera rivé à une jouissance mortifère.
Cette construction, en ce temps-là, le pousse à s’affilier à la branche maternelle et à rejeter sa filiation paternelle. La fonction du père autant sexuelle que symbolique est vidée de sens, refoulée.
Cet ancrage dans le clan maternel le mène, adolescent, au choix d’objet narcissique. « Le choix d’objet narcissique est plus accessible et plus facile à réaliser que la conversion à l’autre sexe
[3] », nous dit Freud. L’impasse répétitive de cette position et la souffrance qui l’accompagne l’amènent à consulter.
Identification au phallus maternel : être le phallus
Son amour s’investit exclusivement sur des jeunes gens de son âge, choisis pour leur proximité avec les coordonnées symboliques de ce sujet : très voisins en âge, date de naissance, investissement intellectuel… L’amour du semblable, doublure de lui-même, amour fraternel et passionnel, s’enflamme.
Cet axe correspond à l’identification « du fils aimé qui s’identifie à sa mère et aime à son tour des jeunes garçons semblables à ce qu’il a été
[4] » ou à l’enfant qu’il aura été pour sa mère. Ce jeune homme débute une cure analytique, sur l’angoisse provoquée par une passion narcissique.
Premier remaniement subjectif : aimer un homme qui aime une femme
La condition de l’amour se révèle déterminée par un choix d’objet, exclusivement dirigé vers un homme couplé à une femme. La reconnaissance de cette condition, indispensable à son amour, ébranle son intime conviction quant à son identité homosexuelle, l’incite à suspendre les considérations génétiques de sa « particularité » et sa mission, qui était de réveiller en tout homme, l’homosexualité latente. Sa haine pour les homosexuels qui en sont vraiment explose. Qui est-il donc alors ? Ni homme ni femme. La question d’un changement de sexe ne se pose pas. Il rêve d’un troisième sexe, pour finalement se résoudre à l’idée que son identité pourrait consister dans le refus catégorique « d’être un homme comme les autres » et plus précisément « d’être un homme comme son père », le père du sexe.
Pourquoi donc cette nécessaire présence d’une femme dans son couple amoureux ?
Si Freud a pu développer, dans son article « Un type particulier de choix d’objet chez l’homme
[5] », que l’une des conditions déterminant l’amour de l’homme pouvait être celle du tiers lésé, s’il est classique d’entendre, dans les fantasmes des névrosés, un scénario mettant en scène deux hommes, une femme ou deux femmes, un homme…, il est plus exceptionnel, quand on est un homme, de s’immerger dans un amour porté à un homme qui est l’homme d’une femme. Ce scénario œdipien dévoile la position féminisée de ce sujet. En avançant dans la cure, des propositions logiques témoignent pour cette hypothèse.
- Moi un homme, je l’aime, lui un homme qui aime une femme.
- Ce n’est pas elle qu’il aime, c’est moi.
- Elle me hait, je la hais.
Invariablement ce scénario se conclut par la haine des femmes. Se détacher du maternel impose l’amour pour un homme.
Un pas de plus est franchi lorsque la résolution de cette logique rencontre un dernier temps qui le mène à occuper la place du sauveur, qui pourrait s’écrire, « elle me castre comme elle castre l’homme que j’aime, je le sauve ».
Deuxième remaniement subjectif : amour et désir, « quand on aime, il ne s’agit pas de sexe
[6] »
Il réalise que son homosexualité s’avère a-sexualité, une fuite devant le sexe. « Je suis un asexué volontaire », dira-t-il. Il lui reste « l’amour en tant qu’il supplée au rapport sexuel
[7] ». Il ne s’agit pas d’un clivage entre l’objet d’amour et l’objet du désir, mais de l’opposition entre le permis et l’interdit. L’amour est autorisé, sa réalisation dans l’acte sexuel est non seulement interdite, mais irreprésentable. Être le phallus pour la jouissance de l’autre est revendiqué, avoir un pénis et l’investir de jouissance sexuelle dans un lien amoureux est en revanche intolérable,
que l’objet soit masculin ou féminin.
Le père réel n’est pas représenté, pour ce sujet comme agent de la castration maternelle, il ne peut pas le faire passer à une position sexuée et au désir sexuel. « Parce que le mâle détient le pénis comme appartenance, il faut qu’il le tienne de quelqu’un d’autre, d’un père, pour se l’approprier
[8]. » Dans ce cas, la place du père exclu engendre la soumission au discours maternel. Se ranger sous la bannière du maternel mortifie sa position, se ranger du côté des hommes lui est impossible, il lui reste à neutraliser sa position sexuée : ni homme ni femme.
Sa passion amoureuse le conduit répétitivement à l’inéluctable d’une séparation qui le renvoie à l’idée d’un sacrifice final. Quelle faute veut-il payer ? On pourrait s’attendre qu’un fantasme de meurtre du père, haine ou rivalité s’élabore au nom de la faute, mais au point où son amour « n’est pas payé de retour », fantasme et jouissance masochistes l’arrachent à l’angoisse. La recherche de cette jouissance masochiste cristallise la fixation à la névrose infantile, toujours actuelle. Comment est-elle articulée à l’amour du père
[9], qu’il construit ?
La jouissance masochiste et l’amour du père
Un fantasme récurrent organise cette jouissance : « On me demande, on me force, on me torture pour dire un secret, cette torture peut aller jusqu’à la mutilation », dit-il. La torture témoigne de l’existence d’un père et introduit le registre de la jouissance phallique. Ce fantasme suscite une grande excitation sexuelle. À qui doit-il avouer ? « C’est flou, dira-t-il, à un homme, celui qui fustige. » On sait que ce fantasme provient de la position que prend le père en tant qu’objet d’amour, le père sauveur, le père libérateur de l’emprise maternelle, ce père est aimé.
Enfant, il pose cette question à ses parents : à quoi ça sert un père ? Face à leur silence, il répondra lui-même : « Un père, ça sert à faire ce qu’il est en train de faire, une omelette. » La fonction sexuelle du père, hors jeu, est bien dans la logique de la sexualité infantile, il n’y a pas de représentation de cette fonction pour l’enfant. Ce patient redécouvre l’amour pour ce père de l’enfance, ce père hors sexuel qui maintient le rêve d’harmonie.
La haine du père : la fonction sexuelle
Au moment de l’adolescence, le père, laissé à son omelette, revêt le costume du personnage haï, tandis que le grand-père maternel est investi d’un amour absolu. La fonction sexuelle du père, qualifiée de bestiale, émerge, fait effraction dans son rêve d’harmonie et provoque un rejet et du père et du sexe. L’orientation du sujet s’inscrit alors résolument dans un idéal purifié : un amour sans sexualité, idéal conforme à l’asexuel du rêve d’harmonie, à « l’asexué » des théories sexuelles infantiles, à la neutralisation du sexuel, autant du père que du fils.
Ces figures paternelles enchaînées dans l’amour et la haine (haine du père, du sexe, amour du grand-père, hors sexe) se maintiennent dans une circularité sans fin et sans symbolisation. Un rêve indique ce circuit : « Je chasse mon père… Le plus jeune chasse le plus vieux. J’en ressens une forte culpabilité, mais je cours voir mon grand-père et lui manifeste un amour immense, toutes les barrières sont tombées, j’embrasse mon grand-père qui m’appelle fils. » Le fantasme du meurtre du père se dissout dans l’amour pour le grand-père maternel. La passe d’arme est évitée. Le nouage du fantasme du meurtre du père suivie de culpabilité s’exprime dans le rêve, mais le père tout amour renaît aussitôt de ses cendres, sous les traits du grand-père. En lieu et place de la symbolisation phallique attendue (première partie du rêve), la parade à l’angoisse de castration est trouvée dans le vacillement entre deux pères.
Remaniement des identifications
L’évitement de l’angoisse de castration n’empêche pas son retour, qui est virée sur le compte des femmes. « Ma grand-mère nous a castrés mon père et moi, elle a fait de nous des hommelettes, comme on dit femmelettes. » Le père de la phase de latence « qui sert à faire une omelette » se convertit en homme-lette. Ce père se déplace sur une ligne qui va d’une position de démérite et d’intrus à celle d’un homme qui a perdu les insignes de la virilité, castré par une femme. C’est à l’hommelette que ce sujet peut s’identifier. Cette orientation n’est-elle pas l’aveu d’une tentative de rupture avec la jouissance incestueuse, celle du camp maternel ? Si le fantasme de meurtre du père peut s’ébaucher, il ne s’inscrit pas dans une dynamique classique, qui serait de combattre un père puissant. Quel enjeu y aurait-il à combattre un père castré, un père lui-même féminisé ?
Cette problématique fait penser au coinçage des positions masculines et féminines dans un social où la puissance maternelle féminise le père. On assiste à une séparation entre le porteur du phallus, le phallophore et l’attribution de la puissance phallique à la mère. Ce nouvel agencement peut laisser les sujets sur la marge, mais peut aussi ouvrir d’autres voies d’accès à la castration et à la maturation sexuelle. Lacan, dès son séminaire « La relation d’objet », donne quelques indications sur ces questions. Il parle par exemple de position atypique, à propos du petit Hans : « Ce qui se produit, dit-il, ne lui permet pas d’intégrer sa masculinité par aucun autre mécanisme que par la formation de l’identification au phallus maternel
[10]… » Cette modalité est bien différente de celle de l’identification au père de l’Œdipe. Lacan parle également, dans ce texte, de Léonard de Vinci, « … qui a été un homme placé dans une position profondément atypique quant à sa maturation sexuelle. Nous aurions… quelqu’un qui s’adresse et se commande à lui-même à partir de son autre imaginaire
[11] ». Les sujets de notre modernité ne seront-ils pas tenus de fabriquer des positions atypiques qui deviendraient la règle ? Le père ne détient plus la puissance phallique, c’est très libérateur, mais cela entraîne des modalités d’accès à la castration et à la maturation sexuelle qui, s’exerçant par des voies autres que les voies classiques, peuvent faire de l’inédit dans le symptôme. Il semble que chaque sujet doit trouver lui-même ses passages, là où ils étaient fortifiés auparavant. Comment sortir de l’amour ou de la haine pour la mère phallique, comment sortir de l’amour pour le père féminisé ? Pourrait-on penser à la construction d’un fantasme du meurtre de la mère… ?
[1]
J. Lacan, Séminaire IV,
La Relation d’objet, Le Seuil, 1994, p. 200.
[2]
S. Freud,
Trois Essais sur la théorie de la sexualité, Gallimard, 1962, p. 278.
[3]
S. Freud,
Névrose, psychose, perversion,
puf, 1973, p. 279.
[4]
S. Freud,
op. cit., p. 278.
[5]
S. Freud,
La Vie sexuelle, « Contributions à la psychologie de la vie amoureuse »,
puf, chap. 4, p. 47 et suiv.
[6]
J. Lacan, Séminaire XX,
Encore, Le Seuil, 1975, p. 27.
[7]
Ibid., p. 44.
[8]
J. Lacan,
La Relation d’objet, op. cit., p. 145.
[9]
G. Pommier,
La Névrose infantile de la psychanalyse, Point Hors Ligne, 1989, p. 7 : « La névrose infantile se déploie entre un premier trauma, celui qu’occasionne l’amour du père et l’événement psychique grâce auquel cet amour se perd ; comment s’effectue cette sortie de la maison paternelle, cette fin d’une phase de latence ? N’est-ce pas en accomplissant un deuil que la névrose proprement dite commence ? »
[10]
J. Lacan,
La Relation d’objet, op. cit., p. 415.
[11]
J. Lacan,
ibid., p. 434.