2001
La clinique lacanienne
Inconscient : clivage ; sinthome : clinamen
[1]
Roberto Harari
« Le pliage est l’élément de la forme, l’atome de la forme, oui, son clinamen. »
M. Serres, Atlas.
« Plus les voix sont distinctes et opposées, plus le concert résonne merveilleusement. »
A. Silesius, Distiques du voyageur chérubinique.
« Personne ne rend à sa génération de service plus grand que celui, que ce soit pour son art ou pour son existence, que lui apporte le don d’une certitude. »
J. Joyce, Le Nouveau Drame de Ibsen.
Revenir sur une thématique psychanalytique qui « nous tient » requiert, au moins, une explication pour ne pas paraître limité et répétitif. Écoutons, à ce sujet, le conseil de Stephen Vizinczey : « N’écris pas sur ce qui ne t’intéresse point ; tu perdras de l’enthousiasme et tu gaspilleras tes efforts. Ne cherche pas des sujets ; ton sujet est celui auquel tu ne peux t’empêcher de penser. Il n’est pas facile d’être fidèle à ce à quoi nous tenons, mais si tu réussis à te faire plaisir, à ce qui est ton véritable moi, tu pourras écrire un livre qui plaira à des milliers de lecteurs. Il en est ainsi car, qui que tu sois, il est dans le monde des milliers de gens qui te ressemblent
[2]. » Eh bien, si cela est vrai pour la littérature, ce n’est pas moins vrai pour la psychanalyse, malgré la différence de genre et le nombre de personnes concernées. Bref, on peut dire que la question du sinthome et de ses innombrables implications soutient, depuis longtemps, mon intérêt indéfectible pour la psychanalyse. En ce qui concerne l’inconscient, je crois qu’il vise un problème que l’analyste se pose quotidiennement dans la direction des cures. Je consacrerai donc les lignes suivantes à faire quelques remarques sur certains points importants quant au lien – logique et clinique – entre les deux questions.
L’inconscient : dénomination, modus operandi, limitations, conséquences
Je voudrais reprendre les remarques de G. Goldschmidt, ignorées par plusieurs psychanalystes de langue espagnole, à propos de l’utilisation de l’article « le » placé devant le terme « inconscient ». Cet auteur signale l’inadéquation, l’équivoque, qu’implique l’emploi de
l’inconscient comme expression prétendument appropriée pour traduire, en français, le
das Unbewuste freudien. Pourquoi cela, si ce n’est qu’à la passivité connotée par le terme allemand, l’option française répond par un activisme inédit – véhiculé par la signification de l’article « le » –, qui ne laisse pas de doute sur le caractère masculin.
L’inconscient dessine, en effet, de brumeux et faux halos de signification
[3]. Certes, le français ne possède pas d’article neutre capable de transmettre – au-delà des inévitables « trahisons » inhérentes à tout passage de langue – le vocable freudien, tandis que l’espagnol en a un. C’est le cas, par exemple, des adjectifs nominalisés précédés de cet article :
lo bueno (ce qui est bon),
lo usual (ce qui est habituel),
lo bastante (ce qui suffit), et ainsi de suite
[4]. C’est sans doute aussi la condition de
lo inconsciente. Pourquoi, alors, l’expression
el (le)
inconsciente insiste-t-elle, comme un impératif inquestionnable, dans l’imaginaire social de tant d’analystes ? Il me semble que c’est aussi bien à cause des deux remarques précédentes que de l’influence du matérialisme ordinaire, acritique, réclamant substances, entités, entéléchies dont l’article défini rend compte rigoureusement (ce qui n’est pas le cas du neutre).
Ce fut pourtant Lacan qui, avec son habituelle lucidité, se saisit d’une autre inadéquation, situable, cette fois, dans l’allemand originel : il s’agit de l’inconvenance qu’il y a à désigner, au moyen du préfixe négatif
Un-, « in- » l’hypothèse de l’inventeur de la psychanalyse
[5]. En effet, en le nommant à partir de la négation de l’être conscient, l’affirmation freudienne est ainsi poussée, sans y prendre garde du côté du domaine périlleux de la vie organique de notre corps, pour autant que nous ne sommes guère conscients de son fonctionnement. Ainsi, cette désignation inappropriée fraie-t-elle le chemin à toutes sortes de tentatives incessantes pour résister à la psychanalyse. Pour cela, il suffit, comme on y est de plus en plus souvent encouragé, de penser et d’opérer de manière biologisante sur la condition humaine.
Par ailleurs, il faut signaler que la dépendance du conscient – impliquée dans la désignation
inconscient – laisse également des traces dans la postulation freudienne. Car le conscient – le fait de l’être – connote de la clarté, de l’articulation, le soutien du moi, la croyance à son autonomie « naturelle », de même qu’une stagnation formelle des caractères de « soi-même » et du monde. Le conscient – sans le savoir, bien entendu – voit donc retourner le fantasme après son implantation « vissée » dans le cadre de la réalité
[6] ; par ailleurs, il se sert des mots, qui font croire à l’ontologie du moi – en et à son être – comme véhicule, comme instrument, qu’il croit manier comme un marionnettiste.
On me dira que tout cela caractérise le conscient ; pourquoi donc l’étendre à l’inconscient ? C’est encore Lacan qui postule de manière cohérente, rigoureuse et audacieuse, que ces éléments rendent également compte du procédé habituel supposé à l’inconscient. Voyons, à ce sujet, un petit fragment de son raisonnement extrait du
Séminaire « Le Sinthome ». Il y soutient qu’à partir de l’affirmation freudienne « […] il y a de l’inconscient » – ce qui constitue une parfaite affirmation thétique
[7] –, personne ne pourra jamais se reconnaître « […] dans ce qu’on est », mais « dans ce qu’on a ». Pourquoi ? Lacan signale, en dépassant et en récusant l’imagerie du vécu à travers l’analyse
linguistérique, que « […] ce qu’on est c’est de l’ordre […] de la copulation ». Certes, la copulation ne signifie pas seulement le coït, mais aussi le verbe « être ». Autrement dit : il y a copulation sexuelle, mais également copulation logico-linguistique au sens lexical du vocable
[8]. C’est pourquoi
copulation définit aussi bien le « terme qui unit complément et sujet » que l’« attache, le lien d’une chose à une autre
[9] ». On saisit par là comment la topologie nodale – moyennant la référence à l’attache, à la liaison – est tacitement présente dans cette caractérisation. Il existe une chaîne sur laquelle s’écrit la copulation et qui est connue sous le nom de « olympique » (ou de Hopf) :
Figure 1
Comme on pourra le remarquer, on peut arriver, moyennant le tremplin ou le gond impliqué par le verbe être – qui nous fait copuler avec un prédicat –, à affirmer n’importe quoi, sans nécessairement craindre le dénouage de l’un des chaînons, comme c’est le cas, au contraire, du nouage qui définit la chaîne borroméenne. Dans cette dernière, on le sait, toute coupure dénoue tout à fait la structure, ce qui n’est pas le cas de la chaîne olympique : il peut y perdurer une liaison entre deux des trois anneaux, selon le type de coupure pratiquée.
Mais comment opère une chaîne olympique dans le champ de la copulation ? Les exemples de Lacan ne sont pas dépourvus de paradoxe ni d’ironie. Ils réalisent la copulation d’un sujet auquel est adjoint un attribut ou un prédicat insolite : « Feu froid », ou « […] la lumière n’est pas plus obscure que les ténèbres, et inversement ». Autrement dit : pour autant que prévaut l’articulation – en l’occurrence, comme souci de correction syntaxique –, nous sommes sur le terrain de la métaphore, c’est-à-dire, sur le terrain de la substitution. Eh bien, cette dernière, poursuit-il, « […] c’est la façon qu’a l’inconscient de procéder ». Ceci, évidemment, parce que c’est la métaphore qui règne dans l’inconscient – comme une double synecdoque
[10] –, ce qui n’est possible qu’à travers la suprématie de la paire signifiante minimale

. Or, il se trouve que ces signifiants ont un rapport olympique entre eux, lequel est propre à la chaîne qui les nomme, ou chaîne signifiante :
Figure 2
C’est pourquoi, lorsque Lacan – en février 1972 – introduit la chaîne borroméenne à trois – laquelle requiert, d’emblée, deux consistances superposées, où aucune ne passe par le trou de l’autre –, l’autre chaîne, la chaîne olympique, entre dans une crise aussi inexorable que celle de l’articulation nécessaire, imprescriptible jusqu’alors, entre deux signifiants (« il n’y a pas l’un sans l’autre »). Voici donc la position de départ de la chaîne borroméenne à trois :
Figure 3
Bref, si l’inconscient, au moyen de la métaphore, conduit vers la copulation, son efficacité consiste, à strictement parler, à nous lier à une prédication d’« être » (à la manière olympique). Or, cet « être » présumé, s’avérant prisonnier du jeu du signifiant et soumis à lui, ne parvient pas à « lester » son glissement métonymique infini en fonction du poids du réel. C’est pour cela que son action ne va pas au-delà de donner « […] des traces, dit Lacan, non seulement qui s’effacent toutes seules, mais que tout usage de discours tend à effacer ; le discours analytique comme les autres
[11] ». Par conséquent, la marque distinctive qui prévaut dans l’inconscient se définit par son aspect évanescent, fugace, transitoire, voire même diffus et/ou confus (les traces pouvant se superposer, perdant par là leur autonomie et parvenant à dessiner une combinaison neutralisée, annulée dans son efficacité). Nous dirions en termes de Lacan que
l’inconscient est possible pour autant qu’il cesse de s’écrire.
Explicitons à présent quelques conséquences, rarement soulignées, pouvant dériver de l’introduction de la chaîne borroméenne.
D’abord, il ne faut pas négliger l’appréciation selon laquelle le circuit en rupture de Lacan se fait grâce à la mise en place du même vocable : chaîne (signifiante, borroméenne). Qu’est-ce que cela implique ? Il me semble que cela signale, une fois de plus, les limites et les risques entraînés par une écoute homonymique, dans la direction de la cure. Car il est évident qu’avec la chaîne, on peut « copuler » indéfiniment – à travers la polysémie –, quoique, dans chaque cas, cela ait un rapport de disjonction avec ce que dénote l’autre vocable.
Ensuite, il y a lieu de remarquer que rompre avec le nouage olympique copulateur, métaphorique et donc inducteur de confusion et de parole vide – propre au binarisme à l’œuvre dans S1 et S2 – entraîne en soi une nouvelle cassure : celle de la logique phallico-œdipienne qui divise les êtres parlants en phalliques et châtrés. Ainsi, moyennant le nouage borroméen, la considération d’une jouissance non phallique est fondée, de même que l’introduction d’une logique ternaire (donnée par l’enchaînement borroméen des trois registres).
En troisième lieu, nous pourrions nous demander pourquoi l’écriture S1-S2 subsiste dans l’enseignement de Lacan, alors qu’il a lui-même critiqué, en 1973, la chaîne signifiante comme étant une « erreur
[12] ». Or, si nous le lisons attentivement, on peut vérifier que S2, par exemple, cesse d’être le signifiant second comme celle de la notation du savoir (lequel, du fait d’être articulé, implique le « au moins deux »). Qu’est-ce qu’écrit S2, par la suite ? Eh bien, qu’il en « ensemble » deux, par exemple
[13], ou encore qu’il connote le « double sens », en tant que différent du sens univoque ou S1
[14]. Ce qui signifie que S2 est un lieu de convergence de deux et non plus le second terme de la série. Autrement dit : S2 évoque la constitution de mots, ou de morceaux de ceux-ci, capables d’entrer dans un rapport – pouvant être scindé, certes – à caractéristiques homophoniques, formé de
mots valises inventés par Lewis Carroll (procédé crucial pour la cure analytique sur lequel nous reviendrons plus tard).
Disons finalement que la chute du binarisme installe également une crise profonde au sein de la paire propositionnelle toujours présente : vrai/faux. En effet, une nouvelle catégorie fondatrice émerge dès lors : celle de l’indécidable qui « serre », au moyen du paradoxe, la position subjective. Ou bien : plus de dialectique, plus de contradiction de type complémentaire, plus d’« ambivalence » urbi et orbi. Ce qui ouvre la voie de la suppléance.
Σ, S.
Entre symptôme et sinthome se profile, face à l’écoute, un rapport homophonique évident qui requiert, comme toujours, une répétition et une écriture pour être cerné. Toutefois, ils sont nombreux les analystes qui, sous l’effet d’une soumission acritique désespérante face à la copulation ontologisante, pensent que l’un
est l’autre. C’est-à-dire qu’ils sont identiques et échangeables. Ce recours typique de l’éclectisme soutient l’
épistémè – explicite ou non, peu importe – selon laquelle « la réalité » est la même et une seule, si bien que les termes par lesquels elle est désignée ne comptent pas beaucoup, parce que « au fond, c’est la même chose »
(sic). Tout cela est remplaçable, bien évidemment, tout est métaphorisable, tout est donc justifiable et rationalisable pour autant que la copulation se soutienne. Sans doute l’écoute analytique de ceux qui ne supportent pas les différences doit se centrer sur des traces fugaces évoquées, aussi effaçables que doivent l’être leurs interventions « analytiques », étant donné que l’olympisme ubiquiste proposera d’incessants dérapages ne saisissant pas l’implication subjective – responsable, bien entendu – de l’analysant. Parce qu’il se trouve que si, au dire de Lacan, « […] le symptôme
est une métaphore
[15] », ce dernier entre dans le domaine du réversible – dans la mesure où les termes peuvent toujours s’échanger, comme dans toute métaphore – rendant compte ainsi de l’opération psychanalytique qui consiste à rendre conscient l’inconscient lequel fut – réversiblement – (pré)conscient. C’est pourquoi le symptôme lui aussi, du fait d’être métaphorique, dépend de la métaphore paternelle ; ou si l’on veut, du Nom-du-Père et de l’amour – éternel ? – pour et envers celui-ci
[16].
Le sinthome, en revanche, ne pratique pas la substitution, en tant qu’événement psychique
novateur
[17], parce qu’il supplée, il ajoute. Comme générateur d’une jouissance à laquelle il ne peut renoncer – « tout mais pas ça » –, son inscription ne fait donc pas partie du symbolique réversible. Il y a lieu d’affirmer, d’ailleurs, qu’il est irréversible. Ceci, non pas à cause des caractères de la stabilité et de la persistance, mais du fait de la
non recherche d’une réponse à la (non) énigme générée par la constellation soutenant la « propre » position subjective. C’est en fonction du sinthome que le doute, l’inhibition, l’hésitation, la procrastination sont contrecarrés ; on peut marquer à la place l’affirmation, le mouvement, la pensée, le
savoir-y-faire-avec. En somme, l’efficacité de l’acte s’y dégage en provoquant un
événement (Badiou)
[18]. Le Symbolique et l’inconscient dont le premier rend compte n’arrivent, en revanche, qu’au commencement du faire, ce qui signale leur insuffisance, leur relativisme et leur partialité, mais non pas leur impropriété ou leur exclusion radicale dans la direction de la cure. Nous reposons donc la question : comment poser alors le rapport entre le Symbolique (S) – où nous localisons l’inconscient et l’une de ses « formations » : le symptôme –, entre le Symbolique et le sinthome (
Σ) ? Par exemple : disjonction inclusive, disjonction exclusive, conjonction, implication unilinéaire, implication réciproque ?
Je consacrerai les lignes suivantes à cette élucidation.
Tout d’abord, il y a lieu de ponctuer la façon dont Lacan dispose ce rapport. Ou mieux encore, comment il l’écrit topologiquement, détournant de la sorte les clichés logiques que nous venons d’énumérer. Ainsi, il situe ces termes au moyen de cercles superposés et rabattus qui composent entre eux un faux trou
[19] :
Figure 4
Pourquoi faux ? Parce que les deux consistances sont indépendantes, aucune ne passant par le trou de l’autre ; en effet, elles ne copulent pas. À première vue, on dirait un trou, mais une fois les chaînons immergés dans l’espace, et exposés à des torsions, on s’aperçoit de la fausseté du trou, car les consistances se séparent, montrant qu’elles ne formaient pas une chaîne olympique. Par conséquent : a priori, sinthome et Symbolique (ou inconscient) ne maintiennent pas de rapport. C’est-à-dire qu’ils ne s’assemblent pas sans raison, à la manière du soutien erratique de la copulation. Cependant, si une troisième consistance traverse le faux trou, ce dernier se vérifie en tant que réel, l’enchaînement borroméen à trois chaînons se soutenant à présent :
Figure 5
Il est important de pointer comment la logique binaire, bijective, bivalente est mise de côté par cette précision. Le faux trou – inexorable, aux yeux de Lacan, pour une compréhension correcte de la chaîne borroméenne – n’est qu’une disposition autre des termes, non plus pris dans la chaîne signifiante, mais libres entre eux. Libres entre eux, mais comme en souffrance virtuelle d’un nouvel élément qui ne peut être quelconque et dont la place était déjà préfigurée. Sa place, certes, mais pas sa nature, celle-ci étant singulière et imprévisible.
C’est pourquoi le faux trou connote un ensemble ouvert qui « convoque » un enchaînement paradoxal, étant donné que la troisième consistance ne passe pas non plus par le trou des deux autres, mais par le faux généré par les deux. Ainsi, le faux devient-il vrai, objectant aussi bien à l’essentialisme qu’à la dialectique. À vrai dire : il s’oppose autant à l’essentialisme qui conduit à la dialectique que la dialectique qui requiert l’essentialisme pour condition. Et ceci, non pas à la manière de cette tromperie logique connue sous le nom d’implication matérielle, selon laquelle d’une fausse prémisse découle une conclusion vraie, du type : « Si je suis Lao-Tsé, je suis donc en train d’écrire ce texte. » Non, car la monstration topologique est réelle, dans la mesure où il est impossible que, la troisième consistance passant par le faux trou, une chaîne borroméenne à trois ne se soutienne pas. Or, la tromperie logique est tributaire de la copulation signifiante et donc du mensonge
[20].
Cependant, je pense qu’à cette précision de Lacan, utile pour appréhender le fonctionnement de la position subjective propre au sinthome consolidé, il faut ajouter maintenant un éclaircissement quant à la conjoncture qui précède logiquement le moment où les deux consistances se positionnent pour donner lieu à un faux trou.
À cet égard, la ponctuation est centrée sur le « désabonné de l’inconscient
[21] ». J’ai eu l’occasion d’exprimer que le désabonnement renvoie à un abonnement préalable, soit l’arrêt de la réception sérialisée – plus ajustée dans le temps – d’un bien par un sujet qui tente de récupérer la jouissance au moyen de ce à quoi l’abonnement le fit accéder grâce à un paiement préalable. Cet arrêt n’annule pas, bien entendu, l’événement, mais le relègue à la petitesse d’une jouissance passée et abandonnée. Une fois tombé, un détour différentiel – de l’inconscient, en l’occurrence – commence à rendre possible, par
épigenèse, le sinthome, entendu de la sorte comme vecteur
dissipatif
[22]. Néanmoins, ce détour fondateur dans sa différence croissante n’opère que par l’action d’une coupure propre à la pulsion de mort. Celle-ci est responsable de la dissipation de l’énergie, la rendant ainsi libre – je lis cette dernière dans un ordre opposé au freudien – pour l’appliquer au sinthome, une fois les
fixions inconscientes cassées. Au dire de Serres – dans sa célèbre lecture de Lucrèce – « […] tout peut naître de la déviation ». Et par le biais de cette déviation, qui touche à l’équilibre, l’inconscient « structuré comme un langage » n’est que le
clinamen qui ne peut être postulé que dans un système ouvert. C’est pourquoi il est aux antipodes de la répétition, différent de l’universel. Car l’universel accepte deux versants, tous deux inadéquats pour notre praxis psychanalytique : 1) « Lorsque tout a le même sens, il n’y a pas de sens. » 2) « Lorsque tout bouge dans tous les sens, il n’y a pas de sens. » Est-ce là ce que propose le dernier Lacan lorsqu’il lutte contre le sens et son éventuel « grossissement » iatrogénique de la part de l’analyste ? mon avis, compte tenu de ce qui est exposé dans
L’insu… à propos du S2 en tant que double sens (dans la poésie, dans la psychanalyse), il y a lieu de soutenir, avec Serres, que « […] le sens est une bifurcation dans l’univocité
[23] ». Ce qui revient à assurer aussi bien que le sens est double, que les parallèles n’écrivent pas rigoureusement la circonstance évoquée. Ce « […] nouvel Imaginaire » instaurateur du sens
[24] s’écrit donc de la sorte :
Figure 6
J’ai souligné le point de bifurcation – de bas en haut – afin d’y lire aussi la confluence – de haut en bas –, ce qui permet de postuler ce point comme la localisation – écrite – du tourbillon aspirant-poussant. Ainsi que j’ai déjà eu l’occasion de le développer, je réitère donc que la modalité du sinthome est tourbillonnaire
[25].
Dans notre praxis psychanalytique
Tourbillonner est, pour ainsi dire, le procédé moyennant lequel l’analyste peut sinthomatiquement lutter autant contre la prégnance du sens univoque – où s’équivalent le lexique et le « dictionnaire des symboles » –, que contre la croyance à l’ouverture envers tous les sens. En ce sens, j’ai déjà signalé l’importance à accorder à l’invention de
signifiants nouveaux. Pour ce faire, la phonétisation de la lettre – en se souciant de l’unité de son et de sens –, l’écoute et le travail avec l’homophonie, ainsi que la construction et la déconstruction de la synthèse disjonctive propre aux mots valises constituent des recours incontournables pour travailler – à partir d’un anneau plutôt Réel que Symbolique – dans notre praxis. Car il s’agit, pour l’analyste, que son intervention fasse « sonner » bien plus que « résonner » – le fait de « résonner » impliquant des retrouvailles –, autre chose que le sens, afin de générer une violence légitime, poiétique, envers la langue consolidée. Ce qui ne comporte plus, ou plus seulement, une interprétation imprégnée de la tendance herméneutico-copulative traditionnelle, mais un forçage
[26]. Celui-ci réside dans la rupture de l’identité phonatoire des signifiants, dans le travail fécond avec la polyphonie, la répétition surprenante et troublante, l’« exploitation » de la potentialité du langage. Pour cela, l’analyste ne travaille guère avec son inconscient, ainsi que beaucoup le soutiennent encore, mais avec les « paroles imposées » qui « viennent à lui », qui lui surviennent, qui l’assaillent, en raison de leur condition sinthomatique. En effet, s’il travaille avec son inconscient, il ne cessera pas de « s’autoriser » hystériquement à travers ses formations déterminées par la langue courante ; ainsi ne fera-t-il pas plus qu’une psychanalyse (?) projective. En revanche : s’il extrait la lettre symptomatiquement incarnée dans la langue – en écoutant
lalangue – il pourra s’autoriser à « chiffonner » les mots
[27], sans présupposer pour autant un « texte de base » quelconque inscrit dans un « appareil psychique » fort questionnable.
Ces brèves remarques s’inscrivent dans le cadre du projet de contribuer à une configuration de la
psychanalyse post-joycéenne
[28]. En effet, l’apologue joycéen, menant le tourbillonnaire
clinamen de la lettre à son paroxysme, nous invite, pour sa part, à la jouissance du « parlage
[29] » plutôt que de succomber à la jouissance névrotique de l’inconscient qui nous détermine symptomatiquement moyennant le serrage opéré par la langue et la chaîne signifiante. Certes, ce n’est pas la parole communicative qui refoule la potentialité du langage, mais la parole qui se submerge, s’imprègne et tourbillonne en elle. Parlage : il s’y trouve, à mon avis, par la voie de la « réinvention », la possibilité de faire durer la psychanalyse
[30].
[1]
Traduit de l’espagnol par Gabriela Yankelevich.
[2]
S. Vizinczey, « Los diez mandamientos de un escritor », Journal
Página/12, Suplémment « Radar », Buenos Aires, 15 septembre1996.
[3]
G. Goldschmidt,
Quand Freud voit la mer. Freud et la langue allemande, Buchet-Castel, Paris, 1988, p. 35-40.
[4]
T. Gracián,
Enciclopedia gramatical del idioma castellano, Claridad, Buenos Aires, 1966, p. 82.
[5]
J. Lacan, « Position de l’inconscient »,
Écrits, Le Seuil, Paris, 1966, p. 830.
[6]
R. Harari,
¿ Qué sucede en el acto analítico ? La experiencia del psicoanálisis, Lugar Editorial, Buenos Aires, 2000, p. 232-235.
[7]
J.-C. Milner,
Les Noms indistincts, Le Seuil, Paris, 1983, p. 7.
[8]
J. Lacan,
Séminaire « Le Sinthome », 23, séance du 16 mars 1976, inédite. (Dorénavant :
S. 23).
[9]
Real Academia Española,
Diccionario de la lengua española, Espasa-Calpe, Madrid, 1970, p. 359.
[10]
R. Harari, « Metáfora : ¿ tema y fora ? »,
¿ De qué trata la clínica lacaniana ?, Catálogos, Buenos Aires, 1994, p. 43-45.
[11]
J. Lacan,
S. 23,
id.
[12]
J. Lacan,
Séminaire « Les non-dupes errent », 21, séance du 11 décembre 1973, inédite.
[13]
J. Lacan,
S. 23, séance du 18 novembre 1975, inédite.
[14]
J. Lacan,
Séminaire « L’insu que sait de l’une-bévue s’aile à mourre », 24, séance du 15 mars 1977, inédite. (Dorénavant :
S. 24).
[15]
J. Lacan, « L’instance de la lettre dans l’inconscient ou la raison depuis Freud »,
Écrits (cit.), p. 528, italiques dans l’original.
[16]
J. Lacan,
S. 23, séance du 11 mai 1976, inédite.
[17]
R. Harari,
¿ Qué sucede en el acto analítico ?… (cit.), p. 229-232.
[18]
Les autres notes sur cette notion ne peuvent pas se résumer en quelques mots ; d’ailleurs, leur analyse mériterait une digression guère valable dans ce contexte. Cf., à cet égard, A. Badiou,
L’Être et l’évènement, Le Seuil, Paris, 1988.
[19]
En fait, s’il est question de construire un faux trou immergé dans l’espace – avec des cordes, par exemple –, les cercles superposés – tels que les présente la figure 4 – constituent le pas initial, préalable au rabattement d’arrivée.
[20]
J. Lacan,
S. 24, séance du 15 mars 1977, inédite.
[21]
J. Lacan, « Joyce le symptôme I », en
aa.vv.,
Joyce avec Lacan, Navarin, Paris, 1987, p. 24.
[22]
G. Nicolis – I. Prigogine,
À la rencontre du complexe,
puf, Paris, 1992, p. 160 et suiv.
[23]
M. Serres,
El nacimiento de la física en el texto de Lucrecio, Caudales y turbulencias, Pre-Textos, Valencia, 1994, p. 162 et 171.
[24]
J. Lacan,
S. 23, séance du 16 mars 1976, inédite.
[25]
R. Harari, « Le sinthome turbulent et dissipatif »,
La Clinique lacanienne : n° 1, Érès, Toulouse, 1996, p. 39-51.
[26]
J. Lacan,
S. 24, séance du 19 avril 1977, inédite.
[27]
J. Lacan,
S. 24, séance du 17 mai 1977, inédite.
[28]
R. Harari,
Les Noms de Joyce, L’Harmattan, Paris, 1999, p. 253.
[29]
J. Lacan, « C’est à la lecture de Freud », en R. Georgin,
Lacan, Cistre, Petit-Roeulx, 1984, p. 13.
[30]
J. Lacan, « Conclusions du congrès de Paris de l’
efp » (1978),
Petits écrits et conférences, s/r, p. 176.