2001
La clinique lacanienne
Piccolo et son moulin à paroles
[1]
Hanna Khalfon
À partir d’une réflexion sur le droit du sujet à la parole, le devoir et le droit de la parole, la question qui se pose ici est : comment un sujet s’autorise-t-il à la parole ? Qu’est-ce qui opère dans une cure ? Par exemple, dans une cure d’enfant psychotique comme le petit Piccolo dont le symptôme majeur est un usage du langage sans sa qualité d’adresse, comme moulin à paroles vides.
Dès la première séance, dans un débit de phrases incongrues, et pendant que sa mère présente la structure de la famille, Piccolo pose la question : « Qui c’est qu’est avant ? Y ou I ? » et il continue son activité. Puis : « Je croyais qu’elle était dans mon lit. »
Son frère Y. a six ans de plus que lui tandis que sa sœur I., née trois ans avant lui, est morte d’une coqueluche à l’âge de un mois
[2].
Une question de jumeaux associée à l’enfant mort va devenir,
après coup, une idée récurrente dans les éléments de la cure. L’énoncé de départ, « Je croyais qu’elle était dans mon lit », est apparu comme une croyance délirante de la présence de cette sœur morte dans son lit. Dans son lit voulait dire : à sa propre place, en son corps. Il n’avait peut-être jamais entendu parler de sa sœur en ces termes, en donnant le mot pour la chose morte. Plusieurs confusions dans le temps sont repérables, comme si « avant » voulait toujours dire la même chose pour lui
[3].
D’où son identification à l’enfant mort, son identification à une fille et son identification comme jumeau imaginaire de son frère. C’était comme si la mort de la sœur constituait pour lui le temps zéro d’une gémellité imaginaire.
La question : « Qui parle en lui ? » m’a amenée à constituer par écrit la généalogie de la famille et nous avons longuement parlé de chacun de ses membres, tant la parole de la mère ne tarissait pas. Ces séances se passaient dans un bain de paroles, questions et réponses commentées, selon les cas, et retraduites pour lui
[4].
Souvent, il m’est arrivé de l’appeler comme son frère Y. tant il parlait de lui comme un jumeau parle de son autre : comme son compagnon de route et comme son double.
Identifié
[5] à l’enfant mort, il faisait le mort comme sujet de son discours, sur le plan du dialogue et de l’interlocution. Sur le plan psychique, c’était comme s’il n’y avait aucune barrière, pas de refoulement, et que « ça » parle pour lui, à travers lui, quand le sujet est ailleurs, perdu dans les limbes d’une parole sans corps, parole vide. L’enfant mort, ce serait lui dans son « je », « elle » dans son corps… tandis qu’il peut incarner n’importe quel objet.
Piccolo était très difficile à entendre car il débitait des mots et des phrases sans lien entre eux… en tout cas, sans lien apparent. Il est difficile de rendre compte de ce qu’il éprouvait, son agitation excessive, son débit de paroles, sa gestuelle réglée ou déréglée par rapport à son dire. À certains moments, je réussissais à relever quelques petites phrases de-ci, de-là, à les noter par écrit. Tant d’incohérences le traversaient… Et son corps avait été l’objet de bien des interventions chirurgicales à cause des incohérences de ses malformations (ventre, cœur et pieds). Cela fait beaucoup pour un seul homme !
La question de la première séance, adressée à qui l’entendra, révèle son symptôme majeur. Dans la réalité telle qu’elle est partagée à l’école, il se laissait taper sans se défendre et l’on pourrait se demander quel corps il offrait aux coups. Plus tard il a imaginé que c’était son père, trop violent, qui avait tué sa sœur. Il ne fallait en parler à personne. J’ai respecté cette demande, y compris quant à la violence du père. Sa demande était plutôt un ordre, que j’ai entendu, sur le moment, comme une parole de sujet, exigeant donc le respect.
Cette nouvelle croyance lui a permis de sortir de sa folie identificatoire à la morte qui, de plus, était d’un autre sexe, tandis que l’identification au jumeau imaginaire pouvait le protéger quant à son sexe de garçon. Il ne donnait que des exemples de ce qu’on appelle les « vrais » jumeaux
[6], introduisant la question de la différence et de l’identité, liée intimement à celle du dedans /dehors, question en relation avec son problème d’être né avec les intestins ouverts.
Ces deux identifications, l’une réelle, l’autre imaginaire, le protégeaient d’une castration vécue comme mortelle (elle est morte), d’être la fille morte dans la paire de jumeaux imaginaires impossibles. Ça ne pouvait que le rendre fou de naviguer dans les eaux troubles de ce qui était une interprétation bien à lui de sa réalité de sujet dans son histoire, elle-même bien troublante
[7].
Il m’a semblé qu’il s’est constitué un père imaginaire dans la personne de son grand-père maternel. La lignée paternelle n’ayant pas encore pris corps pour lui, elle n’était pas structurante. Quand il dit que son frère aîné porte le nom de son oncle maternel (qu’il présente comme un copain), il pose toujours la question de ses origines et des liens (quasi) incestueux qui en découlent. C’est ainsi qu’il en arrive à confondre les générations. « C’est moi le papa… C’est moi Jean. » Il était Jean et les gens dans ses jeux, tandis que le grand-père était le père « pépère ». Pépère veut dire « calme » en langage populaire. Le père de Piccolo, que je n’ai jamais rencontré, était « en impasse » : peut-être y avait-il de véritables impasses dans sa filiation dont seuls les parents ou grands-parents auraient pu découvrir ou dévoiler les énigmes…
Mais, si Piccolo pouvait entendre la castration comme réelle dans le nom alors qu’elle n’est que symbolique, il pouvait donc entendre aussi d’autres sons de cloches symboliques.
Et si ses paroles étaient vides de sens, elles devenaient des paroles pleines dès qu’il trouvait du sens, pendant les séances !
Souvent, j’étais découragée face à la fermeture des parents qui avaient bien des choses à cacher. Et lui, n’avait pas le droit de parler de ces choses interdites de parole
[8].
Il s’était fait comme un devoir de parler sans arrêt, comme s’il jouait à répéter les mots des autres, avec leurs voix, à « tue-tête »… et il a rencontré le droit de parler comme il était, dans sa différence, avec son délire qui pouvait être entendu comme un discours ayant son sens, ses raisons, sa logique inconsciente, privée. J’essayais de donner du sens à cela en le considérant comme une mise en scène. C’était difficile.
Un jour, mon bureau avait été repeint et sentait encore très fort la peinture, l’odeur était pénible et presque enivrante. C’est alors que dans son discours sans sujet, j’ai entendu putois. Il avait apporté un ours blanc de chez lui et il s’était mis à manipuler des objets qui étaient là. Dans sa mise en scène, il y avait deux putois. Je lui dis : « Ah ! tu dis que ça sent la peinture ici et que ça pue ici. Pue toi… Tu pues… Je pue… Ça pue ici…
– Oui, ça pue la peinture. Pourquoi t’as fait ça ? »
C’était la première fois qu’il répondait directement et qu’une interlocution se produisait
[9]. J’ai pensé que ce
putois disait bien plus et qu’il venait de s’autoriser à une parole pleine.
Du droit à la parole et du droit de la parole
Penser la catégorie du devoir par rapport au droit – dans le sens d’autorisation – exige de poser son opposé : l’interdiction. D’un côté, le droit pour un sujet, avec son devoir de le prendre, de l’autre le droit juridique avec son énonciation de l’inter-dit, ou encore, parole d’un sujet identifié à son surmoi opposée à la parole d’un sujet libre de penser…
Il s’agit d’un droit à la parole comme le droit au repos, au chômage, au travail, au penser. Le droit de parole est un fait de justice, tandis que le droit à la parole est un fait du sujet désirant.
Qu’est-ce que parler vrai pour un sujet ? Qu’est-ce qui l’en empêche ? Qu’est-ce qui le fait taire ? Comment un sujet arrive à s’autoriser à parler, dans une cure par exemple, quand tout concourt, dans l’environnement de sa réalité quotidienne, à n’y entendre que du non-sens, comme pour le petit Piccolo ?
Paroles vides et paroles pleines se distinguent à partir de l’accueil qui leur est fait par l’Autre et par les autres. Entendre et donner du sens aux balbutiements revient avant tout à la mère ou plutôt à la « mère-environnement » comme le dit Winnicott
[10], celle qui permet à l’enfant de naître à la parole, grâce à celles qu’elle lui adresse et des soins qu’elle lui prodigue : du corps, de la voix, des mots qui donnent du sens, du désir d’être porteur des mots de celui qui parle sans savoir ce qu’il dit, avec son corps /esprit inconscient…
Holding,
handling,
object presenting…
Quand cette dialectique est arrêtée, c’est qu’il y a eu une fixation à des traumatismes non résolus. A-t-on jamais fini de dissoudre les effets du trauma sur la liberté de penser et d’agir selon l’éthique humaine ?
Il y a les paroles tues et celles qui tuent, comme dans la psychose, celles qui sont arrêtées dans l’espace-temps inconscient du traumatisme. Elles sont nombreuses, parfois, pour un même sujet. Il y a celles du sujet en position antisociale. Il y a aussi les paroles qui donnent du sens et qui, avec leur sens aigu de la justice, offre une médiation.
L’une des alternatives du droit de parole pris par le sujet serait par exemple : parole ou acte antisocial en place de parole adressée à l’environnement : ce à quoi le sujet a droit (subjectivement), il le prend (objectivement)
[11]. Il s’agit de la question du don et de la perte : ce qui n’est pas donné est perdu. L’antisocial a perdu ce qu’il cherche à retrouver, c’est-à-dire qu’il a fait une expérience, structurante pour lui, du lien avec le maternel. Mais, l’ayant perdu, il est poussé à le prendre dans l’environnement social. Il commet des petits larcins comme prendre de l’argent dans le sac de sa mère, jusqu’à des délits plus importants comme voler dans les magasins. Parfois, la tendance est simplement une impulsion à faire des achats pour « compenser » la perte imaginaire. Les larcins sont liés à des résurgences du sentiment de perte du lien avec le maternel. Il n’y a pas de parole sur cette perte, elle est seulement vécue par réminiscence et agie comme un droit de prendre ce qui est considéré comme un dû. Puis s’instaure le sentiment illusoire d’avoir gagné ce quelque chose qui a été perdu. Mais cela ne dure pas et
ça recommence pareillement, de manière cyclique.
Une alternative peut être le balancement du corps ou le moulin à paroles. Pour le psychotique à tendance autistique, ce à quoi le sujet a droit (maternage par exemple), il l’est, il est le maternel pour son corps propre, envers lui-même dans un geste d’auto-bercement. Le corps aussi est structuré comme un langage, selon Dolto. Le moulin à paroles a la même valeur que les balancements psychotiques dans l’identification avec du maternel, qui vient constituer l’enveloppe même du corps comme une peau recouvrant la peau psychique écorchée. L’identification est « réelle » (au sens férenczien de l’introjection de l’agresseur). C’est une identification non structurante, aliénante, impossible parce qu’elle est prise dans un lien avec le corps propre, sans Autre, comme pour sauter par-dessus la coupure du lien. Le balancement constitue une double tentative : celle du saut par-dessus la coupure et son ratage en même temps, comme une chute, tandis que l’illusion de retrouvailles avec le maternel, grâce au balancement (corporel ou langagier), reste hors psychique ou le borde seulement puisqu’elle ne se traduit que par une gestuelle du corps sans parole ou avec des paroles désincorporées. La « privation du lien » est plus radicale que pour l’antisocial : il s’agit du « non exister ». La parole sur le corps et sur le maternel est entravée, car l’Autre n’est pas constitué comme autre, mais introjecté comme soi-même.
Y a-t-il une parole possible sur cette perte radicale ?
Il n’y a pas de cris possibles. Ou alors le cri prend tout l’espace comme dans le tableau Le Cri de Munch. Il y a échec de la mise en parole de la privation. Le corps a pris le relais en tant que motricité/organe de la parole, hors de sa substance nommante et séparatrice. Ainsi les mots de Piccolo envahissaient l’espace analytique. La pensée du cri apporte son éclairage sur la scène : les mots prennent sens comme un cri. Un cri reconnu comme tel et nommé comme désir de trouver de l’autre fait acte de parole. Un cri reconnu comme tel devient pensable ou figurable en peinture et donc symbolisable.
Une alternative est de s’autoriser à parler et à se taire, de prendre la liberté de parole. Le droit du sujet est ici celui de « s’autoriser », à partir de la liberté de penser conquise par et avec la psychanalyse.
Considérer le père symbolique comme mort impose le devoir de faire exister le symbolique.
De ce point de vue, quand le père est mort, le sujet reçoit en héritage symbolique le devoir de transmettre ce qu’il a reçu de lui et des pères de son histoire avant lui. C’est seulement lorsque le sujet s’empare de ce devoir comme d’un droit qu’il peut, à son tour, transmettre cet héritage. Il le fait sous l’effet de son propre devenir et non sous la pression du surmoi, lequel est toujours envahi par les impératifs des imagos agressives des représentants parentaux. Le droit est aussi de dire non aux menaces enregistrées, refoulées ou éclatées qui reviennent comme déguisées en terme de « Je dois », « Il faut », etc.
La pression du devenir est à l’opposé, dans la mesure où il s’agirait plutôt d’une poussée qui viendrait de l’enceinte du symbolique, et du passé vers le présent.
Et si le surmoi n’entrave pas la marche ni le processus du « devenir-sujet-s’autorisant », le sujet peut alors devenir sujet de son histoire, dans l’histoire de l’humanité. Il participe alors de cette humanité en parlant et en désirant, en agissant selon son éthique et non selon un surmoi rigide. La souplesse que le surmoi acquiert, à la faveur de l’analyse de la culpabilité inconsciente d’être vivant en ce monde-là, permet de passer de la morale à l’éthique en un sens beaucoup plus élevé de civilisation. Il s’agirait alors d’un devoir qui s’élève au rang d’un droit du sujet qui ne peut que s’autoriser à la parole et l’affirmer.
C’est par la médiation de l’autre que peut venir le droit à la parole, en passant par les mots de l’autre. L’enfant a un sens aigu de la justice. Quand l’adulte ne respecte pas la loi et l’enfant, sa survie dépend parfois de sa capacité à faire le choix d’avaler les injustices, et, d’une certaine façon, de les effacer, en sauvant ce qui reste du lien à cet autre dont il dépend. Quand l’intervention de l’adulte est juste, l’enfant peut prendre ses paroles et les faire siennes, sans dommage. Il s’agit aussi de nommer les affects pour qu’il les reconnaisse comme pouvant être nommés, dans une reconnaissance partagée de ce qu’ils sentent comme sentent les humains.
Par exemple, le moment de la découverte du goût amer dans la bouche est inouï. Cela permet une rencontre avec le monde par la médiation du goût, surtout quand on est petit. Le goût des choses du monde que le nourrisson met dans sa bouche détermine la première distinction des choses entre elles. Et c’est seulement quand le mot « amer » vient à la bouche que le goût amer se reconnaît.
Quant au premier contact avec le monde ex utero, il est de l’ordre d’un respir forcé, fort de l’entrée de l’air du monde en soi, respir, air, cri. C’est surprenant et ça vous arrache brutalement du cocon in utero. Ici, la parole vient avec le cri, entendu avec « bon sens » ou « common sense » dans le sens du vivant. Si les mots peuvent rencontrer leur chose ou leur pensée de la chose, une parole devient alors possible dans le hasard de son émergence…
Hasard et déterminisme de l’inconscient
Par hasard, quelque chose a eu lieu dont on peut démonter le déterminisme inconscient dans
l’après coup de la découverte née avec ce hasard
[12] : le déterminisme inconscient s’est aussi « fabriqué » grâce au hasard. L’association libre dans le transfert permet d’en découvrir l’agencement. Dans la psychanalyse nous faisons toujours le chemin inverse : de l’existence de l’inconscient (du « résultat ») au processus de sa formation. Heureusement donc, il y a le hasard. Mais lorsqu’il s’agit d’analyse, l’interprétation ne peut que faire fi du hasard de la rencontre des signifiants, déterminants psychiques et déterminants physiques, pour s’assurer de quel déterminisme il s’agit.
Grâce au hasard, une rencontre s’est produite entre des chaînes signifiantes, apportant les conditions de possibilité d’une parole : espace à trois dimensions pris dans le « temps du sujet » avec le Réel, l’Imaginaire et le Symbolique, selon leurs nouages du moment, particuliers pour chacun, suivant en quelque sorte la courbe spirale ou sinueuse du discours du sujet dans sa texture particulière.
Bien que la pensée du hasard soit une pensée très élaborée pour le sujet, le hasard en lui-même ne revient qu’à l’imprévisibilité de l’autre et de la réalité du monde. C’est dans la confrontation au réel impénétrable de cette autre réalité qu’un sujet peut rencontrer, par hasard, des signifiants qui font liens entre des signifiants ou des chaînes signifiantes coupées. Mais, pour soutenir cette confrontation avec le Réel, il est nécessaire au sujet que l’autre, l’analyste du moins, soit présent réellement, dans une présence accueillante, bienveillante et nommant ce Réel. Dans le bain de langage partagé et offert au sujet, du réel vient à être nommé qui produit le surgissement d’un sens possible avec le hasard. Si du sens peut être donné avec la parole, « ça a du sens » devient « ça a son sens pour l’autre et pour le sujet ». C’est pourquoi, un langage privé peut venir à exister comme langage partagé, tandis que l’interprétation noue les dimensions entre elles et sort ces chaînes signifiantes du hasard
[13].
Pour l’analyste, ce n’est que dans l’après coup d’une pensée sur cette expérience que peut se dévoiler le sens trouvé comme processus déterminé dans le moment du transfert. Les processus psychiques de l’analyste, ses pensées et ses « manifestations » corporelles ont un poids prépondérant. Si l’analyste n’est pas convaincu de l’opérativité de son travail, le hasard peut rester aléatoire. Tandis que le sujet met l’analyste en place de sujet supposé savoir, l’analyste s’appuie sur le savoir inconscient du sujet pour lui offrir son message sous forme inversée dans une interprétation.
Se mettre au diapason de l’autre exige d’apprendre en quelque sorte sa logique privée, comme une logique intéressante, malgré les incohérences qu’elle présente pour nous, afin d’en tirer un sens partagé.
La vérité du sujet qui parle est ce qui se répète dans sa parole au sens au moins où « La vérité parle par la bouche des enfants » : ça parle en eux et à travers eux.
Dans le discours adressé à un autre, soit l’Autre est barré : il n’est pas le grand Autre, il est l’autre comme autre et comme même. Soit l’Autre est envisagé dans la perfection du même, dans son caractère d’absolu comme « autre absolu » ou peut-être comme « idéal absolu ».
Au contraire, dans un discours sans adresse, l’autre est envisagé comme « même absolu » en quelque sorte, ou « miroir de l’identique ».
Si Piccolo répétait « à tue-tête » les paroles des autres, il les rendait en « miroir vocal » avec des coupures révélant un ensemble étrange. C’était comme des fils qui n’arrêtent pas de s’entrecouper, se répéter les uns après les autres, donnant un morceau de phrase de l’un des fils, puis des morceaux des autres qui venaient se rencontrer côte à côte, s’enchevêtrer les uns dans les autres, comme dans une cacophonie.
Quand ça parle en eux sans cesse, quelque chose prend le relais pour que le « je » parle au lieu d’être parlé… sans arrêt. Chez Piccolo, le relais était pris par le moulin à paroles, ces paroles
[14] qu’il enregistrait et rendait presque comme un magnétophone, si ce n’était la « jeunesse » de sa voix qui ne laissait transparaître les voix originales entendues qu’à travers leurs saccades, tonalités et tempos particuliers.
L’inconscient n’a pas d’âge tout en étant mémoire (Freud/Ferenczi). De même, le sujet inconscient n’a pas d’âge (Dolto). C’est pourquoi on peut s’autoriser à parler, même à un bébé, en s’adressant à sa personne, encore inconsciente d’elle-même
[15]. Il s’agit du sujet inconscient, privé, auquel peut correspondre un langage commun aux personnes qui parlent leur langue dans une adresse à l’autre
et son autre de lui-même comme autre : l’autre comme sujet divisé. « C’est à la belle qui est derrière les volets que le psychanalyste doit s’adresser », écrivait Lacan.
À mon sens, le droit à la parole s’articule à celui de la liberté de pensée offerte ou consentie au sujet, jusqu’aux extrêmes les plus inavouables. La liberté de la parole en découle en tant qu’elle est distinguée, dans l’éthique humaine, de la liberté d’agir et de commettre des actes.
En analyse, le patient a sa façon d’appliquer la règle fondamentale : parler dans l’association libre qu’il interprète selon sa structure. Il peut tout dire, mais pas tout faire. Tandis que le psychanalyste est au rendez-vous du « bien dire » propre à l’acte analytique.
Parler pose la problématique de l’injonction de l’Autre, comme dit Winnicott : parle puisque tu as la parole. Chaque patient/analysant applique la règle à sa manière, dans son discours et ses manières de corps. Pour l’analyste, le plus important est de travailler avec le transfert à partir des résistances du patient pour analyser ce qui constitue sa propre surdité. Cela, avec l’analyse de son transfert : comment il reçoit, entend le discours du patient, quels effets ça occasionne en lui, quels affects, etc. Winnicott le suggère assez bien à travers son article : « La haine dans le contre-transfert », sachant que la résistance à l’analyse est toujours du côté du transfert de l’analyste.
Réel et dialectique de la parole du sujet dans sa confrontation avec la dialectique des pulsions et avec le réel
Le Réel serait une catégorie limite entre réalité et matière. La réalité est « ce qui est » pour tous et chacun, tandis que la matière est « ce qu’il y a » pour tous et chacun, en principe. Le Symbolique est une catégorie difficile à saisir dans sa texture propre tant il concerne le sens des choses réelles, universellement parlant, pour chaque sujet, particulièrement. Lorsque le Symbolique ne semble pas être en place chez un sujet – qui ne parle pas la langue avec du sens pour nous ou qui ne parle pas, nous pensons psychose et forclusion du Nom-du-Père. D’une certaine façon, la forclusion voudrait dire que le sujet n’est plus en dette envers le nom du père ou envers le Symbolique. Entre phylogenèse et ontogenèse se situe l’histoire d’un sujet. Et le Symbolique existerait par un mouvement dialectique dans son processus onto-philologique.
Il s’agit de penser le nouage Réel – Imaginaire – Symbolique, soit la réalité psychique avec ses restes, dans l’espace-temps d’un moment, d’une séance ou d’une cure. Souvent, lorsque les repères temporels font défaut, le sujet ne sait plus accorder son temps avec le temps de l’histoire
[16]. Comme si la pensée pouvait se passer du temps pour s’effectuer. Or, « le temps et l’espace sont les conditions de possibilité de la naissance des idées et concepts » (Kant) en même temps que la pensée crée le concept de temps et d’espace.
S’autoriser à parler exige en même temps d’y être autorisé et ne pas être interdit de penser, du moins dans la petite enfance.
C’est difficile d’envisager la parole comme un droit du sujet quand la société concourt à légiférer le droit de parole comme une liberté d’expression réglée. Ici se pose aussi la question de l’inhibition à la parole comme une manière de résister à ce droit limité.
Avec Piccolo, la parole peut être si peu incorporéisée qu’elle s’envole aussitôt dite, surtout si personne n’a entendu ou relevé. Jusque-là, il était dans la parole vide ou le moulin à paroles. Mais quelque chose s’est noué avec putois et quelque chose s’est aussi dénoué d’une fixation traumatique. L’identification réelle au « putois », l’incarnant et m’y incarnant, le renversement en « tu pues, ça pue, je pue » constitue de l’altérité et fait sortir le putois de sa dimension mortifère de parole se balançant dans le vide. C’est devenu une parole pleine lorsqu’elle a été entendue et reconnue comme parole.
Le moulin à paroles serait la traduction discursive des balancements corporels
[17]. L’un en répond par autobercement du corps, l’autre par autobercement de paroles désincorporées. Dans l’un comme l’autre cas, c’est le lien à l’Autre qui n’est pas constitué, l’Autre du corps et l’Autre de la parole : le grand Autre ou l’autre comme autre.
Si Éros gouvernait seul, nous ne serions que des êtres de chair, sans substance langagière. Thanatos constitue et construit le retour d’Éros en y faisant des découpes. Par son action, il questionne Éros. Les signifiants vont trouver leur place grâce à la question produite et son insistance va engendrer le renouvellement des questions, l’étonnement et la répétition.
Question : pourquoi ne suis-je pas calme quand j’ai cru trouver le repos ?
Thanatos veut la stase quand Éros veut le mouvement vers le plaisir d’aller à la rencontre de l’autre, comme le nourrisson reçoit les couleurs et les goûts du monde par sa bouche, pour les reconnaître par les mots et les signifiants. Ce plaisir est toujours accompagné de déplaisir lié particulièrement au délai obligé, parce que nécessaire, de la réunion des conditions de satisfaction dans la réalité (sexuel ou sublimé…), imaginairement (par le fantasme, par la fiction…) et symboliquement (après coup de la parole sur le désir…). Car il s’agit peut-être d’accepter la douleur due au renoncement aux plaisirs de l’enfance pour accéder à ceux de l’âge adulte, rempli de son expérience, après coup.
Chaque âge de la vie a ses priorités. Par exemple, pour l’enfant, c’est jouer. Pour l’adolescent, c’est l’effervescence de l’éclosion de la puberté physique et émotionnelle, en rapport avec le corps pulsionnel et désirant, en quête d’identité. Pour l’adulte, c’est la responsabilité…
L’hédonisme prôné par certains adultes est une parade à la culpabilité lorsqu’elle supplante la responsabilité qui est d’un autre registre. Est-ce une solution à la problématique du masochisme ? Comment l’homme peut-il s’en défaire ? En s’amusant de la vie, en la prenant comme un jeu ? Alors ce serait un jeu aussi sérieux que ça l’est pour un enfant. Accepter de jouer le jeu, c’est déjà beaucoup pour certains. En inventant de nouvelles façons d’appliquer les règles ? Car comment un être peut-il s’autoriser à parler quand il est un enjeu chosifié pour les adultes responsables de lui ? Comment la psychanalyse comme pratique rend-elle possible qu’un sujet s’autorise à la parole ? Qu’est-ce qui en conditionne la possibilité ?…
La résistance à l’analyse est toujours du côté du psychanalyste
Dans une cure, l’écrit vient quand aucun fil ne tient, quand aucun entendement ne se produit, et que seule la description phénoménologique de ce qui se passe permet d’en laisser des traces pour mémoire. Une fois le processus de description engagé, des questions se posent et des commentaires s’écrivent, concentrant au maximum l’atmosphère de la situation et le mode de rapport en jeu, interrogeant les désaccords et les ruptures des mouvements du sujet, ses manières de corps et de parole. Relire les écrits (notes de séances, etc.) à des moments différents de l’histoire permet de refaire des liens après coup entre les éléments de cette histoire (l’histoire d’une cure). Chaque nouvelle lecture peut apporter un développement plus complet, voire nouveau, du cheminement effectué. Après plusieurs relectures, le mode d’approche de l’analyste apparaît plus clairement ainsi que la question posée, la plus fondamentale : Que veut-il ? Ché vuoi ?
L’interprétation précède, en son entendement propre, la conscience de sa validité que seule l’expérience, réellement vécue et pensée, de la suite de l’histoire vient confirmer dans son opérativité
À ce moment de l’histoire, une écriture de la pensée de l’expérience, avec ses élaborations secondes, peut advenir valablement. C’est pourquoi les nouvelles de ceux qui sont passés par ce style d’analyse permettent de corroborer, après coup, la validité de l’analyse accomplie jusque dans l’écriture de son cheminement.
Par ailleurs, si l’écriture est dégagée des injonctions surmoïques et prend un statut radicalement privé au sens d’intime, elle peut dévoiler, dans le cheminement déjà décrit, le langage privé de l’autre en question, à travers les nouvelles découpes produites, également quand il s’agit de fragments de notes écrites et souvenirs de certains compléments de ces fragments. Les diverses descriptions du « souvenir » d’une scène offrent des pistes pour la reconstruction ou (re)trouvaille de la scène, dans son sens le plus essentiel pour le sujet en question (le sujet de l’analyse, en analyse).
Deux putois nous étions dans la confrontation odorante au Réel.
Ainsi la pensée du mouvement transférentielle dans l’expérience vécue amène avec elle dans l’analyse les conditions de possibilité de penser dialectiquement : par excellence, le mouvement de penser la réalité du sujet parlant et désirant, sa réalité psychique et sa réalité matérielle (au sens de Freud) avec leurs restes, dans l’histoire et dans son histoire.
C’est seulement une fois le processus accompli plusieurs fois que le sujet peut s’autoriser à parler sans inhibition, sans entrave, c’est-à-dire à prendre son droit de parole et donner son droit à sa parole. Ce que la psychanalyse produit comme effet reste toujours la question fondamentale pour elle. Donner son droit à la parole est peut-être une parole du droit. Prendre son droit à la parole est un droit que le sujet se donne quand il a pu prendre de sa mère-environnement ce qu’elle lui a donné déjà en vie.
[1]
Ce texte a fait l’objet d’une conférence au Séminaire interassociatif européen de psychanalyse à Milan, juin 1998.
[2]
« Les autres n’en sont pas morts (de la coqueluche)… ils l’ont eue pourtant ! » dit-elle dans un mouvement rapide. La mère a été étonnée, mécontente et souffrante du ressouvenir, le rejetant aussitôt qu’effleuré… Surprise de la question de son enfant et de la question qui lui était posée sur ce qu’il savait de sa sœur.
[3]
Il y aurait une idée de gémellité sur trois plans : entre son frère et sa sœur (3 ans avant = 6 ans avant), entre lui et son frère comme jumeau imaginaire de même sexe (6 ans avant = en même temps), et peut-être entre lui et sa sœur morte comme gémellité impossible pour lui en tant que sujet, dans le collage, mais en incarnation ou incorporéisation plutôt.
[4]
C’est seulement lorsqu’une compréhension de la situation de Piccolo dans l’ambiance familiale, dans son histoire, se produisait, qu’une traduction était donnée à l’enfant… C’était une grande chance pour lui d’entendre parler de sa famille de cette façon.
[5]
Et ce ne serait pas une identification ordinaire à un trait seulement ou à quelques traits, ni une identification hystérique seulement… Il s’agirait d’une identification réelle.
[6]
Il restait l’énigme de la possibilité d’être jumeaux quand il y a une fille et un garçon.
[7]
Quand il est parti, il savait écrire son prénom, papa, maman, et les nombres… C’était déjà bien pour lui car sa capacité d’apprendre s’était manifestée dans plusieurs domaines et il réussissait à faire ses devoirs d’école…
[8]
Interdites à dire sous peine de violence et de recevoir des coups de la part du père. Je ne pense pas qu’il se faisait cogner très fort, mais la menace était toujours présente pour lui. Les parents ont eu peur quand ils ont remarqué que Piccolo parlait autrement à tout le monde, et réussissait à se défendre : comme il n’était plus tout à fait aliéné à leurs interdictions, il « répondait » à ses parents aussi. Et ils ont profité de l’inquiétude des instituteurs face au désarroi scolaire de l’enfant pour cesser la cure et le placer en institution.
[9]
Petit à petit, après cet échange, le dialogue a pu s’engager et son discours prendre sens pour lui.
[10]
La « mère-environnement », selon Winnicott, inclut aussi le rapport au père et au social.
[11]
Voir « La tendance antisociale »,
De la pédiatrie à la psychanalyse, Winnicott, Payot 1969 pour la traduction française.
Collected Papers, Tavistock Publications, Ltd, pour l’édition originale anglaise.
[12]
« Le devoir, dé voir. Voir les coups de dé du hasard. » Ou encore : « Putois, tu pues, je pue, ça pue »…
[13]
Mais le sens trouvé par hasard ne vient par hasard que pour les personnes concernées dans le moment du transfert. Dès que la psychanalyse a démonté après coup les chaînes de la rencontre, cela démontre en quelque sorte le déterminisme du « hasard » pour l’inconscient du sujet. C’est pour le sujet que le hasard peut être hasard, pas pour l’inconscient…
[14]
La voix et les voies de garage parfois, comme il en avait parlé : « Eh ! les mecs, je suis où ?… Et moi, où je vais, moi ? »…
[15]
Cela peut se produire aussi dans une autre langue. Marco, qui ne parlait pas français, était entré en dialogue avec moi au-delà de la langue. Sa mère, inquiète, ne savait pas lui expliquer pourquoi il ne fallait pas aller sur la chaussée. Je me suis adressé à lui directement en français, surprise qu’il entende si bien le sens de mes paroles. Il a finit par se calmer, ponctuant mes paroles en répétant les mots qu’il retenait.
[16]
Le sujet n’est pas seulement inconscient. Il y a le sujet parlant et désirant dans le monde (et son monde ?) et il y a le sujet inconscient. Ensemble, ils sont le sujet divisé.
[17]
Balancements d’un psychotique qui a été privé de lien avec le maternel au sens winnicottien du terme.