2001
La clinique lacanienne
Éditorial
Est-ce la souffrance du symptôme qui amène un futur analysant à consulter un psychanalyste ? Ce n’est pas certain ! Les misères, petites ou grandes : les migraines, les cystites, les angines, les ulcères, etc., sont justement là pour occulter la causalité inconsciente. L’angoisse elle-même est rarement consciente. Il faut tout un travail, et parfois la guérison, avant que ne soient évoqués des traumatismes balisés par des symboles, à peine entrevus en rêve ou dans les fantasmes. C’est seulement alors que le symptôme est reconnu comme tel, et articulé au discours de l’inconscient. Rétroactivement seulement, certains patients s’aperçoivent qu’ils sont guéris (pas tous, car l’oubli succède si vite au refoulement !). Ceux-là savent que leur délivrance a été orientée par une parole qui a laissé enfin parler cette souffrance écrite sur le corps en désespoir de cause. Et quelle est donc cette vérité qu’aura révélée le symptôme ? C’est maintenant devenu un lieu commun, un bateau : la maladie répond du mal à dire. Il n’était venu à l’idée de personne de lui trouver des équivalents discursifs avant Freud. Et c’est d’ailleurs lorsqu’il prit au sérieux cette prise du corps par le langage qu’il abandonna une brillante carrière de neurologue pour inventer une discipline hasardeuse : la psychanalyse qui, en dépit de vents contraires, prospéra. (« Aucun vent n’est le bon pour celui qui ignore où il va », nous apprit Sénèque.)
Cependant, comme la première leçon du symptôme est de montrer son articulation au langage, on pourrait en conclure qu’il suffit de comprendre à quel trauma il correspond. C’est aussitôt vent debout qu’il faut naviguer : les premiers travaux sur l’hystérie ne donnent-ils pas l’impression qu’il suffit de trouver le sens du symptôme pour qu’il se dénoue ? La pratique démontre au contraire qu’il vaut mieux s’abstenir de donner du sens au symptôme. Cette résistance du sens engendre un mauvais coup de vent : car elle pourrait laisser croire à une absence de sens (la psychanalyse devrait-elle faire alors sienne la devise d’Henri le navigateur : « Naviguer est nécessaire, vivre n’est pas nécessaire » ?). La résistance au sens n’a rien d’un mystérieux réel, pont aux ânes des impasses du clinicien. Car il ne s’agit pas d’une absence de sens, mais d’un empilement de sens, pour certains, contradictoires. Que l’on songe au feuilletage du symptôme d’Élisabeth von R., aux affects contradictoires de Lucy R., à l’ambivalence de Katarina. C’est cette multiplicité de sens orientée qui amena Freud à introduire la notion de surdétermination dans La Science des rêves. Le double sens règle la formation du symptôme depuis les études sur l’hystérie : le sujet ne peut intégrer consciemment en même temps l’amour et la haine, son désir et ses conséquences incestueuses. Cette binarité précipite le refoulement, dont seul un symbole va témoigner (une sensation quelconque), et le symptôme se forme à chaque fois qu’un événement présent remémore, non pas le traumatisme, mais le symbole. On voit comment se flèche ce jeu de cache-cache : du symbole au symptôme, et du symptôme au trauma. Le risque de la compréhension est ainsi circonscrit : insister sur l’un des sens contradictoires du symptôme revient à jeter l’ancre, et pour rendre compte d’un double sens contradictoire, il faut profiter d’un moment privilégié du transfert et de l’équivoque de l’interprétation.
La résistance au sens ne signifie nullement la rencontre d’un réel opaque et absurde et cette ab-sens se distingue aussi de la gratuité de l’existence : ce don extraordinaire qui dépasse toute compréhension. Ce sujet qui existe ainsi gratuitement est plus grand que tout ce qui lui arrive et que tout ce qu’il fait. La résistance au sens d’un symptôme objectivant fait souffrir, alors que l’action du sujet, qui dépasse toute raison, le fait jubiler. Entre ces deux opacités du sens – si distinctes ! – l’engrenage du trauma sexuel mouline l’existence.
Le trauma sexuel fait basculer le symptôme de sa version infantile (il n’y a pas de rapport sexuel) à la béance que tente de cicatriser répétitivement le symptôme dans sa version « adulte ». Freud ne lâchera jamais la dimension sexuelle du symptôme. Telle qu’il la découvrit dans les Études sur l’hystérie, telle il la remet à l’étude plus de vingt ans plus tard dans son Dostoïevski et le parricide ; que l’on songe aux implications d’une phrase comme : « L’accès épileptique devient ainsi un symptôme de l’hystérie et est adapté et modifié par elle, tout comme il l’est par le déroulement sexuel normal. » Le symptôme est à la fois jouissance sexuelle, mais comme cette jouissance ne touche à son acmé orgastique que par le travers du meurtre paternel, le même symptôme a, au bout du compte, « la valeur d’une punition ». C’est en ce sens que Freud écrit : « Pendant l’aura de l’accès, un moment de suprême béatitude est vécu, qui peut très bien avoir fixé le triomphe et la libération lors de la nouvelle de la mort, moment suivi alors aussitôt d’une punition d’autant plus cruelle. »
Possédons-nous à ce jour une analyse plus fine des invariants du symptôme, qui ferait apparaître des éléments ayant échappé à la sagacité de Freud ? La clarification lacanienne permet d’abord d’en mesurer toutes les interactions et un éclaircissement théorique est la condition de possibilité de l’acte. Les « faits » n’apparaissent jamais sans le calcul qui les prévoit. Quant au programme de recherche que cette clarification autorise, il reste encore largement à développer. Cette livraison de La clinique lacanienne s’y emploie.
Nous poursuivrons cette étude dans deux numéros de cette revue.