2001
La clinique lacanienne
La paranoïa invisible
Remarques sur la contiguïté paranoïa-perversion
Jean-Jacques Tyszler
Pour le psychiatre, la paranoïa garde encore pour modèle le délire de persécution ; le psychanalyste trouve dans le cas du président Schreber l’exemple type de la métaphore délirante, faisant de ce délire plutôt paraphrénique le paradigme, dans toute psychose, de la forclusion de la métaphore paternelle.
Dans ces deux références, la paranoïa garde son caractère bruyant et démonstratif, l’imaginaire étant déployé à son maximum d’intensité.
Avec les psychoses passionnelles, De Clérambault regroupe des formes délirantes dont le postulat est beaucoup plus circonscrit tout en se confondant avec les ripostes habituelles de la subjectivité : revendications, jalousie, érotomanie.
Or, ce qui apparaissait comme folie à l’âge classique des aliénistes nous devient peu à peu invisible. Les changements intervenus aussi bien dans la sphère conjugale et familiale que sous le coup des prouesses techniques médicales ne nous permettent plus de décider si une revendication est légitime, si une demande et sa réponse sont folles ou pas.
Que la science l’aime rend également le patient passionnel dans son transfert au praticien.
L’état des lieux outre-Atlantique nous renseigne comme souvent sur notre avenir : disparue de la nosographie nord-américaine, la paranoïa nous devient inlocalisable, en même temps qu’elle nous enveloppe.
« Je veux dire à proprement parler qu’un jeu de langage n’est possible que si on fait fond sur quelque chose. Je n’ai pas dit si on peut faire fond sur quelque chose ».
(Wittgenstein, De la certitude, écrit peu avant sa mort en 1951)
Et encore :
« Mais cette image du monde, je ne l’ai pas parce que je me suis convaincu de sa rectitude ; ni non plus parce que je suis convaincu de sa rectitude.
Non, elle est l’arrière-plan dont j’ai hérité sur le fond duquel je distingue entre vrai et faux. »
L’espace sur lequel se déplie le tissu du langage est l’entrée nécessaire à toute approche de la paranoïa, car l’espace psychique habituel, ordinaire, dans lequel nous circulons, est structuré comme une axiomatique aliénante et tuante.
Qu’est-ce qui gouverne et vectorise l’image du monde dont parle Wittgenstein ?
Du point de vue de la psychanalyse, c’est le savoir de l’inconscient et ce dernier se supporte d’un espace peu transformé par l’expérience ou l’étude.
L’éclairage des psychoses nous démontre qu’intérieur et extérieur, dedans et dehors, surface et profondeur sont des concepts purement imaginaires, c’est-à-dire soumis à la méconnaissance moïque : l’hallucination est autant Réelle interne qu’externe, auditive que psychique, localisée ou non.
L’insistance de Lacan sur la topologie est une façon de nous faire sortir d’une géométrie euclidienne, c’est-à-dire une représentation de l’espace qui donne tout son privilège aux problèmes de dedans et de dehors et par là même aux questions de limites et d’appartenances.
La question de l’espace est également la question de l’objet. Cet objet ne se laisse pas aisément caractériser comme pure suite des objets partiels freudiens, mais il a en revanche l’étonnante propriété de devenir enveloppe, de nous envelopper. C’est dans ce sens que je souhaite aborder la paranoïa en tant que ce tissu densifié à l’endroit d’une jouissance, mais invisible dans son extension au discours commun.
La représentation habituelle de l’espace isole deux ripostes symétriques : haine de la différence, mais aussi rejet du plus proche.
Je souhaite plutôt m’attarder à des phénomènes repérables à l’endroit de la coupure et sollicitant les notions de peau et de surface.
Si la jouissance d’enveloppe est un mode d’entrée dans la question de la paranoïa, c’est que sa présence si singulière n’est pas le propre du transsexualisme ou de la transformation schrébérienne.
Une nouvelle biographie d’Alan Turing
[1] met l’accent sur cette dimension chez ce mathématicien-logicien considéré comme le père de l’intelligence artificielle. Turing est l’auteur de deux articles majeurs :
- le premier en 1936, il a alors vingt-quatre ans, fonde le concept de ce qu’on appelle « machine de Turing » et ouvre la voie à l’informatique ;
- le second de 1952 est une théorie de la morphogenèse et veut rendre compte des formes du vivant.
L’auteur de la biographie indique que c’est la possibilité de « reconstruction physique et mentale de l’être humain qui constitue le fond du projet scientifique de Turing ».
Durant la Seconde Guerre mondiale, Turing fut membre du service britannique chargé du décodage des messages chiffrés de la marine allemande ; il fut condamné en 1951 pour délit d’homosexualité et dut recevoir des injections d’hormones femelles. Il se suicida en 1954.
« La machine de Turing » a pour particularité de s’auto-entretenir : les instructions peuvent être indéfiniment combinées pour former de nouvelles machines.
Le concept de machine s’apparente ainsi peu à peu à celui d’un organisme.
Du côté du vivant, Turing prendra l’exemple de l’hydre d’eau douce, Hydra : « Si l’on coupe une partie de Hydra du reste du corps, cette partie se réarrangera de nouveau pour former un nouvel organisme complet. »
Cet auto-engendrement, brique par brique, est le centre de la théorie de Turing et ce qui unifie pour lui la machine et le vivant.
L’auteur de la biographie ne manque pas de souligner l’étrange effacement de la question de la reproduction sexuelle, mais il dit davantage : « Turing suppose qu’il est possible de reconstruire un individu entier à partir d’une cellule de la peau d’un homme », et plus loin : « La peau joue donc pour elle-même un rôle habituellement dévolu à la sexualité. »
Je renvoie à cette passionnante étude, qui n’est pas simplement utile à nous faire réfléchir sur les prémices d’une invention.
La mutation (dans la jouissance) insérée dans cet exemple peut être repérée dans des champs connexes.
Nous pouvons évoquer les conduites toxicomaniaques et la prévalence énigmatique du trouage de la peau ; énigmatique car son « bénéfice » me semble sujet à discussion ; la cocaïne se consomme dorénavant en injectable, ainsi que le Subutex, produit de « substitution » largement diffusé, et de nombreux autres produits ou médicaments parfois complètement dénaturés.
Les phénomènes de tatouage, piercing, scarifications, implants sous-cutanés, etc., sont également en pleine expansion auprès des jeunes.
Nous rejoignons là le rêve de Turing ; un professionnel français de ces pratiques venues des États-Unis disait récemment dans le journal Le Monde (25-26 octobre 1998) : « On rêve tous de l’homme machine – le Cyborg. Peu à peu, on passera de mutations esthétiques à des implants fonctionnels et la machine s’intégrera en nous. »
Le titre du Monde évoquait de « nouveaux marqueurs identitaires » pour la jeunesse. C’est, je crois, exactement cela qui est en question : à l’endroit du trait (symbolique), nous voyons la transformation continue de l’objet ou des objets.
Alors, cette transformation, accompagnée et redoublée par les prouesses des techniques scientifiques, est-elle évitée au sujet névrosé, au sujet classiquement œdipien ?
La fonction de la parole nous immunise-t-elle du profond remaniement en cours dans le pulsionnel ?
Sommes-nous à l’abri des formes actuelles de la paranoïa, qu’elles soient revendicatives ou enveloppantes, passionnelles ou agrégeantes ?
En reprenant le cas du président Schreber dans son séminaire sur les psychoses, Lacan étudie longuement la dégradation du langage et la décomposition signifiante, mais la métaphore paternelle n’est pas qu’affaire de syntaxe, de lexique ou de phonème. Elle trouve à s’incarner dans la parole même ; c’est le défaut dans cette parole qui engage folle transparence et revendication.
Je souhaite en donner trois vignettes cliniques :
Il s’agit d’un homme de 50 ans, dirigeant avec énergie et réussite une petite entreprise d’informatique. C’est un homme habitué à prendre des décisions. Il était venu me voir pour des « questions de couple » ; il attendait le feu vert d’une femme pour se mettre en ménage ; ce qu’il souhaitait, mais cette dernière différait toujours sa réponse.
Tout cela serait sans intérêt si cette femme n’était pas enceinte : elle attendait un enfant de cet homme, mais ne pensait pas pour autant devoir vivre sous le même toit.
Je passe, bien entendu, sur les circonstances pour me concentrer sur ce seul point : face aux droits de cette femme, à « sa liberté », mon patient ne savait plus ce qui était tolérable ou non, négociable ou non. Je l’ai suivi tout au long de la grossesse et cette question n’a jamais pu être franchie.
Juste retour des choses, dira-t-on : les enfants ont eu trop régulièrement à pâtir de pères qui ne voulaient pas reconnaître une « bêtise » ou un « accident ». Le cas présent n’entre cependant pas dans les aléas des vies parallèles et extraconjugales : notre patient considérait sa compagne comme sa femme légitime et c’est toute la question du lieu, du toit, de la place symbolique qui se trouve ici subvertie.
Le second exemple concerne le vaste champ des nouveaux droits des enfants.
Un patient dentiste que je vois depuis quelques années m’apporte récemment les lettres adressées par sa fille au juge des affaires familiales et au procureur de la République.
À 19 ans à peine, cette jeune femme tourne ainsi sa requête : « … Je vais emménager dans un studio, rue…, je vivais chez ma mère car mes parents sont divorcés… mon père est médecin… Comme la loi établit le droit de subsides, je réclame ce droit à mon père… Je demande donc au juge de sommer cet homme (!) de me verser X francs afin que je puisse subvenir à mes besoins… »
Ce type de problématique trouve désormais à se multiplier et le journal Le Monde expliquait récemment comment des plaintes étaient instruites par des jeunes avec l’aide d’assistantes sociales.
Le juge a fortement sermonné la fille de notre patient ; néanmoins, les dégâts psychologiques sont considérables d’un côté comme de l’autre et les excuses attendent encore…
La troisième vignette est issue d’une page « Débats » de Libération de septembre consacrée à l’affaire Clinton/Lewinsky.
L’article intitulé « Ce que cache cette vie privée » et signé par une réalisatrice vise à rendre enfin transparent l’enjeu de cette mauvaise pièce de boulevard : un système est en train de s’écrouler, celui de la société patriarcale, et il est temps que les femmes ne s’en fassent plus les gardiennes.
Les propos seraient d’un féminisme radical un peu passé si ne se dessinait toute une théorie de la division du sujet : Clinton perpétue contre toute raison le clivage entre l’intimité-privé et le politique-public : « L’homme public maintient son pouvoir en mutilant les femmes et en scindant en deux leur être propre, comme il scinde le groupe qu’elles constituent. Les unes sont là pour consolider son image d’être rationnel, les autres pour satisfaire ses pulsions. »
Cette relecture freudienne sur le ravalement de la vie amoureuse exige dans ses conclusions à la fois une transparence absolue et un droit absolu :
« Elles [les femmes] se battront pour que tout homme, et toute femme, ait le droit de vivre sa sexualité quelle qu’elle soit, d’aller publiquement [nous soulignons] là où est son désir et donc de penser sans clivage, c’est-à-dire de penser la réalité. »
Trois vignettes qui ont, me semble-t-il, à voir non pas avec la déstructuration du langage, mais avec un certain déplacement de la parole et qui mérite le terme de paranoïa (ou de perversion).
Notons que dans chacun des exemples, le partenaire, l’interlocuteur ou l’adversaire sont plongés dans la plus totale confusion, incapables d’éclairer ce qui s’opposerait à de si justes droits et en un sens enveloppés et dépassés par l’argument et le postulat qui s’y déplient.
Dans le séminaire Le sinthome, Lacan revenant sur sa thèse de médecine pouvait dire : « La psychose paranoïaque et la personnalité comme telle n’ont pas de rapport, simplement pour ceci, c’est parce que c’est la même chose. »
Nous parlerons plutôt ici de paranoïa commune ou moderne, mais nous rencontrons de plus en plus ce versant-là de la personnalité.
Voilà la boucle que je souhaite décrire : les formes du postulat déplacent la paranoïa vers des configurations qui nous sont invisibles car notre subjectivité est déjà inféodée aux mutations en cours. À peine serré cliniquement, l’objet nous a déjà enveloppé, c’est-à-dire a modifié notre rapport au tissu du monde : nous ne savons plus dire si une question engageant toute l’histoire de l’anthropologie est folle ou non (cf. le transsexualisme).
Nous ne savons plus dire non plus si la dénonciation, la délation ou la récusation sont source de loi ou pas.
Les prouesses technologiques ont créé de l’infini à l’endroit de la reproduction dite sexuée.
La revendication s’entend parfaitement dans la question du transsexualisme ; bientôt, ce sera, probablement, le tour des délires de filiation.
Ce déplacement va de pair avec l’atteinte ordinaire de la fonction de la parole, dans les sphères en principe non publiques (couple, famille… rapport au médecin… etc.).
Ce passage par des mécanismes de contiguïté ou de continuité nécessite notre réflexion sur un phénomène structural dominant : l’enveloppe, voire la peau, vient se substituer à la problématique de l’objet.
Faute de mieux spécifier cette transformation, nous risquons fort de nous trouver nous-mêmes parfaitement englués.
L’amour de la transparence
Il nous faut donner toute son importance à l’appel à la transparence tant invoquée dans la tragi-comédie de l’affaire Clinton.
Le brusque intérêt de notre société pour les perversions se fait manifestement autour d’une idée principale : que soit enfin rendue transparente la position de l’enfant comme victime.
Une considérable montée d’angoisse a engagé des rapports, la promulgation de nouvelles dispositions législatives et tout un emballement dans le milieu socio-éducatif et dans celui de la santé.
La loi du 17 juin 1998 relative à la prévention et à la répression des atteintes sexuelles ainsi que la protection des mineurs instaure d’une part une nouvelle peine de suivi socio-judiciaire comprenant éventuellement une injonction de soins et crée d’autre part un véritable statut de l’enfant victime d’abus sexuel.
En ce domaine, l’inflation des chiffres est devenue la règle : au 1er janvier 1997, la France comptait 4 682 détenus pour infractions sexuelles, dont près de 3 000 pour viols et agressions sur mineurs.
À l’ouverture du débat parlementaire sur le projet de loi relatif à la prévention et à la répression des infractions sexuelles, on a donné le chiffre hallucinant de 300 000 enfants chaque année victimes sans tenir compte, disait-on, des violences cachées, de celles que les victimes ne veulent pas ou ne peuvent plus dénoncer…
L’insistance est mise sur le passage infractions sexuelles/mauvais traitements, voire homicides.
Aux États-Unis, les statistiques font valoir chaque année et selon les sources entre 100 000 et 500 000 enfants victimes d’attentats à la pudeur et certains disent qu’un enfant sur cinq a été victime d’un tel attentat. Le Petit Chaperon rouge est devenu une réalité cauchemardesque.
Ces statistiques prennent désormais d’une seule main les cas de pédophilie et d’exhibitionnisme. S’agit-il d’un repérage clinique nouveau, d’une phénoménologie mieux assurée ou au contraire d’une perte, d’un oubli des distinctions précédemment élaborées ?
Pour le psychiatre comme pour le psychanalyste, le célèbre ouvrage de Krafft Ebing Psychopathia sexualis reste un passage obligé.
Cette « classification des perversions », selon le mot du Dr Albert Moll, qui entreprit une nouvelle édition et ajouta de nombreuses observations personnelles, propose en effet l’étude des formes cliniques sans s’embarrasser d’interprétations psychopathologiques laborieuses.
Nous y voyons l’exhibitionnisme décrit en quatrième position entre le fétichisme et l’homosexualité. La pédophilie est détaillée ensuite à son tour avant la zoophilie.
Le travail de Krafft Ebing était précisément destiné à des médecins et à des juristes, en tant qu’étude de médecine légale.
La situation de l’exhibitionnisme a par exemple toujours embarrassé les experts et les juges et la récidive a été, à certaines époques, lourdement frappée.
Notre goût actuel pour la transparence et la notion de victime nous fait suivre la critiquable opinion de Dupré sur la « constitution perverse » ; tout élément de perversité est l’indice d’une dangerosité que la société se doit d’anticiper.
En ce domaine, le clinicien ne peut s’appuyer que sur l’expérience : nous avons le souvenir d’un patient exhibitionniste que le Dr Czermak, à Sainte-Anne, refusait obstinément chaque année de faire sortir, contrairement aux vœux des internes qui se relayaient autour de lui. Ce patient indiquait par son propos, à condition d’être interrogé longuement, un fantasme inquiétant par sa permanence ou son immobilité : « Serrer le quiqui d’un enfant. »
Il n’était pas utile de chercher à toute force un jeu métaphorique dans ce discours et l’hospitalisation au long cours s’imposait malgré la placidité habituelle du patient.
La solidarité entre la perversion et une certaine forme d’ambiance paranoïaque se fabrique par le passage du cas par cas de la clinique aux grandes généralités consensuelles.
La loi subordonne ainsi toute condamnation à l’injonction de soins à une expertise médicale préalable établissant que la personne poursuivie est susceptible de faire l’objet d’un traitement.
Il y aurait désormais des spécialistes des perversions et de leur traitement ; c’est la même mystification qui a imposé le traitement médico-chirurgical du transsexualisme.
Souhaitons néanmoins bonne chance aux médecins coordinateurs chargés de veiller à la mise en œuvre de milliers d’injonctions de soins quand les budgets suivront…
[1]
Jean Lassègue,
Turing, Les Belles Lettres.