2001
La clinique lacanienne
Angelus Novus. À vos mémoires, cherchez le symptôme !
Marc Nacht
« Le jour qui inaugure une chronologie nouvelle a le don d’intégrer le temps qui l’a précédé
[1] », écrivait Walter Benjamin. Et il poursuivait, constatant que les calendriers ne comptaient pas le temps à la façon des horloges, « que ces derniers sont les monuments d’une conscience historique ». Puis il prenait l’exemple de la Révolution de juillet où, le soir venu, dit-on, la foule s’en était prise aux horloges. Par cet acte, la foule, selon un témoin de l’époque, cité par Benjamin, « tirait sur les cadrans pour arrêter le jour ».
La foule, par l’arrêt du temps, érigeait l’événement en histoire à la manière dont un souvenir écran occulte non ce qui lui est antérieur, mais ce qui le suit. La mémoire s’aliène alors à l’esthétique de la représentation qui orne le couvercle du cénotaphe.
Ce serait, me semble-t-il, sa tendance la plus naturelle. On peut le penser parce que tout comme l’individu, la collectivité aspire à un changement qui ne tiendrait pas compte de son histoire. Faire table rase est une aspiration ordinaire. Ce désir de ne pas tenir compte du passé, ce désir d’oubli qui voile aussi le présent, est-il formé d’une autre aspiration que celle de ne pas être sujet d’une histoire qui est celle même dont notre inconscient porte l’empreinte ? Nous débarrasser de cela est un vieux rêve, que justement, le rêve ne cesse de venir démentir.
Mais tout comme le rêveur, la collectivité aurait tendance à reconstruire son histoire pour en effacer les événements les plus traumatisants. À suivre toujours Benjamin dans sa critique de l’historisme et de l’histoire universelle, cette collectivité ne ferait là que s’identifier par la voix de ses historiens aux vainqueurs du passé, laissant de côté les victimes et les morts pour mieux servir les détenteurs du pouvoir actuel.
Transposons : la parole de l’Autre, l’injonction surmoïque, serait aussi présente dans la manière dont on peut se raconter l’histoire.
L’histoire telle qu’on l’établit serait, pour Benjamin, assez proche du contenu manifeste d’un rêve formé de substitutions, condensations et déplacements, effets des refoulements et des censures inconscientes. Il qualifie donc de chimérique ce qui ambitionnerait de décrire le passé tel qu’il a été.
L’histoire véritable n’apparaîtrait qu’à l’occasion de ce que nous appellerions la prise de conscience du refoulé, là où ce dernier fait retour et s’impose.
La connaissance du passé, écrit Benjamin, « ressemblerait plutôt à l’acte par lequel à l’homme au moment du danger soudain se présentera un souvenir qui le sauve ». Il s’agit d’une donnée fragmentaire qui, comme issue de la mémoire et réactualisée par les circonstances, permettra de se mobiliser et de réagir pour éviter la répétition.
Les environnements intellectuels et politiques ont changé depuis la critique positive du matérialisme historique opposé à l’historisme qui faisait l’objet de la pensée de Benjamin en 1940. Mais le sens de la formule de Turgot qu’il cite dans ce texte aurait-il perdu de sa force aujourd’hui ? « L’historien est un prophète qui regarde en arrière. Il tourne le dos à sa propre époque ; son regard de voyant s’allume à la vue des sommets s’estompant dans le passé crépusculaire des événements antérieurs. C’est à ce regard de voyant que sa propre époque est plus nettement présente qu’elle ne l’est aux contemporains qui “vont” du même pas qu’elle. »
La remémoration « qui nous interdit de concevoir l’histoire de façon athéologique », comme l’écrivait Benjamin, est l’acte même par lequel s’expose le symptôme. La « prophétie » qui naît de cette lecture ne se défait pas pour autant de ce qui, du grand Autre, ordonnerait la marche du temps. Mais à ceux, contemporains, qui tirent sur les cadrans, le concept ne viendrait-il pas à manquer ?
[1]
Walter Benjamin, « Sur le concept de l’histoire »,
Écrits français, Gallimard, Paris, 1991.