La clinique lacanienne 2003/1
La clinique lacanienne
2003/1 (no 6)
280 pages
Editeur
I.S.B.N. 2-86586-975-X
DOI 10.3917/cla.006.0145
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Vous consultezUne femme disparaît[1] [1] Intervention faite au cours d’une soirée clinique de...
suite

AuteurIsabelle Floc’h du même auteur



« En 1306, raconte Jules Michelet dans La sorcière, l’italien Mondino ouvre et dissèque une femme. Une autre en 1315. Révélation sacrée. Découverte d’un monde (c’est bien plus que Christophe Colomb). Les sots frémirent, hurlèrent, et les sages tombèrent à genoux. »

2 C’est dire que depuis longtemps les hommes s’intéressent à la jouissance féminine, à commencer par celle des sorcières dont on ouvrit le corps pour voir ce qu’elles avaient à l’intérieur, à quoi ressemblait leur âme et si par hasard l’on n’y aurait pas trouvé le diable dont les possédées s’étaient faites les flamboyantes logeuses, pour le plus grand bénéfice de l’Église qui trouvait là de quoi tenir le peuple dans la crainte de Dieu.

3 Ce qui la sauve, poursuit Michelet, c’est l’immensité du désir. Nul n’y suffirait. Chaque vie est limitée, impuissante. Arrière, faibles créatures pour qui a besoin d’infini !

4 Elle a une envie de femme. Envie de quoi ? Mais du Tout, du Grand Tout Universel. Satan n’a pas prévu cela, qu’on ne pouvait l’apaiser avec aucune créature.

5 Ce qu’il n’a pu, je ne sais quoi, dont on ne sait pas le nom, le fait. À ce désir immense, profond, vaste comme une mer, elle succombe, elle sommeille. En ce moment, sans souvenir, sans haine ni pensée de vengeance, innocente malgré elle, elle dort sur la prairie, détendue, épanouie – je n’ose dire amoureuse.

6 Elle a dormi, elle a rêvé… Le beau rêve !

7 Cette image d’une femme endormie, abandonnée sous le ciel à un sommeil sans nom, m’a rappelé la Belle au bois Dormant et Blanche-Neige. Des contes un peu usés à l’intention des jeunes filles en mal de prince charmant, mais derrière leurs falbalas poussiéreux m’est apparu pour la première fois le motif inconscient qui en fait tout le sel : l’objet mortifère, à savoir le rouet ou la pomme empoisonnée offerte par la méchante marâtre qui livre la jeune princesse au sommeil pour des siècles et des siècles, sommeil dont elle est tirée par le baiser du prince qui pourrait représenter l’intervention salvatrice de l’amour, incarné par le joli chevalier à la place d’un père.

8 Le réveil miraculeux après la mort infligée par la figure de la mauvaise mère peut illustrer ce qu’avance Catherine Millot dans son dernier ouvrage Abîmes ordinaires, soit la mise en scène fantasmatique, je cite, « d’une renaissance par le père ».

9 La femme abandonnée au sommeil, cet état de perte de conscience où le corps lâche prise, représenterait la jouissance sans nom, qu’elle soit ravissement, félicité bucolique de la mère nature ou léthargie du corps frappé par un vœu délétère. Se réveiller, tenir debout serait retrouver la tension phallique, un sens, un but vers lequel s’élancer pour être heureux, par exemple se marier, comme dans le conte, être heureux et avoir beaucoup d’enfants.

10 De là quelques questions. La première est celle de la possibilité d’un accès à la position féminine dans le rapport qu’une femme entretient d’un côté avec l’objet maternel, de l’autre avec la figure du père. Plus précisément, est-il possible pour une femme de cesser de recourir à une instance paternelle sans risquer d’être aspirée par la jouissance de l’Autre, ou encore de se trouver confrontée à une forme de déréliction, une solitude singulière et douloureuse face à la question de son être ? À le lâcher, ce père, existe-t-elle encore ?

11 La cure montre à quel point il est difficile de renoncer au père, et combien, tout aussi efficace que le fait de voler à son secours, le défi que lui lance l’hystérique, assorti de son mépris quant à son impuissance, réassure plus encore de sa présence.

12 Dans la cure, l’appel au père se déguise de trente six façons. À n’entendre que l’attitude de défi qu’entretient la position hystérique, ou encore le soutien qu’elle ne manque pas de lui offrir, on manque de voir à quel point son fantôme est tenace. La séduction le met à l’épreuve – au sens où un homme capable de lui résister serait la preuve d’un père qui « tienne le coup », mais aussi la faute entretenue en attente de sa punition ou de sa rédemption, les coups à recevoir qui confirment son amour, ou bien l’infinie variété des risques que l’on peut prendre, qu’ils soient professionnels, amoureux, financiers ou sportifs, qui posent en creux l’intervention éventuelle d’un sauveur, ou une obscure volonté contraire.

13 Une forme d’invocation du père m’a interpellée plus particulièrement à travers la clinique. À partir de deux cas, je vais tenter d’éclairer l’enjeu de la disparition, soit comment une fille peut interroger ce qu’il en est du père en se faisant elle-même disparaître, façon d’émouvoir le silence, ou encore de chercher à produire une parole, de rompre avec l’imprononçable, l’impossible à dire d’un père.

14 Pendant les trois premières années de son analyse, B. se demande à chaque séance ce qu’elle vient chercher là, affirmant que la vie ne vaut rien pour elle, qu’elle ferait bien mieux de se suicider, chose qu’elle tenta via les somnifères durant son adolescence. Depuis très longtemps B. voue un mépris haineux à son père. « Égoïste, ne pensant qu’à l’argent, humiliant ma mère en la faisant travailler durant des années dans le magasin familial sans la payer, et lui donnant des coups. De toute façon, mon père n’aime pas les femmes, on se demande pourquoi il a fait trois filles. »

15 Le père, après avoir battu sa femme, reste incapable de rien dire, silence qu’il conserve malgré les violents reproches de B.

16 Elle décrit sa solitude désemparée face au visage ensanglanté de sa mère et surtout face aux cris, aux pleurs, aux prières que celle-ci, après les coups reçus de son mari adresse à son propre père mort que, selon B., elle adorait. Alors B. décide de se consacrer au bien de sa mère contre son père. Des années durant, et ce malgré la préférence que sa mère a toujours porté à ses deux autres sœurs, elle se fait la confidente patiente et attentive de ses souffrances, position que l’analyse va lui permettre de commencer à remettre en question. Pendant longtemps la voix maternelle revient hanter les séances, tellement insupportable que B. doit se lever brusquement du divan, pour s’arrêter, sidérée, devant la porte. Puis elle parvient à dire que son père, après qu’il eut battu sa femme, les emmenait sa sœur et elle pour leur offrir des bijoux. « Il nous achetait, il achetait notre silence, et pendant ce temps ma mère pleurait. » Puis elle se rappelle qu’une fois, pour échapper aux cris de sa mère, elle était allée dans la chambre de ses parents. Là, elle avait trouvé sur une coiffeuse des perles détachées d’un collier et se les était enfoncées dans l’oreille. Le bijou, cadeau du père adressé à tort, tout chargé de valeur incestueuse pour elle – « il aurait dû les offrir à sa femme pour s’excuser » dit-elle – était ainsi devenu le moyen d’échapper à la voix de sa mère. Peut-être parce que cette voix était d’abord celle d’une fille abandonnée que la perle était capable de faire taire, justement comme ce symbole d’une féminité qui « parait » la mère et ré-parait symboliquement sa castration, que les coups dévoilaient bien trop radicalement.

17 « Quand elle s’en est rendue compte, elle m’a renversée sur ses genoux, et à l’aide d’une épingle à chapeau m’a enlevé les perles de l’oreille. Je hurlais, à cause d’elle j’ai eu très mal. » Dans son oreille n’entrait plus seulement la voix chargée de douleur de sa mère, mais la sienne propre, infligée dans son fantasme par vengeance, au titre d’avoir reçu le cadeau à sa place. Mais entre elle et sa mère, dès lors, un autre rapport se nouait. La perle fait Nom-du-Père, et au-delà du bijou, elle représente l’offre symbolique à se tirer de là. Elle aura suffi en effet à faire basculer la relation mère/fille du devoir de réparation que B. entretenait avec sa mère, soit une dette infinie, proportionnelle à sa culpabilité, à une révolte due au constat que, si fort qu’ait pu être son désir de réparation, si long qu’ait pu être le temps qu’elle y avait consacré, elle n’avait pas suffi, elle, la fille.

18 Sa mère, en effet, avait tenu à récupérer ses perles.

19 En ce temps de l’analyse, B. amorce la séparation d’avec sa mère. La possibilité du manque peut être abordée sans que B. soit forcément renvoyée à l’horreur de la castration maternelle. Elle commence une relation avec un homme médecin, et pour la première fois accepte d’engager une sexualité. Elle n’est pas détruite, s’en étonne, mais se dit envahie, dépassée par des sentiments qu’il aurait peut-être mieux valu ne pas éprouver. Elle cherche à décourager l’amoureux médecin par sa froideur et dit qu’au fond elle ne peut croire aux sentiments qu’il déclare lui porter.

20 « De toute façon, on ne peut rien pour moi. Et vous non plus, me dit-elle, vous n’y pouvez rien. » Puis elle préfère rompre et dans l’après-coup elle a de nouveau des envies de suicide. « Comme ça, au moins, il verra » dit-elle à propos de l’amoureux éconduit. Et à ma question de savoir ce qu’il pourrait bien voir, elle répond « mon malheur. »

21 Son bouleversement est dû au fait d’apercevoir qu’elle s’était obligée à croire qu’elle n’avait pas de sentiments pour son père. Elle réaborde sa tentative de suicide et surtout l’attitude de son père venu la chercher à l’hôpital, resté en cette occasion totalement silencieux. C’est ça qui la frappe, le silence, « le silence hallucinant de mon père face à ce que j’avais fait, à ce qui m’arrivait à moi, sa fille. »

22 B., en voulant disparaître avait cherché à déclencher l’amour. Mais même alors, le père était resté muet, muet à ce point, pourrait-on dire. Il n’a pas répondu aux questions qu’au travers de son acte B. lui adressait, questions qui renvoyaient à ce qu’il faisait de la violence faite à sa femme – et sur ce point on pourrait dire que le suicide de B. portait aux dernières conséquences les coups donnés par son père – mais aussi à ce que signifiait la haine qu’il vouait au féminin, haine sans nom dont la trace s’inscrivait sur le visage tuméfié de sa mère qui faisait douter B. de pouvoir être aimée en tant que fille.

23 On voit comment le corps s’abîme à l’endroit même du trou symbolique, s’offrant comme réel face à ce qu’un père n’a pas pu supporter, corps qu’il s’agit de faire disparaître au lieu même du silence pour produire une parole.

24 Un père fait toujours mal. Tant mieux, il en reste. Qu’il batte, qu’il séduise, qu’il se taise, qu’il se laisse diriger comme un lâche, qu’il ne sache pas répondre, qu’il n’intervienne pas au bon moment, qu’il trompe sa femme, qu’il ne soit jamais là, toujours en voyage, trop absent, qu’il soit radin, déprimé, froid comme un glaçon, incapable de décider, qu’il soit trop autoritaire, despote, qu’il sache toujours tout, jamais rien, tant mieux, il en reste. Sa défaillance fabrique en effet l’espoir qu’il en reste au moins un qui serait sans défaut quelque part. C’est à cette figure mythique que l’hystérique s’adresse, figure idéalement supposée détenir le signifiant manquant, père puissant qui ne se laisserait pas excéder par le réel, par l’innommable d’une jouissance toujours en trop.

25 Mais l’hystérique ne se contente pas d’attendre la rencontre. Elle y va, armée si je puis dire de son symptôme, fabriqué justement à partir d’un réel rencontré par son propre père, là où il n’aurait rien pu dire.

26 Ce faisant elle le complète, mais aussi le met au défi de nommer, de pouvoir supporter symboliquement le réel qu’elle incarne, car alors, comme femme, elle aurait enfin un nom. « La Femme, peux-tu la nommer ? » telle est la question que pose d’abord une fille.

27 Je prendrai maintenant l’exemple de M. qui a constamment l’impression de disparaître. Son corps, je cite, « ne tient pas ». Il lâche régulièrement, sous la forme d’une fatigue, d’une apathie qui l’oblige à rester couchée, elle pourtant si débordante d’énergie la plupart du temps. Elle finit par repérer que cet état survient après qu’elle se soit trouvée en situation de séduire un homme. À propos du dernier en date, un journaliste sportif pas du tout dans son genre mais qu’elle laisse faire jusqu’aux dernières extrémités, elle s’exclamera : « Mais il ne me dit rien ! ». Elle se plaint qu’il l’ait quittée sans un mot après la nuit passée ensemble. Elle n’entend pas l’équivocité de sa plainte qui renvoie certes au silence de l’autre mais aussi à l’absence de son désir à elle.

28 D’ailleurs, cette nuit-là, elle s’est laissée faire « comme une morte ». Elle ne devait pas l’être tout à fait puisqu’elle ajoute aussitôt qu’il a ouvert le feu sexuel comme si c’était l’ouverture des jeux olympiques.

29 « Comme une morte » la renvoie au décès de sa grand-mère paternelle durant son accouchement. Son père a comme « tué sa mère en naissant » et de sa mère, malgré les questions de sa fille, jamais il n’a parlé. D’ailleurs il n’exprime d’après elle jamais aucun sentiment. Il signe de son patronyme les rares cartes postales qu’il lui envoie de ses voyages et dirige froidement ses affaires.

30 M. trouve, je cite, « qu’elle se fait disparaître comme cette mère morte » et ajoute « jamais je n’ai lâché mon père sur le sujet de sa mère ». D’elle il ne reste rien, excepté un tableau peint de sa main que son père garde dans son bureau. Au cours d’une séance où elle se plaint encore une fois d’un brutal accès de fatigue, elle raconte que son énergie est brusquement revenue la veille, alors qu’elle faisait la visite commentée d’une exposition de peinture dans le musée où elle travaille. Un homme s’est arrêté devant un tableau, qu’elle n’a pu s’empêcher d’observer. Elle a alors vu sur son visage se peindre une émotion qui au même instant l’a bouleversée elle-même.

31 « J’étais comme ressuscitée », dit-elle.

32 Un homme capable d’émotion devant le tableau, n’était-ce pas pour elle la vision de son père se laissant traverser par un sentiment, économisant instantanément à la fille d’avoir à sacrifier quelque chose de son corps dans l’attente inconsciente d’une réponse à la question qu’elle lui pose depuis toujours, à savoir « qu’as-tu donc fait de cette mort-là ? ». Qu’en était-il donc de son amour de fils, qu’en était-il donc du rapport qu’il entretenait avec sa mère et n’est-ce pas en effet ce rapport qui modélise inconsciemment pour tout homme son rapport à une femme ?

33 À travers l’identification imaginaire à son aïeule, M. interroge l’inconnu de l’amour que son père lui porte. Mais comme tous les pères, le sien a d’abord été un fils, un fils particulièrement concerné par la culpabilité. Un père qui serait affranchi de son propre refoulement, débarrassé de ce qui l’encombre ou le fixe à la jouissance, voilà bien l’idéal, puisqu’un tel père pourrait fantasmatiquement départager une fille d’une mère, une femme d’une fille ou encore une mère d’une femme. Père d’avant le meurtre, mais voilà bien le paradoxe, car de sa femme, de sa mère ou de sa fille celui-là n’aura jamais su faire la différence.

34 Ces deux exemples appellent quelques remarques. Il est intéressant de voir que le symptôme de la disparition survient dans l’après-coup d’une relation où ces analysantes ont séduit, soit fantasmatiquement fait tomber une figure paternelle. L’instant de cette chute qui se réfère à la séduction œdipienne, est également un enjeu crucial pour une fille. Qu’un père doive tomber est la condition de son accès à une jouissance qui lui serait propre. Mais une fille tient à ignorer qu’un père est déjà mort depuis toujours et que ce qui l’excède, loin de s’atteindre au travers une quelconque mise en scène de son meurtre, l’excède de structure, en tant que père mort. Pour elle, un père qui chute emporte avec lui le savoir sur la jouissance qu’elle lui prêtait l’instant d’avant. Il n’en répond plus, et dans l’après-coup, il arrive, comme dans le cas de M. se livrant sexuellement à un homme contre son désir, que le silence de l’après-coup lui donne la douloureuse impression de n’avoir rien été d’autre qu’un objet de plaisir, purement et simplement manipulée.

35 Survient alors le symptôme de sa disparition, symptôme fabriqué à partir des signifiants refoulés de son père qui vise alors pour elle à restaurer l’amour qui était attendu par le biais du service sexuel, amour qui la protégerait du danger d’être jouie par un Autre sans limite, soumise à l’arbitraire dévorant d’une mère toute, ou encore à celui du père primitif, au même niveau dans la structure.

36 À la question de ce qu’est une femme, un père ne répond pas. Que ce soit sur sa jouissance, sur l’amour qui lui est porté ou sur ce qui cause le désir, une fille reste en rade, exposée à une perte d’être d’autant plus insupportable qu’elle ne sait pas ce que c’est. Plusieurs solutions s’offrent alors qui tentent toutes de pallier le défaut d’identification du féminin. Une femme peut se faire « ce que le père n’a pu supporter », le défiant de pouvoir nommer la jouissance qui le dépasse, mais aussi s’assurant de pouvoir faire mieux que lui, soit de le compléter en s’identifiant à sa jouissance impossible. Une femme peut vouloir conserver à tout prix l’amour, l’avoir et le garder à défaut du pénis, parade au manque à nommer de son sexe, mais garantie imaginée de son être. Une femme peut se fixer dans une position de « souteneuse » phallique, assurant sa position d’une clôture imaginaire du symbolique dont elle se ferait la garante, position de maîtrise qui l’assurerait imaginairement d’avoir le pénis comme un homme.

37 Mais elle peut aussi chercher à soutenir que la Femme toute existerait, qu’une au moins serait détentrice d’une jouissance absolue, à la hauteur imaginée de celle du père mythique, jouissance hors d’atteinte face à laquelle il faudrait refuser toutes les autres.

38 À cette position correspond celle de Clara, portrait magistral de la belle hystérique que nous peint Octave Mirbeau dans Le Jardin des supplices. Au cours d’un voyage en Chine, un jeune homme tombe passionnément amoureux de Clara et se laisse entraîner dans le « Jardin des supplices », catalogue de toutes les perversions issues de l’imaginaire du tout début du siècle. Figure exactement inverse de la femme endormie qui fait rêver le poète et qu’il ne fait se réveiller que pour l’enfantement ou l’amour, Clara se tient debout et ne cille pas quand elle se promène au milieu du jardin des horreurs. Chaque jour, elle vient se repaître du spectacle atroce des mutilations et des mises à morts. Mais de quoi jouit donc cette femme ? se demande son jeune amoureux, tandis qu’elle assiste aux tortures et les lui explique et que ce dernier pâlit devant tant de monstrueux raffinements. Mais à la nuit tombée, au retour du Jardin, Clara cède à une crise violente, jouissance ultime qui manque de l’emporter. Pouvoir supporter la vision de toutes ces barbaries, inventées par un dieu cruel dans le but d’infliger aux hommes les plus intenses souffrances, n’est-ce pas s’imaginer pouvoir jouir à sa hauteur, et dédaigner les plaisirs sexuels, pour le malheur du jeune homme ravalé au rang de garde-malade.

39 Quelles que soient les tentatives de faire exister La Femme qui n’existe pas, plus ou moins coûteuses à l’hystérique, on peut constater que toutes nécessitent de maintenir une figure paternelle à l’horizon. Une femme y trouvera un certain type de jouissance, toujours articulée au phallique, qu’elle l’excède, qu’elle s’y identifie ou encore qu’elle prétende incarner l’impossible. Mais tant qu’il est besoin d’un père, la revendication, la plainte, l’insatisfaction, la rivalité, le vœu de mort ou encore le sacrifice sont de mise, la déception est la règle. Les hommes, à ce compte, sont tous des lâches, c’est bien connu qu’ils ne tiennent jamais leurs promesses.

40 Tant qu’il s’agit d’être, la jouissance reste ici paramétrée sur celle du père, et tant qu’une femme continue inconsciemment de lui réclamer son identité, la question de son désir reste en friche.

41 Contrairement à la jouissance, le désir ne renvoie pas une femme à son être, être encore une fois toujours supposé. Si la question de « l’être femme » vient en premier dans une analyse, si elle insiste parfois si fort, et parfois si longtemps, c’est qu’il est peut-être moins angoissant de se débattre au « nom du père » que de risquer son désir, un désir qui ne devrait plus rien à l’insatisfaction, à « l’en moins » ou « l’en trop » de la jouissance.

42 Une femme peut-elle vivre son désir sous un autre mode que d’avoir à le maintenir insatisfait ? On sait que l’hystérique imagine qu’à se satisfaire, son désir risquerait d’y passer tout entier, qu’il n’en resterait plus pour demain, et qu’alors menacerait la jouissance de l’Autre. Que reste inscrit une temporalité subjective, un plus tard où ce désir se réalisera, écart, espace entre deux points qui maintient la tension du fantasme et préserve d’un réel toujours menaçant. Mais comme telle, et par défaut, l’insatisfaction proclame que la jouissance totale est possible, comme tel le désir se réduit à servir le fantasme d’une telle possibilité.

« Je m’interdis ma parole, dit une patiente. Je m’interdis ma féminité. Je pense à toutes ces journées où je restais seule quand j’étais petite fille. Mes parents travaillaient, ils n’avaient pas les moyens de payer quelqu’un pour me garder. Je n’avais pas le droit de répondre aux coups de sonnette, aux coups de téléphone, je devais me taire comme si je devais me cacher. Je pense à la clandestinité. Mon père était un réfugié clandestin. En quittant le Portugal, il rêvait de la France, comme d’une terre promise qui le sortirait de la médiocrité. À son arrivée, il a dû se cacher avant d’obtenir des papiers. Je commence des activités, mais je m’arrête, c’est comme une perte d’identité. Quelque chose de mon désir ne tient pas. Je n’y crois pas. Je mets en place les choses comme si elles devaient rester des illusions. Comme l’Eldorado de mon père. »

43 J’arrête la séance sur ce point de conjonction à la limite paternelle où la parole de la fille s’entrebâille du même coup sur la possibilité d’une séparation, d’un au-delà. Les progrès d’une analyse peuvent conduire un sujet à abandonner la cause du père. Alors se referme l’œil immense qui nous suivait en imagination du fond du ciel à qui nous prêtions le sens même de notre existence. Moment de désarrimage où le sujet hésite, qui se marque souvent dans la cure par un temps de stase, de point mort, où le fait de perdre appui fait que plus rien ne vaille – où le désir de ne pas faire garantie fait peur.

44 Temps qui équivaut, pour tout sujet, mais plus encore peut-être pour le sujet du féminin, à un temps où le désêtre flirte avec la déréliction, où l’on peut se sentir abandonné de Dieu. En ce point, je propose que l’enjeu, qu’on soit homme ou femme, est de pouvoir supporter quelque chose de la position féminine. Côté homme, cela peut se traduire par le fait d’en finir avec le roc de la castration.

45 Accepter qu’une part de son être reste insymbolisée, consentir au père mort, pur signifiant dont les lettres ne font plus « l’être ». Cesser enfin de vouloir disparaître, de se vouer à donner chair et corps au réel pour qu’il prenne enfin sens. Ab-sens, absence de sens qui renvoie au vide du ciel, et ramène à la possibilité d’un désir autre, dégagé de la part pulsionnelle allouée au père mythique, désir dont l’insatisfaction ne signe plus la garantie de jouissance.

46 Le changement d’économie pulsionnelle qui se produit alors est la question qui conclut ce travail. Quel est le rapport d’un sujet à la pulsion, quand celle-ci n’est plus sacrifiée à l’éternisation du père mythique ? Quels effets ce remaniement a-t-il sur le symptôme, sur lequel s’appuie le fantasme, qui fait lui-même soutien au désir ? En bref, que peut-on dire sur le réagencement du trajet qui va de la pulsion au désir ?

47 Pour une femme, il s’agira de pouvoir se prêter à tenir la place de l’objet qui cause le désir, sans pour autant s’y identifier. Place de semblant qui est aussi celle de l’analyste, tenant lieu de la pulsion, une femme peut se contenter de s’offrir à un « laisser causer », au profit d’une absence dont elle jouit.

48 Mais parce que la pulsion ne se trouve plus virée au compte du père, le risque d’une identification du corps au phallus imaginaire, via les premières demandes qui ont été celles de la mère, se trouve relancé. Le sujet se trouve confronté à refaire le procès de sa première rencontre avec la pulsion, celle d’avant le refoulement secondaire, d’avant toute fiction. Pulsion mise à nue, corps premier donné à la hauteur d’un vide dont le père ne sauve plus, et dont les effets peuvent se faire particulièrement ressentir à la fin d’une analyse. À ce point, le sujet peut répondre par un acte de sublimation, acte de naissance de lui-même en un corps textuel, visuel ou sonore. Loin de la renaissance par le père, l’auteur est l’effet de son acte propre, il se met au monde pour ainsi dire lui-même. Chanter, par exemple, est se faire le créateur d’un son, cesser d’être l’objet de l’invocation maternelle. Donner un lieu à l’absence, au rien du phallus par une œuvre, représente de pouvoir inscrire du corps ailleurs et d’échapper ainsi à l’identification au phallus maternel sans pour cela avoir à mortifier le corps au nom du père.

49 Dans les cures, et ce bien avant la fin d’une analyse, un homme, une femme peuvent se souvenir s’être trouvés sans appui dans l’enfance, moment de détresse que rien ne semblait pouvoir apaiser. Ils ont alors agi, fabriqué quelque chose, griffonné des mots, des formes sur un bout de papier, acte minuscule, bricolage soulageant, les préservant de l’anéantissement. Certains s’y sont appuyés pour orienter une carrière artistique, d’autres en gardent la trace fugitive, mystérieuse d’une autre possibilité d’existence, là où s’oublier est possible. Cette trace secrète, si elle est reprise, peut être réinvestie par un désir à la fin d’une cure. Je propose de la lire comme l’avènement possible d’un style, équivalence discrète d’une signature, substitut, pour reprendre la distinction que fait Solal Rabinovitch, au nom « qu’on a » quand on a perdu celui « qu’on est ».

 

Notes

[ 1] Intervention faite au cours d’une soirée clinique de l’École de psychanalyse Sigmund Freud le 14 février 2002.Retour


POUR CITER CET ARTICLE

Isabelle Floc’h « Une femme disparaît », La clinique lacanienne 1/2003 (no 6), p. 145-156.
URL :
www.cairn.info/revue-la-clinique-lacanienne-2003-1-page-145.htm.
DOI : 10.3917/cla.006.0145.