2002
La clinique lacanienne
L’anorexie mentale, impasse de l’envie
Gilbert Hubé
« L’idée de soi comme corps a un poids, c’est ce qu’on appelle l’ego. Si l’ego est dit narcissique c’est qu’à un certain niveau quelque chose supporte le corps comme image
[1]. » C’est là un propos de Lacan dans cette séance du séminaire
Le Sinthome où il analyse cette perte de consistance du corps que subit Joyce lorsqu’il est rossé par ses camarades.
C’est, me semble-t-il, de ce poids d’image que l’anorexie débarrasse le sujet : l’anorexique se défausse, se défait de son image, elle tient à sa vérité comme absolue, à l’identification réelle de son corps détachée d’un corps sexué.
À l’adolescence, au moment d’un vacillement de l’idée de soi, lorsque « ce quelque chose qui supporte le corps comme image » demande à être de nouveau reconnu par l’Autre et cherche une place dans son regard, il arrive que l’idéal du moi défaille ou soit démenti : alors, une anorexie vient témoigner du rapport entre identification et pulsion et faire symptôme de l’impasse du stade du miroir constituée par l’invidia, l’envie.
L’anorexie serait la monstration d’un rapport non symbolisé à une jouissance présentifiée en l’autre. La dimension d’artifice du phallus, sa symbolisation aurait échoué devant le trop de réel de l’anatomie que l’Autre, son regard, n’a pu élever à la dimension symbolique. Le sujet en est le reste, il y tient en une unité sans narcissisme.
Se faire voir comme déréliction réaliserait l’être du sujet anorexique. L’objet supportant le sujet est le regard – regard éperdu – porté sur le frère de lait appendu au sein maternel ou, plus justement, porté sur la jouissance d’une adéquation supposée de la bouche et du sein, cette illusion transitionnelle que le sujet interroge précisément.
L’anorexie de l’adolescente peut passer dramatiquement inaperçue dans les familles avant d’être nommée par quelque parent éloigné, une infirmière scolaire ou des amies inquiètes. Nous connaissons le transitivisme acharné qui s’y développe alors, avant d’être déplacé dans la relation entre la jeune anorexique et ses médecins. C’est d’ailleurs dans un contexte hospitalier que j’ai été amené à penser les enjeux narcissiques des anorexies. Les manipulations imputées au sujet comme les contrats visant à s’en protéger, la fascination par le trouble alimentaire masquent mal le véritable enjeu : la reconnaissance de la vérité d’un sujet échoué dans la satisfaction spéculaire qui laisse son corps comme image à son partenaire, pour s’en tenir au trognon d’idéal du moi qu’est l’identification primordiale.
Mais, ce dont il est question, c’est moins d’une médecine qu’il serait aisé de critiquer que de la vérité du symptôme, c’est-à-dire de la présence du psychanalyste dans cette affaire.
Kafka, déjà, décrivait dans
Un champion de jeûne cette même profonde méfiance des spectateurs devant la témérité du jeûne ; le champion a beau chanter toute la nuit pour vaincre l’incrédulité de ses observateurs qui le soupçonnent de manger clandestinement, rien n’y fait. En vérité, nul ne pouvait véritablement en juger, écrit Kafka, le jeûneur « pouvait seul constituer devant son jeûne un spectateur parfaitement satisfait. Mais de son côté, il ne l’était jamais
[2] ». En rendant son dernier souffle, le héros de cette nouvelle avoue qu’il aurait mangé comme tout un chacun s’il avait pu trouver un seul aliment à son goût.
L’enjeu d’un travail analytique avec des adolescentes anorexiques en milieu médical me paraît se poser à cet endroit : le psychanalyste peut-il y soutenir la fonction de témoin en supportant le semblant du regard du spectateur, ce « spectateur virtuel » que Lacan situait dans ses premières élaborations du schéma optique au point où il inscrira ensuite l’idéal du moi ? Toujours est-il que lorsque nous avons pu rester à cette place, l’anorexique a pu retrouver goût à son corps et abandonner son symptôme, non sans poursuivre son interrogation. Celle-ci ne s’achève pas avec les bienfaits thérapeutiques obtenus.
Pour aborder la problématique narcissique de l’anorexie, rejoignons d’abord Lacan qui, dans
Les complexes familiaux
[3], pose l’intrusion de l’autre et l’envie – l’
invidia – comme le moment inaugural où le complexe de sevrage que théorise le stade du miroir est surmonté.
Ensuite nous tenterons de montrer, au travers du nœud borroméen, l’abandon que l’anorexique effectue de son corps pour subsister.
Dans l’ouvrage cité, le complexe de sevrage constitue pour Lacan la première imago maternelle, la première unité mentale. Cette première expérience constituante du psychisme est, non pas une expérience de satisfaction telle que Freud la pense, mais l’expérience du manque, d’un manque non naturel, porté par cet ensemble symbolisé qu’est le sevrage. C’est, dit-il, une identification d’un moi encore inexistant à un idéal qui répond à la réalité du sevrage par une négation instaurant le trait inaugural d’une réalité psychique, un trait sans ombre, sans épithète ; c’est là ce que nous appelons la vérité absolue du sujet, à laquelle tient l’anorexique dans le défaut où elle se trouve de lui donner quelque caractéristique. Elle correspond à celle que Freud qualifie « d’identification au père de la préhistoire du sujet » qui inclut l’insatisfaction primordiale de toute relation, « elle se comporte comme un rejeton de la première phase orale de l’organisation de la libido, dans laquelle on s’incorporait, par le fait de manger, l’objet désiré et prisé, et ce faisant on l’anéantissait en tant que tel. Le cannibale […] chérit ses ennemis jusqu’à la dévoration et il ne dévore pas ceux qu’il ne peut chérir
[4] ». Cette première identification du fils, garçon ou fille, vaut pour une identification sans choix sexué précise Freud.
Lacan rejoint Freud à l’endroit de cette identification directe, immédiate, extérieure à toute concentration sur un objet lorsqu’il dit dans Les complexes familiaux qu’elle « antécède la forme de l’objet » et réalise « une assimilation parfaite de la totalité à l’être » (p. 35).
L’anorexie semble être la modalité subjective de s’en tenir à cette identification en renonçant à toute forme d’objet de la pulsion. Elle résulterait d’un fantasme dont le support du sujet serait pure marque de l’instant de voir, acte par lequel le réel pâtit du symbolique. Ne pourrait-on pas dire que l’anorexique commémore cet acte en ne cessant de manger rien ?
Le passage de cette identification primordiale à l’identification au semblable consiste alors à accepter de prendre forme, ce que récusent de toute évidence les anorexiques ; elles visent l’être sans forme qui ferait rapport du réel au symbolique et refusent, rejettent l’imaginaire du corps, comme lieu de la bonne forme.
Si, pour Freud, il faut ajouter une nouvelle action psychique à l’auto-érotisme pour donner forme au narcissisme, Lacan caractérise cette action nouvelle par l’intrusion du semblable et par l’envie, l’invidia qui en témoigne, dont l’issue identificatoire est théorisée dans le stade du miroir.
L’intrusion du semblable et la jalousie qui l’accompagne sont constitutives de l’identification à l’image de l’autre ; elles donnent forme à l’identification première. Leur dimension réelle est l’envie qui vise l’être de cette totalité aperçue. Lacan est souvent revenu sur cette invidia, par les différentes élaborations du fameux exemple de St Augustin : celui du petit, jaloux devant le tableau de la jouissance de son frère de lait complétant la mère nourricière. Avant d’être intrusion d’un autre, d’autrui, elle est intrusion d’une jouissance, d’une jouissance spéculaire qui se détache du corps propre, jouissance de l’être – regard – avec l’image de la totalité. L’invidia est moment de capture imaginaire par la jouissance présentifiée et supporte la coalescence du spéculaire et de l’oralité. Elle est constitutive de l’image phallique comme objet convoité, signe du désir de l’Autre qui élude la castration. L’envie, ce regard empoisonné, témoigne du moment de chute de l’être du sujet ravi par la jouissance du semblant.
Cette image de l’autre et de l’objet accolés, qui se présente à la place du sujet, est irruption d’une tendance étrangère, anticipatrice de totalité ; elle introduit une unité dans la dimension morcelée des satisfactions partielles et dans la place, réelle, du sujet qu’elle souffle, qu’elle squeeze ; l’image du semblable introduit une unité autre que la jouissance du corps propre, une jouissance que l’on peut dire hors corps. Ainsi la jouissance phallique prend-elle sens dans le rapport à l’image, la bonne forme phallique prend-elle son appui d’une forme pleine en tant qu’elle assemble les pulsions partielles comme phallus maternel.
Cette unité spéculaire forme l’identification première, constitue sa réécriture. Elle est pour Freud dans
Le moi et le ça, identification aux parents et, précise-t-il dans une note, elle se constitue en rapport au phallus et fait indice de l’envie de pénis ultérieure. De sa patiente, il dit : « Depuis qu’elle avait remarqué son propre manque de pénis, elle avait récusé la possession de cet organe, non pas à toutes les femmes mais seulement à celles tenues pour de moindre valeur. La mère, dans son opinion, l’avait gardé
[5]. »
Il nous semble que certaines adolescentes rencontrent cette totalité dans leur miroir, sous la forme de leur propre exclusion ou dans celle de leur absorption. L’angoisse les saisit et produit le rejet de cette forme pleine ou leur révèle leur être de déchet. Dans le miroir, réapparaît « la prématuration qui explique cette préférence de la jouissance pour une image qui anticipe sa maturité. (Le sujet) ne peut voir un de ses semblables sans penser que ce semblable prend sa place, donc naturellement il le vomit » dont parlait Lacan en 1974 dans
La Troisième
[6].
L’identification au semblable, le stade du miroir spéculaire comme fondateur de la fonction du Je en constituera l’issue ; l’Imaginaire viendra se poser là comme tiers, en nouant différemment le Réel et le Symbolique avec la symbolisation de l’absence réelle comme identification nouvelle. L’expérience pulsionnelle de cette rencontre avec la plénitude phallique se sublime, dit Lacan, dans l’expérience du miroir avec le truchement de la fonction paternelle. Par la fonction de l’idéal du moi, le lien du sujet au semblable dépasse le narcissisme, l’identification au parent du même sexe étant une solution qui singularise le sujet dans l’incessante rivalité fraternelle. Elle répond au déclin du sevrage et donne maintenant au corps sa fonction de modèle de tous les objets, elle connecte, pourrait-on dire, les objets avec la pulsion scopique.
C’est en effet le regard de l’Autre qui ajoute une forme nouvelle, rassemblée, au réel morcelé du corps. Elle fait image du désir du sujet comme désir de l’Autre, désir d’être cet objet aimable. C’est encore par ce regard que le sujet jouit de l’image, pour que l’assomption de l’image fasse métaphore du corps réel. Mais en même temps, le sujet s’aliène aux variations, fluctuations de l’Autre, se soumettant ainsi aux formes successives données au pulsionnel.
Cependant le regard de l’Autre peut se perdre, absorbé ailleurs que dans la présence du corps de l’enfant ; l’image se troue et c’est alors la consistance de cet ailleurs qui sera support et raison de ce ravissement. Le sujet sera désormais représenté par ce qui s’oppose à ce ravissement dans l’image et de l’image ; ce n’est plus le moment du désir qui érige l’objet dans sa réalité nouvelle, mais celui de la défense narcissique co-extensible à la structure œdipienne.
De ce regard qui s’absente, dont le sujet est sevré, il faut en concevoir le symbole, dit Lacan dans la séance du 6.61 du Transfert, comme s’intériorisant du trait unaire. Il précise ainsi ce qu’il exprimait dans
Les complexes familiaux (p. 107) « L’idéal du moi en effet substitue au double, c’est-à-dire à l’image anticipatrice de l’unité du moi, au moment où celle-ci s’achève, la nouvelle anticipation de la maturité libidinale du sujet » qui est aussi le trait qui situe le sujet dans le monde symbolique et lui donne cette place « dont il dépend qu’il ait le droit de s’appeler Pedro
[7] » et de se déclarer homme ou femme.
Or pour le sujet anorexique, à l’adolescence ou lors de quelque accident prépubertaire, la complétude du miroir se révèle trompeuse, c’est-à-dire que l’image comme objet et regard désirant se brise. Le sujet perçoit une tromperie dans l’assentiment recueilli de l’Autre, lequel ne valait que pour la jouissance d’une complétude leurrante.
La jeune championne, brillante étoile des gymnases, des salles de danse et autres lieux pour petits rats de leurs mères, retirée du regard de la mère par quelque chute ou accident, s’aperçoit que ce regard reste rivé sur la piste où toutes les petites autres continuent leur ballet ; elle saisit sans le savoir qu’il n’y avait qu’un leurre dont elle avait été dupe elle-même. Et voilà que sa mère va encore l’emmener voir ses semblables dont pourtant elle-même a chu ; plus rien ne la soutient, le sujet s’effondre. La mère peut encore vouloir rétablir l’illusion et le sujet s’y accrocher, comme dans le cas de cette fille fièrement présentée aux médecins : « C’est un modèle d’anorexie ! »
C’est donc comme complément phallique que l’anorexique peut encore avoir une place, précisément lorsqu’elle fait l’expérience de son manque à être et que toute autre issue lui reste fermée. Elle peut s’y résoudre par la brillance même de son extraordinaire décharnement, présentifiant un manque dans une splendeur incomparable, manque dont le sujet s’est détaché, manque de l’Autre.
C’est aussi, à l’adolescence, lorsque le sujet est convoqué dans son identité sexuée que son effondrement peut se produire ; l’anorexique témoigne alors du défaut de ce que P. Julien nomme la conjugalité, le choix que les parents ont fait de leur être sexué, du rapport qu’ils ont l’un à l’autre. C’est ce que Lacan notait il y a fort longtemps : « C’est donc à la dysharmonie sexuelle entre les parents qu’il faut rapporter la prévalence que gardera le complexe du sevrage dans un développement… où le sujet sera condamné à répéter indéfiniment l’effort du détachement de la mère ou soumis à ce complexe en sa tension létale
[8]… »
Alors commence cette glissade qui finit par être arrêtée par la nomination de l’anorexie : lors de l’irruption du réel comme tel, au sens sexuel énigmatique (les règles, l’appel des garçons ou l’éveil du printemps) et différenciateur, l’Autre sexe n’ayant pas de répondant dans le narcissisme (je ne dis pas dans le sujet), l’idéal du moi défaille à cet endroit, et l’image spéculaire ne tient plus ; l’anorexique abandonne cette image qui n’a pas de valeur, elle s’en sépare, clive son narcissisme dans le moment où se perçoit la tromperie de l’Autre : l’image qu’il soutenait est trompeuse en ce qu’elle ne rend pas compte du réel du sujet, il y a eu leurre.
L’introjection du regard de l’Autre, lorsqu’il est introjection du signe de l’absence du sujet, (par quelque substitution imaginaire) est le piège narcissique qui attend son heure pour avaler l’anorexique. On pourrait dire que le narcissisme des traits différenciateurs, les lettres d’amur, truffé qu’il est d’objets extérieurs, est abandonné en tant qu’il est sans solution. L’investissement portait sur un leurre, il est sans issue parce qu’il est enfermant, qu’il referme et ne maintient sa signification et son sens que dans la famille.
Mais ce que la clinique nous dévoile et que la fiction théorique tente de dire, le nœud borroméen nous permet de le montrer : à savoir qu’un sujet peut renoncer à son corps considéré comme étranger, il peut le laisser filer aux mains d’un autre, l’abandonner à son sort.
C’est ainsi que Lacan analyse un épisode de
Portrait de l’artiste en jeune homme qui intrigue Joyce lui-même : après avoir été rossé par un de ses mauvais camarades, il s’interroge sur ce qui fait que, passée la chose, il soit resté sans colère ; il constate que toute l’affaire s’est évacuée, « qu’une certaine puissance le dépouillait de cette colère subitement tissée, aussi aisément qu’un fruit se dépouille de sa peau tendre et mûre
[9] ». Ajoutons, ce qui n’est sans doute pas indifférent à l’affaire puisqu’on peut y entendre la dimension des idéaux, que Joyce s’est fait battre parce qu’il refusait de désavouer son choix, sa déclaration en faveur de Byron, l’hérétique pour ses adversaires.
« Avoir un rapport à son corps comme étranger est en effet une possibilité […] qui fait croire à l’âme », dit Lacan et, pour en rendre compte, il produit avec le nœud borroméen ce qu’il appelle les effets d’une faute de nouage, d’un défaut dans la succession des chevauchements dessus-dessous qui caractérisent le nœud borroméen. Ce défaut affecte le surmontement du Réel sur le Symbolique dans l’Imaginaire : en conséquence de quoi les ronds du Réel et du Symbolique se traversent, sont noués sur le mode du nœud olympique et l’Imaginaire file. Lacan précise : « R et S se traversent sans nouage à l’inconscient. » Le nouage à l’inconscient suppose l’Imaginaire : pour que le sujet puisse être représenté par un signifiant pour un autre signifiant, il faut que le corps comme réel, étranger donc, affecté du Symbolique trouve un lieu de représentation dans l’Imaginaire, ce lieu qu’on peut dire être le regard de l’Autre.
C’est ce que nous pouvons lire sur le nœud borroméen (présenté ci-dessous) qui, dans le défaut de nouage indiqué par la flèche, se dissocie. Pour Lacan, la solution de Joyce est représentée dans le schéma suivant (3e) : l’œuvre qu’il a produite l’assure d’un ancrage relié des trois dimensions. Mais l’anorexie ne fait pas œuvre, sa nomination (un nommé à) est un raboutage.
Lorsque l’apparition du sujet a laissé trace d’un trait différentiateur, identification primordiale au trait sans ombre, lorsque le Nom-du-Père est entré en jeu, le nouage avec le 4e rond, celui de la réalité psychique peut aussi receler un défaut : alors, là aussi l’Imaginaire, le corps, se détache mais aussi le Symbolique. L’Autre se clive : l’Imaginaire et le Symbolique en tant qu’ils relèvent de l’Autre qui nous articule à une réalité partageable, sont libres, tandis que l’Autre, celui de la préhistoire du sujet, l’Autre intime, où se maintiennent noués, en se traversant, le Réel et le symptôme, eux tiennent absolument ensemble, et le sujet peut y tenir au point d’y laisser sa peau. La désolidarisation du nœud à quatre, suite au défaut de nouage du Réel et du Symbolique dans l’Imaginaire, montre l’enjeu de l’hospitalisation de jeunes anorexiques : l’image de l’espèce normée par la science médicale est à la fois ce qui assure la survie et ce qui maintient le symptôme, le soin strictement médical participe de sa propre mise en échec par le symptôme.
Lorsque nous pouvons maintenir au cours des hospitalisations en médecine la dimension du spectateur virtuel, alors nous constatons la levée du symptôme. L’abandon de l’acharnement transitiviste, de l’isolement et des contrôles incessants contribuent à cette approche du trouble anorexique. Mais ce bienfait thérapeutique n’est pas alors la conclusion de l’affaire, le sujet ne se tient pas quitte de ce retour au corps. Telle adolescente, ayant retrouvé la capacité de se nourrir, part en maintenant le lien thérapeutique tout en souhaitant trouver un lieu qui pourrait désormais lui permettre de prendre soin de son corps, un corps retrouvé, de lui donner une activité, un exercice, une jouissance autre que celle, dramatiquement contrainte, qu’elle se donnait par une auto-maltraitance. Une autre, de structure différente, le goût de manger et le plaisir de bouche réinvestis, formule au moment du départ la demande d’une poursuite de ces entretiens préliminaires pour trouver une solution au problème masqué par l’anorexie : « qu’on lui dise ce que c’est que d’être une femme ».
[1]
J. Lacan,
Le Sinthome, leçon du 11 mai 1976 intitulée « L’Égo de Joyce » in
Ornicar ?, n° 11.
[2]
F. Kafka,
La colonie pénitentiaire, Livre de Poche, n° 2440, p. 74.
[3]
J. Lacan,
Les complexes familiaux, Paris, Navarin, 1984.
[4]
S. Freud,
Psychologie des masses et analyse du moi,
oc XVI, Paris,
puf, 1991, p. 43.
[5]
S. Freud,
Le moi et le ça,
oc XVI, Paris,
puf, 1991, p. 275.
[6]
J. Lacan, « La Troisième », in
Lettres de l’École freudienne, n° 16, 1975, p. 177-203.
[7]
J. Lacan, Le Séminaire I,
Les écrits techniques de Freud, Paris, Le Seuil, 1975, p. 95.
[8]
J. Lacan,
Les complexes familiaux,
ibid., p. 108.
[9]
J. Joyce,
Portrait de l’artiste en jeune homme, Paris, Gallimard, Folio n° 2432, p. 140.