La clinique lacanienne 2003/1
La clinique lacanienne
2003/1 (no 6)
280 pages
Editeur
I.S.B.N. 2-86586-975-X
DOI 10.3917/cla.006.0031
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Vous consultezL’horreur du symptôme ?

AuteurDidier Lauru du même auteur


La santé, ça ne se décrit pas autrement que métapsychologiquement.Sigmund Freud

Le symptôme a, comme les formations de l’inconscient, une structure de langage. La cure tentera d’en repérer la grammaire signifiante. Le sujet tient à faire sienne la jouissance du symptôme. Pourtant l’analyste doit se questionner : comment se situer face au symptôme ? Entre un attachement quasi névrotique à celui-ci et une volonté de guérir, y aurait-il une voie médiane possible qui ouvre véritablement un espace de parole ?

2 Quelques mots sur l’histoire du mot : terme dérivé de sinthome, a été emprunté au bas latin symptôma lui-même venant du grec sumptôma : de matos affaissement, ou événement malheureux, coïncidence en particulier coïncidence de signes. Ce nom dérive du verbe sumpiptein « tomber ensemble », « survenir en même temps ». Symptôme a gardé le sens latin qui désigne en médecine un phénomène lié à un état morbide, qu’il permet de déceler. Rabelais en son temps parlait de symptomates.

3 L’idéal thérapeutique, qu’il soit médical ou non, pourrait transformer la cure en une traque au symptôme, avec en point d’orgue l’exigence démesurée d’un Ferenczi recommandant, demandant que les analystes soient analysés « à fond ». La correspondance atteste de cette proposition qui est à mettre en relation avec la cure de Ferenczi chez Freud, et la demande jamais éteinte de Ferenczi de trouver du père dans la personne du père de la psychanalyse. La maladie auto-immune dont est mort Ferenczi soulève bien des questions sur l’inachèvement de cette cure et ses attentes inassouvies à l’égard de Freud, bien incapable en l’occurrence de lui accorder l’impossible qui lui était demandé.

4 Diverses formes d’activisme thérapeutique existent parfois sous des dehors très insidieux. Chaque analyste, en interrogeant l’après-coup de sa pratique, peut y déceler des paroles ou des actes posés à son insu qui peuvent aller dans ce sens.

5 D’autre part Freud nous indique qu’en cours de traitement peuvent apparaître des symptômes, surtout corporels (corporéels ?). La clinique nous montre qu’ils ne sont pas seulement somatiques, mais bien souvent transitoires. Ils interrogent le désir du psychanalyste, et son souci d’attendre une guérison. À tout prix ou de surcroît ?

6 Les résistances de l’analyste ne tendraient-elles pas à rendre indéchiffrable le symptôme au-delà de la douleur d’exister ?

7 Est-ce que le désir de l’analyste peut en venir à faire symptôme ? Pour le dire en d’autres termes, n’y aurait-il d’autre résistance que celle du psychanalyste ?

La division du sujet de la science

8 Le scientifique pour sa part peut-il échapper à un affrontement au réel ? Le scientifique peut-il éviter de s’y « coltiner » ? Son objet lui permet de tenter de mettre à distance ce qui pourrait le renvoyer à sa propre division. Ceci est valable quelle que soit la discipline scientifique, mais en médecine et plus précisément dans la pratique psychiatrique, nous pouvons assister à une efflorescence de technique et d’approche du sujet souffrant. En fait, plus qu’une approche, ces techniques ou parfois technologies mettent nettement à distance tout rapport trop intime du sujet qui pourrait entamer les capacités d’écoute du médecin.

9 La distance ainsi obtenue autorise le médecin à se penser immunisé de tout effet consécutif à la relation intersubjective, c’est-à-dire qu’il se pense en dehors du champs du transfert pour son patient et à l’abri des effets du transfert du patient sur sa personne[1] [1] D. Lauru, Tomber en amour, le sujet de l’énamoration,...
suite
. C’est une tentative, bien illusoire, de mettre le symptôme à distance, de l’isoler et finalement de retrouver la position d’extériorité du scientifique. Cette prise de distance ne manquera pas de faire retour dans le réel, dans le sens où il semble difficilement envisageable qu’un sujet, fut-il médecin puisse ne pas se sentir impliqué dans la relation intersubjective médecin-malade. J’en prends pour exemple les médecins qui viennent sur mon divan pour tenter d’entendre ce qui les traverse via leur symptôme, dans leur confrontation à la maladie, à la folie ou à la mort. Il existe alors une possibilité pour le sujet, médecin scientifique, de retrouver dans une énonciation la faille, l’écart qui le sépare de son désir et de sa demande à l’Autre.

10 La codification permet au médecin d’imposer un cadre, une pensée univoque dans laquelle doit ou non rentrer le patient. Pour être plus précis encore je vais prendre un exemple.

Les toc et le démantèlement de la névrose obsessionnelle

11 Les troubles obsessionnels compulsifs représentent une entité isolée dans le dsm III puis IV, classification américaine des troubles mentaux. Il s’agit d’un démantèlement en règle de la notion de névrose et de celle de névrose obsessionnelle, la Zwangneurose isolée par Freud. Ce dernier avait fait admettre cette classification en psychiatrie, contre la terminologie de Janet qui proposait lui la psychasthénie. Freud a traduit lui-même en français par « Névrose des obsessions ou d’obsessions[2] [2] La névrose obsessionnelle comporte des symptômes compulsionnels,...
suite
».

12 Je cite brièvement les critères utilisés pour une enquête qui recherche dans la population générale la fréquence des tocs ;

  • critère A : présence d’obsessions et/ou de compulsion ;
  • critère B : les obsessions et/ou compulsions sont source d’une détresse marquée, de perte de temps, (plus d’une heure par jour), ou d’interférence significative dans la routine normale du sujet.

Puis le malade doit remplir un auto-questionnaire. À la suite de quoi le clinicien devrait poser les conclusions suivantes :

  • diagnostic de toc certain : critère A et B ;
  • diagnostic toc probable doute sur critère B ;
  • diagnostic de soc (syndrome obsessionnel compulsif) si critère A seulement ;
  • ni toc ni soc en l’absence de critère A.

Tout cela pourrait nous paraître risible, si cette façon de procéder n’était pas aussi répandue dans la pratique quotidienne d’un nombre croissant de psychiatres, comme en témoigne l’attraction irrésistible des internes pour ces méthodes.

13 Au travers de ce paradigme des toc, la science tente de circonscrire le sujet.

14 Cependant le langage fait retour, et le sujet finit par s’y retrouver en se réappropriant, par le langage et dans le langage, l’assignation à une place d’objet de la science où il était confiné. C’est ainsi qu’un patient, présentant une névrose obsessionnelle assez prononcée, après avoir été suivi par des comportementalistes avec un succès relatif, vint me voir pour démarrer une analyse, avec la demande explicite de se débarrasser de ses manies, « mes tics et mes tocs » disait-il.

15 Au cours de la cure, il évoqua l’ancienneté de ses troubles et leur amélioration durable, lorsqu’il énonça un signifiant qui était à mi-chemin entre un néologisme et un lapsus : « J’ai l’impression que je ne suis plus toqué ? » La question était teintée de doute et d’angoisse. Je relevais ce signifiant amené et nous avons pu travailler autour de ce que cela lui a évoqué comme réminiscences d’une expression que ses parents et principalement son père lui renvoyaient souvent.

Étymologie de toquer, toquade…

16 Toque : vient de l’espagnol toca « étoffe de soie ». Au xve siècle, il désignait une coiffure ronde, coiffe de certains métiers : coiffe haute et sans bords des magistrats.

17 Toquer pour sa part est formé sur un radical d’une onomatopée évoquant le fait de frapper et il a eu ce sens ainsi que celui lié à un choc… Le verbe subsiste dans l’usage familier au sens de heurter. Des dérivés sont utilisés dans le sens de folie, ou de sottise selon la métaphore habituelle : piqué, sonné, timbré, etc.

18 Et enfin toqué(e) adjectif du participe passé, est un mot familier utilisé pour dire un peu fou.

19 Est-ce que les concepteurs des troubles obsessionnels compulsifs auraient pu imaginer un jour un tel retour dans le langage et une subjectivation par des patients de la maladie incriminée ?

La jouissance du symptôme

20 C’est la question de la jouissance du symptôme par le sujet qui est le plus souvent examinée. Mais aussi la résistance du sujet à modifier la jouissance du symptôme auquel il s’accroche. La pratique nous montre combien est difficile cet accrochage du patient à son symptôme (Oreste Saint-Drôme l’avait très finement remarqué[3] [3] O. Saint-Drôme, Comment se débarrasser de son psychanalyste,...
suite
).

21 Mais j’aurais tendance à vouloir retourner la question : jusqu’à quel point le psychanalyste ne tiendrait-il pas aux symptômes de son patient et ne s’y fixerait-il pas lui aussi ? Peut-on aller jusqu’à parler de jouissance du symptôme de son patient ? C’est un pas vers lequel je propose de cheminer prudemment.

22 Car il existe un rapport très primitif du sujet à la jouissance. Il faudrait renoncer à la question des origines pour qu’un savoir puisse se constituer.

23 Considérons que le symptôme du psychanalyste, dans le cas tout à fait improbable où il ne serait que peu ou partiellement analysé, vienne faire écran au déploiement du discours du patient. Dans la mesure où l’analysant aura beau s’évertuer à parler son symptôme dans tous les sens, l’analyste ne peut que rester sourd ou dans le meilleur des cas malentendant.

24 La répétition est ici à l’œuvre, et c’est un trait, nous pourrions dire : trait unaire. Il serait comparable au trait d’un bâton d’écriture et c’est ce trait, nous dit Lacan « qui commémore une irruption de violence[4] [4] J. Lacan, L’envers de la psychanalyse, Le Seuil, 1991. ...
suite
».

25 La nature, voire la structure du fantasme de l’analyste amendera l’écoute du discours et des signifiants du symptôme de l’analysant. Ceci poussant en quelque sorte le patient dans les rets de la répétition. Car après tout, le psychanalyste est là pour faire en sorte que l’analysant sache tout ce qu’il ne sait pas, tout en le sachant. C’est une façon de présentifier le travail de l’inconscient.

26 Si le fantasme de l’analysant touche de trop près le symptôme de l’analyste, c’est alors l’impasse. En conséquence, il existe une certaine fixation du symptôme au point limite de ce que l’analyste peut entendre. Peut-on à ce point parler d’une jouissance propre de l’analyste à ne pas vouloir en savoir sur le symptôme de son analysant ? Ceci incarnant une des formes possibles de résistance de l’analyste ou son symptôme ? Lacan à qui l’on demandait si la psychanalyse est un symptôme, eut une réponse très précise en indiquant que « le psychanalyste ne peut se concevoir autrement que comme un synthome[5] [5] J. Lacan, « Le sinthome », séminaire inédit, 13/ 4/ 1976. ...
suite
». L’hypothèse que j’énonce brièvement irait dans ce sens, et il resterait à distinguer les niveaux entre le symptôme de l’analyste et l’analyste comme synthome.

27 Il faudrait déplier ce savoir que l’analyste suppose au patient mais dont il ne veut rien savoir, en tous cas le moins possible, et cela pour deux raisons :

  • pour l’horreur que ce bout de savoir peut faire apercevoir à l’analyste et,
  • pour l’horreur et le réel auquel l’analyste risque d’être confronté même si l’analyste en situation est prêt à se soumettre à cette terrible épreuve de la confrontation à ce réel. Qu’est ce que Lacan entend précisément par cette remarque sur ce qui s’ajoute à ce que nous découvrons chez le sujet ? Car ce qui s’ajoute pour lui donner du sens, ne serait-ce pas cette horreur mortifère de la jouissance entr’aperçue, ne serait-ce que le temps d’une interprétation ?

C’est en tout cas une hypothèse possible qui mériterait d’être approfondie. Ainsi l’horreur du réel du symptôme ne pourrait être véritablement entendue par l’analyste restant sourd au repérage de leurs signifiants. Mais n’est-ce pas une autre façon d’entendre l’aphorisme lacanien : l’analyste a horreur de son acte ?

 

Notes

[ 1] D. Lauru, Tomber en amour, le sujet de l’énamoration, érès, 2001.Retour

[ 2] La névrose obsessionnelle comporte des symptômes compulsionnels, idées obsédantes, compulsion à accomplir des actes indésirables, lutte contre ces pensées et ces pensées opposées et tendances, rites conjuratoires, etc.Retour

[ 3] O. Saint-Drôme, Comment se débarrasser de son psychanalyste, Points idées, Gallimard, 1987.Retour

[ 4] J. Lacan, L’envers de la psychanalyse, Le Seuil, 1991.Retour

[ 5] J. Lacan, « Le sinthome », séminaire inédit, 13/4/1976.Retour

PLAN DE L'ARTICLE


POUR CITER CET ARTICLE

Didier Lauru « L'horreur du symptôme ? », La clinique lacanienne 1/2003 (no 6), p. 31-36.
URL :
www.cairn.info/revue-la-clinique-lacanienne-2003-1-page-31.htm.
DOI : 10.3917/cla.006.0031.