2002
La clinique lacanienne
Travail analytique et changement de style
Graziella Baravalle
« L’art, cet en plus, ce beaucoup plus que tout ce que je pourrais en dire. Ouverture, passage et au-de là, ou en deçà du signe qu’il fait, cependant accès à ce trou du langage qu’aucune langue ne peut épuiser mais qui me constitue. »
René Tostain, Chemins de la création.
Dans d’autres écrits sur la poétesse argentine Alejandra Pizarnik, j’ai recherché le rapport existant entre le changement de style, la rupture du lien social et le suicide. Dans cet article, je veux montrer, grâce à un fragment d’analyse comment la sublimation a fonctionné dans le travail analytique d’un jeune peintre, et comment ce travail analytique, à son tour, a modifié son style. La sublimation n’a donc pas été « un succès » de l’analyse, mais bien le destin de la pulsion chez cet analysant agissant plutôt comme obstacle, permettant ainsi l’analyse, au même titre que le transfert.
Il s’agit d’un jeune homme de vingt ans environ. Il vient me voir une première fois se plaignant d’avoir des « cauchemars ». Enfant, il était somnambule. Ces « cauchemars », ainsi nommés par ses parents, pour lui n’existent pas. La seule chose qu’il peut en dire est qu’il se réveille au milieu de la nuit, debout dans sa chambre ou ailleurs dans la maison ayant renversé ou cassé quelque chose. Il est envahi alors par une sensation de terreur face à l’inconnu, c’est une sensation absolue, sans points de repère, toutes les coordonnées lui manquent. C’est comme « un mauvais voyage ». Il ne sait ni qui il est, ni où il se trouve.
Dans un premier temps, il ne vient que quelques mois, au cours desquels il m’explique sa vie, ses rapports avec ses parents et ses amis, ses études, etc. Il n’a pas d’autres symptômes que ces cauchemars. C’est un bon étudiant, il a des relations affectives et des rapports sexuels satisfaisants. Un jour il m’annonce que sur les conseils de ses parents, il ira dans une clinique traitant des troubles du sommeil.
Environ un an plus tard, il revient me voir. La thérapie en question n’a pas fonctionné et il ne veut prendre aucun médicament. Il a quitté le domicile familial, a changé de travail et d’amie.
Cette fois-ci, il prend son analyse au sérieux. Il essaie de réfléchir, accepte la règle de l’association libre, mais il est incapable de parler des « cauchemars ». Une fois seulement, il se souvient d’un énorme tunnel, comme un tourbillon, d’une moto sans freins et d’une sensation de grande vitesse angoissante. Il commence alors à m’apporter ses dessins et ses peintures, afin que je puisse mieux le connaître. Il n’envisage pas de devenir peintre. « Parce que ça ne va pas avec son idéologie », mais il pense avec des couleurs, des sensations et quelquefois peut les exprimer en mots. Son père lui dit qu’il peint « des choses monstrueuses ». Il considère les visages qu’il dessine comme des autoportraits. « Je me regarde dans le miroir, le dessin prend vie tout seul et m’emporte. » Peu de temps avant sa mort Paul Klee écrivait ainsi : « Je ne suis plus capable de suivre le rythme de mes créatures. Elles m’échappent des mains. »
Je vois qu’il a du talent. Dans ses peintures, il y a toujours des visages ou des représentations d’hommes apeurés ou furieux, des scènes de violence ou de désespoir.
« Mon degré de perception ou de sensibilité est très grand. Les toutes petites choses provoquent en moi de très grandes réactions, elles m’excitent de façon irrationnelle. Et cette activité fébrile de la pensée se manifeste dans mes dessins et mes cauchemars… » me dit-il.
Quelques temps plus tard, il arrive à la conclusion que ses cauchemars sont la manifestation de sa peur du futur, sa peur face à la possibilité d’un effondrement de tout ce qui l’entoure. Une sorte de force menaçante qui a toujours été présente : le capital, la grève…
C’est là que je dois ajouter une information quant à la vie de cet analysant. Son père avait été un homme politique assez connu à une certaine époque et se considérait maintenant comme un raté à cause de l’échec de la gauche en Amérique Latine. Tout petit, l’analysant avait peur quand il entendait son père parler avec ses amis dans la pièce à côté, ou téléphoner à sa famille d’origine. Il pense que certains membres de cette famille sont fous.
Il dit également : « Tu ne me connais que sous mon meilleur jour, (il parle du temps antérieur à l’analyse) il y a chez moi un coin obscur dont j’aimerais bien me défaire. Cela me coûte beaucoup de montrer cet aspect de moi parce qu’il est asocial. J’ai peur du futur, j’ai constamment peur de perdre ce que je n’ai jamais possédé, et qui est ce que mes parents souhaitaient, peur de faire un dessin et de le rater au dernier moment… »
Lors d’une autre séance, il m’apporte un logo. C’est un poisson en forme de losange, comme un œil. Il a la bouche ouverte et la langue rouge. Devant lui, un homme s’enfuit en courant. C’est avec ce logo qu’il a personnalisé sa moto. Il en a fait aussi un marque-page. Au revers de celui-ci, le poisson est mort, attrapé par l’homme dans un filet.
Pour lui, ce dessin est comme une signature, presque plus personnelle même qu’une signature. Alors qu’il a du mal à signer toujours de la même façon, le logo, lui ne change jamais. Il ajoute : « dans mes dessins, le poisson est toujours agressif. C’est quelque chose qui fait peur, ce qui est effrayant c’est la langue, le cri, c’est un poisson anthropomorphe ». Il décrit, sans le savoir, sa tendance à sublimer. Il m’explique qu’il possède une grande capacité à visualiser, à penser avec des dessins sinistres, des couleurs intenses, telles que le rouge et le noir.
Pendant cette période, quand nous parlons de l’œil persécuteur, j’interviens en lui parlant de sa relation avec son père. Je dirais simplement pour être brève qu’il s’agit d’un père très autoritaire, radical de gauche, voulant imposer son opinion à toute la famille, et par là même, son pessimisme, comme le font tous ceux qui veulent que ce soit l’autre qui assume le poids de la castration.
C’est alors que l’analysant se remémore un autre rêve qu’il peut raconter. Il en fera le récit pendant plusieurs séances, car c’est un rêve très long. Une conversation avec son père s’en suivra. À la suite de quoi, il fera un nouveau dessin et l’analyse prendra alors un tournant important.
C’est un très long rêve qui se déroule en plusieurs étapes.
1. Il marche dans la ville, participant à une manifestation avec ses parents et ses amis. Mais lui va plus loin, la police intervient. Il pense que ses parents sont en danger. Une terreur panique le saisit. Lui aussi est en danger. Un policier avance dans une ruelle. Il l’attaque. Attaquer et reculer comme dans la réalité. Il ressent le goût amer de la peur intense et de l’adrénaline. Le policier s’approche. Il parvient à lui retirer la matraque avec laquelle il le frappe et le laisse mort sur le pavé.
2. Soudain tout change. C’est la part la plus lente du rêve. Il erre dans une ville obscure, se sentant coupable du meurtre de quelqu’un. Très fatigué, il ne sais pas où il va. Dans de sombres ruelles, il ne ressent qu’angoisse, rage et culpabilité. Il a peur (tout comme dans les cauchemars) car il ne sais pas où il se trouve. C’est une fuite en solitaire, marquée par la panique.
3. Troisième partie. Il arrive dans un endroit où il se repose, ce n’est pas un espace physique, c’est un lieu. Soudain il n’y a plus rien. Il se repose. C’est un lieu établi.
Quelques associations
C’étaient des sensations semblables à celles que procure le ski ou le patinage. (Il aime patiner la nuit à grande vitesse). Une alternance entre la peur et la rage, le fait de tuer… Une sensation qui se répète, comme dans les cauchemars, fuir, fuir et sans arriver nulle part. Une grande fatigue et tout qui change comme par magie avec cette fin si étrange. Les couleurs sont obscures, chaotiques, ce sont des décors où l’on se sent petit.
Au réveil, le rêve s’est comme prolongé en état de veille : il est dans un groupe de randonneurs, tout le monde dort, mais quand il se réveille, la société a disparu, et c’est la catastrophe. Les uns et les autres vagabondent sur les côtes de la Méditerranée. Ce sont des nomades. Il fait des associations avec Mad Max et Blade Runner. Il est en moto. Il est seul. Il tue plusieurs fois, tout au long de son rêve, sans aucun problème moral.
« Ces rêves m’ont marqué, dit-il, ils m’ont fait réfléchir et ont porté à conséquence. »
Il a eu ensuite une conversation de deux heures avec son père, au cours de laquelle il a voulu justifier sa décision de changer son approche de la réalité. C’est une conversation qu’il considère comme idéale parce qu’il a pu mener les choses comme il le voulait ; c’était comme tailler un arbre. « Ce fut un choc dialectique énorme puisque mon père est maître en l’art de conduire une discussion. Il me répétait les arguments de toujours et moi, je les réfutais les uns après les autres. Je me sentais parfaitement heureux de pouvoir dire pourquoi on fait les choses. Finalement mon père me dit qu’on fait les choses par peur de perdre ce que l’on a. »
Il avoue alors avoir eu une sensation de vertige. « Des sensations pénétrèrent soudain dans mon cerveau. » En écoutant les paroles de son père, il se reconnut comme étant son portrait vivant. C’était exactement ce qu’il avait dit dans l’analyse. Il était surpris de « voir comment la vérité passe dans les yeux de quelqu’un qui l’ignore ». II sentit soudain que tout prenait forme d’une manière incontrôlable et qu’il s’agissait du processus de création de quelque chose de nouveau.
Il se demande alors pourquoi on veut toujours que rien ne change. Il pense que c’est la peur que les autres ne soient plus là, parce que les autres « te configurent ». La peur de ne pas être ce qu’on est. La peur de la disparition de soi. Ce qui signifie une imitation du schéma appartenant à son père. Il vivait avec le rêve d’un autre. Désormais, il n’a pas besoin de poursuivre cet idéal. Mais s’il le perd, il a peur d’être « déconfiguré ». Quoi qu’il en soit, sa vie doit cesser d’être un plagiat, c’est-à-dire une reproduction, une copie de cette trace. Et tout est modifié par ces changements. Il me parle alors d’un nouveau dessin qu’il m’apportera à la prochaine séance. Il en parle en ces termes : « C’est un tableau de format allongé, car je savais déjà quelle serait la position de l’homme. C’est comme un autoportrait. Une aquarelle, aux couleurs apaisées, une transparence avec beaucoup d’eau, très simple, un homme poilu (ou nu), allongé sur un lit, sur un fond orange clair, un homme qui se repose. Tranquille. C’est ce à quoi m’ont amené mes dernières réponses. »
On voit clairement que la sublimation, en tant que défense, comme l’a dit Freud, n’a pas été suffisante pour retenir l’angoisse. Et que même si ses œuvres lui ont servi de murailles contre 1’horreur de la pulsion de mort, il aura fallu le travail analytique pour habiter ses cauchemars et faciliter un nouvel enchevêtrement des pulsions.
Ce rêve et la conversation qu’il eue ensuite avec son père, ont ouvert un nouveau chemin à l’analyse de ce jeune homme. Cela le mène à décider de continuer à peindre et d’exposer ses tableaux. Le travail d’analyse a fonctionné comme dans un laboratoire de pulsions qui, joint au commentaire des dessins (relevant de la pulsion scopique) a favorisé l’apparition des signifiants et de l’histoire ou la pulsion invocante prédomine, la voix du père menaçante, père également présent dans le logo du poisson-œil que le sujet utilise comme signature, poisson qui, bouche béante, poursuit 1’homme qui fuit. Le verso du marque-page annonce la possibilité de la mort du père qui se réalisera lors du premier rêve que le sujet peut se rappeler et raconter, ce qui lui a permis de soutenir cette conversation fondamentale avec son père. C’est là qu’une fois encore la pulsion scopique entre en jeu permettant ainsi la création du dernier tableau, celui de 1’homme nu et allongé, qui non seulement montre le repos du sujet libéré de son angoisse, mais également 1’homme allongé sur le divan reconnaissant son désir.