2008
La clinique lacanienne
Prendre corps ?
La structure dans tous ses états. De l’excès à la panne dans la dynamique
Geneviève Vialet-Bine
S’il est incontestable que le sujet se constitue sur une base énergétique, il est non moins incontestable qu’il n’y a pas de sujet sans discours.
C’est grâce, donc, à l’inconscient freudien qu’a été gommée la trop longue dichotomie Soma-Psyché, lui qui nous a enseigné, avant Lacan, que la chair se fait corps par l’intromission du signifiant dans le processus vital.
Quel est donc ce corps qui intéresse la psychanalyse ?
C’est précisément la dynamique propre à cet être parlant, sexué et mortel, corps parlant et jouissant, lieu même de la jouissance qui va occuper mon propos. Jouissance paradoxale et contradictoire, en effet, que celle de l’être parlant, puisque, écartelée entre le principe de plaisir et son au-delà, elle est nouée à la pulsion de vie comme à la pulsion de mort. Cette particularité paradoxale fait de la jouissance, cette tension extrême collée à la vie même, la mesure la plus probable de tout désordre et turbulence survenant dans le corps ; désordre d’autant plus impétueux et irréversible qu’il est soumis à la force constante de cet « obscur objet du désir » qui, s’il n’est pas métaphorisé et médiatisé, entraîne le sujet dans une course et une jouissance effrénées qui happent le corps qui s’y abîme à corps perdu.
En effet, du point de vue de son désir, le sujet tend à se constituer inauguralement comme seul et unique objet du désir de l’Autre. La jouissance, trouvant son compte dans ce dispositif dynamique du désir, viendra s’y déployer dans un accroissement mortifère si rien ne vient y faire limite et le « décoller » de la poussée constante du pulsionnel, autrement dit si le sujet ne parvient pas à souscrire à la dimension du manque, dimension du manque qui le lance sur les sentiers du désir.
C’est donc l’ordre phallique, le rapport symbolique au phallus et à la castration qui est garant de la permanence d’une certaine stabilité de la structure ; ou, dit autrement, l’ordre de la structure est institué et régulé par l’ordre phallique qui fait limite à l’irréversibilité de la jouissance.
Ce cadre étant posé, je voudrais maintenant évoquer, ces moments où le corps réel et jouissant, renversant la barrière phallique, rompant le nouage rsi plus ou moins bien assuré, fait massivement irruption sur la scène analytique, mettant à mal, bouleversant le corps de chair et d’os, nous confrontant à ce que l’on peut appeler une clinique du Réel.
Le corps de l’être parlant, habité par le langage est un ensemble de signifiants reliés entre eux, un tissage de signifiants. Nous connaissons tous l’aphorisme : « Un signifiant est ce qui représente le Sujet pour un autre Signifiant », mais cette définition reste tout à fait incomplète, si l’on oublie d’ajouter que l’opération produit un reste, un réel fuyant qui échappe à l’articulation discursive, cet objet « a » irreprésentable, inassimilable au sujet, objet « a » produit par excès qui doit être éliminé. Jouissance et langage sont en effet tissés de la même étoffe ; ce que Freud repérait à sa façon, lui, qui, dès 1920, ouvrait par le « Fort-Da » son « au-delà du principe de plaisir ». Autrement dit, le corps doit être vidé de « ce plus de jouir » qui, s’il n’arrive pas à se métaboliser, va perturber le lien discursif, et la chaîne borroméenne avec le risque de dé-chaînement dans un corps qui, désarrimé de ce qui le tisse, se défait à son tour.
C’est ce qui se passe dans une cure précisément quand le sujet se bloque, s’arrête. Plus de signifiant qui renvoie à un autre signifiant : le parlant devient muet et semble prêt à déserter la scène analytique. À sa place, apparaissent des formations qui sont la réversion du discours et de ses lois à la jouissance, jouissance qui, elle, n’a jamais connu de lois, sinon celle de encore et encore (en corps), jouissance ignorée et déniée dans laquelle le corps se défait de façon brutale en passages à l’acte suicidaire ou en lésions psychosomatiques d’organes.
Nous sommes là dans un autre lieu psychique, une nouvelle réalité, réalité compacte semblant n’ouvrir sur aucune combinatoire.
Formations de l’objet « a » écrit J.-D. Nasio
[1] pour les distinguer des formations de l’Inconscient, et en particulier, du procès du refoulement qui préside à la conversion hystérique.
Incarcération de l’objet, jouissance enkystée, écrit Perrier.
Nous sommes dans une clinique du « faire ». Faire qui constitue un arrêt, une panne dans la relance des signifiants. Ce petit « a », objet cause du désir qui courait tel le furet, ouvrant la noria des signifiants, produit brutalement un surplus qui s’accumule, sous l’effet d’une énergie inassimilable par le sujet, réalité opaque, compacte et massive, un excès de jouissance toxique – l’expression est de Freud, dans son article de 1918 consacré aux troubles psychogènes de la vision – : excès toxique de jouissance qui peut fragiliser le bouclier immunologique, qui confisque l’organe dans la lésion psychosomatique, détruit les tissus à la manière d’un agent toxique. Excès toxique de jouissance qui est à l’Å“uvre dans ce faire intempestif et brutal, point aveugle chez cet homme qui frôle la mort quand il est au volant de sa voiture, moment paroxystique où il semble conduire à corps perdu sous l’emprise non pas de l’alcool, mais d’une drogue mille fois plus puissante, celle d’une jouissance muette et dominatrice, pure culture de la pulsion de mort.
« L’élément actif n’est jamais le Sujet, mais une région autonome du corps qui domine, résorbée en un seul foyer actif où toute la jouissance converge
[2]. » C’est cet intestin de la rectocolite hémorragique qui évacue sans retenue, comme s’il cherchait à se débarrasser d’une substance toxique ; ce sont les mains et les avant-bras de cette patiente couverts d’eczéma, vésicules qui semblent suinter de tous les pores de la peau.
Cette tension extrême fait voler en éclats le nouage rsi qui tenait le Sujet, points de fractures permettant le déploiement de l’imaginaire et de cette figure du « surmoi archaïque », « ce saboteur interne » écrit Lacan, qui se manifeste le plus souvent sous la forme d’un impératif catégorique détaché de toute amarre symbolique, le fameux « Jouis ». Jouis, autrement dit, tu n’es rien que ce corps voué à ta stricte convenance personnelle, dénouant du même coup tout lien à l’autre, à la dette, coupant le Sujet de ses attaches symboliques, le vouant à se dissoudre dans une jouissance extrême au-delà de tout plaisir.
Jouissance à mort, corps donné en offrande à quelque Dieu obscur dans une monstrueuse capture, comme l’histoire contemporaine ne cesse d’en dérouler les variantes ; Dieu obscur, buisson ardent de la Chose, ce lieu de la Jouissance d’avant le langage que le sujet tente de récupérer en l’érotisant.
La clinique des toxicomanies et des addictions en tout genre qu’il serait plus pertinent pour notre propos d’orthographier a-diction est illustrative de cette problématique.
Comprendre la richesse du surmoi primitif lacanien, qui met à mal le surmoi Å“dipien éthique et pacificateur, pourtant en place, l’entendre dans sa richesse polysémique et l’ambiguïté de son énoncé, permet de faire un pas de plus dans la formulation de ce qui nous occupe.
J’ouis, mais cette fois avec une apostrophe qui le situe d’emblée du côté de l’ouïe, sons ou paroles entendus.
Écoutons Lacan : « Un énoncé discordant, ignoré dans la loi, un énoncé promu au premier plan par un événement traumatique, qui réduit la loi en une pointe au caractère inassimilable, inintégrable, voilà ce qu’est cette instance aveugle, répétitive qu’est le surmoi
[3]. »
Ceci mérite quelques précisions : nous savons tous que le monde symbolique d’un sujet est constitué par sa langue, sa tradition, sa culture, son histoire et celle de ceux qui l’ont précédés ; quand un énoncé est incompatible avec cet univers, soit par son contenu, soit par la violence de paroles vociférées, et quand, de plus, cet énoncé est proféré dans un contexte où la chair est mise à nue par la survenue d’un événement traumatique, maelström d’angoisse et de terreur, ces paroles, parce qu’incomprises, restent gelées et totalement in intégrables à la chaîne symbolique déjà en place, réduisant l’étoffe du surmoi à un lambeau de voix à la dérive. L’excès sémantique ingérable par le sujet vient s’agglutiner à l’excès affectif produisant des restes verbaux, figures syntaxiques de l’holophrase.
Ce lambeau de voix a-topique mais actif, phrase holophrastique en errance, va s’inscrire dans le corps lui-même et y inscrire ce qui fait énigme pour le sujet, le corps l’incarnant alors comme tel. Ce qui n’a pu être symbolisé, point de forclusion, réapparaît dans le Réel du corps. Ce qui permettrait d’entendre l’éclosion somatique comme une tentative de liaison par incorporation au sens le plus littéral du terme.
En effet, s’agit-il vraiment là d’une manifestation mutique, visant dans la cure ce moment fulgurant de l’éclosion somatique ?
La mise en actes caractéristiques de ces formations supprime-t-elle la mise en sens ?
À défaut d’être une parole, la lésion somatique est de l’ordre du scriptural, c’est en tout cas une écriture minimale. Comment lire ces signes ? Comment les décoder afin de leur redonner fluidité et leur permettre l’accès au symbolique ?
La mise en sens par l’analyste de cette grammaire particulière du corps sera le défi à relever posé par cette réalité nouvelle, zone obscure que le médecin et l’analyste devront tenter d’éclairer ensemble, jamais l’un sans l’autre, dans un véritable travail d’équipe.
Entre l’inconscient prolixe de l’Hystérique et l’inconscient mutique, il y a sans doute place pour un sujet pâtissant, dont le corps, corps en folie dans les cas les plus extrêmes, appellerait inlassablement une table des Lois.
[1]
Les yeux de Laure, Éditions Aubier, 1987.
[2]
J.-D. Nasio,
Cinq leçons sur la théorie de Jacques Lacan, Paris, Éditions Rivages, coll. « Psychanalyse », 1992.
[3]
J. Lacan, Le Séminaire, Livre I,
Les écrits techniques de Freud, Paris, Le Seuil, 1975, p. 220 à 223 et Le Séminaire, Livre II,
Le moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse, Paris, Le Seuil, 1978, p. 158.