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La linguistique

2001/2 (Vol. 37)



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Dans le cadre de cet article, nous nous proposons de commenter certains aspects moins connus de la pensée d’André Martinet, soit ceux qui concernent le message poétique [1]   Cet article constitue la version élargie d’une communication... [1] . Cette théorie poétique est essentiellement développée dans " Connotations, poésie et culture " [2]   André Martinet, Connotations, poésie et culture, To... [2] et " Que doit-on entendre par "connotation" ? " [3]   André Martinet, Que doit-on entendre par " connotation... [3] , deux textes publiés à une dizaine d’années d’intervalle. Nous interrogerons tout d’abord les rapports de la poésie au style et à la forme poétique, puis nous examinerons la définition de la connotation et le lien privilégié de cette notion avec le poème.

DU STYLE À LA FORME POÉTIQUE

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Avant de commenter plus amplement la notion de style poétique, nous voudrions brièvement relever que les divers usages du terme " style " par André Martinet varient selon ses écrits, laissant apparaître certaines fluctuations ou ambigu ïtés du sens du terme ; en effet, alors que " style " désigne un sociolecte, voire un état de langue, dans les Éléments de linguistique générale [4]   Dans les Éléments de linguistique générale, Paris,... [4] , le terme renvoie à un idiolecte de type littéraire dans " Connotations, poésie et culture " et c’est ce dernier sens que nous retiendrons ici.

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S’interrogeant, dans " Connotations, poésie et culture ", sur la spécificité du message poétique, André Martinet le définit notamment comme un type d’énoncé motivé par des intentions stylistiques ; d’emblée, il lie " style " et " forme poétique ", en situant assez fortement sa réflexion dans le cadre d’une analyse formelle des textes inspirée de Jakobson. Certes, même l’énoncé non motivé par des intentions stylistiques suppose un choix au niveau de la double articulation ; mais la notion de " style " implique un choix d’une autre nature, dans la mesure où celui-ci n’est pas uniquement dicté par les nécessités de la communication immédiate où le mot est en quelque sorte " imposé " par la langue : " On peut parler de style lorsque le choix d’une unité linguistique (...) ne résulte pas uniquement du désir d’exprimer (...) tel élément de l’expérience à communiquer, mais qu’il se fait aussi en fonction de ce que va suggérer la présence simultanée, dans le discours, de cette unité et d’autres qui y figurent déjà ou qui vont s’y trouver. " [5]   André Martinet, Connotations, poésie et culture, ... [5] À l’évidence, des préoccupations formelles guident ici le choix de l’émetteur, influencé non seulement par le sens des unités linguistiques, par leurs relations in praesentia et in absentia, mais également par leurs caractéristiques phoniques et sans doute par l’interaction des sons et des sens entre les divers éléments qui constituent l’énoncé. Le style présuppose donc une réelle élaboration du message, une intuition ou une réflexion métalinguistiques, dont le caractère conscient ou inconscient ne semble d’ailleurs pas nettement déterminé dans la théorie martinetienne.

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Poursuivant la distinction entre énoncé banal et style, André Martinet relève, de façon presque contradictoire que, même dans le premier cas, " les choix successifs se font toujours en fonction de l’ensemble à transmettre " [6]   André Martinet, Connotations, poésie et culture, ... [6] . En fait, c’est plus précisément la capacité du locuteur à anticiper le " produit final " qui caractérise le message motivé par des intentions stylistiques, liée à une vision synthétique qui semble accompagner la progression de l’énoncé : " Le style suppose (...) une vision ou, mieux peut-être, un sentiment [du locuteur] de ce que sera finalement l’énoncé total, au moment même où il prend naissance par choix successifs parmi les ressources paradigmatiques disponibles à chaque point. " [7]   André Martinet, Connotations, poésie et culture, ... [7] Relevons enfin que, conformément aux principes de la théorie de l’information, un choix judicieux des unités linguistiques est supposé " élever le contenu informationnel " [8]   André Martinet, Éléments de linguistique générale,... [8] du texte, en lui conférant une densité d’information accrue.

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Dès la seconde page de " Connotations, poésie et culture ", André Martinet définit plus précisément les éléments formels qui caractérisent l’énoncé poétique porteur d’intentions stylistiques. Dans une perspective assez conservatrice, le mètre, et plus précisément un nombre fixe de syllabes, apparaissent comme des " obligations " fondatrices de la nature du vers. À ces " obligations " s’ajoutent d’autres traits formels considérés comme des " moyens " facultatifs dont le poète peut néanmoins tirer des effets de sens, notamment l’allitération et probablement la rime et certaines figures de rhétorique. Se distançant, dans la suite de sa démonstration, de l’ " antiformalisme " des poètes et des théoriciens qui rejettent la métrique et la rhétorique, André Martinet se refuse à considérer le vers libre comme une forme poétique fondamentale.

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Texte largement postérieur à " Connotations, poésie et culture ", " Que doit-on entendre par "connotation" ? " est nettement moins inspiré par les thèses formalistes. Si André Martinet n’y récuse pas l’utilité d’une analyse formelle des textes, celle-ci présente selon lui la lacune de ne pas expliquer l’origine de l’émotion poétique qu’il rattache, pour sa part, au procédé de la connotation [9]   On se permettra de relever la difficulté de rendre... [9] .

INNOVATION LEXICALE ET POLYSÉMIE

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Pour l’écrivain, et plus spécifiquement le poète, l’innovation représente une nécessité ; en effet, dit André Martinet, " le comportement de l’écrivain et surtout du poète est à rapprocher de celui du novateur lexical " [10]   André Martinet, Éléments de linguistique générale,... [10] . D’emblée, on précisera que l’innovation lexicale ainsi définie repose, non sur la néologie, mais sur la combinaison de monèmes déjà existants et, plus précisément, sur l’adjonction d’un monème additionnel à un monème central selon un procédé que nous nommons d’ores et déjà " polysémie ".

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Ce principe d’innovation lexicale doit être relativisé par la prise en compte d’autres aspects de la théorie martinetienne. En effet, même si un terme possède un certain nombre de " latitudes combinatoires ", dont certaines sont plus fréquentes, il semble relativement difficile d’objectiver l’originalité de telle ou telle combinaison de monèmes, la perception de celle-ci étant liée à des critères psychosociologiques. Par ailleurs, affectée par un inéluctable processus d’usure proportionnel à la fréquence des usages, l’innovation lexicale est par définition éphémère. Enfin, selon André Martinet, cette innovation doit nécessairement s’intégrer à la " structure ", qui se confond probablement avec le noyau grammatical et phonétique de la langue, statique et garant de son identité.

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Mais, comme André Martinet le reconnaît lui-même, il existe surtout une " antinomie permanente entre les besoins communicatifs et (...) la loi du moindre effort " [11]   André Martinet, Éléments de linguistique générale,... [11] . Ainsi, pour innover, pour créer de nouvelles associations ou combinaisons de monèmes fondées sur le choix d’unités linguistiques plus spécifiques, le poète doit impérativement dépasser ce principe du moindre effort. En outre, ces nouvelles combinaisons de monèmes réclament du récepteur un effort particulier de décodage. Or, si le destinataire consent à cet effort, c’est parce qu’il en est dédommagé par la compréhension des connotations exprimées dans le texte poétique, qui constituent, pour André Martinet, la substance même du poème.

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Essentiellement fondée sur la détermination d’un monème central par un monème additionnel [12]   À titre d’exemple, citons deux combinaisons de monèmes... [12] , l’innovation lexicale est dictée, selon André Martinet, par la nécessité, pour le poète, de transmettre son expérience individuelle ; en effet, la langue ne dispose pas d’un terme approprié pour chaque expérience, a fortiori si celle-ci est nouvelle : " Tout utilisateur du langage vise à communiquer son expérience et le poète ne fait pas exception. Mais l’expérience du poète (...) a une particulière intensité et une qualité unique dont on ne voit pas comment pourraient la véhiculer les mots du langage courant. " [13]   André Martinet, Que doit-on entendre par " connotation... [13] Se dégage ainsi une conception humaniste et affectiviste de la poésie, appuyée sur une hypothétique spécificité de la perception et de l’expérience de l’individu poète. L’affirmation du caractère premier, sinon prédominant, de l’expérience par rapport au langage poétique est-elle compatible avec la définition d’un style conçu comme non limité à une finalité communicative, telle qu’André Martinet l’a développée, un certain nombre d’années auparavant, dans " Connotations, poésie et culture " ? Enfin la langue poétique reste, en dernier ressort, une langue de communication pour le linguiste fonctionnaliste, alors que nombre d’écrivains et de théoriciens posent l’antinomie, sinon l’incompatibilité, de la langue poétique et de la langue de communication [14]   Une position médiane serait représentée par la théorie... [14] .

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Il est temps d’examiner plus précisément comment les unités de la première articulation, soit les monèmes, peuvent se combiner entre elles, afin d’analyser ou d’exprimer une expérience nouvelle. Dans des ouvrages différents, André Martinet use successivement des termes d’ " actualisation ", de " polysémie " [15]   Précisons d’ores et déjà que c’est essentiellement... [15] , ou plus rarement de " nuanciation de contextes ", qui désignent des procédés en fait très proches. Le procédé linguistique le plus global est sans doute l’ " actualisation " définie, dans les Éléments de linguistique générale, comme l’adjonction à un monème initial d’un second monème fonctionnant comme " actualisateur " [16]   André Martinet, Éléments de linguistique générale,... [16] . Dans le contexte de théorie poétique de " Que doit-on entendre par "connotation" ? ", l’actualisation est décrite comme la combinaison de deux monèmes correspondant à des expériences nettement identifiées, soit un monème central, le prédicat, avec un second monème. Comme exemple d’actualisation, André Martinet cite, d’une part, la combinaison Jean dort, analysée comme une structure sujet + prédicat et, d’autre part, Voici Jean, combinaison de type présentatif + prédicat [17]   André Martinet, Que doit-on entendre par " connotation... [17] .

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Structure proche de l’actualisation, la " polysémie " est décrite, dans Mémoires d’un linguiste, comme la combinaison du substantif le plus près de l’expérience à communiquer avec un adjectif épithète [18]   Les deux combinaisons de monèmes mer intellectuelle... [18]  ; ainsi le sens initial de ce substantif est infléchi par sa transposition dans un contexte nouveau, cette opération réalisant un déplacement sémantique. Au récepteur incombe dès lors la tâche de réaliser la synthèse de cette nouvelle combinaison, où chaque monème tend en fait à nuancer le sens de l’autre. La polysémie est considérée par André Martinet comme " une sorte de modèle poétique consistant à employer un terme pour exprimer quelque chose qui ne l’a pas été jusqu’alors en le plaçant dans un contexte tel que ceux qui veulent bien faire l’effort de comprendre pourront saisir ce dont il s’agit " [19]   André Martinet, Mémoires d’un linguiste, Paris, Quai... [19] . Fondée sur l’adjonction de nouvelles unités, la détermination à l’œuvre dans la polysémie favorise certes la créativité de l’émetteur en lui permettant d’articuler un énoncé plus spécifique, susceptible d’exprimer la singularité de son expérience. Toutefois, l’agencement inattendu des monèmes est également dicté par deux contraintes qui pèsent sur l’énoncé et compromettent l’expressivité et surtout la poéticité de la polysémie ; la première réside dans la contrainte linguistique de combiner au moins deux monèmes pour réaliser un message ; la seconde est la nécessité où se trouve l’émetteur de soutenir l’attention du destinataire, le cas échéant par la surprise.

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L’expressivité de la polysémie est encore menacée par la possible banalité du rapprochement des deux monèmes en présence. En effet, selon la nature de l’épithète impliquée dans la combinaison substantif + adjectif ou adjectif + substantif, le rapprochement des deux monèmes ne sera pas forcément perçu comme original par le destinataire : " L’emploi de l’adjectif épithète (...) peut même ne pas frapper comme déterminant une polysémie, si la valeur qu’il donne au substantif voisin est peu différente de l’usage habituel. Mais, de proche en proche, on peut arriver à des déviations polysémiques qui vont très loin " [20]   André Martinet, Ibid., p. 353-354. [20] , et même jusqu’à transcender la double articulation. L’efficacité du procédé semble donc surtout résider dans sa répétition au fil du texte, qui engendre un phénomène de " déviation polysémique ". Mais un tel processus n’est-il pas observable dans n’importe quel texte, même prosa ïque ?

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Qu’il résulte de la pure créativité ou de la contrainte, l’écueil majeur du rapprochement original impliqué dans la polysémie réside dans l’hermétisme [21]   D’une façon assez paradoxale, la langue du poète hermétique... [21] , situation extrême dans laquelle les combinaisons de monèmes sont si inattendues que le récepteur ne parvient plus à en décoder le sens. Mais ces énoncés ne sont-ils pas perçus comme hermétiques en raison des lacunes de la grille d’analyse linguistique et rhétorique du destinataire ? Selon André Martinet, la fréquence des combinaisons inattendues de monèmes en poésie en fait un genre littéraire particulièrement économique, caractérisé par une tendance à la concision et une importante densité d’information.

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Malgré les incertitudes évoquées, la polysémie reste en dernier ressort, pour André Martinet, " le procédé poétique le plus fondamental " [22]   André Martinet, Mémoires d’un linguiste, p. 353. Relevons... [22] , sa poéticité résidant dans " l’articulation dont elle est le signe " [23]   André Martinet, Que doit-on entendre par " connotation... [23] . Toujours plus présente, au fil des ans, dans la pensée martinetienne, la poéticité de la polysémie semble progressivement reléguer en arrière-plan des critères formels tels que le rythme et la rime, donnés pour " n’ayant souvent qu’une fonction notificative : attention ceci est de la poésie " [24]   André Martinet, Mémoires d’un linguiste, p. 353. [24]  ! Rythme et rime ont donc essentiellement ici pour rôle de désigner un type particulier de discours, le genre poétique, selon un effet de style nommé " connotation stylistique " par certains linguistes [25]   Sur la notion de " connotation stylistique ", voir... [25] . Tendant à minimiser la valeur sémantique des éléments métriques, le discours de Mémoires d’un linguiste se démarque de celui, nettement antérieur, de " Connotations, poésie et culture ", où la rime était considérée comme un élément formel contribuant à la poéticité du texte. Pour ce qui nous concerne, nous serions tentée de créditer le rythme et la rime d’une réelle valeur sémantique, dans la mesure où ils ont tendance à être à l’image du sens de l’énoncé, par un effet d’ " harmonie imitative ".

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En fonction du degré d’originalité de l’épithète déterminant le substantif, André Martinet affine ses considérations sur la polysémie en distinguant deux types d’adjectifs ; à l’épithète " inattendue ", il oppose l’épithète homérique, qui se borne à rappeler une caractéristique connue de l’objet désigné par le substantif, illustrant ainsi un exemple d’emploi redondant du langage et de faible contenu informationnel. Tant l’épithète " inattendue " que l’épithète redondante peuvent être considérées comme des écarts par rapport à une certaine norme de détermination. Relevons par ailleurs qu’une telle opposition semble peu ou prou inspirée par la rhétorique traditionnelle, puisqu’on la trouve, formulée de façon analogue, dans certains ouvrages répertoriant les figures de rhétorique [26]   Pierre Fontanier, Les Figures du discours, Paris,... [26] .

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À l’opposé de mer bleue, que nous analysons comme un cliché, André Martinet cite " mer intellectuelle où l’épithète est si inattendue que la première réaction est de douter qu’il s’agisse d’un message réel " [27]   André Martinet, Éléments de linguistique générale,... [27] . On peut voir dans cette combinaison un cas d’incohérence sémantique, phénomène qu’André Martinet considère comme l’écueil du rapprochement inattendu. Cette incohérence se caractérise plus précisément par l’impossibilité d’attribuer un sens littéral à l’épithète intellectuelle en raison de l’incompatibilité combinatoire des deux monèmes du syntagme mer intellectuelle. De fait, cette apparente anomalie sémantique repose sur une contradiction interne ; mer et intellectuelle sont en effet contradictoires par ce qu’ils présupposent, car le substantif mer suppose un déterminant " non humain " alors que l’épithète intellectuelle exige un substantif possédant un sème " humain ". Ainsi mer et intellectuelle s’opposent obliquement au travers des sèmes " non humain " vs " humain " créant une incompatibilité syntagmatique.

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La contradiction interne présentée par ce syntagme peut être interprétée comme un indice indiquant la nécessité d’une transformation sémantique ; un autre sens, figuré, plus adéquat par rapport au contexte, doit être trouvé puisque le sens littéral ne peut s’actualiser pour des raisons à la fois de combinatoire et de vraisemblance référentielle. Si on identifie dans cet énoncé une figure de personnification, une signification semble pouvoir être attribuée à cette combinaison a priori incohérente ; par l’ajout de l’épithète intellectuelle, la mer est en effet fictivement humanisée. Il reste à déterminer si tous les types de polysémie qui intègrent une épithète " inattendue " posent un problème de cohérence sémantique et si celui-ci peut être résolu par une analyse.

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Second type d’épithète impliquée dans le procédé de la polysémie, l’épithète homérique est créditée d’un fort coefficient de poéticité, car elle permettrait d’exprimer de façon privilégiée l’ultime finalité du texte poétique, soit l’expérience individuelle du poète dans sa globalité. L’usage de l’épithète homérique tendrait à dépasser l’un des problèmes fondamentaux de la langue selon André Martinet, soit son impuissance à exprimer l’unité de l’expérience personnelle : " Mais, alors que, dans la prose, l’épithète vient apporter au substantif voisin une détermination supplémentaire, elle sera souvent, en poésie, du type dit "homérique". En d’autres termes, elle (...) apparaît (...) comme le rappel d’une caractéristique bien connue de l’objet en cause. (...) Elle [l’épithète] vient simplement comme une touche supplémentaire qui aura atteint son but si elle n’est plus perçue comme telle, mais comme contribuant à restaurer l’unité de ce qui a été ressenti par le poète comme une expérience unique. " [28]   André Martinet, Que doit-on entendre par " connotation... [28] Force est de constater que la disparité de fonction des deux types d’épithète confirme que la polysémie, qui est supposée être un modèle poétique, est un procédé également attesté en prose. Si, dans le langage prosa ïque, l’épithète précise le sens du substantif déterminé, il n’en est guère de même en poésie, où elle semble inévitablement redondante. La métaphore picturale de la touche est significative, dans la mesure où elle corrobore le rôle traditionnellement attribué à l’épithète homérique : " faire voir " l’objet. La valorisation martinetienne de ce type d’épithète paraît surtout s’expliquer par l’effet stylistique induit ; dénuée d’une réelle valeur sémantique, cette épithète devient une pure forme susceptible de se fondre aisément dans le contexte, en atténuant, aux yeux du destinataire, l’inévitable linéarité du langage.

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En fin de compte, le choix de l’épithète " poétique " semble se heurter à une contradiction : en effet, si la volonté de traduire une globalité d’expérience aboutit à privilégier l’épithète redondante, la nécessité d’exprimer la singularité de l’expérience de l’individu poète incite à l’inverse au choix d’une épithète inattendue par rapport au contexte.

PREMIÈRES DÉFINITIONS DE LA CONNOTATION

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À la dénotation, ou emploi d’un terme en conformité avec " les contextes linguistiques dans lesquels le mot a été rencontré " [29]   André Martinet, Que doit-on entendre par " connotation... [29] , s’oppose la connotation. Concept central de la théorie poétique d’André Martinet, la connotation est étroitement solidaire de la polysémie ; en effet, c’est grâce aux nouveaux contextes créés par ce procédé que les connotations propres au poète énonciateur peuvent être exprimées. En d’autres termes, la polysémie fonctionnerait comme " support connotant " par rapport à un " contenu connoté " d’ordre thématique et psychologique.

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Avant de traiter de la poéticité de la connotation, il est indispensable de cerner le sens de ce terme dans la pensée martinetienne et de définir comment le linguiste fonctionnaliste se démarque, sur trois points, de ses prédécesseurs et notamment de Bloomfield et Hjelmslev. Aussi, dans un premier temps, nous efforcerons-nous de définir ce que n’est pas la connotation pour André Martinet. Le premier élément réside dans le refus martinetien d’intégrer dans la notion de connotation " ce que le discours révèle de l’identité et de la personnalité des interlocuteurs, de leurs rapports mutuels et des conditions diverses de l’échange langagier " [30]   André Martinet, Que doit-on entendre par " connotation... [30] , soit, en d’autres termes, la situation d’interlocution et certains traits énonciatifs.

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André Martinet développe son raisonnement, en déniant toute valeur connotative aux traits particuliers qui se sont imposés à l’individu au cours de son apprentissage de la langue et qui marquent la classe sociale, l’origine géographique ou le niveau de culture du locuteur. Contrairement à Bloomfield et Hjelmslev, il considère que le terme de " connotation " n’a pas lieu d’être utilisé pour désigner des éléments extérieurs au message proprement dit. En effet, dans la perspective martinetienne, les variantes de la langue imposées à l’énonciateur par des habitudes acquises ne sauraient être considérées comme des " traits connotatifs ". Enfin, André Martinet reproche, non sans raison, à Bloomfield et Hjelmslev de grouper sous une même rubrique des traits en fait fort hétérogènes.

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Illustré par l’analyse de la trilogie voiture, bagnole, tire, le deuxième distinguo martinetien concerne la connotation et le niveau de langue. Si André Martinet admet que les termes voiture, bagnole et tire appartiennent chacun à un niveau de langue différent, il se défend toutefois d’assimiler niveau de langue et connotation " dans la ligne de Bloomfield et de Hjelmslev " [31]   André Martinet, Que doit-on entendre par " connotation... [31] . Le point de départ de l’argumentation semble être le constat de la non-interchangeabilité des trois signifiants ; André Martinet en déduit ensuite que ces trois termes correspondent à trois dénotations distinctes, puisqu’il ne saurait y avoir qu’une dénotation par terme. L’existence de trois dénotations exclut donc la possibilité de trois connotations différentes pour le même mot.

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Enfin, dans " Connotations, poésie et culture ", sur la base de l’opposition crincrin vs violon, André Martinet sépare nettement la connotation de la notion de jugement de valeur : " Le jugement de valeur qu’implique crincrin par rapport à violon ne serait pas une connotation mais ferait partie de la dénotation du terme. " [32]   André Martinet, Connotations, poésie et culture, ... [32] À l’appui de cette hypothèse, André Martinet cite le fait que les termes de violon et de crincrin correspondent à deux dénotations, comme l’atteste le dictionnaire ; il s’ensuit que violon et crincrin ne sauraient être deux connotations du même terme. Certes, la définition du dictionnaire évoque la mauvaise qualité de l’objet crincrin ; mais ce type d’information ne doit-il pas être distingué de la disposition favorable ou défavorable de l’énonciateur par rapport à tel ou tel objet extralinguistique spécifique ?

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À ce stade de notre étude, nous pouvons d’ores et déjà mettre en évidence qu’André Martinet n’entend pas rattacher au concept de connotation les notions de traits énonciatifs, de niveau de langue et de jugement de valeur, se distinguant ainsi nettement de Bloomfield et Hjelmslev quant aux deux premiers points ; a priori la conception martinetienne de la connotation semble donc relativement restrictive.

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Il est temps d’aborder de façon plus ponctuelle la définition de la connotation martinetienne, ou plutôt des connotations, étant donné le caractère multiple et polymorphe de ce concept éminemment individualisé, qui s’oppose à la fixité de la dénotation : " Les connotations, où le pluriel s’oppose au singulier de "dénotation", seraient (...) tout ce que ce terme peut évoquer, suggérer, exciter, impliquer de façon nette ou vague, chez chacun des usagers individuellement. " [33]   André Martinet, Connotations, poésie et culture, ... [33] Il s’ensuit qu’il existe autant de connotations différentes que d’individus et, pour un même sujet parlant, une certaine instabilité des connotations, celles-ci pouvant varier selon les circonstances.

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La connotation martinetienne semble se concrétiser sous la forme d’une image mentale, synthèse des expériences individuelles associées pour un sujet parlant à tel ou tel mot concret ou même abstrait : " Il s’agit de tout ce qu’évoque, pour un individu déterminé, tel ou tel signe de la langue, au-delà des valeurs que tous les usagers de la langue s’accordent à lui attribuer. L’existence de connotations ainsi définies s’impose à notre attention dès que nous essayons de nous représenter mentalement ce qu’évoque pour nous tel ou tel terme. " [34]   André Martinet, Que doit-on entendre par " connotation... [34] Il reste à déterminer si la connotation ainsi définie co ïncide parfaitement avec les valeurs attribuées à titre individuel, la correspondance connotation/ valeurs individuelles ne faisant pas l’unanimité chez les théoriciens de ce concept. Enfin l’affirmation du caractère profondément personnel de la connotation n’est-elle pas contredite par la distinction martinetienne connotation/traits énonciatifs, si l’on admet que l’énonciation se définit comme l’inscription de la subjectivité dans le discours ?

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La spécificité de la théorie martinetienne réside, sans doute, dans l’intérêt porté à l’origine des connotations. L’individualité au sens le plus large, c’est-à-dire non seulement l’histoire du locuteur mais également son tempérament, contribuent largement à la structuration des connotations. Dans l’apprentissage de la langue, la connotation est manifestement première par rapport à la dénotation, puisque " les connotations correspondent souvent à ce qui, de la première saisie du signe, n’a pas été confirmé, dans les emplois quotidiens du langage, comme accepté par la communauté " [35]   André Martinet, Que doit-on entendre par " connotation... [35] . L’exemple du signifiant cheval permet d’expliciter les mécanismes à l’œuvre dans cette première saisie du signe ; la connotation s’élabore sur la base d’impressions de nature extralinguistique, soit les sensations et émotions associées à la situation dans laquelle ce signifiant a été identifié pour la première fois : " Si, enfant, j’ai, pour la première fois, identifié le signifiant cheval en entrant dans une écurie (...) pour moi, cheval va rester définitivement associé à l’odeur particulière de la litière, à la partielle obscurité des boxes, à la voix bourrue d’un palefrenier. (...) Ce sont ces diverses impressions qui vont être à la source des connotations qu’aura désormais pour moi le mot cheval. " [36]   André Martinet, Que doit-on entendre par " connotation... [36] Les connotations sont donc les " traces ", laissées dans l’inconscient, par les circonstances extralinguistiques dans lesquelles s’est établie une correspondance entre la forme phonique ou face signifiante du monème cheval et la perception de l’objet matériel. En l’occurrence, ces " traces " se confondent avec les objets associés au signifiant cheval (litière, box, palefrenier) au moment où le sujet parlant hésitait encore sur l’identité du référent à faire correspondre à cheval.

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Une objection semble presque inévitablement survenir, à laquelle André Martinet fournit d’ailleurs des éléments de réponse : compte tenu de l’attention portée à leur genèse, l’étude des connotations ainsi définies n’est-elle pas hors champ de la linguistique et plutôt du domaine de la psychologie ? Il n’en est rien, car l’intérêt linguistique des connotations réside essentiellement dans leur mode de transmission d’un individu à un autre, qui présente le plus grand intérêt en matière de théorie poétique.

CONNOTATION ET POÉSIE

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La transmission des connotations individuelles est au cœur de la communication poétique selon André Martinet ; elle met notamment en jeu un autre aspect de la connotation, soit la " réaction aux signes linguistiques ", qui semble co ïncider, pour André Martinet, avec l’origine de l’émotion poétique. En effet, l’audition ou l’énonciation d’un terme peut fonctionner comme déclencheur des associations liées à ce mot : " Une fois posé que les connotations sont les réactions individuelles, intimes et souvent inconscientes aux signes linguistiques, on peut s’attendre à ce qu’elles jouent un rôle dans l’activité poétique, si l’on admet que ce qui différencie le poète des autres usagers du langage est qu’il cherche à communiquer l’ineffable au moyen du discours. " [37]   André Martinet, Que doit-on entendre par " connotation... [37] Le rôle des signifiants du texte poétique serait donc double : permettre au destinataire de comprendre et de partager les connotations exprimées par le poète et redécouvrir les associations liées pour lui à ces signifiants. Mais, comme nous le verrons ultérieurement, les connotations de l’émetteur et du récepteur ne co ïncident pas forcément.

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Comment le concept linguistique de connotation rend-il compte de l’ineffable ? Selon un développement ultérieur, la polysémie serait un procédé particulièrement approprié en raison de sa facilité à créer des contextes inattendus. Or, d’après la théorie martinetienne, plus le contexte dans lequel est placé un signifiant est surprenant, mieux il exprime l’individualité de l’expérience ; c’est dire que la communication de l’ineffable co ïnciderait avec l’expression de la singularité de l’expérience de l’individu poète. Mais les notions d’ineffable et d’expérience individuelle se recouvrent-elles exactement ?

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Pour l’écrivain, transmettre ses connotations individuelles au destinataire, c’est lui faire partager ce que suggère pour lui tel ou tel signifiant privilégié : " Certes, le poète ne peut rien faire sans les mots de la langue. (...) Mais ces mots ne le trahiront pas, en ce qu’ils vont, pour lui, comporter une charge connotative considérable, et son art va consister à ordonner ces éléments de l’usage général de façon que les connotations qui s’attachent pour lui à tel ou tel terme puissent être perçues par le récepteur. " [38]   André Martinet, Que doit-on entendre par " connotation... [38] La création poétique est inévitablement tributaire de la linéarité du langage et elle prend forcément pour point de départ le sens dénotatif. Mais, selon André Martinet, le poète parvient à dégager un sens connotatif en travaillant sur l’organisation des mots de la langue, en les combinant de façon spécifique et, surtout, en utilisant le procédé de la polysémie.

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Si l’altérité, voire l’antinomie, de la prose et de la forme poétique sont formulées à plusieurs reprises, il est difficile de déterminer si André Martinet établit ou non un parallélisme rigoureux dénotation/prose et connotation/poésie. Quoi qu’il en soit, la " forme poétique ", c’est-à-dire le mètre et accessoirement la rime et les tropes, est donnée, dans " Connotations, poésie et culture ", pour " transfigurant " le mot par rapport à ce qu’il est en prose. Mais cette forme est-elle poétique en elle-même ou fonctionne-t.elle surtout comme support d’expression des connotations, premier critère de poéticité ? Examinons une autre occurrence de la métaphore de la transfiguration, issue du même texte : " Il convient de se demander ce qui distingue l’énoncé reconnu comme "poétique", même s’il est en prose et se présente sans raffinements formels, d’un discours, même versifié, parfaitement rythmé, riche en figures et en tropes, mais où jamais ne jaillit l’étincelle qui transfigure le message. " [39]   André Martinet, Connotations, poésie et culture, ... [39] Dans ce contexte, l’ " étincelle " se confond évidemment avec la connotation ; d’abord introduite dans la démonstration comme un autre aspect du style poétique, elle s’ajoute aux traits formels précédemment décrits qu’elle relègue en arrière-plan, avant d’être définie comme le critère essentiel de la poéticité d’un texte. Tout au long de " Connotations, poésie et culture ", persiste néanmoins une certaine hésitation d’André Martinet quant au critère définissant fondamentalement la poéticité ; est-ce la forme, essentiellement incarnée dans le mètre, ou la connotation ? Si la connotation est effectivement le premier critère de poéticité, alors il faut bien admettre qu’un énoncé en prose peut être poétique. Une telle incertitude n’a plus cours dans " Que doit-on entendre par "connotation" ? ", texte largement postérieur, où André Martinet opte pour la connotation, étroitement liée à la polysémie.

35

Il vaut néanmoins la peine de revenir un instant à " Connotations, poésie et culture " et d’examiner de façon plus détaillée la description des moyens utilisés par le poète pour transmettre ses connotations. Un procédé prisé réside dans la recréation fictive des circonstances extralinguistiques dans lesquelles s’est opérée la première saisie du signe. Ainsi l’écrivain décrira-t-il " la soirée familiale sous la lampe avec tous les artifices formels qui sont à la disposition du poète (...) [afin] de faire comprendre tout ce que peut évoquer et suggérer pour lui le simple mot lampe (...) [et] dans bien des cas, d’imposer à ses lecteurs tout ou partie de ces évocations et de ces suggestions " [40]   André Martinet, Connotations, poésie et culture, ... [40] . Le syntagme " artifices formels " désigne apparemment les traits formels facultatifs (rime, allitération et tropes) identifiés quelques pages auparavant dans le même texte. Quant à l’usage du terme d’ " artifices ", il traduit l’incertitude martinetienne par rapport à la valeur sémantique de tels procédés de toute manière considérés comme secondaires.

36

Ces propos illustrent par ailleurs une conception humaniste et affectiviste de la poésie que nous avons déjà peu ou prou mise en évidence ; en effet, le " je " extralinguistique de l’auteur est conçu comme co ïncidant avec le " je " fictif du texte poétique ; or, accepter cette confusion des deux " je ", c’est placer tout texte poétique dans une perspective purement autobiographique et événementielle, ce qui est à l’évidence réducteur, surtout si on admet que l’écriture poétique requiert un certain degré de généralité. Chez André Martinet, la dimension autobiographique s’appuie plus précisément sur une forme de retour à l’enfance, liée à la quête d’une langue première fondée sur les connotations individuelles. Dans la structuration des connotations, les connotations enfantines semblent, en effet, occuper une place prépondérante.

37

La dimension affective et psychologique de la théorie martinetienne influence également la relation entre le poète et son destinataire, puisque celle-ci est essentiellement fondée sur l’identification du second au premier ; en effet, le lecteur est supposé retrouver, " sous une forme plus riche, ce qui était caché en lui " [41]   André Martinet, Connotations, poésie et culture, ... [41] , en prenant conscience de sensations ou d’émotions plus ou moins refoulées. Le syntagme " sous une forme plus riche " renvoie manifestement aux " artifices formels " déjà évoqués qui permettraient de sublimer l’expression de connotations idéalement partagées par le poète et le destinataire.

38

Force est de constater qu’André Martinet envisage en priorité le cas où les connotations exprimées par le poète à propos de tel ou tel signifiant sont " agréables " et permettent d’ " embellir " la vie [42]   André Martinet, Connotations, poésie et culture, ... [42] , contribuant ainsi à construire l’image d’une poésie idéalisée. Mais le mécanisme d’identification cité plus haut ne fonctionne pas dans toutes les situations, le destinataire pouvant opposer une " résistance ", toute psychologique, aux connotations exprimées dans le texte poétique si celles-ci ne co ïncident pas avec les siennes. D’ailleurs, le caractère profondément individuel de la connotation martinetienne semble a priori plutôt favoriser la disparité des connotations entre deux sujets parlants que leur co ïncidence. Il s’agit sans doute là d’un aspect particulièrement problématique dans une conception de la poésie où celle-ci est avant tout définie comme un contenu et comme la transmission d’une expérience.

39

Critère fondamental de poéticité, la connotation s’oppose par ailleurs à la métaphore dans la théorie martinetienne. En effet, la valorisation de la connotation en tant que procédé poétique a pour corollaire une certaine dépréciation de la métaphore, qui fonctionne traditionnellement comme un indicateur de poéticité. À la substitution d’un terme à un autre, telle qu’elle se réalise dans le processus métaphorique, André Martinet oppose une dynamique poétique fondée sur la détermination d’un monème par un second monème. Examinons de plus près ces propos du linguiste qui fournissent un exemple de connotation dont le support est la polysémie : " Dire (...) que le poète procède par emplois métaphoriques, c’est se condamner à ne pas percevoir la dynamique de l’opération et ses implications pour l’établissement de la communication poétique. Le poète qui parle de vertes amours n’utilise pas vertes comme une métaphore : le vert est bien pour lui une connotation qui s’attache aux amours en cause, parce qu’il ne les dissocie pas du jardin ou du parc qui en ont été le cadre. " [43]   André Martinet, Que doit-on entendre par " connotation... [43] Marqué par une inversion de l’épithète, le syntagme vertes amours comporte manifestement deux niveaux sémantiques, ou encore un double sens au moins virtuel, le sens littéral de l’ " épithète connotation " vertes étant concurrencé par le sens métaphorique et inversement. Si le sens connotatif co ïncide à l’évidence avec le sens littéral, alors, par déduction, le sens métaphorique serait dénotatif. Ces deux niveaux littéral/connotatif et métaphorique/dénotatif sont d’ailleurs identifiés par André Martinet, mais il choisit d’emblée, d’une façon relativement arbitraire, d’occulter le sens métaphorique au profit du sens littéral. Or il faut bien convenir qu’une interprétation métaphorique de vertes semble envisageable, l’épithète désignant par analogie la juvénilité de ces amours. En l’absence d’un vrai contexte, la hiérarchie de ces deux niveaux sémantiques nous semble impossible à fixer, le sens véritable du syntagme résidant peut-être dans son ambigu ïté. À la limite, le seul contexte identifiable serait le discours métalinguistique qui tend à imposer le sens littéral de vertes comme sens intentionnel.

40

Même en acceptant l’hypothèse de la connotation, la combinaison vertes amours recèle indéniablement une anomalie sémantique si on attribue à l’épithète vertes un sens purement littéral ; en effet, à strictement parler, on ne saurait concevoir un sentiment doté d’une couleur. Mais, si on identifie vertes comme une épithète métonymique, cette anomalie sémantique semble neutralisée ; en effet, par le biais de la métonymie s’établit une relation de contigu ïté entre le cadre (jardin, parc) et le sentiment amoureux et c’est en fonction de cette figure que vertes peut être interprété comme désignant une réalité concrète. Enfin, la question soulevée par ce type d’interprétation est de savoir si le rapport entre connotation et métonymie est occasionnel ou constant [44]   Selon le Groupe ?, Rhétorique générale, Paris, Le... [44] .

41

Si on admet que, dans l’exemple cité, il y a effectivement oscillation du sens de l’épithète vertes entre un sens littéral ou connotatif et un sens métaphorique défini ici, par opposition, comme dénotatif, un prolongement plus audacieux est envisageable : cette fluctuation du sens de l’énoncé entre connotation et métaphore, ou entre sens connotatif et dénotatif, serait-elle la manifestation d’une " résistance " du sens littéral à l’intérieur du processus métaphorique ? En effet, il n’est pas infondé de penser que, lorsqu’un sujet parlant interprète un énoncé comme métaphorique, il perçoit, dans le même temps, une résistance du sens littéral qui " conserve jusqu’au bout une certaine validité (sous la forme de traces connotatives venant surdéterminer le sens dérivé devenu pour la circonstance dénoté), [résistance] sans laquelle le trope perdrait toute espèce de légitimité " [45]   Catherine Kerbrat-Orecchioni, La connotation, p. ... [45] . En l’occurrence, dans le cas du syntagme vertes amours, la connotation pourrait-elle être redécrite comme " trace " du sens littéral dans le processus métaphorique ? Si tel était le cas, ceci impliquerait de reconsidérer l’opposition initialement posée entre connotation et métaphore.

42

Sur la fin de " Que doit-on entendre par "connotation" ? ", André Martinet remet dans une certaine mesure en question le rapport précédemment énoncé entre la poéticité et le rapprochement de deux monèmes, tel qu’il apparaît dans la polysémie. En d’autres termes, il se demande si certains monènes isolés sont " à eux seuls (...) susceptibles de susciter l’émoi poétique " [46]   André Martinet, Que doit-on entendre par " connotation... [46] indépendamment de la création de contextes inattendus. À titre d’exemple, André Martinet cite trois signifiants de ce type dont l’usage est donné pour limité au genre poétique : onde, considéré comme excessivement utilisé [47]   Relevons que le substantif onde est plus spécifiquement... [47] , grève et couchant. Selon André Martinet, la reconnaissance de l’appartenance de ces termes au genre poétique fonctionne comme déclencheur de leur " interprétation connotative ". Quant aux connotations attachées à ces termes, elles découleraient des usages antérieurs de ces signifiants dans d’autres textes poétiques.

43

Le fait que les termes onde, grève et couchant soient perçus par le destinataire comme limités au corpus poétique présuppose évidemment la capacité du récepteur de reconnaître une sous-langue de genre, en l’occurrence le discours poétique, caractérisé par des traits formels précis et dont la fonction essentielle est d’avertir qu’ " on se trouve en poésie " [48]   André Martinet, Que doit-on entendre par " connotation... [48] . Ici encore, ces traits formels n’ont pas de réelle valeur sémantique et leur unique rôle est de fournir un support d’expression aux connotations qui co ïncideraient avec la poéticité proprement dite.

44

En admettant que certains signifiants soient poétiques en eux-mêmes, ne sont-ils pas inévitablement insérés dans le contexte spécifique d’une œuvre, par définition susceptible d’infléchir leur sens initial et éventuellement de neutraliser leur poéticité ? Par ailleurs, le point de vue martinetien semble impliquer la stabilité des connotations attachées à un terme donné dans la totalité du genre poétique. Or, si une telle permanence est concevable à l’intérieur d’un texte ou d’un corpus de textes du même auteur, c’est, nous semble-t-il, minimiser la singularité de chaque œuvre que de considérer comme invariables les connotations d’un terme à l’intérieur de tout le genre poétique.

45

Qu’il s’agisse de monèmes isolés ou combinés, la question se pose plus fondamentalement de déterminer si cette connotation, située par André Martinet au cœur de la sémantique du discours poétique, est un concept susceptible d’expliquer dans sa globalité le fonctionnement du texte poétique – ce qui n’est d’ailleurs pas l’objectif de la théorie martinetienne. Même si elles sont plus fréquentes dans le langage littéraire, les connotations sont également présentes dans la langue ordinaire ; il s’ensuit qu’elles ne sauraient singulariser la forme littéraire ou poétique. Il reste donc à préciser de quelle manière leur simple prédominance est significative.

LA RHÉTORIQUE : UN NOUVEAU CHAMP D’INVESTIGATION ?

46

Au cours de cette étude, nous espérons avoir démontré l’interdépendance, dans la pensée d’André Martinet, des notions de forme, de connotation et de poéticité. Il est frappant de constater que la conception martinetienne de la poésie repose presque totalement sur le lexique, unique support de l’innovation stylistique et moyen privilégié d’expression de l’expérience individuelle.

47

Si, dans " Connotations, poésie et culture ", André Martinet énonce l’utilité de replacer la rhétorique dans le cadre des recherches linguistiques contemporaines, l’ensemble de ses écrits sur la poésie relègue malgré tout au second plan tant la rhétorique que la notion de forme poétique qui lui est plus ou moins liée ; en effet, les traits formels de la poésie fonctionnent avant tout comme support d’expression des connotations. Pourtant, des rapports assez étroits semblent se dessiner entre connotation et métonymie, mais aussi entre connotation et métaphore, qui mériteraient d’être étudiés de façon plus approfondie ; l’analyse des relations entre connotation et rhétorique pourrait représenter un réel champ d’investigation.

48

La connotation joue indéniablement un rôle très important, parfois méconnu, dans le fonctionnement du texte poétique, mais elle ne saurait, de notre point de vue, rendre totalement compte de la poéticité d’un texte. En effet, la poéticité nous paraît résulter de processus linguistiques et rhétoriques complexes et notamment de l’interaction des divers niveaux sémantiques du texte.

49

La connotation est pourtant une excellente piste pour l’analyse stylistique du texte poétique et littéraire. Afin que ce concept devienne réellement l’outil privilégié d’une telle analyse, il serait souhaitable d’élargir quelque peu la définition de la connotation, notamment en la rapprochant des notions de niveau de langue et surtout d’énonciation.

Notes

[1]

Cet article constitue la version élargie d’une communication intitulée Style et poétique selon André Martinet présentée au XXIVe Colloque de la SILF à Toronto.

[2]

André Martinet, Connotations, poésie et culture, To honor Roman Jakobson, vol. II, La Haye / Paris, Mouton, 1967 p. 1288-1294.

[3]

André Martinet, Que doit-on entendre par " connotation " ?, Fonction et dynamique des langues, Paris, Armand Colin, 1989, p. 166-175.

[4]

Dans les Éléments de linguistique générale, Paris, Armand Colin, 1991, p. 159-160, André Martinet utilise le terme " style " pour désigner des états de langue antérieurs au français contemporain et des énoncés propres à un groupe de locuteurs plutôt qu’à un individu. Ainsi dégage-t-il, entre les pôles de la langue officielle, en principe écrite, et de la conversation familière, des " styles intermédiaires " caractérisés par des traits précis.

[5]

André Martinet, Connotations, poésie et culture, p. 1288.

[6]

André Martinet, Connotations, poésie et culture, p. 1288.

[7]

André Martinet, Connotations, poésie et culture, p. 1288.

[8]

André Martinet, Éléments de linguistique générale, p. 192.

[9]

On se permettra de relever la difficulté de rendre compte par l’analyse linguistique de cette émotion poétique.

[10]

André Martinet, Éléments de linguistique générale, p. 192.

[11]

André Martinet, Éléments de linguistique générale, p. 176.

[12]

À titre d’exemple, citons deux combinaisons de monèmes que nous analyserons ultérieurement de façon plus détaillée, soit mer intellectuelle et vertes amours.

[13]

André Martinet, Que doit-on entendre par " connotation " ?, p. 172.

[14]

Une position médiane serait représentée par la théorie jakobsonienne, selon laquelle la fonction de communication est réduite à son minimum dans le discours poétique, lequel est essentiellement caractérisé par une prédominance de la fonction esthétique du langage.

[15]

Précisons d’ores et déjà que c’est essentiellement le terme de " polysémie " que nous retiendrons dans le cadre de notre commentaire personnel.

[16]

André Martinet, Éléments de linguistique générale, p. 124-125.

[17]

André Martinet, Que doit-on entendre par " connotation " ?, p. 173.

[18]

Les deux combinaisons de monèmes mer intellectuelle et vertes amours, que nous avons déjà évoquées, peuvent être considérées comme des cas de polysémie.

[19]

André Martinet, Mémoires d’un linguiste, Paris, Quai Voltaire, 1993, p. 353.

[20]

André Martinet, Ibid., p. 353-354.

[21]

D’une façon assez paradoxale, la langue du poète hermétique est donnée comme proche d’une langue idéale, caractérisée par une extrême liberté des rapprochements, " où tous les mots, tous les phonèmes pourraient entrer en combinaison avec tous les autres en réalisant à chaque fois un message ". André Martinet, Éléments de linguistique générale, p. 193.

[22]

André Martinet, Mémoires d’un linguiste, p. 353. Relevons néanmoins que, dans cette même page, André Martinet concède que le procédé de la polysémie " n’est pas uniquement poétique et qu’il appartient également à l’usage prosa ïque ".

[23]

André Martinet, Que doit-on entendre par " connotation " ?, p. 173.

[24]

André Martinet, Mémoires d’un linguiste, p. 353.

[25]

Sur la notion de " connotation stylistique ", voir Catherine Kerbrat-Orecchioni, La connotation, Lyon, Presses Universitaires de Lyon, 1977, p. 94-104.

[26]

Pierre Fontanier, Les Figures du discours, Paris, Flammarion, 1977, p. 324-325 : il distingue, dans sa description de l’épithète comme " figure d’élocution par extension ", les épithètes " neuves " des épithètes " redondantes ".

[27]

André Martinet, Éléments de linguistique générale, p. 193.

[28]

André Martinet, Que doit-on entendre par " connotation " ?, p. 174-175.

[29]

André Martinet, Que doit-on entendre par " connotation " ?, p. 169.

[30]

André Martinet, Que doit-on entendre par " connotation " ?, p. 167.

[31]

André Martinet, Que doit-on entendre par " connotation " ?, p. 168.

[32]

André Martinet, Connotations, poésie et culture, p. 1290.

[33]

André Martinet, Connotations, poésie et culture, p. 1290.

[34]

André Martinet, Que doit-on entendre par " connotation " ?, p. 168.

[35]

André Martinet, Que doit-on entendre par " connotation " ?, p. 169.

[36]

André Martinet, Que doit-on entendre par " connotation " ?, p. 169.

[37]

André Martinet, Que doit-on entendre par " connotation " ?, p. 171.

[38]

André Martinet, Que doit-on entendre par " connotation " ?, p. 172.

[39]

André Martinet, Connotations, poésie et culture, p. 1290.

[40]

André Martinet, Connotations, poésie et culture, p. 1291.

[41]

André Martinet, Connotations, poésie et culture, p. 1291.

[42]

André Martinet, Connotations, poésie et culture, p. 1292.

[43]

André Martinet, Que doit-on entendre par " connotation " ?, p. 173.

[44]

Selon le Groupe ?, Rhétorique générale, Paris, Le Seuil, 1982, p. 119, ce rapport serait constant puisque " les "espèces" de métonymies habituellement recensées par les manuels (...) ne sont rien d’autre que les grandes catégories de connotation entre les termes ".

[45]

Catherine Kerbrat-Orecchioni, La connotation, p. 8.

[46]

André Martinet, Que doit-on entendre par " connotation " ?, p. 174.

[47]

Relevons que le substantif onde est plus spécifiquement identifiable comme appartenant au " lexique réservé " de la poésie des XVIIe et XVIIIe siècles et qu’il ne saurait donc évoquer le genre poétique dans sa globalité.

[48]

André Martinet, Que doit-on entendre par " connotation " ?, p. 174.

Résumé

Français

This paper examines the relations between the linguistic concept of connotation and the poetic text in André Martinet’s mind. Martinet defines the connotations as all that a word can call up and suggest to any particular speaker. The connotations have an essential function in the poetic usage of language because the writer’s purpose is to transmit his personal connotations to the reader and share them with him. In order to reach his aim the poet uses a privileged rhetorical process called " polysemy ".

Plan de l'article

  1. DU STYLE À LA FORME POÉTIQUE
  2. INNOVATION LEXICALE ET POLYSÉMIE
  3. PREMIÈRES DÉFINITIONS DE LA CONNOTATION
  4. CONNOTATION ET POÉSIE
  5. LA RHÉTORIQUE : UN NOUVEAU CHAMP D’INVESTIGATION ?

Pour citer cet article

HENNINGER Véronique, « Style, connotation et poésie », La linguistique 2/ 2001 (Vol. 37), p. 113-134
URL : www.cairn.info/revue-la-linguistique-2001-2-page-113.htm.
DOI : 10.3917/ling.372.0113


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