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La linguistique

2005/2 (Vol. 41)

  • Pages : 160
  • ISBN : 9782130554271
  • DOI : 10.3917/ling.412.0009
  • Éditeur : P.U.F.


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DIVERSITÉ ET DIVERSIFICATION

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Depuis les années 1980, on assiste à d’importants changements dans les mouvements migratoires vers l’Europe, et notamment vers la France. Les origines des candidats à l’émigration se diversifient, les gens viennent plus facilement qu’avant des pays de l’Est et de l’Asie, augmentant le nombre et la diversité des langues parlées dans les pays où ils viennent résider.

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Les nouveaux arrivants ont des parcours plus individualisés que leurs aînés arrivés dans les années 1960 et 1970 pour trouver du travail et parfois fuir les dictatures en place. Les jeunes Marocains d’aujourd’hui, éduqués et urbains, côtoient ainsi les petits épiciers originaires des villages du Sud qui sont venus bien avant eux et travaillent parfois dans leurs boutiques. Les étudiantes tchèques sont accueillies avec méfiance par les anciens, ceux qui ont fui le régime communiste à ses débuts, et, si l’Église polonaise fédère encore les générations, on se demande quel lien peut bien se tisser, en France, entre les descendants des paysans, devenus mineurs dans les années 1930, et les jeunes Polonais européens d’aujourd’hui, si ce n’est le souci d’un souvenir à partager.

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Ces quelques exemples permettent de comprendre que la notion trop englobante de " communauté linguistique " n’a pas tellement de sens. Car, si les locuteurs de même origine nationale parlent la même " langue " officiellement, ils n’en partagent pas les mêmes normes, ni les mêmes valeurs. De fait, ils parlent des variétés sensiblement différentes, qui témoignent de leur parcours et de leur histoire.

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C’est aussi ce que vont montrer les études consacrées ces quinze dernières années aux langues et migrations en France, dont nous proposons un bref aperçu.

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Nous devons à Nassira Merabti [1]   Nassira Merabti, 1992, " Pratiques langagières et... [1] la première étude qui rende clairement compte, par l’analyse des réseaux, des différences observables dans la transmission et les pratiques de la langue entre deux groupes de jeunes arabophones de Grenoble et de la petite ville de Tullins (en Isère). Raja Bouziri [2]   Raja Bouziri, 2000, La variation dans les pratiques... [2] a travaillé, pendant huit ans, avec de jeunes arabophones du quartier de la Goutte d’Or, à Paris. Elle observe des variations importantes dans l’usage de l’arabe et du français, et dégage ainsi trois " profils " entre les jeunes qu’elle met en relation avec le niveau social des familles, évalués en termes de succès de l’immigration et d’images de soi dans les voyages au pays. Safia Asselah-Rahal [3]   Safia Asselah-Rahal, 2004, Plurilinguisme et migration,... [3] relate, à partir d’observations et d’entretiens, les différences observées entre deux familles, l’une arabophone, l’autre kabylophone, de commerçants à Rennes. Alexandra Filhon [4]   Alexandra Filhon, 2005, " Des pratiques linguistiques... [4] , présentant les résultats de l’Enquête Histoire familiale associée au recensement de 1999, sur la transmission familiale des langues en France, qu’elle a complétée et approfondie par des entretiens réalisés avec de jeunes Maghrébins, propose aussi d’articuler l’histoire sociale et l’histoire individuelle pour comprendre les écarts et les évolutions observés entre les familles, et elle insiste sur les discontinuités, les contradictions et les ambivalences dont les migrations sont porteuses, notamment en matière d’éducation et de projets d’avenir.

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Dans sa communication au Second Symposium sur le bilinguisme de Vigo, en Galice (2002), Helena Correia-Labaye [5]   Helena Correia-Labaye, sous presse, " Bilinguality... [5] décrit les différences observées au sein d’une même famille portugaise en France ainsi que la transmission des grands-parents aux petits-enfants. Elena Silvestri [6]   Elena Silvestri, 1996, L’alternance des langues dans... [6] nous montre aussi, dans un chapitre de sa thèse sur les émigrations familiales, que le dialecte des Abruzzes, dont sont originaires ses parents, s’est maintenu à Hamilton, au Canada anglophone, alors qu’il s’est oublié dans la branche de la famille qui a émigré à Rome. Les nombreuses monographies consacrées à la communication familiale constatent des écarts sensibles entre les générations et des différences individuelles, souvent mises en rapport avec le genre, fille ou garçon, et avec la place dans la fratrie (les aînés étant généralement plus compétents dans la langue des parents).

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Mehmet-Ali Akinci [7]   Mehmet-Ali Akinci, 2003, " Une situation de contact... [7] constate, en comparant ses études avec celles de Kutlay Yagmur [8]   Kutlay Yagmur, 2004, " Language maintenance patterns... [8] , que les Turcs de France gardent mieux le turc que ceux qui ont émigré vers l’Australie. En France, les Turcs sont considérés comme un groupe très " fidèle " à leur langue, plus fidèle qu’à Sydney... La comparaison des études de Jean-Michel Éloy [9]   Jean-Michel Éloy, " Immigration et langue régionale :... [9] , en Picardie, et de Jean-Michel Géa [10]   Jean-Michel Géa, à paraître, " Immigration et contact... [10] , en Corse, réalisées dans des régions où coexistent dialecte ou langue régionale avec le français, fait apparaître des différences dans la familiarisation avec la langue régionale de la part des immigrés, le picard faisant l’objet d’une appropriation partielle, mais non le corse. Pour expliquer le maintien du turc en France, comme pour le non-apprentissage du corse par les Marocains, les auteurs font un lien avec les attitudes des autochtones à l’égard des immigrés, plus positives, par exemple en Australie envers les Turcs.

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Fabienne Leconte [11]   Fabienne Leconte, 1998, La famille et les langues :... [11] , de son côté, dans son enquête auprès des familles africaines de la banlieue rouennaise, découvre que les anciens (premiers) émigrés des années 1960 gardent et transmettent mieux leur langue que ceux qui sont arrivés plus tard, après les années 1980.

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L’étude de Josiane Boutet et Claire Saillard [12]   Josiane Boutet et Claire Saillard, 2003, " Dynamique... [12] , concernant l’évolution et la réorganisation des répertoires linguistiques des migrations chinoises wenzhou (originaires du sud-est de la Chine) à Paris, souligne l’effacement des dialectes d’origine dans les usages familiaux et l’importance accordée à la connaissance du mandarin qui tend à prendre une place de prestige à côté du français (et de l’anglais scolaire, ajouterions-nous). Chinois standard et français ne sont pas envisagés comme des langues en compétition. Ils forment ensemble un capital linguistique, dont les ressources matérielles et symboliques sont en complémentarité. Signalons aussi que les voyages dans la région d’origine sont très rares et que l’usage du mandarin s’intensifie en Chine et se développe dans la diaspora.

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Si ce bref panorama a organisé les différences observées dans la transmission et la pratique des langues d’immigration selon les langues et les répertoires des locuteurs, les courants migratoires et les pays de résidence, les familles et leurs composantes, cela ne doit pas, pour autant, constituer implicitement ces éléments en explication : ils ne participent, à ce stade, pour nous, que de la description des phénomènes qu’ils mettent en situation.

COMMENT RENDRE COMPTE DE CETTE DIVERSITÉ ?

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L’étude de N. Merabti est clairement construite sur l’analyse des réseaux [13]   Pour une mise au point et une réflexion actualisée... [13] . Le réseau devient explicatif, si on le dote d’agentivité, c’est-à-dire du pouvoir effectif de cristalliser des formes ou des usages, observables au cours des interactions. Le modèle des réseaux, avec ses différentes composantes (densité, multiplexité, etc.), repose, en grande part, sur une conception fonctionnelle de la langue et sur une théorie du renforcement par la pratique habituelle, lorsqu’il est repris par la notion de " degré d’exposition " à la langue. Il permet aussi l’intégration d’éléments symboliques et affectifs lorsqu’on regarde les relations entre réseau et parenté ou réseau et amitié.

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Conjointement ou non avec la participation aux réseaux, sont évoquées les attitudes envers les différentes langues en contact dans l’immigration, à partir du modèle psychosocial élaboré autour du Canadien Howard Giles et de la notion de vitalité ethnolinguistique (cf. M-A. Akinci, notamment).

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Mais, comme le montre bien l’article de Nicole Gueunier [14]   Nicole Gueunier, 2003, " Attitudes and representations... [14] , l’inspiration psychosociale de l’explication des comportements linguistiques par les attitudes des locuteurs n’est pas toujours revendiquée par les chercheurs qui déplacent l’étude des attitudes vers celles des représentations et développent des méthodologies différentes.

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Cependant, la plupart des auteurs s’accordent pour mettre en rapport les changements linguistiques liés aux migrations, qu’il s’agisse d’émigrations internes (des campagnes vers les villes) ou externes, avec les problématiques identitaires. L’adoption ou la création d’une langue, d’un parler ou même simplement de quelques formes emblématiques (concernant l’accent ou le vocabulaire, en général) correspondent alors à des positionnements identitaires, à la fois reflétés par les choix des locuteurs et construits par leurs usages. Cette notion d’identité, omniprésente dans le champ des sciences humaines, est en ce moment travaillée à partir d’une distinction entre identité sociale, identité de groupe et identité personnelle, cette dernière reprenant le terme self d’auteurs américains comme Charles Taylor ou Jerome Bruner, plus ou moins revisités par les textes de Paul Ricœur sur l’identité narrative. Cette tendance, intéressante en soi, n’échappe pas au risque de trop questionner les méthodes d’enquête, par entretiens notamment, de critiquer la validité des données ainsi recueillies et de minorer l’analyse des formes et des interactions produites dans la vie quotidienne.

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La perspective envisagée dans cet article est plutôt celle de Sarah Thomason [15]   G. Sarah Thomason, 2000, " On the unpredictability... [15] . L’ensemble des études évoquées ici, portant sur des langues et des origines manifestement très différentes, souligne l’hétérogénéité des pratiques linguistiques et leur caractère instable et dynamique. Pour comprendre pourquoi, dans le champ des évolutions possibles, tel changement se réalise, et non tel autre, les pratiques attestées doivent être mises en perspective avec les données démographiques et socio-économiques, d’une part, mais aussi avec les modes de vie et de sociabilité au niveau local, d’autre part. Les explications généralisantes trouvent cependant aussi, à un moment donné, leurs limites. Les migrations constituent un enjeu économique de première importance, certes, mais leur réalisation est, avant tout, celle d’un projet – individuel, familial ou communautaire – tourné vers les lumières de la ville et le rêve d’une vie meilleure...

TRANSFORMATION DU PARLER D’ORIGINE AU CONTACT D’UNE AUTRE LANGUE DANS LA MIGRATION

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Conséquence prévisible du contact avec de nouvelles réalités sociales et environnementales, toutes les études soulignent la présence des emprunts, des calques et des hybrides dans les parlers des migrants, adultes ou enfants. Plus rares sont les observations disponibles sur les modifications touchant d’autres secteurs de la langue. Nous allons présenter ici quelques-unes des études les plus pertinentes dans ce domaine, tout en soulignant que nous ne disposons, pour certaines d’entre elles, que de courts extraits d’interactions enregistrées, d’exemples plus ou moins contextualisés, ou parfois même de simples observations notées au vol.

Le polonais

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Nous commencerons donc par un premier cadrage tiré de l’article de Jeanine Ponty et Anna Maciewski sur le polonais [16]   Jeanine Ponty et Anna Maciewski, 1988, " Le polonais... [16] qui fournit plusieurs pages d’exemples précis concernant les changements observés dans le parler des Polonais en France, dont l’immigration remonte au début du XXe siècle. Les éléments relevés par les différents auteurs le sont en général pour leur déviance par rapport au modèle de référence attendu, c’est-à-dire, dans le meilleur des cas, la langue telle qu’elle est parlée dans la région d’origine.

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a) L’adoption de mots non assimilés : accident, silicose, pinard ou ratatouille prononcés à la française avec accent de mot sur la dernière syllabe, ainsi que les appellatifs, les formules de politesse, les interjections, les termes ponctuant le discours comme c’est tout ou voilà que l’on rencontre même chez les locuteurs âgés, par ailleurs monolingues en polonais.

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b) Les emprunts intégrés au polonais auxquels sont attribués un genre, parfois différent du français, selon les règles du polonais : des noms, comme assurance ou apéritif, terminés par une consonne sont mis au masculin, les mots en -o comme cadeau deviennent neutres.

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c) L’intégration par dérivation est aussi très habituelle : l’ajout du -a final permet de conserver à l’emprunt son genre lorsqu’il est féminin. L’usage de -ka et de -ko, diminutifs en finale, ou encore celui des suffixes -y, -owy ou -ski permet aussi l’intégration des noms et des adjectifs à partir d’un radical français.

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d) La réactivation d’emprunts français tombés en désuétude en polonais : cygaretka, familia, kajet " cahier ", interesowny " intéressant ".

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e) La surextension de l’usage de robic, " faire ", qui devient un terme passe-partout concurrençant l’emploi de verbes plus spécialisés.

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f) L’usage du démonstratif (ten, ta, to) comme article, le suremploi du pronom personnel ja, ti, on, ona.

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g) La modification des constructions verbales, notamment en ce qui concerne les cas régis par certains d’entre eux : ainsi suzkac " chercher " + accusatif, à la place du génitif attendu.

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h) Enfin, deux chaînes de phonèmes disparaissent et sont remplacées par de nouveaux phonèmes intermédiaires. On ne fait plus la distinction entre les sons durs et les sons mous. La réalisation intermédiaire, notée par les auteurs, est alors proche du ch français.

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Les auteurs soulignent aussi un deuxième aspect à propos des Polonais : les immigrés qui venaient, pour beaucoup, de la campagne, étaient dialectophones. Elles constatent que les Polonais en France ont conservé " les traits spécifiques de leur patois d’origine, et ceci à tous les niveaux linguistiques. Quelques traits phonétiques d’autres patois que le leur ont pénétré dans leur propre système. Seule la première génération parle vraiment patois : l’école a corrigé chez les enfants les traits patoisants ". Ces deux dernières remarques pourraient être interprétées comme des phénomènes de nivellement dialectal ou de standardisation.

Le portugais

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C’est aussi sur l’importance de la prise en compte des variétés dialectales parlées par les parents que va insister Helena Correia-Labaye [17]   Communication au Congrès Les langues minoritaires... [17] . Elle relève ainsi, dans le parler d’une famille et de ses proches issus d’un même village du nord du Portugal, des exemples de termes archa ïques ou typiquement régionaux, maintenus dans la migration en région parisienne à côté des emprunts au français (à mettre en rapport avec le point c) ci-dessus pour le polonais).

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Mais c’est surtout dans le domaine phonétique que les résultats obtenus dans l’enquête de Helena Correia-Labaye sont les plus intéressants. Elle observe, à partir d’entretiens et de tests (listes de mots) que les réalisations apico-alvéolaires du son ch (graphie " s ") en finale sont maintenues chez les personnes âgées restées au village mais qu’elles tendent à disparaître au profit de la réalisation post-alvéolaire correspondant au standard lisboète, chez les personnes plus jeunes en mobilité sociale ascendante. Quant aux enfants nés en France, ils ont tendance à reproduire les variantes rurales et archa ïques, parlées par les locuteurs les plus âgés des régions pauvres du Portugal, et transmises par leurs parents. Ce faisant, ils évitent la réalisation post-alvéolaire de la consonne très stigmatisée en France où elle constitue une marque stéréotypique du parler des Portugais pour les Français. L’auteur note aussi chez les jeunes qui ont le projet de s’installer au Portugal une fluctuation importante entre les deux prononciations stigmatisées, l’une en France et l’autre au Portugal, qui, lorsque le retour est définitif, se résoudra au profit de la forme portugaise standard. Elle montre ainsi le rôle de la mobilité dans l’appropriation des variantes disponibles. Ce sont ces variantes que les jeunes utilisent comme des ressources sémiotiques en fonction des lieux et des interactions sociales dans lesquelles ils sont impliqués.

L’arabe dialectal

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Pour Jean-Michel Géa, l’analyse des interférences phonétiques de l’arabe au français s’applique également aux nombreux emprunts du français en arabe dialectal marocain (dénasalisation des voyelles nasales, sonorisation du /p/ en /b/, attraction du /y/ vers le /u/, du /e/ vers le /i/, etc. Géa ajoute : " Dans une moindre mesure, l’intégration des emprunts touche aussi le système grammatical. L’article défini arabe "l" peut par exemple s’agglutiner à l’initiale du mot emprunté comme dans [lmotur] ("le moteur"), [lkasrola] ("la casserole"), [lmaSina] ("la machine"), voire s’assimiler en [r] ou [s] devant palatales ([ssikatur] pour "le sécateur", [rrafl] pour "la rafle"). De la même façon, les formes du genre et du nombre sont rendues d’après celles de la variété dialectale : c’est le cas de la marque du féminin singulier -a que l’on retrouve adjointe aux noms intégrés comme dans [lfisita] ("la visite"), [lbatima] ("le bâtiment") ou de sa forme plurielle -at dans [lfranat] ("les freins"), [lmoturat] ("les moteurs"). " À l’inverse, si la prononciation de l’arabe dialectal affecte les emprunts au français chez les parents adultes, c’est la prononciation du français qui va affecter les termes arabes utilisés par les enfants. " C’est le cas par exemple de la fricative pharyngale sourde [] qui se réalise en [a] ou qui disparaît : [alem] [alem] ("savant") ; [atar] [atar] ("dangereux") ; [Saria] [Saria] ("charia"), ou de la consonne [q] (occlusive post-vélaire emphatique) [k] (occlusive vélaire non emphatique) : [qawa] [kawa] ("café") ; [qasba] [kasba] ("maison") ; [qarfa] [karfa] ("canelle"). "

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Pour désigner la jeune fille, Fabienne Melliani [18]   Fabienne Melliani, 1999, " Le métissage langagier... [18] rencontre le terme [as], mot verlanisé de [nsa] (" femmes ", en arabe) qui évolue vers une forme plus courante [as]. Elle commente ainsi cette transformation : " La prononciation de [as] semblait, en effet, aux locuteurs si "francisée" que ces derniers ont éprouvé le besoin de placer en position initiale le phonème [], leur apparaissant relativement caractéristique de l’arabe. "

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Nous nous trouvons donc devant un chassé-croisé d’influences réciproques entre l’arabe dialectal et le français courant. Mais ce qui rend l’évolution des parlers arabes dans la migration difficile à étudier, c’est que, d’une part, l’arabe dialectal des pays ou régions d’origine a lui-même été longtemps au contact du français et conserve certaines traces de son passé colonial, et, d’autre part, ces différentes variétés, ne disposant pas, jusqu’à il y a peu, de formes écrites, n’ont pas été standardisées. L’examen des exemples se complique du fait que la plupart des études menées en France portent non sur l’arabe parlé par les jeunes mais sur le parler des jeunes et que, sur ces parlers, les différents chercheurs ont surtout exploité l’étude du métissage ou de l’alternance codique, à partir d’une appréciation du français comme langue de base ou " langue matrice ". Selon les auteurs, les termes en arabe sont alors insérés dans des structures françaises ou sont considérés comme des emprunts, et c’est donc sur ces exemples très particuliers d’interférences à rebours, pourrait-on dire, que se fondent les remarques, par exemple, de Dominique Caubet [19]   Cécile Canut et Dominique Caubet, 2001, Comment les... [19] . Parmi les exemples qu’elle propose, souvent tirés de sketches, d’interviews de comédiens ou de films comme L’Esquive, nous retiendrons ici : l’ajout d’une voyelle [a] dans la première syllabe du mot qui faciliterait la prononciation des groupes de consonnes étrangères au français, le passage de l’uvulaire [q] vers le [k] commun au français et à l’arabe. Syntaxiquement, elle repère, après Fabienne Melliani [20]   Fabienne Melliani, 2000, La langue du quartier. Appropriation... [20] , l’usage de formes verbales arabes " nues " avec des auxiliaires français. Parfois, des syntagmes verbaux arabes avec le pronom personnel amalgamé en finale, se retrouvent derrière des pronoms français, louvoyant ainsi avec la contrainte du monème grammatical lié. Elle suggère aussi un phénomène de convergence des différences dialectales au profit de la variété algérienne, plus ancienne et numériquement plus importante, ce qui est, pour le moment, à confirmer.

DEUX DIALECTALISATIONS

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Les derniers exemples à propos de l’arabe nous montrent que nous sommes, en fait, en train de formuler deux types de dialectalisations issues des contacts de langues dans la migration. Nous avons, avec l’exemple du polonais, envisagé surtout les transformations de la langue polonaise ou de la variété dialectale parlée par les migrants au contact du français. Cette étude, menée il y a vingt ans, relève, de façon tout à fait traditionnelle, des phénomènes observés et analysés par Uriel Weinreich. Mais, dans la mesure où les Polonais ne sont en général pas retournés en Pologne, la langue a plus ou moins disparu chez les petits-enfants des premiers arrivants. La question posée au linguiste est alors la suivante : pouvons-nous, sur des exemples isolés, interpréter les simplifications comme des caractéristiques de l’attrition, précédant l’abandon postérieurement constaté ?

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En ce qui concerne le portugais, le mode de vie qui caractérise les familles migrantes est celui du va-et-vient entre la banlieue parisienne et le village des parents pendant les vacances. Ce mode de vie se poursuit d’ailleurs après l’âge de la retraite et les grands-parents transmettent souvent à leurs petits-enfants certains traits de leur parler. Les allers et retours favorisent aussi les projets d’installation des jeunes au Portugal. Ce dont il va être question au Portugal cette fois, c’est de la confrontation des deux variétés du portugais, celle des enfants nés en France et celle du portugais qui, entre-temps, s’est profondément unifié et standardisé. Et nous avons affaire dans ce cas à des phénomènes décrits par Peter Trudgill dans Dialects in Contact [21]   Peter Trudgill, 1986, Dialects in Contact, Oxford,... [21] . Ainsi pouvons-nous parler de " réallocation des variantes " lorsque les formes archa ïques et régionales produites par les jeunes nés en France sont réinterprétées comme des marques sociolinguistiques du statut d’émigré ou d’enfant d’émigré.

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Les traces de l’arabe (ou d’autres langues) dans le parler des jeunes, au niveau lexical, ne sont pas réservées aux jeunes d’origine maghrébine, elles sont reprises par les autres. Au niveau phonétique, Zsuzsanna Fagyal [22]   Zsuzsanna Fagyal, 2003, " La prosodie du français... [22] note que certains traits caractéristiques du français parlé par des jeunes d’origine marocaine en contact avec l’arabe dialectal tendent à se reproduire chez des jeunes francophones nés à l’étranger (en Chine ou dans l’ex-Yougoslavie). Il s’agit d’un phénomène bien décrit par Ben Rampton [23]   Ben Rampton, 1995, Crossing : Language and Ethnicity... [23] , en Angleterre, sous le terme de crossing, qui participe d’un mouvement général de démarcation du parler adulte local plus ou moins standard et donc de la manifestation d’un processus de divergence dialectale. Nous avons bien là la réalisation des prédictions d’Anthony Lodge [24]   Anthony Lodge, 1997, " Convergence and divergence... [24]  : " Having ended a period of convergence (dialect levelling), in theory the city should now be ready for a new phase of dialectal divergence and indeed there are signs that this is happening, if we look at linguistic development in the deprived "outer city" of Paris, the "banlieue". "

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À la fin de ce bref exposé des tendances manifestées dans les transformations des langues de migration au contact du français, et en guise de programme pour l’avenir, il conviendrait d’envisager les dynamiques en cours comme Lodge l’a fait pour l’histoire du français et les évolutions du vernaculaire urbain parisien [25]   Anthony Lodge, 1997, Le français. Histoire d’un dialecte... [25] . Nous reprendrons donc à notre compte cette idée selon laquelle les variétés de contact (de fait généralement urbaines) reflètent les stratifications sociales dans un double mouvement d’intégration et de ségrégation. La ville n’est pas un simple contenant, c’est une ressource d’interactions, c’est le lieu de rencontres de populations d’origines diversifiées. Cela a des effets sur les pratiques linguistiques et leurs inévitables adaptations, hybridations, mais aussi différenciations, et en fin de compte sur les variétés en présence, dont la langue standard de l’environnement elle-même. Nous pouvons donc ainsi envisager de concert l’évolution des variétés de contact avec le français et certaines évolutions de la langue française observées notamment chez les jeunes.

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Il en résulte que les situations de contact nées des migrations actuelles ne peuvent plus être analysées avec les outils que la sociolinguistique avait élaborés pour le bilinguisme dialectal où les évolutions sont relativement lentes, ou en fonction des catégories sociologiques traditionnelles, comme le découpage en classes sociales ou en catégories socioprofessionnelles. C’est ce que constatait déjà Andrée Tabouret-Keller à propos du Bélize qui, pour la situation qu’elle décrit avec Robert Le Page, parle d’une " dilution des frontières " [26]   Andrée Tabouret-Keller, 1985, " Langage et société :... [26] , qui comporterait les caractéristiques suivantes : diversité des réalités linguistiques et transformation rapide. Il semble aussi qu’en ce qui concerne notre étude la notion de " contact de langues " inscrit les productions dans un cadre structurel, celui de la langue, trop fort et trop homogénéisant, là où s’observe principalement de la variation. Nous sommes donc dans un entre-deux du contact de langues et du contact de dialectes ou de variétés, qui ont la particularité d’être tous disponibles en même temps dans l’environnement.

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L’autre caractéristique de ces situations, précise Andrée Tabouret-Keller, est que les productions observées sont susceptibles d’être soumises à plusieurs interprétations entre lesquelles il est difficile, voire impossible de trancher (ce que signalent aussi souvent les analyses de Trudgill). Il est alors au moins nécessaire d’enchâsser les évolutions linguistiques constatées dans les grandes villes actuelles dans une analyse crédible de leur évolution démographique et sociale (fondement du travail de Lodge). Ainsi, pour chacune des études présentées, nous avons donné quelques indications (très sommaires) sur la mobilité géographique et symbolique associée au groupe de locuteurs : la question, en effet, est moins d’opposer facteurs internes et facteurs externes que de produire des connaissances linguistiques sur le contact des langues et des variétés lié au déplacement, qui soient en harmonie avec les modes de vie des personnes en situation migratoire.

Notes

[1]

Nassira Merabti, 1992, " Pratiques langagières et réseaux de relations d’adolescents issus de l’immigration algérienne ", Acquisition et enseignement / apprentissage des langues, Actes du VIIIe Colloque international " Acquisition d’une langue étrangère : perspectives et recherches ", Grenoble, 1991, Robert Bouchard (dir.), Grenoble, Laboratoire LIDILEM, Université Stendhal-Grenoble III, 530 p., p. 286-297.

[2]

Raja Bouziri, 2000, La variation dans les pratiques langagières des jeunes d’origine maghrébine à la Goutte d’Or, Paris XVIIIe, thèse de doctorat, Paris, EHESS, 426 p.

[3]

Safia Asselah-Rahal, 2004, Plurilinguisme et migration, Paris, L’Harmattan, coll. " Espaces discursifs ", 262 p.

[4]

Alexandra Filhon, 2005, " Des pratiques linguistiques en perpétuelle évolution : le cas de l’arabe et du berbère ", Histoires de familles, histoires familiales : les résultats de l’Enquête Famille de 1999, Cécile Lefèvre et Alexandra Filhon (dir.), Paris, INEd, coll. " Les Cahiers de l’INEd ", no 156, 641 p., p. 529-546.

[5]

Helena Correia-Labaye, sous presse, " Bilinguality and the inter-generational transmission of languages ", Proceedings of the 2nd University of Vigo International Symposium on Bilingualism : Bilingualism and Education, from the Family to the School, Vigo (Espagne), 2002, Xoan Paulo Rodriguez-Yanez, Anxo M. Lorenzo Suarez et Fernando Ramallo (éd.), Munich, Lincom Europa, p. 145-161.

[6]

Elena Silvestri, 1996, L’alternance des langues dans une conversation familiale bilingue italo-canadienne, Paris, thèse de l’Université René-Descartes - Paris V.

[7]

Mehmet-Ali Akinci, 2003, " Une situation de contact de langues : le cas turc-français des immigrés turcs en France ", Contacts de langues : modèles, typologies, interventions, Jacqueline Billiez (dir.), Paris, L’Harmattan, 318 p., p. 127-144.

[8]

Kutlay Yagmur, 2004, " Language maintenance patterns of Turkish immigrant communities in Australia and Western Europe : The impact of majority attitudes on ethnolinguistic vitality perceptions ", IJSL, Sociolinguistics in Turkey, no 165, Berlin-New York, Mouton-de Gruyter, p. 121-142.

[9]

Jean-Michel Éloy, " Immigration et langue régionale : les acteurs du contact de langues ", Contacts de langues : modèles, typologies, interventions, Jacqueline Billiez (dir.), Paris, L’Harmattan, 318 p., p. 110-125.

[10]

Jean-Michel Géa, à paraître, " Immigration et contact de langues en Corse. Le cas de deux familles marocaines ", Langage et société, Paris, Maison des sciences de l’homme.

[11]

Fabienne Leconte, 1998, La famille et les langues : une étude sociolinguistique de la deuxième génération de l’immigration africaine dans l’agglomération rouennaise, Paris, L’Harmattan, coll. " Sémantiques ", 286 p.

[12]

Josiane Boutet et Claire Saillard, 2003, " Dynamique des répertoires linguistiques dans les migrations chinoises ", Contacts de langues : modèles, typologies, interventions, Jacqueline Billiez (dir.), Paris, L’Harmattan, 318 p., p. 90-109.

[13]

Pour une mise au point et une réflexion actualisée sur l’usage que font les sociolinguistes de la notion de " réseaux ", on lira : Milroy Lesley, 2002, " Social Networks ", The Handbook of Language Variation and Change, Jack K. Chambers, Peter Trugdill et Nathalie Schilling-Estes (eds), Oxford, Blackwell, 807 p., p. 549-572.

[14]

Nicole Gueunier, 2003, " Attitudes and representations in sociolinguistics : Theories and practice ", IJSL, Sociolinguistics in France : Theoretical Trends at the Turn of the Century, no 160, Berlin-New York, Mouton-de Gruyter, p. 41-62.

[15]

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Résumé

English

Our aim is to show how the comprehension of differentiated sociability of migrants, as individuals or groups, allows us to account for both the diversity of linguistic evolution and the dynamic of repertories that can be observed when migrants’ languages are in contact with French. After underlining significant variation in practices and current changes in the different migrants’ languages, we will outline some specific features that stand out on studies in Polish, Portuguese and dialectal Arabic. These features will then be analysed with regard to the way migrants experience space and social or geographical mobility.

Plan de l'article

  1. DIVERSITÉ ET DIVERSIFICATION
  2. COMMENT RENDRE COMPTE DE CETTE DIVERSITÉ ?
  3. TRANSFORMATION DU PARLER D’ORIGINE AU CONTACT D’UNE AUTRE LANGUE DANS LA MIGRATION
    1. Le polonais
    2. Le portugais
    3. L’arabe dialectal
  4. DEUX DIALECTALISATIONS

Pour citer cet article

Deprez Christine, « Langues et migrations : dynamiques en cours », La linguistique 2/ 2005 (Vol. 41), p. 9-9
URL : www.cairn.info/revue-la-linguistique-2005-2-page-9.htm.
DOI : 10.3917/ling.412.0009

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