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La linguistique

2007/1 (Vol. 43)



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O statua gentilissima / Del gran Commendatore (À Don Giovanni) Padron... mi trema il core / Non posso terminar.

Leporello (Mozart, Don Giovanni, acte III, scène 11).

INTRODUCTION

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Les affects, omniprésents dans la langue quotidienne, manifestent pourtant toute leur complexité et ambigu ïté. Descartes depuis longtemps, l’a bien vu, qui a montré leur caractère à la fois clair et confus : clair car on les éprouve incontestablement, confus car l’expérience n’a pas la clarté de l’ « idée distincte » [1]   René Descartes, Les passions de l’âme, Paris, Librairie... [1] . À sa suite, biologistes, psychologues, psychanalystes et parfois linguistes ont relevé ce fait. Nommer la peur, voilà donc une entreprise qui semble, à première vue, bien ardue. La crier, la chanter, la mimer ou la peindre sans doute s’imposeraient mieux [2]   Il est évident que l’essence de la peur a pour expression... [2] . Décrypter ce que les langues en disent, examiner leurs découpages et associations au sein de cette nébuleuse affective peut aussi passer pour aventureux. Mais pour ne pas tomber dans le paradoxe consistant à avoir peur de son sujet, on peut tenter de lever ne serait-ce qu’un coin du voile, de manière interlinguistique, incluant la dimension ethnolinguistique. Cette approche est-elle à même de faire surgir des faisceaux de convergence et de divergence ?

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En amont de notre science, la neurobiologie nous livre déjà quelques clés. Le complexe émotions-sentiments, que recouvre le terme d’affects, est chronologique : les émotions précèdent les sentiments. Les émotions ne dépendent pas, ou presque pas, d’un apprentissage : liées à un appareil purement perceptif, elles sont automatiques et en grande partie stéréotypées. Elles obéissent aux mêmes mécanismes de survie et de bien-être que ceux qui régulent la faim, la soif, le froid et le chaud. Les organismes humains et non humains y répondent de façon simple par l’approche ou l’évitement. Les sentiments, chez les humains et certains mammifères supérieurs qui sont équipés pour les ressentir, ont pour socle l’encartage cérébral des états du corps, et l’image mentale qui s’ensuit. Chez les humains, la part d’apprentissage des affects (positifs ou négatifs, liés au plaisir ou à la douleur) permet de les classer en trois catégories : les affects primaires (dont la peur, la mieux étudiée, à polarité négative, suscitant l’évitement), sociaux, et d’arrière-plan. Même les primaires sont susceptibles d’être orientés par le facteur culturel. De fait, les « stimuli émotionnellement compétents » pour la peur peuvent, dans une certaine mesure, être modifiés par des contenus de pensée [3]   À cet égard, la dichotomie peur spontanée peur réfléchie... [3] . Les sentiments ouvrent donc la porte à une certaine dose de contrôle volontaire des émotions automatisées [4]   Toutes ces informations sont tirées de Antonio Damasio,... [4] . Prolongeant l’impact de ces dernières, ils introduisent la créativité.

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La toile de fond d’universalité et de relativité étant ainsi posée, et après avoir explicité (section 2) le cadre de la présente enquête, on recherchera comment, à travers un échantillon, les langues filtrent, ordonnent et codifient ce modèle affectif. La problématique sera abordée en 10 étapes : (3) Les principaux spectres de la peur ; (4) Les pôles passif et actif de l’affect ; (5) La somatisation universelle à travers les métaphores du corps ; (6) Les couleurs de la peur : la dominante du clair-obscur ; (7) La personnification : empreinte du culturel et quelques invariants ; (8) Le vaste bestiaire : les pôles actif et passif réactivés ; (9) La réification dynamique : quelques tendances ; (10) Chiffres et mots tabous : relativité culturelle, et zone de convergence ; (11) Rares valorisations de l’affect ; (12) Phono- et morphosymbolismes, binômes et analycité cinétique ; (13) Stylistique de la peur.

LE CADRE DE L’ENQUÊTE

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Vingt-trois langues, prises dans leur version orale et appartenant à divers groupes et sous-groupes, ont été interrogées sur la base de questionnaires soumis à des locuteurs natifs, parfois aussi linguistes. Il s’agit de 14 langues du groupe indo-européen (dont 5 du sous-groupe roman, 4 germanique, 3 slave, 1 hellénique, 1 indo-aryen), 3 langues chamito-sémitiques (dont 2 sémitiques), 3 langues d’Asie (dont 1 sino-tibétaine, 1 isolat et 1 dravidienne), 2 langues d’Afrique noire (1 du groupe sénégalo-guinéen, et 1 du groupe volta ïque), et 1 langue amérindienne sud [5]   Je remercie chaleureusement mes informateurs Mmes... [5] . Quelques dictionnaires ont été consultés à titre complémentaire.

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L’approche du concept s’est faite sous cinq angles : 1 / détermination des termes fondamentaux de « la peur » ainsi que de tous ceux relatifs à ses nuances et degrés ; 2 / relevé des structures syntaxiques simples incluant ce(s) terme(s) ; 3 / relevé des mots et expressions idiomatiques de type métaphorique relatifs à la notion ; 4 / repérage des mots et chiffres tabous ; 5 / relevé des signes phono- et morphosymboliques référant à la peur ainsi que des faits stylistiques.

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L’orientation du questionnaire a été nourrie par des lectures initiatiques : pour le versant universaliste, deux livres marquants consacrés aux affects émanant des neurobiologistes Jean-Didier Vincent et Antonio Damasio [6]   Antonio Damasio, 2003, Spinoza avait raison. Joie... [6] , et pour le versant culturel, la magistrale somme de l’historien Jean Delumeau [7]   Jean Delumeau, 1978, La peur en Occident, Paris, Fayard,... [7] traquant toutes les peurs européennes à travers les siècles. Linguistiquement, cet article a été très inspiré par le cours de Claude Hagège [8]   Claude Hagège, 2001-2002 « Introduction à une étude... [8] au Collège de France, qui part en quête de marques exclusivement réservées à l’expression des affects et qui se fonde sur un très large corpus de langues. En outre, un article personnel antérieur [9]   Anne Szulmajster-Celnikier, janvier 1998, « À travers... [9] portant sur une enquête dans 45 langues du monde relative à un autre affect à polarité négative, l’ennui, a grandement permis d’ouvrir la voie.

PRINCIPAUX SPECTRES DE LA PEUR

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La précédente recherche sur l’ennui dégageait trois acceptions possibles et bien cernées de la notion, avec deux degrés d’intensité. Le profil de la peur, se présente, quant à lui, sous forme d’un subtil nuancier et d’un crescendo d’intensité dont les limites sont plus floues et chevauchables d’une langue à l’autre. Quatorze nuances principales se détachent néanmoins, rangées ici par commodité sous un nom et accessoirement un verbe (les deux classes sont attestées presque partout, qu’il s’agisse de langues à faible ou forte polarité verbo-nominale, ainsi que, dans une moindre mesure, la classe des adjectifs) : 1 / peur, crainte ; 2 / effroi, terreur, épouvante ; 3 / horreur, atrocité ; 4 / angoisse, anxiété ; 5 / inquiétude, appréhension ; 6 / panique, affolement ; 7 / trac ; 8 / sursaut, tressaillement ; 9 / crainte respectueuse, vénération ; 10 / intimidation ; 11 / menace ; 12 / danger, risque ; 13 / lâcheté ; 14 / craindre les intempéries (froid, gel, neige, humidité, soleil). Les degrés sont perceptibles verticalement et horizontalement, mais ne sont pas fixes : ce qui est nuance ici peut apparaître comme degré là. Les 10), 11) et 12) sont en réalité des stimuli de la peur, pas des nuances, mais les langues les traitent souvent comme telles.

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Sept langues présentent le spectre le plus large (1er type), avec au moins un lexème simple ou composé différent pour les 14 catégories, incluant leurs degrés éventuels : le français, l’italien, l’allemand, le néerlandais, le grec, l’arabe et le chinois. À l’autre extrême, une seule langue (2e type), le quetchua, présente un même radical pour 10 catégories sur 12 (2 néant). À mi-chemin, 2 langues, l’hébreu israélien et l’arabe tunisien (3e type) ont trois racines qui couvrent une grande part du domaine, tout en présentant partout des synonymes de racines différentes. Le gascon est de loin la langue la plus pauvre (4e type) avec 10 cases vides : l’informateur est jeune (il a eu pourtant recours à des informateurs âgés), la langue s’étiole, et elle est en outre rétive à l’expression des affects, perçue comme impudique. Les autres langues (5e type) se rapprochent du 1er et du 3e type. Les frontières catégorielles s’avèrent extrêmement relatives, les cloisons volant vite en éclat (lorsque des termes communs sont attestés) au gré des langues, même séparatrices, de type 1 et 5. Ainsi des catégories 1) et 2) qui fusionnent en japonais ; de même 2) et 3) dans 5 langues (roumain, allemand, serbe, russe, japonais et fulfulde) ; 2), 4) et 6) en japonais ; 4) et 5) dans 7 langues (néerlandais, yidiche, russe, polonais, japonais, dagara et fulfulde) ; 10) et 11) également pour 4 langues (roumain, yidiche, japonais, fulfulde) ; 1), 5) et 12) en russe, et 1) et 12) pour le romani et le tamoul ; 1), 3) et 4) pour le tamoul seul ; et encore 11) et 12) pour le japonais seul. En outre, en 13), « courageux », antonyme de « lâche » s’exprime couramment de manière privative « sans peur » dans 6 langues (roumain, anglais allemand, néerlandais, russe et ancien français, parfois réactualisé ; ce dernier use en alternance du terme hardi : Jean sans Peur et Philippe le Hardi). La 9) « crainte-vénération » fleure la fin de règne dans le domaine indo-européen, avec des termes vieillis ou détournés : la sainte frayeur et le saint effroi chers à Bossuet et à Racine ne sont plus qu’ironiques aujourd’hui, et les craignant-Dieu ont disparu de l’horizon chrétien occidental [10]   Néanmoins, à titre de réminiscence, tout un pan de... [10]  : le boja2n boza polonais est aussi désuet que le Gottesfurcht allemand, sans parler de tous les mots de prosternation de la vieille orthodoxie russe et serbe. On reviendra pourtant sur cette catégorie à la section 11 (Rares valorisations de l’affect). En contraste, des mots plus neufs connaissent un franc succès dans ce même domaine i-e : « panique », emprunté au grec dans 12 langues, « risque » emprunté à l’italien dans 13, « trac » d’origine expressive non identifiée dans 7 langues à peu près sous ces formes. Certains emprunts intensifient le signifié de départ : agonía et agonija du grec et du serbe ne sont qu’ « angoisse », timide du néerlandais est déjà « timoré » et un peu « lâche ». La 14) et dernière catégorie, pressentie comme hautement relativiste, nous réserve une surprise : 10 langues attestent un mot de la peur pour décrire un humain, un animal ou une plante ne supportant pas les intempéries : 5 i-e (FR, IT, ALL, NRL, GR) et 5 autres (CHIN, FUL, AR, HéB BIBL, QTC) [11]   La liste des abréviations est donnée en note 5. [11] . L’explication est sans nul doute dans le camp de la neurobiologie. « Les organismes simples, ont des réactions émotionnelles : nombre de données l’attestent. Songez à la paracémie solitaire, cet organisme unicellulaire simple qui n’est qu’un corps sans cerveau, sans esprit, et qui s’enfuit lorsqu’elle rencontre un danger possible là où elle nage. » [12]   A. Damasio, op. cit., p. 47. [12] Pas de métaphore en l’occurrence et une vision du monde plus partagée qu’on ne le présuppose.

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Une 15e catégorie pourrait être consacrée à la peur pathologique (au pluriel en réalité). Si on ne la considère pas comme le degré maximal de la peur, elle pourrait légitiment se ranger en tant que nuance après la 6), puisque 6 langues, dont le FR, usent similairement d’un mot de la « folie » pour « affolement » (ESP, ANG, YID, RUS, ROM), et que par ailleurs la « peur-panique » frise parfois la pathologie. Toutefois, n’étant pas universellement mise en mots, et appartenant souvent à la langue de spécialité, elle n’a pas été retenue ici. On ne saurait néanmoins passer sous silence les phobies, parano ïas, défaitismes maladifs (GR MOD. itopaqia), et autres « fièvres obsidionales », psychoses individuelles, collectives et épidémies de peur, rumeurs affolantes et projections hallucinatoires qui ont surtout été répertoriés et popularisés en Occident. Sans parler des « guérisseuses d’effroi », exorcistes et iconoclastes, ces conjurateurs de peur [13]   J. Delumeau, op. cit., p. 23 et 249. À propos des... [13] . On y rencontre la majuscule historique : ainsi la Grande Peur, « gigantesque fausse nouvelle », « concomitance d’une grande variété d’alertes, de paniques locales » qui a sévi en France de 1789 à 1799 [14]   J. Delumeau, 1978, p. 190, 234, 502 et 561. [14]  ; ou la majuscule artistique si on se réfère au célèbre film hitchkockien Psychose. Sur 6 456 troubles phobiques recensés [15]   Cf. Google, rubrique « Phobie ». [15] , une pléthore est de formation savante grecque. Ainsi les bien connus claustrophobie et agoraphobie, et les abscons (inconnus dans la langue source) cynophobie « peur des chiens », phobophobie « peur d’avoir peur » et sidérodromophobie « peur de voyager / de rater son train », où nous reviennent, comme en écho, la langue des médecins de Molière ! Le profane récupère le savant (ex. FR tétanisé), non sans humour quelquefois : Psychose de people au-dessus du plancher des vaches, titrait récemment Libération [16]   Mardi 27 septembre 2005, p. 16. [16] pour décrire la panique déclenchée par des célébrités à bord d’un Airbus A 320 lors de turbulences au-dessus de la Corse...

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Complétons ces spectres en précisant que la métaphore est à l’origine de maints termes de base de la peur (volet renforcé par les multiples expressions métaphoriques évoquées par la suite). Elles ont pour source des stimuli somatiques (visuels et auditifs) et ceux issus de l’expérience physique spatio-temporelle. Ainsi, « trembler » constitue l’étymologie et/ou l’usage normal d’un mot de la peur en français, espagnol, anglais, allemand, yidiche, russe, romani, tamoul et hébreu ; « faiblesse » en chinois ; « paralysie » en dagara et en berbère (touareg) ; « orage » en russe et en polonais ; « fissure » en quetchua ; « ombre » en grec ; « étroit » en français, en romani et en japonais ; « soudaineté » en hébreu.

LES PÔLES PASSIF ET ACTIF DE L’AFFECT

Le pôle passif

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Les deux pôles sont mis en évidence par la sémantique de la syntaxe et par les métaphores partagées. Pour le premier, une partie des langues considérées use d’une structure où l’individu est vu comme siège de l’événement « peur ». Elle présente une construction dative du type « à moi (est) peur » ou « à moi (il) effraie ». C’est le cas du ROUM imî cote frica, de l’ALL mir ist Bang, et du TAM enakku bayamàga irukkiradu, litt. « à moi peur devenir-il-est », dont c’est la seule structure possible. C’est aussi celle à laquelle peuvent avoir recours le RUS mne strášno, l’HéB îeš lî pa}ad, et que connaissait l’ANC FR : trop m’esfroie « j’ai bien trop peur », me dout « je redoute ». Le ROM dit « peur à moi » pour « je crains que, il me semble » et use aussi de la forme médio-passive daràndilo, stràsandilo « il a eu peur ». Une autre structure avec auxiliaire d’état + pron. pers. compl. est attestée en DAG : dànbI¿n ?It¿ mà nà « la peur me fait ». D’autres langues encore ont une structure avec « être » (ou auxiliaire d’état) + nom au locatif / à l’ablatif : FR être dans la crainte, l’inquiétude, l’angoisse, ANC FR je demeurai en crainte et en alarme (Montaigne), être en alarme et en trouble (Voltaire), cf. latin esse in metu « être dans les alarmes », magno timore sum « je suis dans une grande crainte » ; ANG to be in fear of s.o. « redouter q.q. », to be in funk « avoir le trac », to stand in awe of s.o., to be in dread of s.o. « craindre q.q. » ; NRL in de rats zitten « avoir le trac » ; ALL ich bin in Sorge « je suis dans l’inquiétude » ; YID ix bin in angst « je suis angoissé » ; RUS prijti v uzas « être épouvanté ». Parmi ces mêmes langues, certaines connaissent parallèlement une construction où le patient est en fonction sujet, comme on le verra plus loin. On relevait tous ces faits de la même manière pour l’affect « ennui », mais en plus grande proportion (le pôle passif affectant près de la moitié des 45 langues considérées, dont 28 i-e et 17 non i-e).

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Cette « passivité » est révélée également par de nombreuses métaphores au sein de structures plus périphériques, et par des expressions figées. Ces métaphores sont celles de la défaite, de la soumission, et de la perte d’intégrité : « (être sous) l’empire de la peur », en FR, ROUM, POL, CHIN, JAP, QTC, et sa variante « (être) emparé par » en GR et en RUS, « (être sous) l’emprise de », « en proie à » en FR, ESP, NRL, RUS, AR ; « (être sous) la domination de », « être dominé, conquis, assailli, envahi par la peur » en FR, ESP, ROUM, ANG, GR ; avec des spécialités locales ex. AR « sous le poids de la peur », IT « être dans la morsure de la peur », FR être rongé par la peur, céder à la panique, ROM « être mangé par la peur », « la peur était son maître ».

Le pôle actif

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La majorité des autres langues use d’une structure comportant un patient en position de sujet (pronom ou indice personnel), soit avec « avoir » + « peur » : les 4 langues romanes sauf le GSC ; soit avec « être » : les 3 langues germaniques autres que l’ALL ; avec un auxiliaire d’état : JAP ; ou un autre auxiliaire ( « courir » ) : DAG (on y « court la peur » comme en FR on court un risque) ; soit encore avec un verbe plein : GSC, GR, les 3 langues slaves, HéB, AR, CHIN, FUL, QTC. Certaines langues alternent ces structures selon le lexème choisi : FR j’ai peur et je crains, ESP tengo miedo et temo, IT ho paura et temo, YID ix hob mojñe et ix šñek zix, etc. Les structures à pôle passif et actif peuvent coexister, à égalité ou non : RUS ja bojus’ et mne strašno : HéB ani pohedet et ješ lî pa}ad, DAG « je cours la peur » et « la peur me fait » (cf. plus haut). Quelquefois, 3 structures coexistent : FR j’ai peur, je suis dans la crainte (plus rare), et je crains, comme en LAT timorem habere, in timore esse et pavere. Le JAP fait alterner une structure active avec une autre qui est indifférente à cette dichotomie : si’ppai-o osoreru « je crains l’échec » (litt. « échec-COD craindre ») et inu-ga kowai « j’ai peur du chien » (litt. « chien-Sujet affreux »).

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Les métaphores au sein desquelles l’agent, ou la possession sont mis en valeur se font plus rares sur ce pôle : ex. DAG « possesseur de peur » = « lâche ; indécis » ; ROM. « il mange fiel » lorsqu’ « il s’inquiète », ce qui peut être vu comme une manière de possession. Le domaine familier et argotique, agissant comme une revanche verbale, est plus prolixe : « avoir une carotte » c’est « avoir peur » en ROUM (tandis que la structure normale est « à moi être peur ») ; avoir la trouille, et au superlatif avoir le trouillomètre à zéro dit pour sa part l’argot classique FR, qui présente en outre tout un paradigme avec avoir, tandis que l’argot actuel dit avoir la/les boule(s), mais use aussi de verbes pleins comme baliser, flipper, flipper sa race.

LA SOMATISATION UNIVERSELLE A TRAVERS LES MÉTAPHORES DU CORPS

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Les métaphores anthropomorphiques mettent en valeur la centralité du corps humain, ce qui ne saurait étonner vu qu’il est le lieu même des passions et des émotions, et qu’il est présent en outre dans maintes procédures conceptuelles. Ce qui est remarquable, en revanche, c’est l’implication du corps dans toutes ses parties constitutives, ses humeurs, fonctions et postures. Comme pour l’ennui, les métaphores en question dressent un rigoureux descriptif symptomatique, dont l’universalité est la caractéristique principale [17]   « À toute perception est associé un état somatique (...)... [17] . Elles renvoient à la fois au répertoire des signes de la peur active, quand l’individu est frappé mais contrôle encore la situation (accélération du rythme cardiaque, horripilation, dilatation des pupilles, etc. et fuite) et ceux de la peur passive et statique, quand l’individu perd le contrôle et abdique (ralentissement cardiaque, refroidissement, etc.) [18]   Cf. J.-D. Vincent, op. cit., p. 340-355. [18] .

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Ainsi, pour les parties du corps, on observe que « les cheveux se dressent sur la tête » presque à l’unanimité, avec une infinité de variantes : « se dressent » ou « se tiennent debout » en effet en FR, ANG, RUS, POL, TAM, mais ce sont seulement « les cheveux de la nuque » qui « se dressent » en ALL, les cheveux « se hérissent », en GSC et en HéB, « se rebiffent » en RUS, mais on se « met les cheveux en pointe » en ESP, on se « fait les cheveux gourdin » en ROUM, tandis qu’en YID « les ongles et les cheveux se mettent à l’envers » ; en FUL, « les cheveux marchent » et littéralement, en CHIN, la peur aboutit à « faire-homme-cheveux-chanvre » ; sans oublier qu’on raconte « des histoires à faire dresser les cheveux sur la tête » pas seulement en FR et en ANG mais aussi en QTC. Partout, le même symptôme de « chair de poule » est relevé : de cette façon précise ( « chair » ou « peau » ) en FR, ESP, GSC, ROUM avec sa variation « peau d’oie » en IT, ANG, ALL, YID, RUS, POL, tandis que le RUS familier, présente des « fourmis sur la peau », le ROM « une chair chevelue », le JAP « les poils du corps debout » et le GR « la peau qui se lève » ; en CHIN, on a littéralement « sortir-coq-peau-boutons », un peu comme en DAG « corps-sortir-boutons ». Partout, les « yeux » sont « grands ouverts », « écarquillés », « exorbités ». Par ailleurs, « les dents » « claquent », « tremblent », « se cognent », ou « sonnent », avec quelquefois du phonosymbolisme à l’appui (cf. section 12). Dans deux cas, la zone annexe est affectée : « la bouche se refroidit » en DAG et « les gencives deviennent bleues » en YID. Le « corps » entier « tremble » et « frissonne » (frisson supplante peur dans nombre d’emplois FR actuels d’ailleurs : ex. CinéFrisson, titre d’une chaîne câblée de télévision). Mais ce sont les « jambes » et les « genoux » surtout qui « tremblent », « vacillent », « fléchissent », « flageolent » ou sont « molles/mous », « alourdi(e)s », ou « coupé(e) » (l’étonnement peut aussi avoir ce dernier effet). Dans deux cas, ALL et YID, il est précisé respectivement que « les pieds » et les « chevilles » « se refroidissent ». On a « froid dans le dos » souvent et, en ROUM, « au sein ». L’intérieur du corps n’est pas en reste, avec l’accent mis sur le « cœur », toujours très présent dans les affects : il est « froid », « se gèle », « se glace » un peu partout, parfois « s’arrête », mais en DAG « s’effrayer » se dit « envoler le cœur », et l’ « angoisse » : « cœur pas couché ». Les mécanismes du « sentiment au ventre » dès lors que le signal émotionnel est fort, sont connus des neurobiologistes, et on en trouve un témoignage dans l’échantillon : « peur au ventre » ou « à l’estomac » qui, à l’occasion, « fait un nœud » ou « se retourne ». En GR, « le foie » et « la bile » « se coupent ». En dehors des viscères, les « os » « se refroidissent » et « se figent ».

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Les humeurs sont affectées, elles aussi : les « sueurs froides » (titre français, bien inspiré, de Vertigo de Hitchcock) traversent toutes les langues. « Le sang » « se glace », « se gèle », parfois « caille dans les veines », ou « devient eau » et le « lait maternel » « caille » aussi en YID. Dans le registre familier et argotique de nombreuses langues, l’humour scatologique se déchaîne sur la description des humeurs répandues lors de la peur-défaite, et sur le poltron, cible très appréciée. La palme revient au GR, au ROM, à l’ESP, à l’IT et au FR.

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Quant aux fonctions et postures, on distingue encore les expressions de la peur active (fuite ou défense), et celles de la peur passive (statique). Dans le premier cas, l’ANG est l’unique langue de l’échantillon qui synthétise dans un même verbe les deux idées : the dog frightened the thieves away « le chien a fait décamper les voleurs », he was scared out of the attempt « la peur lui fit abandonner la tentative », to scare away « effaroucher » (le gibier), etc. Le ROM dit « il met ses pieds au cou de peur », un peu comme le FR prendre ses jambes à son cou, et le GR, vif aussi, dit « mon âme est allée dans la poche-revolver ». Dans le second cas, presque toutes les langues usent des termes « paralysé » et « figé ». On a vu plus haut qu’en DAG « paralyser » est le terme normal pour « effaroucher », et en FUL, on est « immobilisé comme une termitière », voire « assis de peur ». En outre, on « perd la parole » en YID et on a le « souffle coupé » en GR.

LES COULEURS DE LA PEUR : LA DOMINANTE DU CLAIR-OBSCUR

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Le champ sémantique de la couleur met en relief une zone de convergence linguistique. Si l’ennui est à dominante grise, la peur est en clair-obscur, et dans une moindre mesure, en deux couleurs froides. Un tiers seulement des langues recueillies utilisent la couleur dans les métaphores de l’ennui, mais pour la peur, ce recours est unanime, à deux exceptions près (le DAG et le TAM). Ceci s’explique par le fait qu’on a affaire à deux types de couleur : celles, universelles, liées aux symptômes visibles de la peur, beaucoup plus marquées que pour l’ennui, colorant ou décolorant la peau, du visage notamment ; celles liées à l’état psychique de la victime ; et par ailleurs, celles proprement culturelles.

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Dix-sept langues sur 23 présentent ainsi des métaphores du premier type, incluant : « blanc », « pâle », « blême », « livide », « décoloré » (FR, ESP, ITAL, ROUM, ANG, ALL, YID, NRL, GR, SRB, RUS, POL, QTC, CHIN, JAP, AR, HéB). Le GR, le ROUM, et l’AR ajoutent « jaune », le FR « jaunisse » pour exprimer la maladie que l’on peut contracter sous l’effet d’une peur violente. Le « jaune » de l’IT est à part, relevant plus de l’héraldique que de la pathologie : film, libro giallo, serie gialla, symbolisant la peur, viennent de la signalétique du danger (nos couvertures de « séries noires » sont en partie jaunes aussi), dont les origines sont lointaines (cf. la rouelle jaune médiévale et l’étoile jaune). Le RUS ajoute le gris, qui est une manière de lividité. À l’autre extrémité du spectre coloristique, 13 langues sur 21 attestent « noir », « sombre », « obscur » et leurs variantes « nuit », « ténèbres » et « ombre » pour exprimer la très générale peur de l’obscurité, lourde de menaces [19]   Pour le domaine de l’Europe occidentale, cf. J. Delumeau,... [19] , et l’état psychique dû à la peur, qui s’étend d’ailleurs à tous les affects négatifs, tels que la mélancolie (FR, ESP, IT, ROUM, ANG, YID, ROM, RUS, POL, FUL, AR, HéB, BRB). Dans le cas du GR, c’est ski0 « ombre » qui sert à former ski0zo « faire peur », langue qui par ailleurs connaît l’expression « avoir peur de son ombre », comme en FR, en POL et en BRB (tamazight). Une seule langue précise qu’il s’agit de la couleur du visage (AR), signe du sang qui afflue à l’attaque de la peur. En dehors des « séries noires », « récits noirs » et « films noirs » [20]   « Sable noir » est le titre d’une récente série française... [20] déjà cités, il y a toutes les « messes noires » occidentales, l’ « homme noir » (pas au sens ethnique) de plusieurs cultures de cette aire, les « songes noirs » ROM, et le « rideau noir devant les yeux » YID.

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Les couleurs froides sont le « bleu » et le « vert », le premier tirant vers le noir (physique et psychique) et le second (physique) du côté de la lividité. On a ainsi une peur bleue en FR, una fifa blu en IT, et a blue funk en ANG ; on « devient tout bleu » en JAP, on a seulement les « gencives bleues » en YID, comme on l’a vu, et on a littéralement en CHIN « peur-de-visage-couleur-devient bleue ». Barbe-Bleue fait trembler tous les enfants d’Europe, « Bronia aux lèvres bleues » seulement les petits Achkénazes, cependant que le blues et l’heure bleue ne sont pas loin. Par ailleurs, on est « vert » ou on « verdit » en FR, ESP, GSC, IT, ROUM ET RUS [21]   Le bleu, le vert et le jaune ont aussi des racines... [21] .

LA PERSONNIFICATION : EMPREINTE DU CULTUREL ET QUELQUES INVARIANTS

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La peur se personnifie de deux manières. D’un côté, des anthroponymes (personnages mythiques ou réels) portent directement des noms de la peur, tandis que de l’autre, diverses catégories de figuration humaine et humano ïde (majoritairement mythologique et historique) l’incarnent sans nom marqué.

Les anthroponymes

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Peu de langues y ont recours pour des personnes réelles vu la connotation négative qui est attachée à cet affect. On ne relève que des effrayants et pas d’effrayés. Le RUS, qui porte les stigmates d’une longue tyrannie, présente Ivan Groznyj « Ivan le Terrible », Pugacóv « L’effrayant », ainsi que les sobriquets substituts Bic’ Boëij « Fléau de Dieu » (= Attila), et Košcej Bessmértnyj « Vandale Immortel » (= le Tatare). Le YID a Nora (de l’HéB nor’a « effrayant »), et l’HéB Maf}id « qui fait peur ». Le GR atteste Tromaras « grande terreur », Tremópulos « enfant de la terreur » ; et, à l’aide du préfixe privatif a-, il forme l’anthroponyme antonyme collectif Atrómitos « intrépide », nom d’une équipe de football. Au moyen cette fois d’une préposition privative, le FR a, comme on l’a vu en section 3 (Principaux spectres de la peur), Jean sans Peur. Plus nombreux sont ceux qui renvoient à des personnages mythologiques de nos langues classiques. Fovos, terme principal pour désigner la « peur » en GR est à l’origine le fils du Dieu de la guerre, et Pan, source de Panikós (GR ANC et MOD), répandu aujourd’hui dans tout le domaine indo-européen, est le nom d’un dieu qui passait pour troubler violemment les esprits. Parallèlement en LAT, P£vôr, qui a donné entre autres notre peur est une divinité consacrée par Tullus Hostilius ; Méts « crainte (religieuse), inquiétude, objet de crainte » est la Crainte personnifiée chez Cicéron et Virgile (Nat. 3, 44 ; En. 6, 276) ; et Timores, pl. de tޭôr « crainte, appréhension », qui a eu des retombées dans toutes les langues romanes, est encore la Crainte personnifiée chez Virgile (En. 9, 719). En HéB BIBL, Het « terreur », qui a donné }itah en HéB BIBL et MOD, est l’un des fils de Canaan.

Figurations humaines et humanoïdes

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Une cohorte de personnages effrayants, quelquefois hybrides mi-hommes, mi-bêtes, hante l’imaginaire collectif des cultures considérées [22]   Ces figurations, loin d’être cantonnées à la mythologie,... [22] . On peut les regrouper en 5 catégories. 1 / Seul invariant relevé, représentant de la mort / des morts ou des âmes : le « spectre », « fantôme » ou « revenant ». Au sein d’une même culture, il peut être multiforme : ex. HéB « Souffle de la Mort » ou « Ange de la Mort » (comme en AR dans ce dernier cas). En ROM, comme en languedocien d’ailleurs, « voir une peur », c’est « voir un revenant ». 2 / Les incarnations du mal, du néant, du chaos : diables, démons, sorciers, sorcières et génies. Parmi eux Dracul « Diable » ROUM passé « vampire » à l’Ouest, « Antéchrist » dans toute la chrétienté, les hybrides Baba-Yaga (sur pattes de poule) du RUS, des autres langues slaves et du ROUM, ou encore Mormoliko, la déesse-monstre grecque. 3 / Les rapteurs-dévoreurs (de corps, de sang et/ou d’âmes) : ogres, ogresses, vampires et assimilés. Ainsi du QTC pistaki « ogre et éventreur », du FUL sukunya « mangeur d’âme », de l’ESP la Santa Compaña « procession d’âmes attrapant les vivants la nuit », les « vampires » occidentaux et chinois, Saturne occidental dévorant ses enfants, Moloch grec et son autel, et les hybrides hommes-loups européens dévoreurs d’enfants. Sans parler des « Troupes sanguinaires » quetchuas et des « Hordes d’Attila » assoiffées de sang russe. 4 / Les réprimeurs d’enfants : croquemitaines de toutes sortes tels que IT et ROUM Baubau, ANG Bogyman, NRL Boeman, GSC Rampono, ESP El Coco et El sacamantecas, ALL Ruprecht et Knecht, langues slaves, IT, ROUM « L’homme noir » [23]   En RUS, cornyj celovek « l’homme noir » est aussi... [23] , QTC Kukuca, CHIN Yao guaî. À noter que si le TAM n’a pas de « croquemitaine », il a en revanche un verbe spécial pùccàµdi « faire peur aux enfants ». 5 / Les tentateurs : démons incubes et succubes venus d’Extrême-Orient, les sirènes et ondines venues du fond celte et scandinave et répandues sur de grandes aires.

LE VASTE BESTIAIRE : LES PÔLES ACTIF ET PASSIF RÉACTIVÉS

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Le bestiaire de la peur comporte des animaux réels et imaginaires qui se scindent en deux catégories : les terrorisants (pôle actif) et les terrorisés (pôle passif). On distingue parmi eux : ceux, minoritaires, dont la dénomination même comporte un mot de la peur, ou du moins un substitut emprunté à un autre champ métaphorique (personnage ou couleur symbolique), et ceux, majoritaires, sans signifiants marqués, issus du fonds culturel ambiant. Seule est universelle la peur, inscrite dans notre cerveau limbique (en partie contrôlable néanmoins) des serpents et des insectes que l’on retrouve dans tout l’échantillon.

Les terrorisants

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Cet ensemble constitue l’essentiel du bestiaire. Trois langues usent directement d’un mot de la peur : FR effraie (variété de chouette), correspondant au RUS pugac (de pugat’ « effrayer »), et à l’ANG screech-owl ( « chouette au cri perçant » ). Cinq langues usent du substitut « Diable » : FR Diable de mer (scorpion de mer), correspondant au NRL zeeduivel, FR Diable de Java (espèce d’iguane), ESP et FR Diablo de Tasmania, Diable de Tasmanie (marsupial carnassier nocturne, noir et blanc), ANG Devil-fish « pieuvre » correspond à l’ALL Teufelsfisch. De nombreuses autres langues usent du substitut « noir » : de longue date, l’Occident craint les « chats noirs », et le ROM l’étend aux « chiens et chevaux noirs ».

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Parmi les autres animaux terrorisants, le « loup » a la faveur (14 langues i-e et CHIN), à égalité avec le « dragon » (presque toutes les langues i-e, l’AR et l’HéB, mais pas le CHIN qui le valorise) ; puis viennent la « chouette » (10 langues i-e, ainsi que l’AR, l’HéB, le TAM, mais pas le JAP qui l’apprécie) ; le « corbeau » (7 langues) ; puis le « rat », la « chauve-souris » et une kyrielle d’autres. Quelques spécialités exotiques : la « mule des cimetières » BRB, le « dragon-hydre » AR, le « chat-fantôme » JAP, l’ « oiseau des épineux » DAG, les « Scorpions rouges » (nom de la récente mission roumaine en Irak), et le « rat-espion » qui parle ROM ; en outre, Kuukuwal est le croquemitaine animal du FUL et dans cette langue, le « lion » est dit « Terreur de la brousse ».

Les terrorisés

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On fait appel à ce petit ensemble pour stigmatiser tous les timides, farouches, peureux et poltrons. Ils sont en premier lieu des « lapins » et « lièvres » (FR, IT, ROUM, ANG, YID, NRL, RUS, POL, SRB, ROM, HéB), à l’occasion des « poules (mouillées) » (FR, ESP, AR), des « agneaux » et « brebis » (NRL, POL), « cerfs » (ESP), « vaches » (AR), « souris » (ALL), « rats » (FR, CHIN), « poissons » (GR) ou des « serpents dans une boîte » (TAM). Terminons sur la victime expiatoire par excellence, attestée partout (par emprunt ou par calque) sauf en DAG, BRB, JAP, et QTC : le « bouc émissaire ». En TAM, elle prend la forme très humaine de l’« idiot du village » ou de « bouche béante » !

LA RÉIFICATION DYNAMIQUE : QUELQUES TENDANCES

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La peur se réifie aussi, mais de manière moins marquée. On distingue deux catégories : les objets et les phénomènes menaçants. Presque tous portent un mot de la peur, et les rares autres un substitut issu d’un domaine métaphorique différent (personnage, animal, météo).

Les objets menaçants

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L’ « épouvantail » est répandu dans 14 langues avec un mot de la peur (FR, IT, ESP, ROUM, GSC, ANG, NRL, YID, GR, ROM, POL, RUS, SRB et QTC), le RUS ayant même deux termes : pugalo et strašilšce. Cette langue atteste en outre pugac « pistolet pour enfant » (homonyme de « effraie » comme on l’a vu en section 8 : Le vaste bestiaire). L’ESP présente quitamiedos « enlève-peur » qui est un parapet sur route de montagne, et le ROUM Strunga Dracului « défilé du Diable » qui est un nom donné à deux endroits risqués de montagne. L’IT, pour sa part, déploie La Folgore « La Foudroyante », nom d’une brigade de parachutistes, le FR Le Redoutable, sous-marin militaire, tandis que l’ANG a dreadnought pour « cuirassé ». Par ailleurs, les Tables du Diable désignent en FR populaire les « dolmen », et Teufelsmauer renvoie en ALL au « mur de défense romain pour protéger l’Empire de l’envahisseur germain ». Dans le même esprit, mais ironique cette fois, Maginot symbolise la peur dans l’Hexagone : « Dominique de Maginot a lancé contre le virus de la grippe aviaire un viril "Halte à la panique !" (...) et Nicolas Maginot, décidément très zélé, va présenter fin octobre un projet de loi capable de terroriser les terroristes... » [24]   J.-L. Porquet, mercredi 19 octobre 2005, « Le grand... [24] Un objet menaçant rappelle le spectre : « la statue de sel » (la mer Morte n’est pas loin), spécialité de l’HéB.

Les phénomènes menaçants

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Le seul relevé ici est le russe, avec le terme groza dont on a vu, en fin de section 3 (Principaux spectres de la peur), qu’il est la source même du mot « terreur ». Tout à fait incidemment, l’arabe présente deux mots quasi homophones (mais de racines différentes) pour « orage » et « épouvante », ra’ad et ro’ab, qui, de ce fait, se trouvent également associés.

CHIFFRES ET MOTS TABOUS : RELATIVITÉ CULTURELLE ET ZONE DE CONVERGENCE

Chiffres tabous

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Éclatante est la prédominance du culturel dans ce champ. 18 langues présentent des chiffres suscitant une réaction d’évitement. De ce point de vue, tout le domaine i-e est sous l’influence du christianisme, assortie de croyances issues de substrat pa ïens celtiques, sauf le ROM qui n’a pas de chiffres tabous. Le YID et l’HéB suivent la tradition juive, incluant des croyances ésotériques kabbalistiques. L’AR suit celle de l’islam ainsi que le substrat pa ïen gréco-latin. Les cas du CHIN et du JAP sont à part, puisque seule, la phonétique des chiffres tabous est responsable de leur évitement. Ainsi, le monde chrétien a presque unanimement le chiffre 13 (le nombre des apôtres), associé au vendredi et, dans un cas, au mardi ; 666 (chiffre diabolique) est présent dans 8 langues ; 7 (chiffres des péchés et des plaies) dans 2 langues ; 3 (la Trinité) dans 2 également ; le 17, associé au vendredi, dans 1 langue ; quant au millénium (1000 et 2000 : la fin du Monde, l’Antéchrist, le grand Bug, etc.), on le retrouve dans 5 langues. Par un retournement habituel, certains de ces chiffres peuvent devenir bénéfiques. Le YID et l’HéB gardent la trace de la « mystique numérologique » [25]   Gershom G. Scholem, 1950, Les grands courants de la... [25] . Certains chiffres ronds effraient : l’approche de l’an 6000 dans le calendrier hébra ïque ; 5700 (1940), début de la Choah, annoncé par certains kabbalistes. En AR, 5 est ambivalent : favorable d’un côté en raison des 5 piliers de l’islam, mais défavorable en raison de superstitions héritées de l’Antiquité classique (la main de Fatma en fait partie), ce qui déteint sur jeudi, le 5e jour ; les chiffres 13, 3, et 7 des chrétiens ne sont pas complètement indifférents aux Tunisiens. En TAM, c’est 7 1/2 qui est très néfaste pour des raisons astrologiques, la période de sept ans et demi étant traversée par Saturne [26]   La crainte saturnienne est également présente dans... [26] . Quant aux CHIN et JAP, 666 est en CHIN un chiffre propice comme on le verra dans la section suivante (Rares valorisations de l’affect), pour des raisons indépendantes de la chrétienté, et 4 est fatal dans les deux langues en raison de son homophonie avec shi « mort » ; le JAP a en outre 6 qui signifie aussi « néant » par homophonie, ainsi que 42 shi-ni (c.-à-d. 4 et 2, homophones de « mourir » + morphème verb. oblig.).

Mots tabous

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L’observation de cette enclave lexicale laisse apparaître des zones convergentes et divergentes.

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Depuis longtemps, les interdits frappant certains animaux féroces ou nuisibles ont attiré le regard des linguistes, surtout dans l’aire i-e. On rappellera donc que l’ « ours », qui ne fait plus peur aujourd’hui qu’aux bergers, porte encore les stigmates de l’ancien tabou : il se nomme « mangeur de miel » en RUS et « brun » en ALL ainsi qu’en ANG (étym.), et le dernier sobriquet donné tout récemment à un ours égaré en Allemagne est... Bruno ! « Belette en FR » la petite belle « (...) antiphrase propitiatoire visant à détourner, en évitant de l’appeler de son vrai nom, marqué d’un tabou, les méfaits de ce redoutable petit mammifère carnassier qui ravageait les basses-cours et terriers [a supplanté] mosteille (champenois), mustele, mostoile (autre dialecte français du XIe et XIIIe s.) », dit Hagège [27]   Claude Hagège, 2006, « Les gloses de Rachi, rabbin... [27] . En ANC FR, on appelait le loup (garou) la Bête, ce que fait le ROM actuel, ou encore la bête du Gévaudan. En AR, Hjout « poisson » est remplacé, dans certaines circonstances, par « le fils de la mer » pour ne pas apporter la malédiction, et dans d’autres, il est porte-bonheur (héritage chrétien). En BRB (chleuh), le nom du « hérisson » a été remplacé par « créature de Mahomet ».

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Un autre domaine de prédilection du tabou est constitué par les champs de « la mort », « la maladie » ; « la malchance », « le mauvais œil » ; « le cimetière », « la tombe » ; « la prison », « les camps ». Ex. FR « la mort » est traditionnellement La grande faucheuse, ROM La Grande (« la mort » est normalement au masc) ; « mourir », c’est « partir », « disparaître » pas seulement en FR mais en ROUM, en CHIN et bien d’autres ; et en ROM, on parle en devinettes autour d’un mort, surtout la nuit quand le rat-espion est aux aguets. « Cancer » se dit longue maladie en FR, « grande maladie » ou « maladie sèche » en ROUM, « maudite maladie » en GR, « méchante maladie » en AR, « chose bénigne » par antiphrase en JAP, « ver du ciel » en ROM, tandis qu’en YID « grave maladie » est une « teigneuse maladie » (avec emprunt au POL). Le « cimetière » est une « maison de vie » en HéB BIBL, la « tombe » une « planche de clôture » en ROUM, et « on n’utilise pas les poutres pour sa toiture » commente le DAG. La « prison » est la joyeuse en argot classique FR et le « cachot » est le château ; la « prison » encore est en argot YID « le chant joyeux de la Pâque » et en YID de France, picipoj « au milieu de nulle part » a été détourné pour référer à Auschwitz ; Popki « Jacquots » (perroquets) renvoie, dans l’argot RUS des Goulags, aux troupes d’escorte des camps spéciaux armés d’explosifs.

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Un certain nombre de spécificités culturelles sont à relever. Ainsi, en HéB et, à sa suite, en YID, le grand mot tabou est le Tétragramme, YHWE, 4 consonnes non vocalisées et imprononçables pour désigner Dieu (Jehovah et Yaveh sont des transgressions externes à la culture). L’interdit touche la représentation du divin jusque dans le mot lui-même. En HéB, on a recours dès lors à 72 substituts possibles, parmi lesquels les noms Yahoel, Shaddai, Élohim, Metatron (ce dernier, d’origine obscure, comportant le suffixe -ron réservé aux noms mystérieux) [28]   Cf. G. Scholem, op. cit., p. 82-83. [28]  ; ou encore des périphrases telles que « comme si l’on pouvait ». Pour des motivations différentes, liées à la mauvaise augure, voire à la malédiction, le DAG substitue « grande personne » au « Dieu protecteur de la maison », et « grosseur » (dans le sens d’importance) au « Dieu de la pluie » ; il en est de même de la vision et de l’invocation des animaux totémiques (autruche, gazelle, oiseau des épineux). L’évitement du mot « poisson », en AR, vient d’être relevé plus haut, mais la même chose se produit avec les Djinns « gnomes, esprits » (popularisés en France par Victor Hugo). En BRB (chleuh), le « feu » est supplanté par un emprunt à l’AR qui signifie « paix », et ceci s’étend au « plat à cuire le pain », noirci par le feu, qui est remplacé par « travailleur ». En TAM, c’est l’interjection de peur et de douleur aiyo ou aiyaiyo ! qu’il est de mauvaise augure de prononcer hors contexte.

RARES VALORISATIONS DE L’AFFECT

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À quelque chose malheur est bon et certaines langues parviennent à déceler des facettes scintillantes à cet affect en clair-obscur. En quelque sorte « le salaire de la peur » pour reprendre le titre du célèbre film de Clouzot de 1953. Celles-ci sont révélées à travers quelques lexèmes, dénotations, connotations et proverbes. Trois volets de la peur se trouvent valorisés : la peur amoureuse, la crainte-vénération, et enfin la peur salutaire.

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Deux langues ont inventé un terme spécifique pour le premier cas. Le ROM présente ainsi le composé gudli dar « douce peur, inquiétude amoureuse ». C’est par la stylistique que cette idée s’exprime dans toutes les chansons d’amour courtois, en FR MéD. Ainsi : Por c’est ma doce dolor / Plaine de si grant paor ou encore Damoiselle de valour / qui me fait mon cuer trembleir / Cant je pance a sai dousour [29]   Chanson d’amour, Thibaut de Champagne ; Rondeau, anonyme,... [29] . Le LAT p£vor avait d’ailleurs le double sens de « crainte, effroi » et d’ « émoi, impatience associée à la joie ». En BRB (tamazight), on a timgwad « effarouchée, jeune fille vierge » qui, dans cette culture, est un terme de bonne connotation.

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La crainte-vénération, quelque peu obsolète dans tout un pan de l’aire i-e (cf. section 3 : Principaux spectres de la peur), et dans certaines strates du Japon, entre autres, demeure néanmoins une notion positive aux yeux des vieux croyants et des nouveaux fervents. Les composés YID jiñes hakoved et jiñes hašomajim litt. « crainte du sacré » et « crainte des cieux », de source HéB, sont bien connotés ; en HéB BIBL nôr’a « peur, terreur, crainte mystérieuse » signifie aussi « événement miraculeux » [30]   Dans la sphère juive, l’association crainte/joie divines... [30] . De même en BRB (touareg), suksed signifie à la fois « faire craindre » et « être extraordinaire ». En JAP, ikê et ifu suru (de registre élevé, voire littéraire) représentent une crainte positive, et « fureur et tremblement » devant l’Empereur est simplement « vénération ». Dans une moindre mesure, awe et dread de l’ANG ont aussi le sens de « majesté impressionnante » et d’ « auguste ».

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Le même retournement positif se produit pour la peur préventive et salutaire, utile à la survie. « La peur justifiée est une excellente police d’assurance », affirme Damasio [31]   Op. cit., p. 147. [31] . Et de fait, en RUS, « assurance » se dit strakhóvka, et la « sécurité sociale » social’noe strakhovánie, dérivés de strakh « peur » ! En outre, certains proverbes (cf. section 13 : Stylistique de la peur) viennent à l’appui de cette idée : La peur donne des ailes en FR, ESP et ROM, et des équivalents en AR et en QTC. L’équilibre de la terreur est prônée en GR avec « Janis craint le monstre et le monstre craint Janis ». La crainte préventive aussi : « La peur garde les délaissés », poursuit le GR, et « la peur garde la melonnière », répond en écho le ROUM. Le JAP voit, quant à lui, une possibilité de dépassement de soi dans la peur : « Dans un incendie, le sot trouve la force. »

PHONO- ET MORPHOSYMBOLISMES, BINOMES ET ANALYCITÉ CINÉTIQUE [32]   Cette terminologie, ainsi que celle de la « Loi du... [32]

Phono- et morphosymbolismes

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Les onomatopées de la peur surgissent un peu partout à travers les idiomes, mais quelques faits particuliers sont à relever dans 7 langues de l’échantillon : FR, IT, CHIN, JAP, DAG, HéB et TAM. Si le chiffre 666 symbolise la prospérité en CHIN, c’est que son signifiant lîu lîu lîu est associé à la sonorité de l’eau qui coule sans obstacle, comme l’argent qui coule dans les caisses [33]   En YId, lju-lju est l’onomatopée de la berceuse :... [33]  ; en FR et dans de nombreuses langues i-e, ce même chiffre diabolique est une succession de sifflantes connotées désagréables culturellement. Le JAP atteste, parmi ses nombreuses onomatopées d’émotion, celles consacrées à la peur [34]   Junji Kawaguchi, Kohei Kida et Kazuya Maejima (éd.),... [34]  : gata gata, phono- et morpho-symbolique, car utilisée au sein de l’expression « claquer des dents », action répétitive ; gaku gaku, de même car inclue dans l’expression « les jambes qui flageolent », buru buru « trembler de peur et de froid » et wana wana ; s’inquiéter se dit par ailleurs hara hara suru (onom + auxil d’état), phono- et morphosymbolique car mimant l’état d’oscillation propre à l’incertitude comme en CHIN (cf. plus loin) ; en outre osoru osoru « très craintivement » est morphosymbolique car il s’agit d’une reduplication d’intensité. Le DAG présente les deux symbolismes dans l’onomatopée d’une périphrase se référant au nom tabouisé du « Dieu de la pluie » : gbtó gbtó bà bte p0alu (onom « grandes rivières - remplissage »). Le FR encore a l’onomatopée enfantine gla-gla, de froid et de peur comme en JAP, avec les deux symbolismes, vu qu’elle est souvent accompagnée du mimétisme des dents qui claquent. De même, l’IT a l’expression ho le gambe che fanno giacomo-giacomo « il a les jambes qui flageolent », dont la conséquence peut être un fuggi-fuggi generale « sauve-qui-peut ! ». On a vu par ailleurs en section 10 (Chiffres et mots tabous) que l’imprononçable nom de Dieu en HéB mime l’interdit de sa représentation, et que l’onomatopée de peur en TAM est taboue hors contexte.

Binômes

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Assez proches sont les binômes où la « Loi du Second Lourd » se vérifie le plus souvent. Ainsi de l’ANG helter-skelter flight ! « sauve-qui-peut ! », hulaaballoo « consternation, confusion », de l’HéB šomu šomajim « sauve-qui-peut ! » (= « écoutez les cieux »), }as v#}alile « Que Dieu nous en préserve ! » (= « pitié et miséricorde »), du rom xal xoli « inquiétude » (= « il mange fiel »).

Analycité cinétique de la métaphore

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Deux cas de ce type émanent de l’échantillon. En CHIN « je m’inquiète », se dit métaphoriquement « mon cœur monte 7 fois et descend 8 », mimant l’oscillation de l’inquiétude. En RUS pour « craindre-vénérer » existe l’idiomatisme « regarder de bas en haut ».

STYLISTIQUE DE LA PEUR

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Les faits stylistiques de la langue courante, qui relèvent à la fois du procédé mnémotechnique et de l’expressivité, se manifestent essentiellement ici dans les locutions figées et les proverbes. En dehors des réduplications, phono- et morphosymbolismes et binômes développés dans la section précédente, une pléiade de parallélismes sémantiques et/ou phonétiques et syntaxiques s’y donne à voir.

Locutions figées

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La formule « n’avoir peur de rien ni de personne » trouve ses homologues exacts en GSC nu ájeba p#u dáre ni dáris, IT non aver paura di niente e di nessuno, ESP non temer a nada ni a nadie, ROUM a nu-i fi fric de nimeni Œi nimic (qui présente aussi l’affirmatif a se teme de to]i Œi de toate « craindre tous et tout »), ROM na daral ni khan3esqar, NRL voor niets en niemand bang RUS on ne boits’ja ni kovo a nicevo, tandis que le DAG présente la variante v bá zto sáan bá zto má¿ « il n’a peur ni de son père ni de sa mère ».

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L’expression « ne craindre ni Dieu ni diable » et ses variantes est attestée plus largement encore : ESP no temer ni a Dios ni a diablo, GR den fováte úte qeó úte djávolo, argot SRB on se ne boji ni boga bca, QTC taytacatapas supaytapas mancakuncu ; variantes : YID nit cu got un nit cu lajt « [n’avoir peur] ni de Dieu ni des hommes », AR le’cjaf lé min Rabbi le ` min Abédíh « il n’a peur ni de Dieu ni de ses gens », CHIN tián bú pà dî bù pà « n’avoir peur ni du ciel ni de la terre », GSC p#u ni a lit ni at diable « peur ni de l’avalanche ni du diable ».

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La médiévale locution « (chevaliers) sans peur et sans reproche » a traversé les siècles pour se retrouver au détour d’une manchette de quotidien : « Des patrons sans peur ni reproche » (Libération, 1er mars 2006, p. 7). Elle survit de même en IT (cavaliere) senza macchia e senza paura et en ESP sin miedo e sin tacha.

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Très prisés sont les doublets du type : GR o fóvos ke o trómos « la peur et la terreur », ROM daraimàta aj izdrajmàta « peurs et tremblements », ALL in Angst und Schocken « dans la crainte et le choc », ainsi que JAP « fureur et tremblement » et HEB « crainte et tremblement » déjà mentionnés (en section 7 : La personnification, et en note 29). Ces doublets peuvent référer aux symboles de la peur, comme en ROM o pan£ o len£ « les eaux les rivières » (effrayantes car lieu de résidence du diable). Les formules FR et IT à ses risques et périls, et a su rischio e pericolo se traduisent en RUS par na svoj strakh i risk « à votre peur et risque ». Signalons un faux ami dans l’idiomatisme JAP « souffler le chaud et le froid », qui signifie dans cette culture « devenir très craintif ».

Proverbes

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Fait peu surprenant, la peur est très proverbialisée, et des contenus plus ou moins universels sont détectables. Mais d’un point de vue strictement formel, le corpus de proverbes recueillis met en lumière, à travers un continuum, 3 grands types : 1 / les proverbes culturellement marqués et localisés ; 2 / ceux qui se propagent par emprunt sur de vastes aires ; 3 / et ceux qui, de par une expérience humaine partagée et/ou une structuration cognitive commune, co ïncident dans le détail d’un point du globe à l’autre.

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1 / Parmi les singularités, citons le ROUM « La peur garde la melonnière » (= La peur est une bonne gardienne), ROM « Le peureux ne mange pas de cerises », RUS « Tant que l’orage n’éclate pas, le moujik ne se signe pas », FUL « Qui a une queue ne doit pas enjamber le feu », GR « Janis craint le monstre et le monstre craint Janis », HéB « La crainte de l’Éternel prolonge les jours ». En duo, par hasard ou par emprunt, on a cette forme tripartite : YID « On craint un bouc par-devant, un cheval par derrière, un sot de tous les côtés » et en écho l’argot RUS des Goulags « Le devant qui salue, le côté qui regarde, le derrière qui tâte » (évoquant la méfiance teintée de débrouillardise). Un autre duo intéressant est représenté par le YID « L’homme vient au monde avec un o ï ! et le quitte avec un hola ! » en parallèle avec le ROM « L’homme sait de quoi il a peur en naissant mais ne sait pas de quoi il a peur en mourant ». Un peu moins localement, toute l’aire slave (RUS, POL, SRB + tchèque hors échantillon) nous révèle que « la peur a de grands yeux » (= la peur grossit les objets).

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2 / Étendu au domaine indo-européen, le FR, GSC, RUS (tchèque, non inclus dans l’échantillon, également), et ROM attestent : « Qui a peur du loup ne va pas au bois » (avec les variantes : « Qui a peur de l’ours / des feuilles ne doit pas/jamais aller au bois » ou encore « reste dans le froid », sous-entendu : « n’a pas de bois de chauffage car ne va pas en forêt »). L’aire romane (FR, ESP, IT, GSC) assure que « Chat échaudé craint l’eau froide » ; avec les variations ROUM « Qui s’est échaudé avec la soupe souffle dans le yaourt » et par emprunt hors domaine roman (indo-aryen), ROM « Qui s’est brûlé au lait souffle dans le kéfir ». De même, l’adage « La peur donne des ailes » ne vaut pas seulement en FR, ESP, IT mais aussi en ROM (qui ajoute « pour que tu voles ») ; tandis que l’AR qui n’emprunte pas, exprime la même idée sans métaphore : « La peur apprend la fuite. »

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3 / Parmi les co ïncidences à grande distance (redevables à l’expérience et/ou à une structure cognitive communes), on relève : CHIN « Une fois mordu par le serpent, on a peur de la corde du puits pendant dix ans » qui a sa réplique ROM « Une fois mordu par le serpent, on a peur même d’une corde » ; par ailleurs, le proverbe CHIN « L’oiseau apeuré tremble devant l’arc » répond à celui du RUS « La corneille menacée craint l’arbrisseau » ; le FR, l’ANG et le FUL ont « plus de peur que de mal » (l’ANG présentant en outre une variante métaphorique : « son aboiement est pire que sa morsure »).

CONCLUSION

53

Ce voyage inter- et ethnolinguistique à travers la peur ne déçoit pas nos attentes. Il nous révèle d’abord que les 23 langues sondées présentent des mots de la peur, ce qui n’est pas le cas pour l’ennui, où une langue de l’enquête précédente se singularise. Tant il est vrai que si les affects sont universels, leur mise en mots, elle, demeure culturelle. Par ailleurs, la recherche ciblée sur une grammaire spécifique des affects fournissant une moisson assez frugale (cf. section 2 : Le cadre de l’enquête, et note 8), la présente exploration méritait d’être entreprise, et gagnerait à être étendue à un corpus beaucoup plus large.

54

Les faisceaux de convergence observés peuvent ici, comme c’est le cas pour l’étude sur l’ennui, être selon toute vraisemblance, attribués à quatre facteurs : 1 / l’aléatoire, inhérent à tout phénomène humain (ex. symbolismes marqués pour 666 en CHIN et dans plusieurs langues i-e ; association étymologique de « orage » et « terreur » en RUS mais hasard du rapprochement phonique entre « orage » et « épouvante » en AR) ; 2 / l’expérience commune (la somatique, les pôles passif et actif, la stratégie d’évitement) ; 3 / les structures cognitives humaines (ex. le clair-obscur, l’invariant « spectre »), sachant qu’il n’est pas toujours aisé, dans l’état actuel des connaissances, de bien distinguer 2) et 3), l’acquis et l’inné ; 4 / et enfin l’emprunt et le calque omniprésents (ex. les termes « panique », « trac », « risque », « bouc émissaire » ; quelques communes figurations humaines, humano ïdes et animales de la peur ; nombre d’expressions figées et de proverbes). Ce sont ces facteurs qui justifient l’approche interlinguistique de la notion de peur, faute de quoi l’on serait en présence d’un champ de dispersion total. Mais ces convergences sont aussi la toile de fond d’un relativisme culturel, d’un foisonnement des imaginaires et représentations linguistiques (ex. le découpage sémantique de la peur, où se dégagent des catégories qui fusionnent entre elles au gré des cultures ; les chiffres tabous, relevant entièrement du culturel ; certains proverbes marqués du sceau local).

55

Si les locuteurs se saisissent du lexique, de la morphologie (étudiée que très marginalement dans le présent article) et de la syntaxe (au moins quatre stratégies principales relevées ici) pour parler des affects, c’est dans les domaines particuliers de la métaphore et des phono- et morphosymbolismes que semble résider l’originalité de son expression. Le vague, le confus du ressenti relevé par Descartes trouve là un exutoire privilégié, et un contour plus précis. Du moins cette recherche, tout comme la précédente menée sur l’ennui, aboutit-elle à cette conclusion. La métaphore – réhabilitée par des linguistes tels que George Lakoff, Mark Johnson et Jean Molino, ainsi que par des chercheurs de diverses disciplines, en ce qu’elle apparaît non plus comme un mode marginal de structuration conceptuelle, mais tout au contraire capital – est en effet proliférante dans la sphère des affects et s’organise autour de thèmes récurrents (dans les deux cas, métaphores du corps intégral ; de la couleur, clair-obscur pour la peur, grisaille pour l’ennui ; autour d’un vaste bestiaire pour la peur, et d’un peuplement d’insectes pour l’ennui, etc.). Les phono- et morphosymbolismes, quant à eux, luttant contre l’arbitraire du signe, envahissent cette sphère substantiellement. Il demeure que l’ensemble de ces éléments concourt à donner un profil, une silhouette à un concept assurément complexe.

Notes

[1]

René Descartes, Les passions de l’âme, Paris, Librairie générale française, 1990 (1re éd., 1649). Cité dans Anne Szulmajster-Celnikier, L’ennui, féconde mélancolie, cf. n. 9.

[2]

Il est évident que l’essence de la peur a pour expression des canaux privilégiés, extra-linguistiques pour la plupart. Difficile, sauf à être poète, de rivaliser en paroles avec les pianissimo de la Messe en Ut de Mozart, aux apparitions d’Ivan le Terrible d’Eisentein, ou aux instants de la prébataille d’Alexandre Nevski du même réalisateur, sur le lugubre leitmotiv de Prokofiev. Quel énoncé pourrait se substituer au Cri d’Edward Munch, ou à un terrifiant masque aztèque rituel ?

[3]

À cet égard, la dichotomie peur spontanée peur réfléchie (Jean Delumeau, op. cit. et n. 7, p. 398) semble pertinente.

[4]

Toutes ces informations sont tirées de Antonio Damasio, op. cit., n. 6, p. 35-88.

[5]

Je remercie chaleureusement mes informateurs Mmes et MM. Boubakary Barry (fulfulde), Annie Brignone (allemand), Theo Cappon (néerlandais), Marcel Courthiade (romani), Margaret Dunham (anglais), Maximiliano Duran (quetchua), Lionel Galand (berbère : chleuh, tamazight, touareg), Maxime Gouzevitch (russe), Midori Hayashi (japonais), Elzbieta Kaczorowska (polonais), Gonzalo Lopez (espagnol), Appassamy Murugaiyan (tamoul), Takuya Nishimura (japonais), Yagoda Popovic (serbe), Raluca Sava (roumain), Laurent Sellem (hébreu), Penou-Achille Somé (dagara), Franca de Paoli (italien), Romano Pallottini (italien), Ali Smaoui (arabe tunisien), Jacques Thouet (gascon), Bernard Vaisbrot (yidiche), Stela Vergi (grec), Yu Xiuying (chinois mandarin).

Les langues citées dans le corps du texte le sont souvent sous forme abrégée, comme suit : ALL (allemand), ANG (anglais), AR (arabe), BRB (berbère), CHIN (chinois), DAG (dagara), ESP (espagnol), FR (français), FUL (fulfulde), GSC (gascon), GR (grec), HEB (hébreu), IT (italien), JAP (japonais), NRL (néerlandais), POl (polonais), QTC (quetchua), ROM (romani), ROUM (roumain), RUS (russe), SRB (serbe), TAM (tamoul), YId (yidiche). Autres abréviations : FR MEd, ANC FR (français médiéval, ancien français), GR ANC, MOd (grec ancien, moderne), HEB BIBL, MOd (hébreu biblique, moderne), i-e (indo-européen).

[6]

Antonio Damasio, 2003, Spinoza avait raison. Joie et tristesse, le cerveau des émotions, Paris, Odile Jacob, coll. « Poches » ; Jean-Didier Vincent, 1994, La biologie des passions, Paris, Odile Jacob.

[7]

Jean Delumeau, 1978, La peur en Occident, Paris, Fayard, coll. « Pluriel ».

[8]

Claude Hagège, 2001-2002 « Introduction à une étude linguistique des affects », Annuaire du Collège de France, 102e année, Paris.

[9]

Anne Szulmajster-Celnikier, janvier 1998, « À travers les langues », in Didier Nordon (sous la dir. de), Autrement, no 175, L’ennui, féconde mélancolie, p. 161-195.

[10]

Néanmoins, à titre de réminiscence, tout un pan de la littérature et de la cinématographie contemporaines puise avec succès dans ce terreau, comme en témoigne le très populaire Da Vinci Code. On ne peut nier qu’il subsiste aussi des sociétés secrètes et autres mouvances sectaires revisitant et exploitant la « crainte-vénération ».

[11]

La liste des abréviations est donnée en note 5.

[12]

A. Damasio, op. cit., p. 47.

[13]

J. Delumeau, op. cit., p. 23 et 249. À propos des parano ïas collectives récupérées par le pouvoir, l’auteur précise qu’on recensait, en Occident au XIVe siècle, pas moins de 432 catégories d’hérétiques ! (p. 514-515).

[14]

J. Delumeau, 1978, p. 190, 234, 502 et 561.

[15]

Cf. Google, rubrique « Phobie ».

[16]

Mardi 27 septembre 2005, p. 16.

[17]

« À toute perception est associé un état somatique (...) », écrivent Françoise Ansermet et Pierre Magistretti (juin 2006, « L’inconscient au crible des neurosciences », La Recherche, p. 36-39), citant à l’appui W. James : « Quelle sensation de peur resterait-il si l’on ne pouvait ressentir ni les battements accélérés du cœur, ni le souffle court, ni les lèvres tremblantes, ni les membres faibles, ni le mal de ventre », disait-il (W. James, 1890 [rééd. 1950], The Principles of Psychology, New York, Dover).

[18]

Cf. J.-D. Vincent, op. cit., p. 340-355.

[19]

Pour le domaine de l’Europe occidentale, cf. J. Delumeau, op. cit., p. 119-131, 308 et 320.

[20]

« Sable noir » est le titre d’une récente série française de fictions cauchemardesques.

[21]

Le bleu, le vert et le jaune ont aussi des racines culturelles dans le domaine i-e : les divinités de la forêt jurassienne incluaient au XVIe siècle des démons revêtant ces trois couleurs (cf. J. Delumeau, op. cit., p. 318).

[22]

Ces figurations, loin d’être cantonnées à la mythologie, sont bien vivantes dans la modernité, comme le prouvent ces extraits de la presse récente : « Le croquemitaine – le plombier polonais. (...) Ont également joué le rôle de grand méchant loup cette année : l’Africain polygame (...) la cellule dormante islamiste, le textile chinois » (Nouvel Observateur, 22 déc. - 4 janv. 2006, p. 123).

[23]

En RUS, cornyj celovek « l’homme noir » est aussi le titre d’un célèbre poème de Sergue ï Essenine (achevé un mois avant la mort du poète) où il est dit : « Souffle sur mon âme alarmes et terreurs / L’homme noir / Noir, noir... »

[24]

J.-L. Porquet, mercredi 19 octobre 2005, « Le grand retour de Maginot », Le Canard enchaîné, p. 5.

[25]

Gershom G. Scholem, 1950, Les grands courants de la mystique juive, Paris, Payot, coll. « Bibliothèque scientifique », p. 104. Cette mystique, comme le montre l’auteur, marque divers courants : Kabbale, Zohar, Hassidisme.

[26]

La crainte saturnienne est également présente dans le domaine i-e : démon destructeur, Saturne est d’abord une planète néfaste, associée aux prophéties eschatologiques (cf. J. Delumeau, op. cit., p. 276).

[27]

Claude Hagège, 2006, « Les gloses de Rachi, rabbin champenois du XIe s., document exceptionnel pour l’histoire du français parlé... et de l’hébreu », in René-Samuel Sirat (sous la dir. de), Héritages de Rachi, Paris-Tel-Aviv, Éd. de l’Éclat, coll. « Bibliothèque des Fondations », p. 77-94. (cf. p. 87).

[28]

Cf. G. Scholem, op. cit., p. 82-83.

[29]

Chanson d’amour, Thibaut de Champagne ; Rondeau, anonyme, in Michel Zink (sous la dir. de), 1995, Chansons des Trouvères, Paris, Poches, coll. « Lettres gothiques », p. 316 et 583.

[30]

Dans la sphère juive, l’association crainte/joie divines est notable dans le courant du Hassidisme. Plus anciennement, dans la Merkaba et la Gnose, « Majesté, Crainte et Tremblement sont vraiment des mots clés pour ouvrir cette sésame de la religion » (Scholem, p. 70).

[31]

Op. cit., p. 147.

[32]

Cette terminologie, ainsi que celle de la « Loi du Second Lourd », est empruntée à C. Hagège, in « "Tout le monde sort, y compris les filles" : grammaticalisation, rythme iambique et Loi du Second Lourd », Élisabeth Motte-Florac et Gladys Guarisma (éd.), 2004, Linguistique, ethnolinguistique, ethnosciences, Paris, SELAF, no 417, p. 71-85. Cf. aussi, du même auteur, La structure des langues, 1982, Paris, PUF, coll. « Que sais-je ? », p. 24-26 et 120.

[33]

En YId, lju-lju est l’onomatopée de la berceuse : « do-do ».

[34]

Junji Kawaguchi, Kohei Kida et Kazuya Maejima (éd.), 2006, Cognition et émotion dans le langage, Tokyo, Keio University, p. 90, 111-113, 240-241.

Résumé

English

Complementarily with other sciences, such as neurobiology and psychoanalysis, linguistics gives its specific light to the sphere of affects, which has been for long considered as nebulous. The affect chosen here is the most examined one within the field of neurobiology : fear. This investigation into 23 languages coming from various groups aims to point out converging and diverging groups of fact, and further, their part of universality or cultural relativity. The ethnolinguistical dimension of this travelling through fear tries to show how languages filter, arrange and codify an affective model.

Plan de l'article

  1. INTRODUCTION
  2. LE CADRE DE L’ENQUÊTE
  3. PRINCIPAUX SPECTRES DE LA PEUR
  4. LES PÔLES PASSIF ET ACTIF DE L’AFFECT
    1. Le pôle passif
    2. Le pôle actif
  5. LA SOMATISATION UNIVERSELLE A TRAVERS LES MÉTAPHORES DU CORPS
  6. LES COULEURS DE LA PEUR : LA DOMINANTE DU CLAIR-OBSCUR
  7. LA PERSONNIFICATION : EMPREINTE DU CULTUREL ET QUELQUES INVARIANTS
    1. Les anthroponymes
    2. Figurations humaines et humanoïdes
  8. LE VASTE BESTIAIRE : LES PÔLES ACTIF ET PASSIF RÉACTIVÉS
    1. Les terrorisants
    2. Les terrorisés
  9. LA RÉIFICATION DYNAMIQUE : QUELQUES TENDANCES
    1. Les objets menaçants
    2. Les phénomènes menaçants
  10. CHIFFRES ET MOTS TABOUS : RELATIVITÉ CULTURELLE ET ZONE DE CONVERGENCE
    1. Chiffres tabous
    2. Mots tabous
  11. RARES VALORISATIONS DE L’AFFECT
  12. PHONO- ET MORPHOSYMBOLISMES, BINOMES ET ANALYCITÉ CINÉTIQUE32
    1. Phono- et morphosymbolismes
    2. Binômes
    3. Analycité cinétique de la métaphore
  13. STYLISTIQUE DE LA PEUR
    1. Locutions figées
    2. Proverbes
  14. CONCLUSION

Pour citer cet article

Szulmajster-Celnikier Anne, « L'expression de la peur à travers les langues », La linguistique 1/ 2007 (Vol. 43), p. 89-116
URL : www.cairn.info/revue-la-linguistique-2007-1-page-89.htm.
DOI : 10.3917/ling.431.0089


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