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| La pensée de midi 2000/1 (N° 1) | 12.2 € |
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S'inscrire Alertes e-mail - La pensée de midi Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultezArtillerie lourde
C’est ainsi qu’entre la lumière.Leonard Cohen
La techno serait l’écho des recyclages sonores ; la techno serait la dissolution de l’individu et de la notion d’art d’auteur, une résurgence de la barbarie, un retour flamboyant du dionysiaque... Oui, mais pour combien de temps ?
2 A la fin des années soixante-dix, le rock enfante le mouvement punk, s’assoit sur la froideur industrielle annoncée, avance la théorie du no future. La fin des années quatre-vingt-dix assiste à l’inhumation du mythe du progrès. “Saturation de la démocratie et du principe d’identité.” A tel point que les penseurs se penchent sur “l’interprétation des raves”.
3 On assisterait donc à la fin de l’individu, à une expression du génie collectif – le dj ne ferait que cristalliser ce qui est vécu par la masse rassemblée à ce moment-là. “La fin de l’individu”, dimension fusionnelle, émotionnelle de la foule rassemblée, “réactualisation postmoderne du sentiment mystique”. “Il y a ici une forme de plus-être, qui s’exprime hors de l’individu. Ce n’est pas pour rien qu’il y a l’ecstasy : c’est bien de l’extase qu’il s’agit, telle que les mystiques la recherchent […].” L’aspect doctrinaire n’ayant ici quasiment pas d’importance, voire d’existence.
4 Les raveurs, eux, sans se toucher, se serrent et communient. Infra-basses, éclairages, projections, animations, effets spéciaux exacerbent l’énergie collective, les défoulements extrêmes. On a parlé – métaphoriquement – d’orgie.
5 “De la viscosité à l’état pur.”
Mais la techno survivra-t-elle ?
6 Depuis quelques mois les rassemblements clandestins cèdent le pas aux grandes orchestrations officielles et surmédiatisées. Dénaturation ?
7 La techno sera-t-elle récupérée et vidée de sa substance par le marché ? Sera-t-elle broyée par l’upground ?
8 D’après les propos de Michel Maffesoli (sociologue), recueillis par Philippe Nassif in www.hypertunez.com.
La musique charrie la rage et les rêves – Messages et illusions
9 Témoignage de Laurent Garnier à l’occasion de la parution d’Unreasonable Behaviour (F Communication).
10 “Je crois que la techno incarne la vision la plus actuelle et la plus optimiste d’un futur proche. Ce sont enfin les jeunes qui vivent avec leur temps, qui utilisent la technologie afin de créer un monde plus optimiste. Au lieu de perdre de l’énergie à gueuler contre le système et contre son cortège de problèmes, l’idée est d’inventer un univers ouvert à tous. La techno est actuellement la seule vision qui prend en compte toutes les données du monde pour essayer d’inventer un univers un peu meilleur […] On ne peut pas rester insensible à tout. L’art passe toujours par les sentiments. Donc par l’engagement.”
Techno, hip-hop et autres langages
11 Exclusion, haine, frustrations seraient transmutées en énergie positive par la grâce de la musique. Critique sociale, langage de la rue, goût de la provocation. Les poètes urbains dénoncent mais ne s’en tiennent pas là. Ils ont une éthique qu’ils propagent. Les aînés ou “chefs de famille” aident les groupes du quartier à monter sur scène, à enregistrer leurs maquettes, à intégrer des compilations, à créer leur propre label. Quand Akhenaton embarque la Fonky Family vers New York pour enregistrer les “Bad Boys de Marseille”, leur cote arpente celle des 150 000 albums vendus en quelques semaines et les petits frères signent à leur tour et sous leur nom : Si Dieu veut (Virgin). Ces réseaux spontanés de solidarité s’articulent autour de la famille, du quartier, du clan, rarement de l’institution. S’emparer du technologique, s’emparer de l’économique, s’organiser.

Si Dieu veut - Inch’ Allah, Fonky Family, Not Rude Production
Si Dieu veut - Inch’ Allah, Fonky Family, Not Rude Production
12 L’expérience de la Cosca ne dément pas ces principes puisque Aïcha Fraggione, Marseillaise pur jus, monte une maison d’édition et préside dorénavant aux destinées de la galaxie Akhenaton – des artistes libres gravitent autour de “la personnalité préférée des jeunes”. De même les éditions Chroniques de Mars permettent au génie d’Imhotep d’expatrier ses savoir-faire vers l’international et d’ouvrir encore l’expression initiale à d’autres influences.
13 Cette réappropriation des moyens de production prend à contre-pied la logique du marché, ou mieux, par un pied de nez insolent, la serre en otage. Les maisons de disques et en particulier les major companies, à l’affût des nouvelles valeurs génératrices de ressources, lâchent du lest. Les interviews des nouvelles idoles au sujet de leur “maison de disques” sont parsemées de références aux établissements financiers et autres métaphores bancaires, rôle qui leur serait finalement dévolu. Les rapports de force tiennent à la rondeur des mises en vente ; en contrepartie la dénonciation, la contestation sont marchandisées et revendues à quelques centaines de milliers d’exemplaires.
14 De fait, la pompe financière, la mécanique marketing et de distribution des grandes compagnies sont encore les conditions quasi sine qua non pour émerger significativement de l’underground.
15 Tant que matière disque il y aura.
Désirs de l’autre
16 A chaque logique, ses réactions. Des désirs de métissages s’expriment aujourd’hui dans toutes les musiques actuelles. C’est un grand vent du large qui souffle et trimballe des envies d’ailleurs, des allers-retours aux sources et des espoirs de paix.
17 “Je parle des enfants qui ont été calcinés et de mes sœurs qui ont été violées / On est comme des oiseaux en cage qui ne peuvent plus voler / Assoiffés de joie et de liberté / Par ce diabolique système qui est en train de nous diriger.” (Intik, “Va le dire à ma mère”, Saint George, Sony.)
18 La musique de ce premier album des rappeurs algérois compose avec le reggae, le chaâbi traditionnel, le hip-hop.
19 “Notre hip-hop est un hip-hop acoustique. Il nous était impossible de faire l’impasse sur la musique qui a baigné notre jeunesse, la musique du pauvre, la musique du bled. Nous avons introduit un certain nombre d’instruments traditionnels, oud, bendir, darbouka… C’est une musique au timbre algérien et qui parle de l’Algérie, une musique à la manière d’un appel à la paix contre toutes les violences. Une musique qui dit que le monde a trop souffert, que le sang a trop coulé…”
20 Le dernier album de Zap mama mélange soul, gospel, drum’bass, hip-hop et revient subliminalement à l’Afrique.
21 Le collectif breton Anjel I.K. se construit sur des moods groove techno pop et garde le cap, le chant traditionnel d’Annie Ebrel se fond voluptueusement dans la contrebasse du jazz improvisé de Riccardo Del Fra (Coop Breizh) tandis que Denez Prigent passe du chant a cappella en chapelle à la console de mixage…
22 Les artistes orientaux rêvent de jazz, de coplas flamencas arabes, de modes obsédés par des cuivres et autres fantasmes cubains.
Résumé
A arpenter le champ des musiques actuelles, on tourne, on vire, manquant quelquefois d’un peu d’horizon. C’est un peu ce qui arrive au quotidien aux jeunes des cités.
A chaque époque son ennui, sa forme stylistique de rébellion. S’emparer du be-bop, du blues, du rhythm’n blues, s’emparer du rap et de la danse hip-hop, c’est s’inscrire dans cette marche respirante de l’histoire (particulièrement accélérée depuis quelques décennies) : contester-détourner, régner-dominer.
PLAN DE L'ARTICLE
- Mais la techno survivra-t-elle ?
- La musique charrie la rage et les rêves – Messages et illusions
- Techno, hip-hop et autres langages
- Désirs de l’autre
POUR CITER CET ARTICLE
« Artillerie lourde », La pensée de midi 1/2000 (N° 1), p. 164-166.
URL : www.cairn.info/revue-la-pensee-de-midi-2000-1-page-164.htm.





