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| La pensée de midi 2000/2 (N° 2) | 12.2 € |
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S'inscrire Alertes e-mail - La pensée de midi Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultezYacine Aït Kaci
Contributionpropos recueillis par
Claudine Dussolier du même auteur
Géographe, photographe, et conceptrice de différents projets culturels. Elle anime, entre autres, les Controverses d’Avignon : théâtre et société, et participe aux Travaux d’Alissar en faveur des échanges artistiques euroméditerranéens.
Quelques images du site “Méditerranide” réalisées par Yacine Aït Kaci.
Quelques images du site “Méditerranide” réalisées par Yacine Aït Kaci.
1 Claudine Dussolier : Quelle a été votre enfance ?
2 Yacine Aït Kaci : Je suis né à Paris. Très vite mes parents sont partis vivre en Algérie et j’y ai donc grandi près de huit ans. Mon père est architecte et s’est intéressé très tôt à l’informatique. Ma mère est enseignante en mathématiques. J’ai bénéficié d’un certain métissage artistique et scientifique du fait des professions de mes parents. A l’âge de neuf ans, le retour à la vie parisienne a marqué pour moi une rupture déterminante. Ma mémoire s’est structurée entre “avant” et “après”. Ce changement m’a brutalement donné un recul sur les situations, une distance irréversible.
3 C. D. : Comment vous êtes-vous lancé dans le multimédia ?
4 Y. A. K. : Je suis entré à l’ensad, Ecole nationale supérieure des arts décoratifs, en 1992. Je me suis tout de suite tourné vers la création sur le multimédia, en me détachant délibérément de la logique de l’école de “graphiste multimédia”, en orientant ma recherche vers la narration et la mise en scène. Après l’école, j’ai démarré sur les chapeaux de roue dans une boulimie de travail et de production sur différents cd-Rom : Beaubourg, Yves Saint Laurent, etc. Puis j’ai eu l’opportunité de travailler dans le domaine télévisuel avec Archimède, émission scientifique produite par Ex-Nihilo et diffusée sur arte, pour laquelle j’ai réalisé plus de soixante-dix sujets entièrement numériques, soit plus de six heures d’émission en deux ans. En parallèle, j’ai continué de concevoir et d’assurer le design et la direction artistique d’un dvd-Rom sur le Louvre (Montparnasse multimédia), qui contient une bonne partie de mes réflexions sur l’architecturation de la mémoire. Je travaille aujourd’hui beaucoup avec la société NeMo, avec laquelle j’approfondis depuis un bon moment les problématiques de visualisation d’information en 3D temps réel sur le web et sur une grammaire interactive de l’utilisation de la 3D dans tous les domaines. J’ai également fondé Incandescence avec mon ami Etienne Mineur, un autre électron libre. C’est une maison d’édition numérique indépendante que nous sommes en train de mettre en place pour nous permettre de diffuser notre travail. En 1999, ma rencontre avec Thierry Roche, directeur du centre culturel de Palerme, m’a encouragé à développer une recherche que j’avais amorcée sur la relation entre théâtre réel et scène numérique. J’avais présenté, dans le cadre de mon diplôme à l’ensad, un projet de cd-Rom d’après un scénario original et inédit de Francis Picabia qui s’appelait La Loi d’accommodation chez les borgnes. J’ai transposé l’esprit dadaïste, qui à l’époque détournait les systèmes mécaniques à des fins poétiques, à la machinerie des systèmes d’interfaces numériques.
5 C. D. : Qu’est-ce qui caractérise l’écriture multimédia ?
6 Y. A. K. : Selon moi, c’est le travail sur le signifiant du “lien” hypertexte. Par opposition aux systèmes d’arborescence pyramidale, la richesse de ce langage permet de ne pas s’enfermer dans un classement, mais de partir d’un objet, d’en décliner les critères et lui offrir l’ensemble des liens qui lui correspondent. C’est en fonction de l’intérêt que je porte à une liaison que celle-ci va exister avec ses potentialités. Le dvd du Louvre est construit de cette façon. De manière plus générale, c’est ainsi que nous sommes tous impliqués de façon invisible avec tous les ingrédients de la planète. Ensuite, parmi toutes ces potentialités, c’est le choix qui va faire que tel ou tel lien sera vivifié entre un objet et un autre objet. Le type de lien sera fonction de ce choix, poétique, fonctionnel, affectif, géographique…
7 C. D. : Que représente pour vous la Méditerranée ?
8 Y. A. K. : La Méditerranée est pour moi un concept de l’ordre du charnel et du rapport au temps. Elle est transportée par chacun de ses “enfants” à travers le monde. Même lorsque l’on vit à l’autre bout du monde, lorsqu’on est la troisième génération qui ne la connaît pas directement. Ce n’est pas une question de géographie, ni d’appartenance ethnique. La Méditerranée est depuis des siècles devenue virtuelle, et réelle à la fois, un réseau d’échanges et de liens économiques, culturels, philosophiques, etc. A la suite de ma rencontre avec Palerme, je mène aujourd’hui plusieurs projets.
9 Mais j’écris un projet à plus long terme : créer une odyssée web. C’est-à-dire une réelle odyssée multimédia qui se déplacera en Méditerranée.
10 C. D. : Quels rapports établissez-vous entre la Méditerranée et le web ?
11 Y. A. K. : J’établis un parallèle entre Ulysse – qui cherche à rentrer chez lui, dans le milieu hostile de la mer, de la découverte – et l’homme d’aujourd’hui qui, sur un océan d’informations, essaye de trouver son chemin, de faire des choix. Ulysse, à travers les pièges qu’il déjoue, est un mythe qui reste contemporain. La démocratie libérale nous oblige à chercher des aiguilles dans des bottes de foin. Quand on n’a pas de savoirs, on va vers ce qui est le plus facile. Sans même savoir ce qu’est un choix, on ne peut que céder à la pression des gros robinets, des modèles préfabriqués. J’établis aussi un parallèle entre la mer originelle d’Homère et l’actuel océan de mémoires et de savoirs. Je souhaite réinvestir un mythe fondateur européen comme celui-là, comme fondement d’une narration qui se dégagerait peu à peu du récit d’Homère. L’idée est de créer un nouvel univers, un voyage avec de nouvelles étapes. Le web représente cet océan à travers lequel on se perd si l’on n’est pas capable de faire des choix. Ulysse ici voyagera sur une mer d’images sur laquelle il ne saurait pas se diriger a priori. Son parcours s’établira donc sur le mode hyper-textuel. On peut déjà imaginer Poséidon comme Roi des images et de l’information (sourire).
12 Au fond, ce projet fonctionnera sur des allers-retours temporels et spatiaux en Méditerranée, mis en abyme par des liens que l’écriture hypertextuelle permet de formaliser. Derrière cette web odyssée, c’est toute la problématique du choix devant lequel chacun est placé que je souhaite développer car pour moi cette question est un enjeu majeur en termes de modernité.
13 C. D. : Mais comment reliez-vous ce voyage virtuel avec la scène proposée par le théâtre et le spectacle vivant ?
14 Y. A. K. : Pour moi le spectateur internaute n’est pas forcément en position de spect-acteur. Pour qu’il y ait spectacle, il suffit qu’une personne joue en occupant un espace et qu’une autre regarde, en contractant toutes les deux sur la réalité de cet acte. La notion de représentation est fondamentale, remettre au présent, partir de la mémoire et la rendre vivante. On doit donc donner à voir suffisamment. La représentation réelle sera un moment précis d’un récit d’ensemble proposé et construit sur le web-espace-narratif. Le spectacle se déroulera dans la tête du spectateur. Le spectateur internaute ne sera pas forcément le spectateur de la salle, mais je crois à l’aura que produira leur fusion : l’existence dans la tête du double spectateur réel/virtuel, d’un espace-temps qui relie le moi biologique au moi électronique. La scène virtuelle ne sera pas le produit dérivé de la scène réelle, ou bien l’inverse. Les deux espaces seront une seule et même entité, celui de la représentation. Ce projet se concevra dans différents lieux autour de la Méditerranée. C’est pour moi un projet long, qui peut paraître abstrait mais qui se construira au fur et à mesure.
15 C. D. : S’agit-il d’une recherche philosophique, artistique, ou technique ?
16 Y. A. K. : Je ne crois pas que l’on puisse dissocier toutes ces dimensions. Pour moi, les artistes contribuent à rendre visible et dicible ce qui ne l’est pas a priori, ce qui est latent. Le concept ou les mots ainsi produits sont livrés à une société qui s’en saisira peut-être dans l’avenir. Ce qui est difficile à appréhender souvent sur le multimédia, c’est le problème du référent inconnu sur Internet. A priori, je ne peux désirer que ce que je connais. Or, pour moi, le choix ne consiste pas à répondre à la question posée par des réponses formatées A, B, ou C, mais à dire que D existe, que c’est possible, éventuellement même de réfuter la question. Il s’agit donc de défendre une autre position que celle générée par la production de masse et par la consommation conditionnée par le marché. Il faut casser la démagogie du Just do it ! qui donne aux gens l’illusion qu’ils peuvent tout faire, qu’ils disposent de leur libre-arbitre par la profusion, alors que précisément cette profusion les noie dans la passivité. Dans l’actuelle culture libérale, les informations sont en réalité préformatées. On ne risque pas d’aller vers Beckett par exemple si on ne le connaît pas, s’il n’existe pas.
17 C. D. : Mais n’est-ce pas une lutte de pot de terre contre pot de fer ?
18 Y. A. K. : Nous sommes inondés par ce déluge d’informations. Il faut lancer le plus possible de radeaux à la mer pour permettre à ceux qui le veulent d’embarquer. Des “radeaux choix”. Les artistes, même si le terme est perverti, peuvent proposer au public ces radeaux. C’est une forme de “résistance électronique” comme l’exprime le groupe américain Critical Art Ensemble sur Internet. Notre société a besoin de phares pour ne pas s’échouer sur les rochers de la médiocrité. Les créateurs, les internautes tissent des passerelles et des grilles de lecture du monde. Dans chaque lieu, en Belgique, en Italie, partout ailleurs, on peut trouver suffisamment de personnes qui travaillent et vivent dans cette perspective, et ces personnes en connaissent d’autres, et ainsi de suite…
19 C. D. : Comment voyez-vous l’évolution du monde virtuel ?
20 Y. A. K. : Dans ses applications, c’est un problème de génération. Quand celle qui arrivera aura connu Internet depuis toujours, le multimédia développera ses références propres, comme cela s’est passé pour le cinéma en quelque sorte. Il me semble que les référents actuels qui resteront pertinents seront ceux de l’architecture, de l’urbanisme, et bien sûr le système cognitif du cerveau humain. Nous avons à inventer l’urbanité d’Internet. Les correspondances entre la ville et le virtuel sont nombreuses. Pour le moment, par analogie, le réel est le référent du monde virtuel. Mais on peut imaginer l’inverse dans un temps assez proche où le virtuel deviendra le référent du réel.
21 C. D. : N’est-ce pas ce qui se produit déjà dans le domaine financier, spéculatif en particulier, où la valeur des choses est accordée en fonction de critères qui n’ont que peu à voir avec les faits réels ?
22 Y. A. K. : Oui bien sûr, l’argent est déjà une abstraction de l’échange entre les gens. L’argent est un liquide qui est redistribué comme la sève dans une autorégulation des sociétés. L’argent est une idée fondatrice de l’humanité qui fait des rapports entre les individus un concept qui régule leurs échanges quels qu’ils soient, culturels, commerciaux et autres, en leur assignant une valeur. On peut dire que l’argent est le sang du lien entre les humains. Il a donc à voir avec les systèmes de pouvoir qui se mettent en place pour drainer ce fluide : contenir la sève et créer artificiellement le manque. Le sang est fait pour couler à l’intérieur du corps. Tous les systèmes de pouvoir fonctionnent sur la régulation des flux : rue, argent, travail, pétrole, eau, information. Ce flux est également devenu numérique et concerne directement l’information. La rétention ou bien au contraire la profusion d’informations dans laquelle nous baignons aboutissent à la non-information. Je reviens encore à cette problématique du choix qui me paraît essentielle.
23 (avril 2000)
Bibliographie
Les sites
Résumé
Yacine Aït Kaci est un auteur multimédia de vingt-six ans. D’origines plurielles, il revendique le métissage de tout type comme étant l’identité profonde des nouveaux territoires numériques. A partir de cette identité contrastée, Yacine Aït Kaci s’est forgé un itinéraire d’électron libre. Indépendant, il est ouvert au monde et à sa toile, inventeur de possibles et d’utopie. Yacine Aït Kaci livre dans ce trop bref entretien quelques aspects de ce qui fonde et motive sa recherche et ses créations.
POUR CITER CET ARTICLE
Claudine Dussolier « Yacine Aït Kaci », La pensée de midi 2/2000 (N° 2), p. 90-93.
URL : www.cairn.info/revue-la-pensee-de-midi-2000-2-page-90.htm.






