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La pensée de midi

2000/3 (N° 3)

  • Pages : 174
  • ISBN : 2742730230
  • Éditeur : Actes sud


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Toute ville a sa mémoire mais Jérusalem en possède plusieurs, qui se déchirent, se combattent, s’effacent et réapparaissent depuis les débuts de son histoire. Entre la tour dite “de David” et le Mémorial de la Shoah, avec les différents quartiers à l’intérieur des murs, les installations progressives à l’extérieur des murailles durant le xixe siècle, les différentes “montées” en Israël, les guerres et les exils, la ville est un kaléidoscope unique au monde, un patchwork mémoriel aux temporalités hétérogènes.

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Depuis qu’elle est devenue un enjeu international, il y a plus d’un siècle, cette petite bourgade, éloignée des grandes voies et métropoles du monde ottoman, semble en éruption quasi permanente ! Ce n’est pas un hasard si on a traduit l’ouvrage d’Amos Elon, Jerusalem City of Mirrors, par Jérusalem capitale de la mémoire [1]  Amos Elon, Jérusalem capitale de la mémoire, Perrin,... [1] .

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Son origine politique a arbitrairement été fixée à il y a environ trois mille ans avec sa prise par David dont nous possédons deux récits dans la Bible [2]  Premier livre de Samuel, chapitre v, versets 4-9 ;... [2] , comme s’il était impossible de repérer une mémoire unique et que cette ville était née sous le signe de la pluralité. En ce temps-là, la ville existe déjà depuis deux mille ans, habitée par des Cananéens, des Amorites, des Jébusites, des Hittites et surtout par des peuples qui ne laissèrent aucune trace.

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“Ville sanctuaire” pour André Chouraqui, “ville ouverte” pour Shlomo Elbaz, “port de l’Eternité” pour Yehuda Amichai, elle accumule les superlatifs mais se donne à jouir et à souffrir de plusieurs manières, d’abord selon qu’on est religieux ou pas. C’est la première fracture qui importe et on l’oublie trop souvent.

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Avant d’être antagonistiques, les mémoires se sédimentent comme dans toute communauté nationale selon la chronologie : période du premier Temple (vers - 1000 - - 586), du second Temple (- 538 - + 70), romaine (70 - 326), byzantine (326 - 638), puis massivement arabo-musulmane (638 - 1917) avec l’intermède des croisés (1099 - 1187). La Jérusalem ottomane (1516-1517 - 1917) est marquée par l’empreinte de Soliman le Magnifique (1520 - 1566), par le déclin des xvii e et xviiie siècle, puis un nouvel essor induit par la naissance de multiples quartiers, Michkenot Schaananim (1857), premières maisons hors les murs, et les quartiers russes (1860), Nahalat Shiva (1869), Mea Shearim (1874), Mahane Yehouda (1888), ponctuant l’émergence d’une nouvelle cité. On trouve des vestiges de toutes ces périodes, surtout selon les crédits alloués pour certaines fouilles au détriment d’autres. Des sites entiers ne peuvent être investis par les savants pour des raisons religieuses mais aussi politiques. Parmi les multiples réaménagements au cours des siècles, les plus célèbres sont l’église du Saint-Sépulcre sur le temple de Vénus ou le patriarcat latin converti par les musulmans en maison de retraite pour derviches ! La ville a même changé de nom et deviendra Aelia Capitolina en 135. Les influences anglaises (1917 - 1948) puis jordaniennes sur une partie de la ville (1948 - 1967) sont aussi facilement repérables. Plusieurs histoires répondent à une géographie plurielle qui montre autant qu’elle cache, qui exhibe autant qu’elle refoule.

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On sait que rien dans le Pentateuque ne promet un tel destin à Jérusalem. On l’évoque à demi-mot, on y projette des événements et on n’hésite pas à penser que le Temple fut construit là où Adam fut créé. La Bible la cite pourtant plusieurs centaines de fois (656 dans at et 140 dans nt) et très vite les différentes traditions, juives, chrétiennes et musulmanes, vont utiliser la mémoire comme arme pour suppléer à la réalité parfois défaillante ainsi que pour individualiser des destins différents. On n’aurait pas de mal à montrer la faible importance numérique des juifs dans la ville qu’ils gouvernèrent finalement assez peu durant leur histoire, alors même que leur mémoire se focalisait sur ce nom, inventant même une “Jérusalem d’en haut” pour remédier aux drames de la “Jérusalem d’en bas”. Les chrétiens reprendront aussi ce topos. On a même plusieurs fois “transporté” Jérusalem dans la Diaspora, en Hollande (Amsterdam) ou en Lituanie (Vilnius). Les chrétiens durent aussi trouver une place pour la ville où vécut Jésus et où le Christ est mort alors même que c’est Rome qui devenait la métropole religieuse du monde. Pourtant, à Jérusalem on ne compte plus les sortes de catholiques de rite romain (latin) ou oriental (grec, arménien, syrien, chaldéen, copte et maronite) et même oriental séparé (arménien, copte, éthiopien, syrien jacobite). C’est parfois l’armée israélienne qui doit régler les pugilats à l’intérieur même du Saint-Sépulcre. Ce sont les Grecs orthodoxes qui se targuent d’être les plus anciens chrétiens de la ville. Enfin, pour les derniers venus dans la revendication de Jérusalem, les musulmans, une prière dans cette ville en vaut cinq cents dans une autre ! Al-Quds signifie tout simplement “la Sainte”. La mémoire se greffe ici sur la légende du voyage nocturne du Prophète. La mémoire a joué un rôle central dans l’occupation du sol de Jérusalem.

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C’est en réalité au xixe siècle que l’Europe redécouvre, “invente” la Palestine. Petit à petit, consuls, banquiers et congrégations s’installent selon des logiques différentes dans la ville dont les habitants deviennent des clients à protéger. C’est aussi la mémoire européenne (christianisme ou sionisme) qui intervient dans le tissu social et narratif de la Palestine, qui en fracture les mémoires “indigènes”. L’Angleterre ouvre son consulat en 1838, puis la Prusse en 1842, suivie par la France en 1843, les Etats-Unis en 1844, l’Autriche en 1845, la Russie en 1858 et la Grèce en 1865. Un évêché anglo-prussien est inauguré en 1841 et le patriarcat latin réouvert en 1847, alors que la custodie de la Terre sainte fut confiée aux franciscains dès… 1335. L’Europe exporte ses problèmes et ses fantasmes vers Jérusalem. Il faudra garder un œil sur le canal de Suez ouvert en 1869, se méfier des prétentions allemandes et surveiller cet Empire ottoman rallié à l’Autriche-Hongrie en octobre 1914. On entretiendra le rêve d’un royaume arabe. Tout se trouble assez vite et se diffracte puisque les protestants sont plutôt anglais et allemands (prussiens et wurtembergeois), les catholiques plutôt autrichiens, bavarois, italiens et français. Mais ces derniers, issus d’une France “laïque” et même athée, doivent rivaliser d’astuce pour conserver son influence qui est grande. Et bien sûr tout ce joli monde veut protéger “ses” juifs.

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Depuis 1948, sur un mode bien plus dur et agressif, c’est aussi la guerre des mémoires, villages et quartiers rasés, personnes déplacées, spoliées, relogées avec, comme il se doit, le cortège d’injustices et d’humiliations, du simple vol (après confiscation) de maisons aux juteuses affaires de ventes de terrains. Sans parler des archives introuvables, inexistantes ou très difficiles à déchiffrer. Aujourd’hui, le même lieu porte des noms différents, arabe et hébreu, et des photographies jaunies relaient la mémoire des anciens qui disparaissent, tant dans les diasporas que dans les boutiques des souks de Jérusalem, quand ce n’est pas dans certains couvents…

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L’un des effets de cette lutte pour la mémoire pourrait devenir positif. En effet, aujourd’hui point n’est besoin de rediviser Jérusalem car – ce qui risque d’ailleurs de hâter la solution – les deux parties de la ville vivent côte à côte. Très peu d’Israéliens vont en ville-Est où ils ne sont nullement les bienvenus et n’ont d’ailleurs rien à faire et les seuls Palestiniens qui vont en ville-Ouest ne s’y rendent que pour travailler, pas loin de là où habitaient leurs parents, c’est la ville de ma mère, dit Leïla Chahid. Cette partie “israélienne” ressemble plutôt à une ville américaine ou à la banlieue parisienne…

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Outre la surenchère des mémoires, ce qui frappe encore aujourd’hui, c’est leur juxtaposition à quelques mètres selon les quartiers, même en dehors des murs…

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Rehavia, longtemps semblable à un quartier résidentiel de Berlin ou de Vienne, où vinrent s’installer les juifs allemands, ne porte presque plus aucune trace des maisons appartenant au patriarcat grec orthodoxe qui vendit le terrain. Les autobiographies de yekke [3]  Yekke : les juifs allemands. [3] forment un corpus désormais digne d’étude.

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En revanche, le quartier arménien – à l’intérieur des murailles – témoigne d’une mémoire bien plus longue et pluricentenaire. C’est un des lieux les mieux conservés de Jérusalem, gardant jalousement ses secrets et formé depuis le ve siècle. Après Erevan, la collection de manuscrits de son patriarcat est l’une des plus importantes au monde (environ quatre mille entre le xe et le xviiie siècle).

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La moshava germanit offre aussi un exemple intéressant puisque c’est une autre mémoire allemande, luthérienne cette fois-ci, qu’elle exprimait et qui survit dans le tracé des rues, l’architecture des maisons et bien sûr dans le cimetière. Il s’agit d’un groupe de piétistes allemands qui décida d’attendre le retour du Christ en Terre sainte et qui s’installa en Palestine autour des années soixante du xixe siècle à Tel-Aviv, Haïfa et Jérusalem. Outre une autre mémoire, ces Templerim apportèrent la technologie et les mœurs européennes. Il est intéressant de s’arrêter un instant sur cette histoire, car, en 1914, parmi les cinq mille chrétiens de Palestine, plus de la moitié sont allemands. Des éclaireurs partiront dès 1858 et les premiers petits groupes arrivent en 1860. Certains seront agriculteurs, d’autres citadins ; ils apprendront l’arabe et l’hébreu et tenteront, sans beaucoup de succès, des conversions.

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En revanche, il n’existe plus aucune trace du quartier moghrabi, rasé pour laisser une grande place devant le mur des Lamentations. Il avait pourtant sept siècles d’existence et était habité avant juin 1967 par une centaine de familles. Les Géorgiens (1863), les Boukhariens (1868), les Yéménites (1882) sont venus ajouter à la mosaïque ainsi que les différentes “montées” des sionistes en Palestine.

Auguste Salzmann, Jérusalem, Mosquée d’Omar, côté ouest, 1854 d.r.

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Lorsque le général Allenby entre le ii décembre 1917 à Jérusalem, flanqué d’ailleurs de deux experts géniaux mais un peu hors norme, Lawrence d’Arabie et Louis Massignon, il décide d’arriver à pied et non à cheval comme le Kaiser – venu en 1898 pour réactiver la mémoire allemande “tous azimuts”, protestante (inaugurant l’Erlöserkirche [l’église du Rédempteur]), rencontrant les catholiques et les juifs puisqu’il parlera avec Herzl, événement dont il ne reste qu’un montage photographique refait après coup !

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Le duc Maximilien Joseph de Bavière se rend à Jérusalem en 1838. Il y est fait chevalier du Saint-Sépulcre et même adoubé avec l’épée de Godefroy de Bouillon. C’est l’année de naissance de la première société de mission allemande, constituée comme une branche de la société française créée à Lyon en 1822. Dès 1849, une église protestante est érigée dans la vieille ville ; le Kronprinz Frédéric-Guillaume la visite en 1869 et reçoit des Ottomans le quartier du Muristan où sera érigée l’Erlöserkirche. Cela faisait six cent soixante-dix ans qu’un empereur d’Allemagne n’avait foulé le sol de la ville (le dernier étant Frédéric II, 1194 - 1250). Les suites du voyage seront aussi spectaculaires et sont encore bien visibles puisqu’en 1910 sera inaugurée la Fondation de l’impératrice Auguste Victoria (aujourd’hui un hôpital palestinien), sur le mont des Oliviers, ainsi que l’église catholique de la Dormition.

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Il y a longtemps que les archéologues et les pèlerins se sont réapproprié le terrain sur un mode inverse. Le pèlerinage, pratiqué par toutes les confessions, est un formidable levier pour la vivification des souvenirs alors que l’archéologie entre en concurrence directe, créant et affermissant une mémoire savante, nouvelle, prétendue plus fiable et rapidement normative.

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Le Comité des pèlerinages en Terre sainte est fondé à Paris en 1853, période durant laquelle débarquent les premières congrégations, surtout des femmes, ce qui devrait retenir l’attention : les Sœurs de Saint-Joseph (1848), les Sœurs de Sion (1856). Il faut héberger les pèlerins, on bâtira Notre-Dame de France. L’inauguration a lieu en 1888 et le tout est achevé en 1904, face aux remparts, avec une statue de la Vierge Marie, “à l’époque la plus importante représentation de la mère du Christ en terre ottomane”. Des aristocrates français se mobilisent pour acheter qui le Cénacle, qui le tombeau des Rois, ainsi que pour aider aux nouvelles constructions. Le couvent Ratisbonne et l’hôpital Saint-Louis marquent une présence française toujours actuelle.

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Les archéologues vont modifier complètement la conception “séraphique” de Jérusalem. Sur ce point aussi, les rivalités nationales ne seront pas absentes. La ville et sa région sont devenues une mémoire alternative à “l’Antiquité classique” d’Athènes et de Rome. Nous sommes désormais au berceau de l’humanité. Pierre Loti l’écrit parfaitement en 1894 : “En ce moment, toute l’antériorité effroyable des durées s’évanouit comme une vapeur ; nous sentons, derrière nous, remonter l’abîme des temps bibliques, à la lueur du jour finissant.” La France jouera un rôle important dans cette redéfinition. Il s’agit alors d’arracher Jérusalem à sa mémoire théologique dont même l’austère professeur du Collège de France, Ernest Renan, n’arrive pas à s’extraire. Louis Félicien de Saulcy, Charles Jean Melchior de Vogüé et son cousin Eugène Melchior de Vogüé, Charles Clermont-Ganneau, Victor Guérin et tant d’autres firent longtemps jeu égal avec leurs collègues allemands, anglais et américains. Les théologiens ne tarderont pas à réagir avec différentes institutions pour articuler l’ancienne mémoire avec les nouvelles découvertes, dont la prestigieuse Ecole biblique et archéologique française de Jérusalem, plus que centenaire mais toujours très active.

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Ainsi la ville a été souvent “déterritorialisée” d’une part, “surchauffée” par les mystiques d’autre part, mais si différentes mémoires travaillent aujourd’hui dans Jérusalem, certaines furent fracturées, obturées et restent les derniers témoins d’une existence aujourd’hui révolue.


Bibliographie

  • Parmi l’immense littérature dans toutes les langues et dans tous les genres sur la ville de Jérusalem, nous avons surtout utilisé deux numéros de revues : “Multiple Jérusalem”, in Dédale, 3 et 4, 1996, dirigée par Abdelwahab Meddeb, et “Jérusalem 1850-1948”, in Autrement, coll. “Mémoires”, Paris, 1999, dirigée par Catherine Nicault ; ainsi que les ouvrages dont les références suivent : Régine Dhoquois-Cohen, Shlomo Elbaz, Georges Hintlian (éd.), “Jérusalem, ville ouverte”, L’Harmattan, Paris, 1997, in Les Cahiers de confluences ; Agnès Levallois et Sophie Pommier, Jérusalem de la division au partage, éditions Michalon, Paris, 1995 ; Meron Benvenisti, Jérusalem, une histoire politique, Solin-Actes Sud, Arles, 1999 (or. hébr. angl., 1996) ; Renée Néher-Berheim, Jérusalem. Trois millénaires d’histoire, Paris, 1997 ; Salim Tamari, Jérusalem 1948. The Arab Neighbourhoods and their Fate in the War, The Institute of Jerusalem Studies, Jérusalem, 1999, ainsi que les différents atlas très connus de Martin Gilbert et Dan Bahat.

Notes

[1]

Amos Elon, Jérusalem capitale de la mémoire, Perrin, Paris, 1991 (or. 1989, Boston, Mass.).

[2]

Premier livre de Samuel, chapitre v, versets 4-9 ; premier livre des Chroniques, chapitre ii, versets 4-8.

[3]

Yekke : les juifs allemands.

Pour citer cet article

Bourel Dominique, « Jérusalem, la ville des mémoires fracturées », La pensée de midi 3/ 2000 (N° 3), p. 21-27
URL : www.cairn.info/revue-la-pensee-de-midi-2000-3-page-21.htm.

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