La pensée de midi 2001/1
La pensée de midi
2001/1 (N° 4)
200 pages
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I.S.B.N. 2742733574
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Vous consultezRegarde la mer

AuteurArezki Mellal du même auteur

Arezki Mellal est auteur de nouvelles et d’un roman, Maintenant, ils peuvent venir, éditions Barzakh, Alger.

...
Samer Mohdad, Notre-Dame d’Afrique, Alger, juin 1992

Samer Mohdad, Notre-Dame d’Afrique, Alger, juin 1992

1 “La mer, heureuse, épouse la baie. Alger, ma princesse, pose ses pieds dans l’eau, ses pieds seulement et regarde la mer. Regarde la mer, il n’y a pas d’enfer.”

2 J’avais dit à cette dame rencontrée, croisée, dans les jardins de l’hôtel (une diplomate chinoise ?) : “Vous ne pouvez pas vous perdre, pour aller à l’aéroport vous longez la mer.”

3 — Ah oui, la mer ! On la voit de partout. D’ici la vue est splendide.

4 — La Méditerranée, madame.

5 — La Méditerranée… ça fait penser à Marseille, Naples, ou Athènes ou Beyrouth.

6 — Ça ne vous fait pas penser à Alger.

7 — Pas du tout, je ne sais pas pourquoi.

8 — Parce qu’Alger ne pense pas à la mer.

9 — Mais Alger est un grand port sur la Méditerranée.

10 — C’est ce que racontent les guides et les dictionnaires.

11 Oui, madame, voyez, on s’est croisés, il n’y a pas eu de croisade. Il n’y a pas de port, il n’y a pas de mer.

12 — Si vous ne pensez pas à la mer, à quoi vous sert la Méditerranée ?

13 — A ne pas se perdre.

14 — Vous me disiez que je dois longer la mer ?

15 — Oui, jusqu’à l’aéroport, vous ne pouvez pas vous perdre. Vous allez en Asie ? Elle rit. Elle va en Chine pas en Asie. En Asie si on veut. Non, elle ne risque pas de se perdre. Oui, elle est interprète à l’ambassade. Donc, les Algérois risquent de se perdre ? Non, madame, ils se dirigent vers la mer et la mer est au nord. Et ils retrouvent le nord comme ça ? Oui, le Nord (je le lui renvoie le Nord avec une majuscule, une majuscule ça change pas mal les choses).

16 — Vous me sortez les guides, les dictionnaires, les croisades, le nord et les ports qui n’existent pas, qu’y a-t-il à comprendre ?

17 — Madame, l’interprète, c’est vous.

18 En lui disant adieu je lui avais finalement avoué que c’était les étrangers qui se perdaient ici et non les Algérois.

19 J’étais désespéré de ne pas pouvoir lui expliquer encore et encore. A ce people qui avait inventé la boussole il n’y avait rien à expliquer.

20 Je regarde la mer. Ici, le soleil se couche à l’ouest, à gauche. Il se lève à l’est, à droite.

21 La mer n’est ni à droite ni à gauche, elle vous envahit de face. Pour rentrer à Alger, on lui tourne le dos.

22 Je dois rentrer. Je me hâte de rentrer.

23 Le copain architecte tombe sur mon roman, le titre l’intrigue.

24 Maintenant, ils peuvent venir, tu parles de qui ?

25 — Des terroristes.

26 Il poursuit sa lecture au dos du livre : “— Père, est-ce vrai qu’il existe des hommes qui vivent sur des îles ? – Bien sûr, fils. — Mais alors, qu’est-ce qui n’existe pas ? — Ce sont les îles, fils.”

27 — Et là, de quoi tu parles ?

28 — Des îles qui n’existent pas.

29 — Mais qui existent aussi.

30 — Oui, dans la tête.

31 — Tu es un détraqué ?

32 — C’est vous qui êtes détraqués.

33 — De qui tu parles ?

34 — Te rends-tu compte que tu vis dans une ville qui s’appelle les îles[1] [1] Alger vient d’El-Djezaïr qui veut dire les îles, ou...
suite
et qu’il n’y a pas d’îles ?

35 — Il y a des raisons historiques à cela.

36 — Te rends-tu compte que “les raisons historiques à cela” ont fait que cette ville a étendu son nom fantomatique à tout un pays jusqu’au fin fond du Sahara ? Qu’est-ce qu’ils en ont à fiche les Sahariens des îles qui n’existent pas ?

37 — Ça les fera rêver de la mer. Ils rêvent tous de la mer.

38 J’ai enchaîné sur “La mer n’existe pas aussi”. Il a répliqué “Je te préviens qu’ici nous ne sommes plus dans la littérature”. Je lui ai demandé comment ça marche l’architecture et la mer. Il m’a dit mal, très mal. Dans Alger toutes les maisons sont orientées vers la mer, elles reçoivent très peu de soleil. Mais les Algériens ne peuvent pas se passer de soleil, de beaucoup de soleil. Les maisons regardent vers le nord et les habitants se tordent le cou vers l’est. Ceux qui ont des terrasses sont heureux, ils ont le soleil et la mer. Comme les habitants de la Casbah qui passent leur vie sur les terrasses. Je ne sais pas comment ils font, on ne peut pas passer sa vie sur les terrasses. Les gens font semblant d’être heureux et fiers sur leurs grands balcons des immeubles du front de mer. Ils passent leur vie sur leurs balcons à regarder la mer et voir le soleil passer derrière eux. S’ils le pouvaient, ils la tueraient la mer. Alors, tu vois, la mer existe.

39 C’est-à-dire, de cette manière elle n’existe pas.

40 Les îles, elles étaient là, en face.

41 Et ce n’est pas de la littérature.

42 Nous sommes allés nous soûler à La Pêcherie. Tout près de Dieu. J’avais compris, il y a longtemps, que La Pêcherie est un lieu très particulier. La lumière éclatante des murs de la mosquée éclairait la façade du restaurant. C’est un petit monde souterrain qui abrite des gargotes où l’on vient se régaler de vin et de poisson. Ces commerces y sont comme des dépendances de la vieille mosquée. Les pêcheurs sont tous croyants et tous soûlards. Ils sont chez eux dans la grande salle de prière et dans les arrière-salles obscures avec les cageots de bière.

43 Les pêcheurs vont dans la mer.

44 Tu ne verras nulle part un endroit pareil dans Alger.

45 Les pêcheurs vont rentrer.

46 Ils vont parfois jusqu’en Espagne. “Tu sais ya kho[2] [2] “Mon frère”, en argot algérois. ...
suite
, c’est vrai qu’on bazarde nos crevettes royales là-bas mais c’est en devises, ya kho.” Dans leurs histoires, de Marseille, de Malte et d’Alicante, il y a encore du sabir, ces mots de Marseille, de Malte ou d’Alicante.

47 De ces soubassements fortifiés du vieil Alger résonnent encore dans les voûtes les canons de Barberousse, François Ier et Charles Quint.

48 Les pêcheurs sont rentrés, voici le seul endroit dans Alger où Alger retrouve la mer. Encore du vin ? Ces dorades à l’ail sont succulentes. La porte de la mosquée est toujours grande ouverte. Lui, là-bas, c’est l’ancien imam, il se fait vraiment vieux. “C’est notre petit secret, mets-nous du chaâbi, je vais te dire ya kho, El-Djezaïr, vraiment, c’est ici.”

49 Dans ces souterrains.

50 Ce bateau blanc n’est pas une légende. Les Algérois le voyaient arriver avec effroi. Il venait régulièrement prendre livraison des gueux, révoltés des Babors ou de Kabylie, de l’Ouarsenis ou du Titteri. Destination : Cayenne. Evidemment, le voyage est sans retour.

51 Voilà à quoi sert la mer : “Aller en enfer.” Ce vieux est-il fou ? Il continue encore : “Tous nos malheurs viennent de là, ce n’est pas moi qui le dit, c’est l’histoire, fils, l’histoire.”

52 Tous ceux qui viendront par la mer repartiront par la mer. Romains, Vandales, Turcs, Français. Ils sont tous venus pour rester. Mais nous, patiemment, nous les avons supportés, puis longuement rejetés. Ils n’ont pas compris qu’il ne faut pas venir par la mer. Si tu viens par là, tu resteras définitivement étranger. Tu ne feras jamais partie de nous.

53 Nous avons accepté des étrangers. Ils sont venus du Levant, par-delà les terres, et, qu’importe, avec le Message et avec le sabre. Aujourd’hui, ces étrangers c’est nous. Voilà l’histoire. Il n’y a pas de mer. D’où viennent nos zaouïas et nos marabouts ? D’étrangers, de conquérants encore venus par-delà les terres, du lointain couchant cette fois, depuis les pays soudanais. Zaouïas et marabouts, c’est cet islam bien de chez nous. Il n’y a pas de mer.

54 La terre va d’est en ouest. La terre va du vert au rouge, comme va l’histoire. La mer va vers le nord, vers le bleu et le blanc, vers le froid et l’incertitude, vers des territoires coupés du monde. Dieu a créé la mer pour couper le monde. Les mondes.

55 J’en tremble, le vieux fou me rappelle la plus récente des invasions : barbe, kamis et hidjab venus par-delà les terres. Ils ne partiront pas. Ils seront nous.

56 La mer, heureuse, épouse la baie. Alger, ma princesse, pose ses pieds dans l’eau, ses pieds seulement et regarde la mer.

57 Regarde la mer, il n’y a pas d’enfer.

 

Notes

[ 1] Alger vient d’El-Djezaïr qui veut dire les îles, ou les îlots. Les Turcs les ont reliées à la terre au xvie siècle.Retour

[ 2] “Mon frère”, en argot algérois.Retour


POUR CITER CET ARTICLE

Arezki Mellal « Regarde la mer », La pensée de midi 1/2001 (N° 4), p. 56-59.
URL :
www.cairn.info/revue-la-pensee-de-midi-2001-1-page-56.htm.