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| La pensée de midi 2001/1 (N° 4) | 12.2 € |
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S'inscrire Alertes e-mail - La pensée de midi Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultezDe Sidi M’hammed à Sidi Abderrahmane, si Alger était un homme
AuteurGhania Mouffok du même auteur
Ghania Mouffok est journaliste à Alger. Elle est coauteur du Drame algérien, La Découverte, 1994 ; elle est aussi l’auteur d’ Etre journaliste en Algérie, rsf, 1995, et d’Une autre voix pour l’Algérie. Entretiens avec Louisa Hanoune, La Découverte, 1997.
Samer Mohdad, Notre-Dame d’Afrique, Alger, mai 1992
Samer Mohdad, Notre-Dame d’Afrique, Alger, mai 1992
1 "Si Alger était un être humain, ce serait cet homme intemporel qui attend le retour de la grâce dans ses vêtements usés."
2 Grand, altier, droit comme un alif avec sa ‘arakia sur sa tête aux yeux songeurs tournés vers l’intérieur, vêtu d’une gandoura en coton couleur de terre mélancolique, la couleur du ciel à Alger quand l’hiver est tendre et pluvieux, ce serait cet homme que l’on surprend au chevet du tombeau brûlé du saint populaire et vénéré, Sidi M’hammed. Le saint aux deux tombes, celle d’ici, à Belcourt, que notre homme veille, et celle de Kabylie qu’il devine.
3 La légende raconte que le saint homme (1728-1793), mort en Kabylie où il fut enterré, dédoubla sa dépouille pour être également mis en terre à Alger et éviter ainsi la fitna, la guerre des frères. Si Alger était cet homme, elle habiterait ce cimetière grandiose caché derrière de hauts murs en ciment qui longent le temps qui passe, débauche de marbre mouillé après la pluie de cet hiver printanier, et de verdure, les palmiers dominent le silence des morts. Elle marcherait sur les tombes avec ses pantoufles de feutre, sans inquiétude dans ce cimetière plusieurs fois centenaire, les dates creusées dans le marbre des pierres tombales des grandes familles algéroises en témoignent.
4 Quand je l’ai surpris, il était assis sur le seul meuble de la salle de prière de la mosquée, un haut fauteuil en bois, il lisait, paisible et absorbé, le livre saint que l’on reconnaît à la manière dont il est tenu, les mains inquiètes de ce qu’il va nous révéler sur le monde et sur nous-mêmes mais sereines. Au pied de son siège, de modestes porte-livres en bois naturel pleins de poésie, noircis par la crasse de milliers de doigts fervents. Il veille ainsi chaque jour sur l’esprit du lieu : le tombeau vénéré de Sidi M’hammed qui habite lui aussi la mosquée dans une salle à part, juste derrière le mur.
‘arakia : petite calotte blanche des personnes pieuses
fitna : désaccord entre croyants
soufi : mystique de l’islam
oukil : gardien du tombeau d’un saint
Fatiha : première sourate du Coran
ouali : saint protecteur
serr : secret mystique
makhlouk : créature (au sens créé par Dieu)
ziara : pèlerinage
ouali salhine : saints tutélaires
hidjab : voile islamique moderne
haïk : voile traditionnel
Ouali Dada : un des saints d’Alger, enterré près de Sidi Abderrahmane et représenté traditionnellement sur son tapis de prière tiré sur l’eau par des poissons.
5 Cet homme est mélancolique mais pas nostalgique, il attend tel un soufi de percer le sens du mystère qui l’accroche à cette tombe dont il s’est retrouvé le gardien, lui qui autrefois était chauffeur, parcourant les routes pour gagner sa vie. L’âge de la retraite venu avec la calamité, comme il dit, on lui a demandé d’être l’oukil du lieu et il a dit oui, c’est comme un destin qui vous demande l’aumône, on ne lui répond pas que l’on a autre chose à faire, on ouvre la porte et on attend. Lui, assis sur sa chaise, attend, dans une ville où toutes les horloges ne marchent pas, personne ne lui comptera son temps. Chacune indiquant son heure dans l’indifférence du monde qui tourne. Même les plus récentes, comme celle offerte par une multinationale coréenne, en forme de voile de bateau qui surveille le front de mer, ont laissé leur méticuleuse mécanique les abandonner, désormais inutiles, leur chrome gris métallique sera bientôt mangé par l’humidité corrosive qui souffle le long du front de mer, le long du "Boulevard".
6 Le temps c’est de l’argent, ici le temps n’a que la valeur du plaisir ou de la haine. "Autrefois, se souvient-il, Alger se décline de plus en plus au passé, le tombeau était ouvert à tous ceux qui voulaient le visiter, mais maintenant c’est moi qui ouvre la porte du sanctuaire pour tous ceux qui me sollicitent."
7 L’enfer des clés, c’est pour conjurer la peur parce qu’il fait peur dans cette ville qui n’en montre rien, elle se ment pour ne pas devenir à moitié dingue comme ces femmes qui se sont abandonnées, se laissant enlever par les mauvais esprits. "Je détestais mon mari", me confie l’une d’entre elles, venue rendre le bien avec l’homme hier haï que lui a rendu Sidi M’hammed. Ils sont venus le remercier de leur avoir rendu raisonnable la vie. L’homme altier est invité à partager le recueillement comme s’il allait par sa seule présence le rendre plus solennel. Il ouvre la porte du sanctuaire, l’homme se précipite vers le tombeau de Sidi M’hammed et lit en chuchotant la Fatiha, puis rasséréné il allume deux bougies, des bougies qui, m’assure-t-on, restent allumées plus de quatre jours.
8 Quand il traverse la petite porte du sanctuaire c’est comme s’il venait de sortir tout neuf du ventre de sa mère. Elle, la tête recouverte hâtivement d’un châle noir en signe de respect pour le lieu et l’esprit de Dieu, le suit dehors, toute vêtue de noir, les yeux passés au khôl, sur le pas de la porte, se faisant face, ils se regardent comme on vient de signer un nouveau contrat, ils se sourient, lui dans son imperméable de fonctionnaire, originaire d’Annaba, et elle, dans son manteau noir qui rehausse sa bouche rouge, puis ils s’en vont comme si Sidi M’hammed leur avait personnellement parlé.
9 Le saint homme dort de nouveau paisible derrière son catafalque vert à côté de son élève dont le tombeau est plus petit. Tout a brûlé ici, en 1997. "Ce sont, dit l’homme, sans aucune méchanceté, mais on dresse un constat obligatoire, les « supermusulmans », ils y ont mis le feu, c’était la nuit, tout a brûlé, d’ailleurs, eux ils ne disent pas Sidi M’hammed, ils disent « votre Sidi M’hammed, Sidkoum M’hamme ». On ne les a pas vus, ils y ont mis le feu la nuit, ils ont jeté des cocktails Molotov, c’était la nuit, on ne les a pas vus, on a couru, couru, mais c’était trop tard, tout a brûlé, c’était comme un four, comme de regarder son cœur brûler. Eux, ils ne croient pas aux ouali pourtant Dieu en parle dans le Coran, eux ils pensent que c’est de l’idolâtrie, que nous idolâtrons une pierre, si ce n’était pas écrit dans le Coran, d’accord, mais ne croient-ils pas à ce qui est écrit ?"
10 Lui, sa preuve, il la tient, elle pend au mur, "c’est la seule chose qui n’a pas brûlé, la seule, c’est ce cadre que tu vois, lis son secret". Comme un alphabet magique, la calligraphie se délie sur le mode maghrébin et témoigne que cette mosquée est la demeure de Sidi M’hammed ben Abderrahmane, Ben Youcef, Ben Belkacem, Ben Ali, Ben Ibrahim, s’ensuit une vaillante généalogie, jusqu’à Ben Fatma bent Rassoul, fille du Prophète. "Tu vois, il ne reste que ce tableau comme s’il disait : je suis là."
11 "Maintenant tout a été refait à neuf. Les vieilles faïences peintes à la main n’ont pas résisté à la chaleur, une par une, elles ont été enlevées et jetées dans des grands sacs, c’est une femme qui l’a réhabilité notre saint, elle est venue, elle a pris les mesures et elle l’a rhabillé comme on habille un être vivant, il y avait des volontaires de partout, la vérité, il faut la dire, les gens sont tous accourus pour nous aider, les femmes ont fait le ménage, elles ont lavé les sols après les travaux, les hommes ont fait la maçonnerie, la plomberie, la menuiserie. Une femme nous a envoyé par le fils de sa sœur deux lits d’Espagne. Maintenant c’est beau, mais il n’y a plus le serr, la grâce, le secret."
12 Qu’est-ce que le serr ? Qu’est-ce qui est mieux, la lumière de la bougie ou l’électricité ? C’est cela le serr, sucré comme le mystère. "Dieu me dit que depuis cela a changé, il manque quelque chose d’indéfinissable, et on espère que cela reviendra, c’est comme si tu mangeais des fruits magnifiques et qu’ils n’avaient pourtant aucun goût." Les nouveaux tapis de laine multicolore qui, par dizaines, recouvrent le sol de la salle de prière proprement dite n’ont pas encore été tassés par les pas des hommes et des femmes venus implorer Dieu, les faïences peintes en série n’ont plus le mystère des vieux carrés peints en bleu doux comme le ciel, jaune comme le soleil sur fond pâle comme l’inquiétude du monde.
13 Alger a perdu sa grâce et un vieux soufi, kabyle à quatre-vingts pour cent, attend le signe qui lui permettrait de retrouver le secret du chemin, aux pieds des morts anciens. Là où les tombes ont gardé le goût de la beauté comme indestructible, on ne peut pas tout faire brûler en une seule fois, il reste toujours des témoins de l’amour, tombes entretenues. Là où sommeillent les vieilles familles algéroises depuis des générations, mais le vieil homme fait la grimace. "Tu vois, pendant que les gens crevaient de faim, ils se faisaient construire des tombes comme des châteaux, maintenant quand leurs enfants viennent se recueillir, c’est comme s’ils n’étaient plus des nôtres, ils parlent en français. Si tu voyais le monde qu’il y avait avant. C’étaient des cars entiers qui venaient de Kabylie, les gens arrivaient, des hommes et des femmes, ils commençaient à embrasser la terre depuis la porte jusqu’à la tombe de Sidi M’hammed. C’est pas faisable. Sidi M’hammed est makhlouk, il est comme nous un enfant de neuf mois. Il était là avant l’arrivée des Turcs qui lui avaient envoyé l’armée pour le chasser, alors il s’est tourné vers Dieu et Lui a dit : « Moi je n’ai pas la force et eux ils sont une armée, aide-moi », alors Dieu a transformé les soldats en femmes et Sidi M’hammed est resté. C’est ce que l’on raconte et si je me trompe que Dieu me pardonne." "Que Dieu nous pardonne", murmure souriante une dame de 53 ans, rayonnante comme chaque fois qu’elle accomplit sa ziara, la visite au saint quand la brûlure de son cœur l’étouffe.
14 "Oh oui, je viens régulièrement visiter les ouali salhine, si je tarde, je mets quinze jours avant de revenir, comme le faisaient autrefois mes parents. Il apporte le bien, je te le dis, j’ai demandé quelque chose pour mon fils et il m’a exaucée. Comme je visite d’ailleurs régulièrement Sidi Abderrahmane quand je suis comme ça", et elle fait le geste de sa main qui se ferme, comme étouffée par le mauvais sang, l’angoisse. "Le quatorzième jour de mon mariage, on m’a emmenée à Sidi Abderrahmane, j’étais jeune et belle à l’époque." Et elle rit, son hidjab s’illumine.
15 Sidi Abderrahmane reste le lieu le plus poétique d’Alger qu’il domine, le plus empli de spiritualité.
16 C’est indéfinissable, expliquerait mon homme altier, cela ne tient pas seulement au silence, à la belle harmonie des proportions, aux odeurs à peine perceptibles des bougies, ni aux chuchotements des visiteurs, cela tient à l’accumulation de l’histoire, des vies qui chacune, depuis des centaines d’années, laissent ici un peu de leurs soucis, en échange d’une promesse faite aux saints, facteurs directs de Dieu parce que méritants. Le saint patron d’Alger, lui aussi attaqué dans sa quiétude par les "supermusulmans" la même année que Sidi M’hammed, repose également dans un vieux cimetière et lui aussi renaît de ses cendres. Le feu de la haine, ici, a été plus clément. "On le restaure, explique fièrement un vieux maçon, tout fier de ce nouveau mot qu’il vient de découvrir en arabe, tu sais ce que cela veut dire « restaurer » ?"
17 Le minaret a été déshabillé de ses faïences, qui reposent les unes sur les autres contre les murets à ses pieds, comme on conserve quelque chose que l’on devine précieux mais dont on ignore la valeur, venues par la mer il y a longtemps de Perse, de Rhodes, de Delft. Devant la porte et sans doute depuis l’éternité, une armée de mendiants, les femmes dans leurs hidjab de deuil d’un côté, les hommes dans leurs burnous de pauvres, sombres, de l’autre.
18 Posé au sommet de la colline qui domine la mer, au cœur de la Casbah qui s’écroule, bien que classée patrimoine de l’humanité, on dit qu’alors Alger allait basculer dans la mer, Sidi Abderrahmane a posé ses mains, comme ça, sur les flancs de la ville, la sauvant ainsi de l’engloutissement. On descend des escaliers où un homme jeune me donne deux bougies blanches pour la baraka. Le cimetière qui entoure le lieu de culte est aussi abîmé que le reste de la ville, le marbre fendu pleure, la peinture écaillée lui fait écho, et puis le temps s’arrête à l’entrée du tombeau de Sidi Abderrahmane (1437-1471), fondateur de la confrérie qui porte son nom, la Rahmania.
19 On y rentre comme dans une grotte aux murs blancs et un étrange silence vous enveloppe, il ressemble à la quiétude, la paix des âmes qui se soulèvent. Ici, il n’y a pas vraiment de règles, on peut aller s’asseoir sur la moquette verte comme l’islam, qui remplace les monceaux de tapis, comme on peut aller directement faire le tour du tombeau du saint pour lui faire sa prière secrète. Une jeune fille, la trentaine, écrasée par la souffrance, le repentir, s’assoit tout contre lui, puis, voulant sans doute être mieux entendue, elle soulève le tissu vert obscur qui recouvre la tombe habillée de soieries, de tous les verts connus, qui la cachent, dans une prière si concentrée qu’on croirait l’entendre, elle fait sa demande au saint dans l’espoir qu’il intercède en sa faveur, son visage réapparaît alors, ruisselant de larmes qu’elle essuie, apaisée. A côté, d’autres femmes font la prière sur des nattes tressées couleur d’ivoire, comme autrefois ma mère, et elles finissent en embrassant les anges qui habitent leurs épaules, « Que Dieu nous pardonne ». Dans son haïk étincelant couleur de coquille d’œuf, une veste en laine blanche, les cheveux teints en blond et coupés court, une vieille Algéroise de plus de 90 ans, belle comme une icône, passant du kabyle à l’arabe, se souvient qu’avant on se mariait avec "setmiète franque", six cents francs, pendant que l’écoutent rassérénées par la prière des jeunes filles en hidjab qui se partagent les gouttes d’eau qui s’écoulent parcimonieusement de la goulette en terre, posée sur le rebord d’une petite alcôve, goulettes si nombreuses ici.
20 Il me plaît d’imaginer qu’elle est la descendante des fondateurs d’Alger autour de l’an mille, la dynastie Ziride, tribu berbère islamisée et son babillage devient mémoire, avant que Coca-Cola ne la réduise en publicité contre Hamoud Boualem, fabricant de la limonade algéroise par excellence, le Sélecto, des gens qui ont des tombeaux au pied de Sidi M’hammed, une vieille famille bourgeoise si rare qu’elle mériterait d’être déclarée espèce protégée. Le monde change et Sidi Abderrahmane aussi.
21 La débauche de tissus en soie et de satin brillant, offrandes des croyants qui habillent le tombeau pour amadouer celui qui y repose, est presque entièrement recouverte par un tissu austère et noir comme la Kaaba à La Mecque. Sur les murs, les peintures naïves qui représentaient les saints, volant sur des tapis ou ouvrant la mer comme le Ouali Dada avec son bâton magique pour faire couler Charles Quint, l’envahisseur, sont peu à peu remplacées par des images plus orthodoxes qui, venues d’Arabie Saoudite, inondent tous les marchés d’Alger, imageries kitsch de la Kaaba sacrée.
22 Le monde change et la spiritualité des lieux n’a pas échappé à la vulgarité du marché, tout contre les tombeaux de nos deux saints, sont désormais posés des coffres-forts en acier qui avalent les dons des croyants. Une idée du ministère des Affaires religieuses, après de nombreux vols, comme si l’ambiance sécuritaire et la pauvreté s’étaient juré de n’épargner ni les morts, ni les vivants. Mais l’esprit des lieux reste contagieux, Nafissa, 18 ans, fille de Bougie, "grandie" à Belcourt, habitant aujourd’hui la banlieue de Bab Ezzouar, la porte des visiteurs, perpétue le culte, la tresse sage, le jean modeste, le visage blanc comme une pêche tachetée de grains rouges, elle avoue un faible pour Sidi M’hammed. C’est une fille de bien, elle fait la prière. "Que Dieu la garde", prie pour elle l’homme altier pressé de retourner à sa solitude, à sa prière. Puis il regarde, gêné, le coffre-fort, cette curieuse présence, qu’est-ce que tu peux attendre d’un monde où l’on brûle et vole les saints ?
23 Si Alger était un homme ce serait lui, entre l’enfer et le paradis, lui qui voudrait parfois mourir pour n’emporter qu’un sac de malheur, il imite le poids du fardeau sur ses épaules et, subitement léger quand je lui demande s’il est heureux, ici, il me répond : "C’est comme si tu disais à quelqu’un « Est-ce que tu es bien au paradis ? »"
POUR CITER CET ARTICLE
Ghania Mouffok « De Sidi M'hammed à Sidi Abderrahmane, si Alger était un homme », La pensée de midi 1/2001 (N° 4), p. 6-11.
URL : www.cairn.info/revue-la-pensee-de-midi-2001-1-page-6.htm.





