La pensée de midi 2001/1
La pensée de midi
2001/1 (N° 4)
200 pages
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I.S.B.N. 2742733574
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Vous consultezUne joie difficile

AuteurSelma Hellal du même auteur

Selma Hellal est cofondatrice avec Sofiane Hadjadj (architecte et auteur d’un recueil de nouvelles intitulé La Loi, éditions Barzakh, Alger, 2001) des éditions Barzakh (Alger, printemps 2000).

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Nadia Benchallal, L’Université de Bab Azzouar, Alger, 1997

Nadia Benchallal, L’Université de Bab Azzouar, Alger, 1997


Les fondateurs de la toute jeune maison d’édition Barzakh à Alger, dans un contexte où exister relève du défi, nous font partager leur combat littéraire et artistique.

2 Sans doute les éditions Barzakh, qu’à deux nous avons créées, sont-elles à la jonction de plusieurs choses. Parmi elles : l’amour des livres ; une recherche, la quête d’un sens ; le désir d’être côte à côte, l’un avec l’autre, celui de l’écriture habitant l’un et l’autre. Notre choix (se consacrer à la littérature et à la poésie, en français comme en arabe) est proche du défi, car ici, la littérature est malaimée. On l’ignore, la dédaigne, on en parle mal, on ne l’enseigne pas. En fondant cette maison d’édition, nous savions le risque encouru. Mais il y avait un vide immense à combler ; c’est-à-dire aussi, un espace à occuper en pionniers, en passionnés, presque en militants.

L’ubiquité : jeu, survie, combat

3 Pour donner, d’emblée, un aperçu de l’édition littéraire algérienne, livrons, en vrac, quelques constats : l’indigence du ministère de la Culture et l’absence de politique du livre, les méthodes rigides d’enseignement, la cherté des livres, la dévalorisation de la fonction, l’attrait a priori d’un lectorat ayant un fort pouvoir d’achat pour les livres publiés ailleurs (en France) et le sourd mépris témoigné vis-à-vis de la production locale ; les années tragiques, qui ont meurtri les esprits, inhibé les consciences. Dans ce contexte, exister relève en effet du défi. Il faut alors décupler ses forces, déployer un surcroît d’imagination, développer un don d’ubiquité, “la débrouille”, en somme, être aux aguets, à l’affût ; attitude qui, d’ailleurs, caractérise l’ensemble des acteurs dynamiques de la société civile. Tous les liens sont à renouer, et d’abord avec ceux qui, en pays développés, sont les agents mêmes de la vie culturelle et artistique, les rouages d’une machine bien huilée : journalistes (presse, radio), libraires, distributeurs, associations, ministère de la Culture. Notre travail n’étant que laborieusement relayé, la seule issue est de tout essayer, de tout oser, d’inventer : miser sur les sponsorings, faire le pari du mécénat… Mobilisation tous azimuts, épuisante et stimulante à la fois.

4 Barzakh : d’origine perse, le terme, cité dans le Coran, désigne un isthme. Dans la littérature mystique, le barzakh est cet intervalle où les âmes, délivrées des corps, attendent d’être jugées. Nous avons retenu l’idée “d’entre-deux”. L’entredeux où flotte l’imaginaire, l’entre-deux, état intermédiaire, entre la vie et la mort, dans lequel, comme suspendu, l’écrivain évolue, l’entre-deux, enfin, comme la matière hybride, composite, de la littérature. Barzakh, ou le récit d’un homme qui est resté dans le coma pendant quarante jours, est également le titre d’un roman de Juan Goytisolo, paru chez Gallimard en 1994.

5 Mais il y a plus vertigineux encore. Comme travailler au voisinage de l’édition, dialoguer avec les autres sphères de création[1] [1] Créer des passerelles : en sollicitant de jeunes peintres...
suite
. Et c’est, paradoxalement, la “misère” culturelle et artistique, au sens de dénuement, qui octroie une marge de manœuvre exceptionnelle. Le terrain, pratiquement vierge, autorise une ubiquité impraticable ailleurs : si bien que, éditeurs, nous pouvons élargir notre champ d’action et investir également la peinture, l’architecture, le théâtre. Matières différentes et cependant semblables, toutes liées à la création, toutes frappées de désaffection.

6 L’éditeur a, normalement, un rôle assez strictement défini. Il est maître d’œuvre dans l’élaboration du fait littéraire de son pays. Mais ici, l’actualité littéraire est insignifiante, en termes aussi bien quantitatif que qualitatif. Ainsi, aucune réflexion sérieuse n’a, jusque-là, été menée sur des enjeux littéraires décisifs. Par exemple : comment, par le biais de la littérature, rendre compte de l’horreur de ces dernières années ; comment le faire sans nécessairement “politiser” la fiction ; une nouvelle génération d’écrivains n’émerge-t-elle pas, qui, libérée, ne se sent plus obligée d’assigner à ses textes littéraires une fonction sociale ou politique ? Le témoignage peut-il aussi, au-delà du récit de l’expérience individuelle, prendre le détour de la fiction et accéder au statut de texte littéraire ? La dérision, l’ironie, l’absurde ne s’imposent-ils pas comme ingrédients d’une forme littéraire ? Autant de questions qui, objets de débats, replaceraient la littérature au cœur des préoccupations de la collectivité. De plus, c’est toute la création qui dépérit. Dès lors, et comme naturellement, nous nous sentons concernés.

7 Il ne s’agit pas d’un devoir pourtant. Nous sommes mus, d’abord, par un désir, un peu fou, un peu insensé, une déraison. S’y ajoute une exigence, une préoccupation plus grave, plus engagée aussi. Celle d’influencer de manière directe, responsable, la vie culturelle du pays ; celle de contribuer à l’élaboration d’une culture, d’un patrimoine. En ce sens, notre action s’apparente à un combat.

L’écrivain (l’artiste) sans statut

8 Car l’écrivain n’a pas de statut en Algérie. Aucun ne vit de sa plume, alors qu’ailleurs, il peut maintenir une cohérence dans ses activités (le journalisme, par exemple, ne l’éloigne pas radicalement de l’écriture). Autre fait symptomatique : il n’y a pas de prix littéraire, or on sait qu’en plus de la reconnaissance symbolique, les prix offrent des soutiens pécuniaires non négligeables. L’activité littéraire, fondamentalement, ne suscite pas de respect. Il est légitime alors que l’écrivain se tourne vers l’édition étrangère et aspire à la création… parisienne.

9 A cet égard, face à ce Paris qui capte, qui aimante, notre maison d’édition a l’ambition (ferme mais lucide) sinon de renverser la tendance, du moins de la contrebalancer.

10 Cette disqualification de l’écrivain dans notre société, en tous points semblable à celle de l’artiste, l’enferme dans un cercle vicieux : marginalisé, il sacralise son propre génie. L’orgueil, l’absence de recul autocritique deviennent une question de survie. En butte à une critique (médiatique) le plus souvent non professionnelle, destructive, dominée par les jugements de valeur plutôt que par un souci pédagogique, il ne peut créer qu’en évacuant le doute. Mais alors, crispé sur son individualité, il peut perdre de sa rigueur, de son humilité. N’ayant pas de statut, il n’a que lui-même comme vis-à-vis. Face-à-face effrayant, pathétique, stérile à terme. Et son désarroi peut être immense si, malgré tout, il prend le risque d’affronter l’appréciation de l’autre. Souvent, par exemple, l’auteur ne comprend pas le rituel de sélection, encore moins les arguments qui motivent le rejet de son manuscrit. Pour certains, il est proprement inconcevable que celui-ci ne soit pas retenu. Car, raidi sur lui-même et son isolement, celui qui écrit, celui qui crée, ne sait plus (ou pas) les règles du jeu. Celles qui, dans les pays à tradition artistique, régissent les marchés de l’édition, de la peinture, etc.

Défendre la fiction : quel sens cela a-t-il ?

11 Si l’on décompte les publications de fiction en Algérie pendant la décennie quatre-vingt-dix, le bilan avoisine le néant ; en 2000, une quarantaine de titres sont parus. Le chiffre est dérisoire par rapport à la population d’environ trente-cinq millions d’habitants. Une vraie question se pose alors : quel sens cela a-t-il de publier de la fiction ? Selon nous, la fiction est un recours vital. Elle permet à l’imaginaire, cette salutaire et indispensable flânerie de l’esprit, de se déployer. Surtout, elle offre cette possibilité unique de voir le monde autrement. Mais pour la très large majorité des citoyens, elle ne représente rien : elle n’est pas ressentie comme une nécessité. Alors ? D’ailleurs, qui lit quoi ? Quel est le statut de la fiction, du roman, de l’œuvre d’art en général ? Comment les gens nourrissent-ils leur imaginaire ? Ces questions restent béantes, qui devraient, sans trêve, occuper les chercheurs.

12 Peut-être sommes-nous, avec d’autres, des sondes. A tâtons, dans l’inconnu, nous prenons le pouls de notre société. Expérience déconcertante, qui nous place à la fois en témoins et acteurs. Posture précieuse cependant, qui, au moins, nous pousse à réfléchir sur notre pratique et à l’interroger sans cesse. En définitive, la vraie question qui nous préoccupe est bien celle-là : comment amener à lire, amener quelqu’un à tenir un roman entre les mains, tout simplement. Cela, chaque jour, s’impose à nous comme une nécessité intérieure, comme un impératif social. Ce combat n’est pas plus ardu qu’un autre. Clarice Lispector, en exergue à l’un de ses livres, écrivait ceci à propos de son personnage : “[il] m’a peu à peu donné une joie difficile. Mais son nom s’appelle joie.” Il en va ainsi de notre aventure.

 

Notes

[ 1] Créer des passerelles : en sollicitant de jeunes peintres pour les couvertures de nos ouvrages (Gassouma Jaoudet, Guess, Maya, Ali Mammeri Azwaw, Boudjemâa Zouhir). “Déborder” de notre champ d’action : en organisant une exposition de peinture consacrée à l’artiste A. Mammeri Azwaw (avec un catalogue et un film vidéo), grâce au soutien financier de l’entreprise publique d’hydrocarbures Sonatrach et de la délégation de la Communauté européenne en Algérie.Retour

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POUR CITER CET ARTICLE

Selma Hellal « Une joie difficile », La pensée de midi 1/2001 (N° 4), p. 98-101.
URL :
www.cairn.info/revue-la-pensee-de-midi-2001-1-page-98.htm.