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| La pensée de midi 2003/3-1 (N° 11) | 15 € |
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S'inscrire Alertes e-mail - La pensée de midi Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultezL’amour de loin
AuteurCatherine Peillon du même auteur
Catherine Peillon est productrice, éditrice, photographe, ancienne journaliste et fondatrice du label de disques “l’empreinte digitale”, à Marseille.1
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Avec la voile et la rame à la recherche de sa mort.Pétrarque, à propos de Jaufré Rudel.
3 Vers la fin du xie siècle, la “Chanson de geste” qui avait, des années durant, exalté le courage et l’adresse des Chevaliers, tombe en désuétude. Sous l’influence civilisatrice d’al-Andalus, la “France du Sud”, et en particulier sa langue, deviennent le fertile terrain d’une nouvelle forme d’expression et de sensibilité. Courtoise, irrévérencieuse, la lyrique naît de ses frottements avec la modernité, de ses géniales intuitions. Nous abordons ce que les historiens appellent “le second âge féodal”, lequel annonce et prépare la Renaissance générale. Ainsi naît en Occitanie “L’Amour courtois”. Le (ou la) Fin’Amor est l’amour extrême, inquiet et sublimé, malheureux et transfiguré dans la Joie.
4 Les deux figures emblématiques du Fin’Amor seront invariablement la Dame et son Troubadour. Pour la Dame, elle cristallise toutes les tensions spirituelles et charnelles, elle est la Souveraine, la Femme absolue, l’Idéal, l’Intelligence, la Sagesse. Notons évidemment pour ne pas nous égarer qu’il s’agit de la Sofia des philosophes et des alchimistes, une sagesse affranchie de toute notion morale. L’autre protagoniste est le Troubadour dont les hypothèses étymologiques font tour à tour le trouveur – trobador –, l’inventeur, un batelier donc, puis un faiseur de tropes – tropador – (les tropes sont des transformations de figures, ou des interpolations de chants liturgiques traditionnels), donc un détourneur, puis enfin un créateur d’extase un tarab-ador, le tarab désignant en arabe, l’état d’exaltation recherché dans la musique.
5 Troubadour donc et poète occitan du xiie siècle, Jaufré Rudel (1125 - v. 1148), prince de Blaye, s’était joint à la deuxième croisade (v. 1147-1149), aux côtés de ses pairs et parents, tous issus d’un très beau monde : Alphonse Jourdan, comte de Toulouse, Guillaume Taillefer, comte d’Angoulême, et Hugues VII de Lusignan, comte de la Marche…
6 Avait-il entendu parler, comme on le dit, de la Dame d’Orient par des pèlerins d’Antioche ? Est-ce pour ses faveurs qu’il s’était croisé ? Est-ce à cette occasion que le curieux nostos[1] [1] Nostos : retour, en grec ancien. Le nostos algos, c’est...
suite amoureux s’empara de lui ? Un chagrin bien moderne, de ceux qui se réfèrent à une langueur… constitutive.
7 On dit qu’il écrivit sept chansons d’amour ou peut-être huit, toutes dédiées à sa fameuse princesse de Tripoli (Liban). La connut-il ? En vit-il un portrait, propre à enflammer son cœur ?
8 Elle (Melissinde ?), l’objet du désir, existe-t-elle vraiment, est-elle un rêve galant, une érudite allégorie, l’objet idéel d’une divine quête ? Une hypostase ?
9 Dans trois des chansons, le poète amoureux soupire pour une dame qu’il n’a jamais vue. Il mourra en s’unissant à elle. Le raccourci est saisissant. La Vérité, la Mort, la Connaissance, autant de thèmes qui nous incitent à considérer l’expérience poético-érotique comme initiation mystique ou philosophique à la Sagesse et à ses (é)preuves.
10 Quoi qu’il en soit, Jaufré Rudel crée le genre éponyme de l’Amour lointain, engage la lyrique et la pensée européenne dans une voie qui connaîtra son apogée chez les romantiques, au xixe siècle, chemin jonché de dépouilles, de défaites, mais glorieux de son impartageable bonheur.
11 Jacqueline Risset, traductrice de Dante, dans un très joli livre de poésie[2] [2] Jacqueline Risset, L’Amour de loin, Flammarion, 1988. ...
suite (L’Amour de loin précisément) prolonge le troubadour :
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13 Comme d’habitude la poésie entretient quelques liens “privilégiés” avec la musique. Et ces vers-là, dont nous parlions, étaient chantés. Comme le souligne avec véhémence Henri-Irénée Marrou, “cette poésie est lyrique au sens plénier du mot : faite pour être chantée, avec accompagnement d’instruments – et non pas seulement pour être écrite, imprimée, lue ; tout au plus récitée comme l’usage s’en est établi chez nous depuis Malherbe (quel symbole de la décoloration classique, de l’ascèse puritaine qu’a été le classicisme)[3] [3] Henri-Irénée Marrou, Les Troubadours, Seuil, coll. “Points...
suite”.
14 Belles paroles et gaies mélodies, mélodies ornées, oubliées pendant quelques siècles. Et un art consommé de l’adresse verbale, l’improvisation vocale.
15 Le chant s’est donc tu, à l’aube de l’âge classique, mais les troubadours ont continué à faire rêver les romantiques (leurs revivals) puis leurs suivants. Au xxe siècle, au moment de la lame de fond de la redécouverte des répertoires anciens, certains musiciens décident de “faire chanter, faire sonner” les textes magnifiques que les philologues adulent mais dont le melos est devenu muet.
16 La musique apportera ici une sorte d’épaisseur charnelle, de présence réitérée, une reviviscence. On cherche, on compulse méthodologiquement tout fragment de manuscrit, force théories à la clé. Les premiers temps seront quasi rigides (surtout en France), puis peu à peu, sous l’impulsion conjuguée d’une recherche rajeunie, de sa confrontation à l’apport impétueux et spontané de musiciens iconoclastes (Jan-Mari Carlotti, Claude Sicre, Massilia Sound System…), les nœuds se desserrent, on assiste à toutes sortes d’initiatives propres à rendre vivante l’évocation de cette période ; vivante et évolutive, loin des idées reçues et du folklore médiéviste, ouf !
17 Beaucoup de formules mélodiques proviennent manifestement du chant liturgique, mué en chant d’amour profane. Avec en supplément l’ornementation à la fin de chaque vers. L’hypothèse de l’influence arabe pour la métrique trouve d’ailleurs son pendant dans l’utilisation de ces micro-intervalles.
18 La musicologie viendra au secours du projet et, par un tour prosodique de son invention, Jaufré Rudel, héros romantique avant la lettre et exhumé par ceux du courant du même nom, renaîtra et son obstinément répétitif “amour lointain” – sonore, inaccessible, impossible, sans espoir, non réciproque bien entendu, héros des traditions occidentale de l’Amour malheureux.
19 La compositrice finnoise Kaija Saariaho s’est inspirée de cette histoire éternelle, de cet amour idéalisé pour écrire un opéra minimaliste. Le livret est signé par le Libano-Français Amin Maalouf, auteur en outre de l’essai Les Croisades vues par les Arabes. Il met en scène trois personnages : Jaufré Rudel (baryton), sa princesse, Clémence (soprano), et le Pèlerin (mezzo-soprano). Soli contemplatifs, dialogues intimes, Saariaho, subtile, agit sur les métamorphoses, sonorités orchestrales en écho des mélodies des troubadours, et parfois des inflexions caractéristiques de la musique arabe.
20 Les initiatives en la matière sont nombreuses, souvent singulières et attachantes. Celle de Gérard Zuchetto décrit un sacerdoce. Cela fait longtemps que le néo-troubadour chante ses ancêtres ; auteur, compositeur, producteur et éditeur, il y consacre sa vie, son énergie, la ferveur et l’audace d’une recherche personnelle, généalogique. Depuis 1985 et la fondation du Centre de recherche Trobar (centre européen pour la recherche et la diffusion des troubadours), il arpente inlassablement collines et plaines vallonnées de la géographie de la lyrique occitane, puisant aux sources manuscrites originales, expérimentant au quotidien ses dimensions linguistiques, poétiques, musicales, historiques, spirituelles, et ainsi de suite, au gré de sa propre évolution personnelle.
21 En 1999 il crée et dirige Troubadours Art Ensemble, en 2000 Trob’Art Productions et sa collection de disques Trôba Vox. Dès ses premiers enregistrements, il actualise l’art de trobar, en “trouvant” mots et mélodies dans les sonorités des instruments anciens ou traditionnels et les mélismes de la musique modale.
22 Le septième volume de cette monographie troubadour est dédié aux chants d’amour. En avant pour chanter Rudel, la voix de la soprano Sandra Hurtado-Rós, originaire d’Andalousie, s’offre sans partage à la lancinante nostalgie de l’absence. Renoue-t-elle ainsi avec ses racines sévillanes et le chant profond de son Andalousie natale ? Elle est entourée de musiciens excellents, rompus à la pratique de la musique ancienne et de la musique traditionnelle.
23 C’est au carrefour qu’on trouve la lumière.
24 Troubadours Art Ensemble Occitan Trob’Art : Florilège. “Chants d’amour des troubadours”. Chansons de Jaufré Rudel, Matfre Ermengaud, Giraut de Bornelh, Peirol, Guiraut Riquier, Bernart de Ventadorn, etc. Sandra Hurtado-Ròs, soprano, Troubadours Art Ensemble e Gérard Zuchetto. Abeille Musique, 2003. Réf. TROB’ART - TR007.
Notes
[ 1] Nostos : retour, en grec ancien. Le nostos algos, c’est le mal du pays (algos signifie souffrance), qui a donné le mot nostalgie.
[ 2] Jacqueline Risset, L’Amour de loin, Flammarion, 1988.
[ 3] Henri-Irénée Marrou, Les Troubadours, Seuil, coll. “Points Histoire”, 1971.
POUR CITER CET ARTICLE
Catherine Peillon « L'amour de loin », La pensée de midi 3/2003 (N° 11), p. 165-167.
URL : www.cairn.info/revue-la-pensee-de-midi-2003-3-page-165.htm.




