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| La pensée de midi 2004/2 (N° 12) | 12 € |
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L’obsession identitaireUn nouveau spectre hante l’Europe : l’obsession identitaire. De Christoph Blocher en Suisse à Jörg Haider en Autriche, d’Umberto Bossi en Italie à Andrzej Lepper en Pologne, de Pia Kjaersgaard au Danemark à Jean-Marie Le Pen en France, des mouvements populistes et xénophobes connaissent en ce début de XXIe siècle une ascension politique inquiétante. Or tous ces mouvements ont au moins deux points communs dans leurs discours le plus souvent simplificateurs : un rejet massif de l’immigration et une haine viscérale à l’égard de l’islam. Une nouvelle “grande peur des bien-pensants” est ainsi en train de se constituer à l’échelle de l’Europe dont les effets pourraient, bien plus vite que l’on n’imagine, s’avérer dévastateurs.
2 Les phénomènes de violence collective paraissent souvent énigmatiques après coup. Comment a-t-on pu en arriver là ? Comment la destruction des juifs d’Europe a-t-elle été rendue possible ? Comment la purification ethnique a-t-elle pu advenir dans les Balkans et singulièrement par les Serbes en Bosnie et au Kosovo ?
3 Les mécanismes sont complexes et les processus de destruction de l’Autre n’obéissent pas à de supposées lois de l’histoire ni à des invariants qui pourraient être isolés, nous livrant ainsi les clés de l’infâme. Mais il est au moins un élément qui est récurrent : la haine, pour se propager dans le corps social, a besoin de discours qui la légitiment. Ces déraisons d’être sont indispensables à ceux qui vont passer à l’acte, à ceux qui vont pratiquer des exactions souvent inimaginables. Les discours de la haine précèdent le plus souvent sa traduction meurtrière. Il faut donc regarder avec une particulière attention ce qui se passe actuellement dans la langue, dans le choix des mots et dans l’usage de la parole. Ne jamais oublier “Ce que parler veut dire”, comme le soulignait magistralement Michel Leiris en octobre 1944[1] [1] Michel Leiris, Ce que parler veut dire, Gallimard, coll. ...
suite : “Durant les quatre années d’oppression qui viennent de s’achever, c’est une épreuve des plus rudes qu’a subie la parole. Comme s’il s’était agi, apparemment, d’attaquer l’homme là où son humanité même se fait la plus manifeste, des outrages sanglants ont été infligés à cette faculté qu’il a d’extérioriser ses pensées par la voix ou par l’écrit.
4 “Mots détournés de leur sens aux fins d’une propagande qui exigeait un camouflage chaque jour plus poussé. C’est ainsi qu’“Europe” signifiait “hégémonie nazie”, que “respect des contrats” voulait dire “trahison”, “révolution nationale” métamorphose d’une nation libre en pays d’esclaves écrasés sous le talon ennemi […].” Et Leiris ajoutait : “L’on n’avait jamais saisi avec autant de netteté ce que parler veut dire, tout ce que met en jeu l’exercice du discours et quelles conséquences mortelles peut avoir de façon immédiate l’acte simple qui consiste à formuler une pensée.”
5 Cet appel à l’intégrité et à la responsabilité de l’écrivain redonne aux mots toute leur place et à ceux qui les écrivent le sens et la portée de leurs actes.
6 Mais en ces temps de nouvel obscurantisme et d’obsession identitaire, il semble que l’on ne perçoive plus “avec autant de netteté ce que parler veut dire”. L’affaire Dantec est à cet égard très révélatrice.
7 Maurice G. Dantec est un auteur de romans policiers à succès (La Sirène rouge, Les Racines du mal, Gallimard, coll. “Série Noire”), qui s’est peu à peu pris pour un néoprophète de notre temps déglingué, à travers notamment Le Théâtre des opérations 2000-2001 (Gallimard), son journal riche en formules définitives où sa pensée réactionnaire, digne des néoconservateurs américains, annonçait déjà bien ses miasmes et ses turpitudes identitaires actuelles. Dantec vient en effet de manifester sa proximité avec le Bloc identitaire[2] [2] “Maurice G. Dantec, auteur de polars, s’affiche avec...
suite. Ce mouvement d’extrême droite se retrouve avec Dantec sur une même ligne de combat : “Il faut faire barrage à l’islam.”
8 “L’islam, voilà l’ennemi !” Ce slogan est en train de rallier de nombreux suffrages en France et en Europe, et il devient insensiblement une forme de lieu commun dans l’intelligentsia qui n’hésite plus à propager ces mots/maux. Déjà Michel Houellebecq avait tenu des propos insensés, sans parler d’Oriana Fallaci en Italie avec son livre La Rage et l’orgueil (Plon). Or ce livre a connu en France un très large succès et Houellebecq a été défendu avec ardeur au nom de la liberté de penser et du pouvoir de l’écrivain de tout dire. Il suffit pourtant, l’espace d’un instant, d’imaginer qu’à la place de l’islam et des Arabes, Dantec, Houellebecq ou Fallaci aient choisi d’attaquer l’autre rameau de l’héritage sémitique, le judaïsme et les juifs…
9 La réaction aurait été, à juste titre, retentissante. On a pu mesurer les effets dévastateurs de l’anti-judaïsme de plume et de parole dans l’Europe du XXe siècle.
10 Pourquoi un tel aveuglement et un tel consentement aujourd’hui lorsqu’il s’agit des Arabes et de l’islam ?
11 Il ne s’agit pas d’envisager ici une quelconque complaisance pour les mouvements islamistes ni d’accepter, au nom d’une molle tolérance, que l’obscurantisme voile les femmes et traite d’impies les sociétés européennes sécularisées. Les principes fondamentaux de la République ne sont pas négociables et ils s’imposent à tous ceux qui vivent sur son territoire.
12 Mais attention à l’affirmation d’un universel abstrait qui, d’un côté, proclame la laïcité, les droits de l’homme et les grandes valeurs de la République, et, de l’autre, les laisse se vider de leur sens dans la pratique.
13 La meilleure façon de contrer les mouvements islamistes n’est sûrement pas de conforter les replis identitaires et de faire de l’islam un ennemi irréductible. Jack-Alain Léger aujourd’hui, comme Jean-Claude Barreau hier, s’autorisent des propos qui soulèveraient une grande indignation si leur cible n’était pas l’islam. Mais là non, ce n’est pas grave, on peut bien tranquillement écrire : “L’islamisme est la métastase de ce mal, l’islam[3] [3] Jack-Alain Léger, Tartuffe fait ramadan, Denoël, 2003,...
suite”, et se poser en victime du “fascisme vert”, en appeler à Tartuffe et se servir de ses potes des banlieues comme caution.
14 L’islam n’est pas plus un ennemi qu’il n’est une victime. Il est en crise, profonde, et cherche à inventer d’autres chemins. Plutôt que de le caricaturer, pourquoi ne pas encourager les penseurs de la modernité dans l’islam[4] [4] A ce sujet, voir Abdou Filali-Ansary, Réformer l’islam ?...
suite ? Ce sont les régimes obscurantistes et les pouvoirs autoritaires, le plus souvent confortés par l’Occident, qui empêchent l’ouverture et les formes de renouveau. Il faut lire ici les écrivains égyptiens de la nouvelle génération, ils nous font certes part de leur mal-être mais aussi de leurs refus et de leur sens critique. Ce sont eux qu’il ne faut pas laisser tomber aujourd’hui, comme l’Europe a su le faire hier avec les écrivains de l’Est, avec la Charte 77 ou Solidarnösc.
15 L’obsession identitaire qui se focalise désormais sur l’islam, et qui se voit légitimée par la parole et par la plume de nombre d’écrivains à la Dantec, est porteuse de conséquences mortelles, comme l’avait bien vu en d’autres temps Michel Leiris.
16 Lorsque l’on vit en Provence, dans cette région de France où le Front national fait entre le quart et le tiers de l’électorat, on ne peut pas prendre à la légère ces propos qui vont alimenter et légitimer la haine. Pourtant, comme l’observait l’ami et homme de théâtre Mohamed Kacimi[5] [5] Mohamed Kacimi, “Mon journal”, in Libération, samedi...
suite, citant l’enseignement de Rabbi Nahman de Braslav : “Il est interdit de désespérer” !
17 THIERRY FABRE
Notes
[ 1] Michel Leiris, Ce que parler veut dire, Gallimard, coll. “La Pléiade”, 2003, pp. 1266-1268.
[ 2] “Maurice G. Dantec, auteur de polars, s’affiche avec l’extrême droite”, in Le Monde, vendredi 23 janvier 2004.
[ 3] Jack-Alain Léger, Tartuffe fait ramadan, Denoël, 2003, p. 20.
[ 4] A ce sujet, voir Abdou Filali-Ansary, Réformer l’islam ? Une introduction aux débats contemporains, La Découverte, 2003.
[ 5] Mohamed Kacimi, “Mon journal”, in Libération, samedi 31 janvier et dimanche 1er février 2004.
POUR CITER CET ARTICLE
« Editorial », La pensée de midi 2/2004 (N° 12), p. 2-3.
URL : www.cairn.info/revue-la-pensee-de-midi-2004-2-page-2.htm.




