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| La pensée de midi 2004/2 (N° 12) | 12 € |
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AuteursMoustafa Zikri du même auteur
Né au Caire en 1966, Moustafa Zikri est venu à l’écriture littéraire à partir du scénario – un chemin inverse de celui de beaucoup d’écrivains. Diplômé de l’Institut égyptien du cinéma (1992), il a publié depuis cinq livres composés de courts récits où il affiche une prédilection, rare dans la production égyptienne contemporaine, pour l’étrange et le fantastique. Deux de ses scénarios ont été portés à l’écran (Les Démons de l’asphalte, 1995, et Le Paradis des diables, 1999). Le passage qui suit est extrait de Ce que sait Amin (1997).Traduit de l’arabe par
Stéphanie Dujols du même auteur
1 Amin se tient à l’entrée de la rue, sa petite valise à la main. Il fait signe à un taxi en se retournant vers le bar. Le taxi s’arrête quelques mètres plus loin. Amin s’avance en courant, ouvre la porte arrière, pousse la valise à l’intérieur, puis rentre dans le taxi.
2 Il y a quelqu’un à côté du chauffeur. On ne le voit pas bien à cause de l’appuie-tête. On voit seulement les bords d’un lourd manteau de peluche qui dépassent un peu du siège avant. Le chauffeur tourne son profil vers Amin, qui est assis derrière le siège du passager. Sa valise est posée derrière le siège du chauffeur.
3 – Où est-ce que je vous emmène ?
4 – A l’hôtel Cléopatra.
5 Le chauffeur reprend sa conversation avec la personne assise à côté de lui.
6 – En plein hiver…
7 Il tire une bouffée de sa cigarette puis la repose dans le cendrier devant le levier de vitesses. Il fait avec emphase, en agitant la main :
8 – Diable ! Deux heures du matin. J’avais déjà rabattu le compteur, je rentrais chez moi.
9 Le récit saccadé du chauffeur retient l’attention d’Amin. Les gestes de sa main, la cigarette qu’il prend, puis repose, sa façon de se pencher vers la personne d’à côté… Amin est tout yeux et tout oreilles.
10 – Alors je la trouve là, au coin de la rue Khesro. Et sauf votre respect, en chemise de nuit.
11 Il reprend sa cigarette et se penche vers le siège d’à côté :
12 – Que mes os s’effritent comme cette cendre si je mens.
13 Le chauffeur remet la cigarette dans le cendrier.
14 – Elle m’a fait signe, dit-il en l’imitant. Alors j’ai fait des appels de phares et je me suis arrêté…
15 S’inclinant vers la personne assise à côté, il déplie les doigts et pose sa paume contre sa poitrine :
16 – Ah… Il fallait bien que je m’arrête. Je suis un homme âgé et j’ai des femmes à la maison.
17 Il tourne son profil vers Amin qui écoute avec attention.
18 – Elle est montée à l’arrière, et sauf votre respect, à la place de Monsieur.
19 Le chauffeur se retourne vers le siège avant et fait un signe de tête en direction du rétroviseur.
20 – J’ai jeté un coup d’œil dans le rétroviseur. Une poupée de vingt ans. Vingt et un an… J’ai des filles de son âge. Elle était en nage et elle haletait, vous voyez ça, en plein mois de janvier ! Alors, sauf votre respect, j’ai enlevé ma veste. Elle était toute neuve, il y avait encore l’étiquette. C’est ma fille Hoda qui me l’a rapportée des Emirats.
21 Il s’interrompt et fait en relevant un peu la tête :
22 – Dieu te donne de bons enfants et de quoi vivre bien, ma Hoda. Ah… Alors je vais pour lui donner la veste…
23 Il mime le geste en tournant brusquement le buste vers la banquette arrière, à la place d’Amin. Mais il y trouve sa valise.
24 – Je ne la trouve pas là.
25 Le chauffeur se contorsionne et trouve Amin assis juste derrière lui, l’air crispé et apeuré. Il lui lance un regard étrange, avec une sorte de sourire. Comme il est tout ridé, cela donne un affreux rictus. Ses dents sont noires et pourries.
26 – Elle s’était mise là, dit-il en regardant Amin. A la place de Monsieur également… Sauf votre respect, Monsieur.
27 Regardant à nouveau la personne assise à côté de lui, il poursuit son récit à suspense :
28 – Bon… Elle a pris la veste et l’a mise sur ses épaules.
29 Il tire une bouffée de sa cigarette puis la repose dans le cendrier. Amin suit le récit du chauffeur avec passion, les yeux grands ouverts, et tente de voir les réactions de la passagère.
30 – D’où viens-tu, ma fille ? Qu’est-ce que tu fais toute seule à une heure pareille ? Je suis… et ceci, et cela… et patati, et patata. Vous voulez la vérité…
31 Amin fixe la passagère. Il n’arrive pas à distinguer ses traits à cause du manteau d’hiver et de l’appuie-tête, et parce qu’elle regarde droit devant elle.
32 – Je n’ai pas cru ce qu’elle me racontait. Je lui ai dit “écoute, ma fille, moi je suis comme ton père… Je ne vais pas insister pour savoir. Tout ce que je peux te dire, c’est de faire attention à toi la nuit. Où veux-tu aller ? A la rue de l’Ouest. Bien.” J’ai pris la direction de la rue de l’Ouest.
33 Le chauffeur s’arrête de parler. Il attrape un briquet sur le tableau de bord et le tend, allumé, vers la personne assise à côté de lui. Il allonge le bras à l’extrême pour que l’on ne puisse pas apercevoir son profil. De là où il est assis, derrière le chauffeur, Amin a beau s’évertuer, il ne peut pas le voir. Il voit seulement les premières bouffées de fumée qui s’élèvent devant le siège à côté du chauffeur.
34 – Arrivés devant un bel immeuble, elle m’a fait signe et m’a dit qu’elle habitait là au quatrième étage… Elle voulait me rendre la veste. Je lui ai dit non, garde-la, je passerai la prendre demain.
35 A l’avant, à côté du chauffeur, des doigts de femme se sont allongés. Beaux et étirés comme des doigts de pianiste, avec de longs ongles vernis de rouge vif, ils tapotaient élégamment la cigarette pour faire tomber la cendre dans le cendrier. Amin regardait les doigts d’un air médusé. Quand ils se sont repliés, il a vu un bout du bras de la femme avec ce grand manteau de peluche posé sur ses épaules. Le chauffeur continuait à parler à la femme en faisant des gestes de la main.
36 – Le lendemain je suis retourné au même immeuble et suis monté au quatrième. Un vieil homme m’a ouvert. Je lui ai dit je suis Untel… et hier soir il s’est passé ceci et cela. L’homme n’a rien dit. Il avait l’air triste.
37 Le chauffeur a tiré un paquet de cigarettes de sous le cendrier ; il était vide. La femme lui a tendu son paquet. Il a pris une cigarette et l’a allumée en lui souriant. On voyait à nouveau son avant-bras dénudé. Les yeux écarquillés, Amin ne bougeait pas un cil.
38 – Il m’a amené dans le salon et m’a montré un grand portrait dans un cadre doré. Il m’a dit c’est elle qui est montée avec vous hier. Je lui ai dit oui… Il m’a regardé en disant “c’est ma fille, elle est morte il y a dix ans”.
39 Tirant une grosse bouffée de sa cigarette, il s’est penché vers la femme en mimant sa réaction :
40 – Votre fille… Et elle est morte ! Au revoir… Et j’ai décampé.
41 Toujours penché sur elle, le chauffeur éclate de rire.
42 – Je vous jure que je ne sais pas comment j’ai descendu les escaliers.
43 Il se tourne vers Amin qui est tout crispé sur sa banquette. Comme si de rien n’était, il lui dit en riant, dévoilant toutes ses dents noires et pourries :
44 – Sauf votre respect, je vous dépose ici, Monsieur. La rue est toute défoncée. L’hôtel est au bout de la rue.
45 Amin rajuste ses lunettes rayées à l’horizontale.
46 – Ah… l’hôtel, fait-il en fixant la femme du regard.
47 Il fouille dans sa poche, tâte sa valise, puis fouille à nouveau dans sa poche et sort quelques billets de vingt livres. Sans quitter la femme du regard, il en tend un au chauffeur. L’autre prend le billet en ricanant.
48 – Désolé mon bon Monsieur, si vous avez de la monnaie… A moins que…
49 Il regarde la femme avec un sourire entendu et mystérieux.
50 – Un instant, dit-il en se tournant vers un petit kiosque à l’entrée de la rue.
51 Il s’est éloigné du taxi. Amin a remarqué qu’il portait une chemise légère qui n’allait pas du tout pour l’hiver. Soudain il a tourné la tête vers le siège avant. La femme était enveloppée dans le grand manteau de peluche. Les yeux exorbités, Amin a tendu les mains vers elle. Il avait le corps à moitié enfoncé dans la voiture. Depuis l’espace entre les deux sièges, il a attrapé violemment la femme par les épaules pour la retourner vers lui. C’était une jeune fille de vingt ans vêtue d’une chemise de nuit décolletée. Elle le fixait d’un regard intense et son souffle haletant faisait monter et descendre sa poitrine. D’abondantes gouttes de sueur perlaient sur son front, ses joues et le creux de sa poitrine. Quand Amin a fait mine de crier, la fille a mis la main sur sa bouche en mimant un cri silencieux : elle a ouvert une bouche immense et grotesque, puis l’a refermée d’un seul coup.
52 Amin court dans la pénombre de la rue cabossée qui mène à l’hôtel. Il tient la petite valise à la main. De temps en temps il se retourne en arrière et regarde le taxi arrêté au bout de la rue avec ses phares qui clignotent dans la nuit.
Résumé
Amin s’avance en courant, ouvre la porte arrière, pousse la valise à l’intérieur, puis rentre dans le taxi.
POUR CITER CET ARTICLE
Moustafa Zikri et Stéphanie Dujols « Taxi-fantôme », La pensée de midi 2/2004 (N° 12), p. 91-95.
URL : www.cairn.info/revue-la-pensee-de-midi-2004-2-page-91.htm.








