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| La pensée de midi 2005/1 (N° 14) | 15 € |
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S'inscrire Alertes e-mail - La pensée de midi Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultezLe paradoxe de la mobilité à l’heure du numérique et des réseaux : entre vitesse et cloisonnement
AuteurEmmanuel Vergès du même auteur
Emmanuel Vergès est responsable de l’Espace culture multimédia de la Friche la Belle-de-Mai à Marseille.Nous avons clamé haut et fort que la télévision, puis Internet allaient nous cloîtrer chez nous. Nous avons crié sur tous les toits que le Web atomisait un peu plus une société s’individualisant chaque jour davantage. La machine allait tous nous rendre serviles et aveugles. En même temps, nous légitimons le mouvement, la mobilité à tout crin. Mobilité sociale, mobilité professionnelle, flexibilité... Nous fabriquons de plus en plus de voies rapides, de réseaux à haut débit. Parallèlement, nous plaçons des radars et fustigeons la vitesse excessive. Nous parlons de la peur de l’autre à l’heure où l’on découvre le monde dans tous les supports de presse. Que croire, qui croire ? Sommes-nous en train de nous enfermer dans des citadelles – apparemment dans un mouvement de repli contre ces frontières qui explosent ? Sommes-nous en train de souffrir d’« infobésité », comme le pense l’anthropologue Stéphane Juguet – vraisemblablement dans une recherche performative du toujours plus et du toujours mieux ? Les outils nous permettent d’aller plus loin, plus vite, mais cela est-il suffisant ? Ne laissons-nous pas notre âme derrière nous, telle l’héroïne de l’Identification des schémas, le dernier roman de William Gibson ? Notre corps et notre esprit sont malmenés dans un monde mobile : les points de vue d’un anthropologue et d’une artiste éclairent cette notion de la mobilité.
La nécessaire alternance des rythmes : propos de Stéphane Juguet, anthropologue
2 « Nous sommes dans un nouveau paradigme. L’idéologie de la mobilité est actuellement dangereuse, car elle souffre d’un manque : nous n’avons pas défini ce qu’est la mobilité elle-même à l’heure du numérique et des réseaux. Nous savons néanmoins qu’elle est fondamentalement libérale. Elle repose sur la performance et sur la vitesse : aller toujours mieux plus vite.
3 On peut dégager deux dimensions à la mobilité : l’hypermobilité et l’altermobilité.
4 L’hypermobilité est cette approche des services qui permettent d’apporter toujours plus de confort aux citadins (le haut débit, la télévision via l’ADSL, les pizzas en “trente minutes-livraison gratuite”, le service minimum dans les transports…).
5 L’altermobilité revendique par contre le droit à la contemplation et à la lenteur, à l’alternance des rythmes, à la possibilité de débrayer/embrayer.
6 Les gens qui ne sont pas en phase aujourd’hui avec la notion prééminente de la mobilité (performance-vitesse) sont éjectés, hors cadre. Je ne pense pas qu’il s’agisse d’une question de cultures ni de savoirs, mais vraisemblablement de performances cognitives, qui permettent d’être connecté et de décrypter des réseaux en tout genre (numériques, médias, transports, professionnels…). Si nous ne parvenons pas à penser rapidement au droit à la lenteur, nous allons faire apparaître de graves problèmes civiques, des désorientations, des déconnexions.
7 De plus, la mobilité n’oppose pas ici les figures classiques du nomade et du sédentaire : nous sommes les deux à la fois. On pourrait penser aujourd’hui que le cadre de l’ancrage devient de plus en plus le cadre temporel, comme pour les gens du voyage, obligés de se déplacer à cause des lois (ne pas rester sur une aire de stationnement plus de trois mois), ou autres exclus (ne pas laisser passer plus de trois rames de métro sans les prendre). Le SDF devient davantage “sans déplacement fixe” que “sans domicile fixe” : il vit son Caddie comme un lieu d’ancrage, et c’est la loi qui l’empêche de se fixer.
8 Le paradoxe actuel de la mobilité vient aussi du fait que, plus les technologies de communication évoluent, plus la mobilité des hommes augmente. Les relations sociales se développent, les territoires s’explorent plus facilement, les connexions s’opèrent toujours un peu plus loin. Mais l’idéologie du numérique est aussi performative que celle de la mobilité ; elle pousse jusqu’à leurs limites les capacités cognitives humaines à gérer ce numérique, allant jusqu’aux avatars et au dédoublement de la personnalité, à la “présence à distance” et à l’ubiquité/la téléportation.
9 Le numérique désolidarise le cognitif et le physique. L’une des pistes de résolution de ce paradoxe pourrait être de privilégier un ancrage physique et une mobilité cognitive en posant comme fondamentale la mise en œuvre d’une jonction entre territoire et réseau. Un trait d’union qui pourrait être chacun de nous, utilisateurs de ces deux dimensions.
10 Aujourd’hui, il y a un vrai vide conceptuel pour raccrocher et articuler, éclairer et décrire ces évolutions radicales. Que devient le terme “habiter” dans ces idéologies ? L’enjeu des technologies est de “fluidifier le flux”, de coller au “format du flux” : se télécharger rapidement dans le métro, se téléporter dans un avatar virtuel… Pour être mobile, il faut faire le deuil de sa propre histoire et de son propre lieu d’appartenance. A l’heure actuelle, si nous arrivons à rester en permanence en contact (téléphones mobiles, e-mails, GPS), si nous parvenons à nous territorialiser dans le voyage, nous n’opérons aucune fusion avec celui-ci, nous y adhérons même de moins en moins : nous sommes dans une logique de visite permanente, ne pouvant trouver notre lieu d’ancrage. Un trou noir !
11 Nous pouvons éviter cela si nous gérons la double vitesse. Et surtout si nous savons débrayer, si nous parvenons à gérer notre appartenance au monde en différents degrés de connexion pour éviter l’éjection depuis les flux ou l’infobésité. Cela signifie inventer des espaces communs-publics de déconnexion pour se reterritorialiser, comme les théâtres, les parcs… Recréer un lieu réel pour se débrancher et refabriquer l’histoire de notre société – ensemble. Souffler. Etre corps et âme en présence. Arrêter de se distribuer. »
« Tsagaan Yavaraï » : installation multimédia triplement mobile
12 Sylvie Marchand est artiste, cofondatrice du collectif d’artistes Gigacircus. Ce dernier a présenté, lors du festival Arborescence[1] [1] Le festival Arborescence présente chaque année en septembre...
suite à Aix, en octobre 2004, sa dernière création : « Tsagaan Yavaraï ». « Tsagaan Yavaraï » est une installation multimédia qui se déroule autour d’un cairn mongol entouré de draps – comme les parois d’une tente de nomades – sur lesquels sont projetées des images. Cette installation est composée de toiles, de bambous, de pierres, de projecteurs numériques, de diapositives. Elle invite à la marche, au déplacement, à se poster devant les draps, à écouter face au cairn les sons, les paroles, les images d’un carnet de voyage, d’un voyage multimédia au cœur de la Mongolie – elle-même au sein d’un cercle et au-delà de ses frontières.
Rencontre avec Sylvie Marchand
13 « Pour moi le voyage est une quête, un désir de découverte permanent.
14 “Tsagaan Yavaraï : que la route soit blanche”, installation tissée en Mongolie, nous invite à changer la direction de nos regards. En tant qu’Occidentaux, en effet, nous avons jusqu’alors orienté nos regards vers l’Ouest (la découverte de l’Amérique, Saint-Jacques-de-Compostelle…). On se retourne maintenant vers l’Est, assimilé à un monde lointain et passéiste il y a encore quelques décennies. Aujourd’hui, nous nous réorientons donc, découvrant devant nous un nouvel horizon de références.
15 “Tsagaan Yavaraï : que la route soit blanche” est aussi une œuvre qui se joue dehors : elle fait le lien entre nature, matériaux bruts et outils numériques. Il s’agit ainsi d’intimer un mouvement vital aux machines, de les plier à notre mouvement. »
L’échange comme bien vital à préserver
16 « Si nous employons les technologies de notre siècle, c’est pour en utiliser le potentiel de communication : relier des idées, des pensées… C’est pour nous un engagement politique, une autre façon de voir le monde, de le nourrir d’idées et de le comprendre. Dans l’espace de représentation de l’installation, nous avons érigé un microcosme et construit les conditions d’un échange fertile pour le public.
17 De retour de terrain, fidèles à notre démarche, nous avons voulu vivre avec les mouvements de l’œuvre dans l’espace social. C’est comme si “Tsagaan” s’accomplissait hors de son périmètre de référence, la Mongolie, et hors du périmètre de représentation lui-même pour donner naissance à de nouveaux projets – par les rencontres que l’on fait chaque soir, par les expériences de chaque personne qui vient la voir… La création rebondit immédiatement dans l’espace social : d’autres projets naissent et se pensent depuis le cœur même de cette longue poésie numérique…
18 Née d’expériences de vie partagées avec des pasteurs nomades, “Tsagaan” s’enrichit donc de sa mobilité. Attention, il ne s’agit pas d’“errance” : la mobilité des pasteurs mongols, guidée par les lois de la nature, répond à une nécessité de survie. Notre mobilité d’artistes est quant à elle motivée par l’échange, en tant que bien vital à préserver. L’œuvre, dans sa triple mobilité, incorpore donc le public à ce mouvement. »
Cultures nomades, cultures de l’essentiel
19 « La libération du poids des équipements et des processus de production/diffusion nous libère partiellement des frontières physiques. Prenons le Web, par exemple : en Mongolie, dans les zones équipées d’électricité, les cafés Internet ont fleuri ; le partage d’une ressource collective est en effet immédiatement compris par une culture profondément nomade, fondée sur le partage du territoire…
20 Autre exemple : la caméra numérique. Avec Batnassa, Gerel, Enkbayr, nous nous retrouvions le soir sous la yourte, par – 30 °C ou – 40 °C, à regarder les images tournées dans la journée. Nous pouvions alors parler, aller au-delà de l’apparence, approfondir le sens de l’expérience du jour, échanger nos points de vue…
21 Les technologies numériques en réseau peuvent donc enrichir ce mouvement d’échanges : elles nous permettent de porter notre regard et nos paroles beaucoup plus loin. »
22 A propos du collectif Gigacircus, voir le site www.gigacircus.net.
Notes
[ 1] Le festival Arborescence présente chaque année en septembre et en octobre des œuvres, des installations et des performances interrogeant les rapports entre l’homme, la nature et la machine. Seul festival numérique de la région PACA, il vient de conclure sa cinquième édition. Il est conçu et organisé par l’association Terre Active ( www.arborescence.org). (NDA.)
PLAN DE L'ARTICLE
- La nécessaire alternance des rythmes : propos de Stéphane Juguet, anthropologue
- « Tsagaan Yavaraï » : installation multimédia triplement mobile
POUR CITER CET ARTICLE
Emmanuel Vergès « Le paradoxe de la mobilité à l'heure du numérique et des réseaux : entre vitesse et cloisonnement », La pensée de midi 1/2005 (N° 14), p. 127-129.
URL : www.cairn.info/revue-la-pensee-de-midi-2005-1-page-127.htm.






