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| La pensée de midi 2005/2 (N° 15) | 15 € |
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S'inscrire Alertes e-mail - La pensée de midi Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultezNe dis à personne tout ce que tu as vu, oublie...[1] [1] Ossip Mandelstam (1891-1938). ...
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AuteurCatherine Peillon du même auteur
Catherine Peillon est productrice, éditrice, photographe, ancienne journaliste et fondatrice du label de disques « L’empreinte digitale », à Marseille.Le xxie siècle saura-t-il tirer les leçons du siècle précédent ? Sans « avoir peur de la peur » d’affronter la Gorgone des génocides, des guerres et des multiples maux du monde de l’« hyperprogrès » ?
2 J’écris un jour de tonnerre, un jour de gronde matinale. Pour élargir l’horizon d’un siècle de ferrailles, de béton armé ; drôle d’animal que celui dont on tire les vieilles hardes, les peaux et les eaux usées. Quand il s’agit d’écarter la buée de devant nos yeux : le terrorisme, l’eugénisme, la pornographie, la profanation… Le xxe siècle aspirait à l’extrême… Mais qui aurait dit qu’une de ses formes accomplies serait l’indifférence, la froideur, la séparation, la disparition… ?
3 Le fossoyeur de toute illusion s’ouvre et se clôt sur un génocide. Le premier eut lieu en 1909, puis en 1915 en Turquie, et voulut en finir avec la question arménienne ; le dernier, selon le calendrier, sévit au Rwanda en 1994. Reconnu en 1946 lors du procès de Nuremberg, le concept de génocide – extermination délibérée et systématique d’un groupe humain (national, ethnique ou religieux) – vint entériner sur le plan juridique une réalité qui existait de fait depuis la nuit des temps. Massacres, déportations, exterminations… : la violence a toujours résolu les désirs de conquête, la frénésie de pouvoir, de possession, les problèmes d’économie dominante. Les exemples sont atroces et nombreux ; il en reste quelques souvenirs, vestiges sublimés, dans les mythes fondateurs des nations. Bref, ici le xxe siècle n’a rien inventé, sauf la prise en considération du geste et sa condamnation. C’est vrai dans bien des domaines, ce siècle fut marqué par l’éveil de la conscience collective, qui plus est une conscience collective mondiale. Cet éveil prend son temps et s’amplifie à partir des années 1950 et suivantes, où on assistera aux manœuvres de décolonisation, à des formes de libérations diverses, à la mise en œuvre d’instances de réflexion et de dialogue internationales, à une apparente « moralisation » du monde. Mais cinquante ans, c’est peu de temps au regard de l’Histoire, et on expérimente, on secoue sa conscience comme on s’ébroue, on ne s’y prend pas trop bien avec les « devoirs de mémoire », on rate. Resteront et se restaureront un goût ambigu pour la douleur et, surgi de l’âme collective, le fameux et familier démon de la culpabilité. « Plus jamais ça », slame-t-on. Il faudra y songer et rester en alerte, intercepter les signes…
4 Cette nouvelle époque héritera directement de ces colmatages trop sommaires, ces questions mal réglées, « blanchiments » vite négociés aux comptoirs des bons points et de la bonne conscience. Je pense en regard à ces sentiments de hargne dévoilés, il y a peu, dans les déclarations judéophobes d’un artiste « humoristique », en l’occurrence métis. Au-delà de son antisémitisme, se lisent clairement d’autres revendications : les « quatre cents ans d’esclavage » subis par le « monde noir ». « Je comprends que certains qui ont vécu ça [la Shoah] dans leur chair ont du mal à entendre ça. Mais ils doivent comprendre que moi aussi, c’est dans ma chair. […] C’est une guerre qui est déclarée culturellement au monde noir […]. La population antillaise est née du fruit du viol depuis quatre cents ans. » Alors que l’humoriste avait qualifié la Shoah de « pornographie mémorielle ». Mémoire pour mémoire, donc, et il faudra peut-être trouver d’autres procédés d’extériorisation, d’« expiation », qui satisfassent les opprimés. Dans les cités, sourd ce sentiment de dépossession, de discrimination, voire de haine, que les notions d’intégration, de laïcité et de république elles-mêmes peinent à compenser. Il est vrai que les Occidentaux ont bâclé leurs devoirs ! Et pour les descendants des colonisés, violés, occupés, opprimés, vendus, déplacés, exterminés, quelle catharsis les soulagera ? Quand serons-nous prêts à la paix ?
5 En attendant, on annonce le « choc des civilisations ». Enlisements, conflits larvés : Irak, Tchétchénie, Palestine, Afrique, banlieues… Radicalisation, poussée des intégrismes, revanches du passé toujours mal digéré, mal « inculturé ».
6 La plupart du temps, les problèmes remontent aux désinvoltes et indélicats découpages opérés par les Occidentaux – on peut dire les dépeçages de la bête –, faits sous des égides internationales bien-pensantes, obéissant avant tout aux rapports de forces, dans un mépris souverain de la réalité (ethnique) de l’Autre.
7 Le même manque de soin et de présence d’esprit aura présidé à la conquête du confort moderne. Descartes, en 1637, dans le Discours de la Méthode, énonce ainsi le programme sur lequel nous vivons et rêvons toujours :
8 « Nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature. Ce qui n’est pas seulement à désirer pour l’invention d’une infinité d’artifices qui feraient qu’on jouirait sans aucune peine des fruits de la terre et de toutes les commodités qui s’y trouvent, mais principalement aussi pour la conservation de la santé, laquelle est sans doute le premier bien et le fondement de tous les autres biens de cette vie. »
9 Ainsi la science s’emploie-t-elle à faire reculer les frontières de la mort, de la souffrance – et de la vie aussi. Font sensation actuellement les perspectives d’ectogenèse. Après l’agriculture, élevage et maraîchage hors sol, hors saison, hors climat, hors substrat naturel, etc. Après les manipulations génétiques – au nom de la faim dans le monde, de la rationalisation, au nom du confort et de la diversité. Après le détournement, l’assèchement des fleuves ; après toutes les aberrations liées aux fantasmes de domestication et d’asservissement de la nature… Malgré la survenue du sida qui, sur un plan symbolique, pointe l’importance des valeurs invisibles, irréductibles à l’analyse, et pourtant absolument vitales comme les défenses immunitaires (une décennie plus tôt, c’étaient les réserves réputées inépuisables de la terre qu’on découvrait promises au tarissement). Après la découverte du cancer comme métaphore ; après les déconvenues nombreuses des avancées technologiques portant en elles de nouveaux maux, pires que ceux auxquels elles étaient censées remédier…
10 Après, après, après… Comme prolongement, corollaire et en dépit de… voici l’ombre de l’Utérus artificiel, le fantasme de l’ectogenèse, emboîtant joyeusement le pas à l’eugénisme, au clonage, programmation et modification génétique en prime. Attention, il ne s’agit pas d’une matrice-forge originelle qui offrirait refuge à une progéniture archaïque et surabondante. Nous sommes dans les arcanes d’un futur clair et hygiénique, quelque chose pour les riches, entre porno chic et SF soft.
11 Nous voilà effectivement sans dieu, mais entre les mains d’apprentis sorciers, certainement moins sages et expérimentés que lui !
12 Où Freud découvre ce que Schopenhauer avait pressenti – sans parler de Nietzsche qui en avait évité même les antagonismes : « Gardons-nous de dire que la mort serait opposée à la vie. La vie n’est qu’une variété de la mort, une variété fort rare » (Le Gai Savoir, aphorisme 109) –, que la pulsion de mort serait au moins aussi forte que la pulsion de vie. Eros et Thanatos, renvoyés dos à dos, avant leur gigantesque et apocalyptique lutte… à mort.
13 Où nous conduit notre folie d’expérimenter l’extrême, peu à peu, en desserrant chaque fois un peu plus les nœuds de l’inhumain, de l’ignominie, de l’ignoble, de briser les tabous cliniquement. Voir les enchaînements logiques décrits par les « apprentis » tortionnaires ou pédophiles… Car Dieu supposé mort, on peut bien faire main basse sur sa dépouille et ses restes. Comme le Vainqueur, ahuri d’avoir obtenu la victoire, malhabile et ivre de timidité et d’orgueil, visiterait le palais du Maître, « essayant » le trône, découvrirait ce qu’il prend pour une serre, un laboratoire, des cuisines, un harem… Des centaines de pièces qui restent pour lui absolument indéchiffrables.
14 Au lendemain de la grosse « cuite » qui salue la Victoire, on se réveille avec la gueule de bois et dans un monde vide, atrocement vide. Il faudra l’emplir, l’emplir, l’emplir avec obsession. Avec avidité et inassouvissement ! Un monde béni des boulimiques.
15 Ah, table rase de nos entraves, nous voici libérés, émancipés ! Plus de comptes à rendre, on se reconstruit une mémoire orpheline et le tour est joué ! Peut-être bientôt plus d’estomac chaviré, plus d’intestins fragiles, plus de menstrues, plus de douleurs, plus de peurs, plus de tristesses, qu’on extirpera mieux encore qu’avec un Prozac. Plus de relations douloureuses, plus de chagrin d’amour… Tout ce qui, jusqu’ici, nous avait asservis à l’humaine condition, cette limitation, cet anéantissement naturel…
16 Peu à peu s’est insinuée en nous l’idée perverse et cachée que nous serions nous aussi des marchandises. Nous : nos émotions, nos corps, nos pensées – et l’art lui-même.
17 Tout nous y a préparé : de la négligence de la nature et de ses secrets à la « leçon de chose » du capitalisme, le démontage (les automates du xviie siècle) du corps, du mystérique, le sacrifice de l’art sur le marché, l’industrialisation de toute chose.
18 Si Freud a secoué la poussière des tapis et fait surgir les dieux de l’étrange, les anges du bizarre, la psychanalyse a elle aussi contribué à nous ravaler à l’état de denrée.
19 L’avenir d’une illusion est un livre dans lequel on tente de chercher une consolation que Freud lui-même a renoncé à trouver.
Annonce d’une nouvelle ère. Une attitude poétique
20 Le xxie siècle devait être spirituel ou féminin[2] [2] «
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21 Dieu est-il mort, ou a-t-il simplement déserté les lieux ?
22 Il est temps de réagir à la spoliation du sacré. Et ne confondons pas cette dimension secrète et intérieure avec ce qu’on entend communément par « le religieux », source d’exactions et de confiscation…
23 Retrouver en nous le féroce pour y puiser la force ! Refuser la larmoyance du mou, du consensus. Ouvrir les yeux, « s’efforcer de voir directement la réalité même, sans rien interposer entre elle et soi » (Bergson au sujet de l’Artiste) et regarder la fascination elle-même, affronter la Gorgone. Affûter l’esprit critique. Etre vigilant et exigeant, préparer son bouclier. Le xxie siècle en naissant nous donne une leçon que Karlheinz Stockhausen s’empresse de saluer : l’attentat des Twin Towers est, dit-il,
24 Nous serions un peu, au sortir du siècle précédent, comme des handicapés du cœur. L’émotion travaille et se travaille : se laisser bouleverser, ensorceler, chercher du côté des profondeurs, visiter l’Hadès sur les pas de Dante, chercher du côté des chercheurs d’impensé, d’inentendu, des inventeurs de son, de matière, de mots, de formes inhabituelles, des explorateurs de la mémoire collective, qui garde les traces de chaque affliction mais aussi de chaque ivresse.
25 Dans la prescription, il y a celle de ne pas suivre les conseils que deux grandes figures nous donnèrent récemment par un « n’ayez pas peur » lénifiant. Au contraire, la peur est la racine du courage. Plutôt ne pas avoir peur de la peur…
Notes
[ 1] Ossip Mandelstam (1891-1938).
[ 2] « 
PLAN DE L'ARTICLE
POUR CITER CET ARTICLE
Catherine Peillon « Ne dis à personne tout ce que tu as vu, oublie... », La pensée de midi 2/2005 (N° 15), p. 42-45.
URL : www.cairn.info/revue-la-pensee-de-midi-2005-2-page-42.htm.






