La pensée de midi 2006/1
La pensée de midi
2006/1 (N° 17)
156 pages
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I.S.B.N. 2742759344
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Les musicales

Vous consultez“Celui qui se connaît lui-même et les autres...

AuteurCatherine Peillon du même auteur

Catherine Peillon est productrice, éditrice, photographe, ancienne journaliste fondatrice du label de disques « L’empreinte digitale », à Marseille.
... reconnaîtra aussi ceci : L’Orient et l’Occident ne peuvent plus être séparés. Heureusement entre ces deux mondes Se bercer, je le veux bien ; Donc aussi entre l’Est et l’Ouest Se mouvoir, puisse cela profiter !”(Goethe, Le Divan)

On a beaucoup parlé cet été de l’initiative de Daniel Barenboïm et du West- Eastern Divan Orchestra, en représentation le dimanche 21 août dans la ville de Ramallah, siège de l’Autorité palestinienne, au moment même où Israël effectuait son retrait de la bande de Gaza, entamé le dimanche précédent, 14 août. Pourtant, la coïncidence historique était fortuite.

2 Le West-Eastern Divan Orchestra est un orchestre qui réunit de jeunes musiciens israéliens, arabes et espagnols. Véritable “machine de guerre” pour conquérir la paix, il prêche par l’exemple la musique comme vecteur de connaissance et de convivialité, la musique contre la haine… Les symboles foisonnent et tiennent lieu de front.

3 De nombreuses télévisions du monde entier et la presse internationale se sont évidemment penchées sur l’événement. La veille, Arte a diffusé un documentaire, Nous ne pouvons qu’atténuer la haine, réalisé par Paul Smaczny et produit par la ZDF.

4 Daniel Barenboïm jouit d’une immense notoriété et d’une sacrée personnalité, pourtant pas aussi simple qu’on pourrait le supposer : un mélange de ferveur, d’enthousiasme, de puissance et de lucidité, d’ambition, de modestie, d’espoir et de désillusion.

5 Ici, il a joué très fin, attirant l’attention de l’opinion internationale sur de vrais problèmes culturels et humains, sur la réalité palestinienne d’aujourd’hui.

6 “Le West-Eastern Divan Orchestra n’est en aucun cas un bon orchestre, ils sont les premiers à le savoir. Mais il représente la meilleure arme contre l’humiliation stupide dont ces jeunes font l’objet chaque jour”, dit le chef de guerre.

7 “Freedom for Palestine” : sous cette égide, soixante-quinze jeunes musiciens – Israéliens, Palestiniens, Libanais, Egyptiens, Syriens, Jordaniens et Espagnols – ont joué un programme somme toute très classique (Cinquième symphonie de Tchaïkovski, Symphonie concertante pour hautbois, clarinette, basson de Mozart[1] [1] Gageons que cet aspect très classique évoluera et que...
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au Ramallah Cultural Palace, à quinze kilomètres de Jérusalem, devant une salle pleine à craquer : trois ministres de l’Autorité palestinienne, deux députés de la Knesset (“Pour un Israélien, être ici, c’est comme être sur Mars !”), des habitants de Ramallah, l’élite urbaine et laïque de la société palestinienne.

8 Daniel Barenboïm n’a pas son pareil pour les phrases assassines : “Le West-Eastern Divan Orchestra recherche l’unique arme de construction massive. Il vient jouer en Cisjordanie pour faire passer un message de solidarité et de compréhension mutuelles”, a-t-il déclaré au cours de la conférence de presse, samedi 20 août, à la Mouqata’a, siège de l’Autorité palestinienne, en compagnie du ministre de la Culture Yahia Yakhlef. “Aucun peuple n’a un droit d’occupation sur un autre peuple, et les Palestiniens ont besoin de leur liberté. Voilà la raison de ma présence à Ramallah.”

9 Tout cela dit avant l’exhortation à se retrouver “tous au checkpoint !”.

10 L’aspect exceptionnel et médiatique de cette initiative ne doit pas masquer le travail de fond et de terrain initié depuis la création de l’orchestre, ni les impulsions profondes au développement d’initiatives culturelles locales et pérennes.

11 A l’origine, la rencontre en 1990 de Daniel Barenboïm et Edward Said. Les deux hommes nouent très vite une amitié rare. Tout les sépare, tout les réunit. Daniel Barenboïm, né en 1942 à Buenos Aires, est fils de parents juifs émigrés de Russie. Lorsqu’il a neuf ans, sa famille s’installe en Europe, puis en Israël. Il apprend le piano très jeune et donne son premier récital à sept ans. Il enchaîne des concerts internationaux avant de se tourner vers la direction d’orchestre et la composition (il est un élève de Nadia Boulanger). A partir de la fin des années 1960, il dirige de grands orchestres, à Londres, Paris, Berlin ou New York… En 1991, il prend la tête de l’Orchestre symphonique de Chicago et devient parallèlement, en 1992, directeur général de la musique au Staatsoper de Berlin.

12 Edward W. Said, né en 1935, est son aîné de sept ans. Venu au monde à Jérusalem, au sein d’une famille palestinienne chrétienne, il vit son enfance au Caire avant d’étudier aux Etats-Unis. Naturalisé américain, il a enseigné la littérature comparée à l’université Columbia de New York. Auteur de nombreux ouvrages relatifs à toutes les questions du Moyen-Orient, c’est un intellectuel “engagé”. II fut membre du Conseil national palestinien à la fin des années 1970, puis s’en est retiré pour marquer son opposition à la direction de l’OLP. Il s’est opposé aussi aux accords d’Oslo et à Yasser Arafat. Ses écrits étaient encore récemment interdits dans les territoires autonomes. Son livre L’Orientalisme. L’Orient créé par l’Occident, publié en 1978, est devenu la référence majeure, qui décrypte les représentations de l’Orient imaginaire, met en lumière les préjugés populaires anti-arabes et anti-islamiques qui ont toujours cours aujourd’hui et, pour dire vite, tout ce qui a justifié les entreprises coloniales et néocoloniales de l’Occident (d’hier mais aussi d’aujourd’hui).

13 Esprit fécond, humaniste (selon William Blake), il connaissait parfaitement la musique. Décédé le 25 septembre 2003, Edward Said a laissé un grand vide autour de lui, un grand appel d’air et un Daniel Barenboïm inconsolable. Lui qui avait trouvé “l’âme sœur, en quelque sorte”.

14 Devenus des complices naturels, ces deux déracinés saisirent l’occasion du 250e anniversaire de la naissance de Goethe, célébré à Weimar en 1999, pour créer un atelier musical où se croiseraient des musiciens, âgés de dix-huit à vingt-cinq ans, originaires des pays arabes, Israéliens et quelques Allemands. Yo-Yo Ma sera aussi de l’aventure.

L’art pour Goethe, un voyage vers “l’autre”

15 La concrétisation est la formation de cet orchestre qu’en l’honneur de l’inspirateur du Sturm und Drang, “Der Weise von Weimar”[2] [2] Sturm und Drang (littéralement, “tempête et assaut”) :...
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, ils nomment West- Eastern Divan Orchestra. Laboratoire musical, mais aussi d’expérimentation de “l’autre” : “Les jeunes Israéliens ne pouvaient imaginer qu’il existait des gens à Damas, à Amman ou au Caire sachant jouer à merveille du violon et de l’alto.”

16 Edward Said : “Un de mes plus anciens souvenirs est un sentiment de mal du pays, d’envie d’être ailleurs. Mais avec le temps, j’en suis venu à considérer que cette idée de ‘chez soi’ est largement surévaluée. […] L’errance est vraiment ce que je préfère.” Et : “L’identité est un ensemble de courants, de flux plutôt qu’un lieu fixe.”

17 Par une forme de retournement symbolique, alors que Buchenwald avait été intentionnellement installé près de Weimar, symbolisant l’apogée de la culture allemande, c’est à Weimar que renaît un nouvel espoir.

18 Car Daniel Barenboïm n’élude aucune question et passe “au chinois” les tabous, les contradictions, toutes formes de retranchements. Il aime mettre les hommes en face de leurs fantômes pour creuser au plus profond de l’ombre, “aller aux endroits qui font mal”.

19 L’histoire de la formation de l’orchestre est relatée dans un très passionnant ouvrage cosigné de ses deux fondateurs, Parallèles & Paradoxes, réunissant plusieurs entretiens entre Edward Said et Daniel Barenboïm[3] [3] Parallèles & Paradoxes. Explorations musicales et politiques,...
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20 On y trouve évoqués certains récits des ateliers de Weimar et on y prend la mesure, notamment, de l’étonnante ampleur de l’ignorance de “l’autre”. On y découvre un Libanais désaccordant le violoncelle de Yo-Yo Ma pour lui permettre de jouer les gammes arabes ; des témoignages déconcertés de la découverte réciproque entre si proches “voisins” : Syriens, Jordaniens ou Israéliens, qui cessent soudain de représenter l’un envers l’autre “l’Ennemi absolu” pour devenir hautboïste, violoniste, compagnon de beauté… On y médite des considérations sur le silence, le partage d’une expérience commune…

21 En filigrane, les personnalités attachantes du “Juif” Barenboïm et de “l’Arabe” Said, leurs “affinités électives”, leurs affectueuses dissensions…

22 Le musicien parle de flux, de fluctuation, d’art de la transition, quand l’intellectuel a tendance à être plus tranchant, plus radical, goûtant avec délectation la controverse. Chez les deux, la passion “d’aller plus loin”, de “s’aventurer”, de prendre des risques, le souci de s’engager.

Attitude

23 Le livre se poursuit par des entretiens sur de nombreux sujets musicaux (Beethoven, Wagner, la musique contemporaine, Adorno, Toscanini…) et sur des considérations plus philosophiques : “pour quelle raison le son produit-il l’émotion ?”, l’équivalent de la perspective en musique, en peinture…, les fondements de l’humanisme, comment “préserver les différences, sans pour autant céder à la tentation de dominer”, “les éléments constitutifs d’une tradition” et “le courage de dire que s’il y a une certaine identité égyptienne, allemande, française ou juive […], cette identité, en soi, n’est pas pure”… Et “la soif de domination”, “l’esprit belliqueux”, qui nous impose une vigilance de chaque instant : “On doit tout le temps avancer à contre-courant.”

24 Jusqu’à ce qu’Edward Said énonce : “Le paradoxe des humains est que l’on essaie de parler de ‘l’humain’ en général alors que, dans le même temps, tout être humain est individuel… Au-delà de l’ultra-individualité de l’expérience, comment peut-on donner à celle-ci une sorte de signification universelle ?”

25 Et à Daniel Barenboïm qui trouve un chemin à travers une expérience de l’indivisible (qu’il appelle “l’élément mystique de la musique”), Edward Said répond : “Tu sais, Shelley a une formule merveilleuse, quand il dit que l’esprit poétique, lorsqu’il crée, ressemble à une braise sur le point de s’éteindre. […] Maintenir en vie quelque chose qui menace sans cesse de mourir est une sorte de bataille de tous les instants, qui requiert une somme extraordinaire d’énergie…”

26 Et le recul nous enseigne à quel point il savait de quoi il parlait, lui qui luttait au corps à corps avec sa maladie. Daniel Barenboïm répondra : “Le son est exactement cela. Le son, à bien des égards, tend vers le silence.”

Bibliographie

A lire aussi :

L’autobiographie d’Edward Said, A contre-voie : mémoires (Ed. Le Serpent à Plumes, 2002), et bien sûr L’Orientalisme. L’Orient créé par l’Occident (Le Seuil, réédition 2005).

 

Notes

[ 1] Gageons que cet aspect très classique évoluera et que l’orchestre empruntera les chemins des langages contemporains occidentaux et arabes. Daniel Barenboïm ajoute dans Parallèles & Paradoxes (voir note 3) : “Pour moi l’idée est de jouer Mozart ou Beethoven comme s’il s’agissait d’une première exécution – une œuvre récemment commandée – et de jouer des œuvres de Boulez et de Carter comme si on les pratiquait depuis cent ans.” (NDA.)Retour

[ 2] Sturm und Drang (littéralement, “tempête et assaut”) : mouvement littéraire et artistique préromantique de la seconde moitié du XVIIIe siècle remettant en cause les valeurs d’une société allemande dominée par la noblesse et la bourgeoisie.
Les Souffrances du jeune Werther, de Goethe, est le roman clé de ce mouvement, qui met l’accent sur l’extase et la mélancolie.
Der Weise von Weimar : “le sage de Weimar”, ainsi que l’on appelait Goethe. (NDLR.)Retour

[ 3] Parallèles & Paradoxes. Explorations musicales et politiques, entretiens entre Edward W. Said et Daniel Barenboïm, Ed. Le Serpent à plumes, 2003. (NDA.)Retour

PLAN DE L'ARTICLE


POUR CITER CET ARTICLE

Catherine Peillon « “Celui qui se connaît lui-même et les autres... », La pensée de midi 1/2006 (N° 17), p. 129-133.
URL :
www.cairn.info/revue-la-pensee-de-midi-2006-1-page-129.htm.